ROME
Un voyageur célèbre commence de la façon suivante sa première lettre datée de Rome :
« M'y voilà enûn! toute ma froideur s'est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j'ai vu; j'ai vu, je crois, ce que personne n'a vu, ce qu'aucun voyageur n'a peint! les sots! les âmes glacées! les barbares!... Pourquoi ces créatures voyagent-elles? Arrivé comme le soleil se couchait, j'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte à la porte de Rome : quelle ville! quels souvenirs!... »
Dussions-nous être rangé par M. de Chateaubriand au nombre des sots et des âmes glacées, nous avouons
qu'il nous serait difficile d'atteindre tout d'abord à un pareil enthousiasme. L'arrivée dans toute grande ville est toujours accompagnée d'une foule de circonstances vulgaires, et plus la ville où Ton entre doit inspirer de grandes émotions, plus les prosaïques détails de la première heure amènent de désenchantements.
Que les anciens étaient plus heureux que nous! Arrivés au seuil d'une cité, ils secouaient à la porte la poussière du chemin qui blanchissait leurs sandales, et n'avaient à remplir pour être admis aucune formalité. Point de passe-port à exhiber, point de bagages à faire visiter par les argus de l'administration, point de permis de séjour à obtenir de la police, point de marché à conclure avec les courtiers de logements qui attendent le voyageur comme une proie à dépecer. Ils marchaient droit devant eux, et la première porte à laquelle ils frappaient s'ouvrait sans retard, et la sainte hospitalité les accueillait au foyer domestique, sous la protection des dieux Lares. Ils déposaient leur bâton derrière la porte de leur hôte, des serviteurs empressés venaient audevant d'eux; de belles esclaves leur lavaient les pieds dans des aiguières d'argent. Aujourd'hui, l'accueil est bien différent. Le voyageur qui arrive voudrait en vain se recueillir; un quidam lui demande sa feuille de
route et lui donne en échange un malheureux morceau de papier; il y voit un chiffre et quelque barbare formule qui lui enjoint d aller, dans les vingt-quatre heures, se faire coucher sur les registres de police, sous peine d'être regardé comme suspect et condamné à l'amende. Après la police, la douane. — Artiste, mon ami, tu songes à la Rome des vieux jours, tu vois passer les ombres des héros de la république, tu frémis à quelque souvenir de l'histoire! Ah! vraiment tu prends bien ton temps 1 Voyons, ouvre ta malle et ta valise; que ces hommes galonnés voient si tu ne fais pas la contrebande ; tu pourrais être un commis voyageur introduisant quelque denrée prohibée. Ta malle, dis-tu, ne contient, parmi tes cravates et tes chemises, qu'une Bible et un Virgile ; n'importe, ouvre ta malle, ouvre ton sac de nuit ; il faut que la douane fasse son métier. Après la douane, les portefaix! vois cette horde de croche te urs et de commissionnaires qui t entourent et qui se disputent avec des vociférations le droit de porter à l'hôtel ton mince bagage. L'un d'eux vient de s'en emparer et détale à toutes jambes : hâte-toi de courir sur ses pas, et, chemin faisant, ne t'avise pas, mon ami, de jeter un coup d'œil à ce fragment de colonne, à ce morceau de bas-relief; passe sans t'ar-
rêter devant ce majestueux portique ; aie l'œil et le pied sur les talons de ton fachiho, sinon, dans un instant, tu pourrais bien ne plus savoir où sont tes cravates et ta Bible, ton Virgile et tes chemises.
J'arrive enûn à l'hôtel, mais nous sommes aux approches de la semaine qui fait affluera Rome tant de curieux de toutes les nations, et dès longtemps toutes les places sont retenues. Je demande au maître du logis une chambre, une cellule si étroite qu elle soit, et le maître du logis me répond avec une majesté ironique de majordome triomphant, que, depuis huit jours, il a refusé plus de cinq cents voyageurs, tous comtes, marquis ou princes. 0 malheureux rêveur, cherche plus loin ! fais et rerais le tour de la ville toujours sur les pas de ton agile fachino; frappe à la porte de mille auberges, essuie un éternel refus, varié sur tous les tons, et enfin, de guerre lasse, essoufflé, brisé, désenchanté, arrête-toi dans la première maison où l'on voudra bien te céder, à prix d'or, un petit bouge bien étroit, bien sombre, bien puant, bien humide, et dont Tunique lucarne, dans cette ville de grandes perspectives et de divins monuments, donne sur une fétide basse-cour ornée dune baraque pour les poules. On comprend donc que les premières heures de mon
arrivée ne Turent pas toutes données à l'admiration, et Ton sera peut-être moins scandalisé d'apprendre qu'après une courte installation ma première visite fut pour un café. Il est vrai que ce café n'est pas une des moindres curiosités de Rome.
De quelle époque date le café Greco et d'où lui vient son nom ? c'est ce que nous ne saurions dire. Tout ce que nous savons, c'est que, depuis bien des années, il est, pour les peintres et les sculpteurs de Rome, ce que le fameux café Procope était pour les beaux esprits de Paris au xvni' siècle. Placé à l'extrémité de la via Condotli, en face de la Trattoria Lepri, le restaurant le plus fréquenté, et à deux pas de la place d'Espagne, qui touche par son escalier ; — ce terrible escalier — à la villa Médicis, séjour de l'Académie de France; c'est probablement à ce double voisinage que le café Greco doit ce privilège d'attirer à lui tout le peuple artiste. Il n'a d'ailleurs aucune distinction particulière. Comme s'il se contentait de sa renommée, et que les gens qui le fréquentent fussent pour lui un ornement suffisant, il a dédaigné toute parure extérieure. Peu d'estaminets de province hantés par un public de petits bourgeois lui seraient comparables pour la pauvreté de l'ameublement ; sombre et arrondi en voûte comme une
espèce de grotte, il se divise en trois compartiments qui ont chacun sa population distincte d'habitués. Dans la première partie, qui sert de vestibule, se tiennent les Allemands ; la seconde appartient aux Italiens, et le demicr cabinet, donnant sur une étroite cour, est le quartier général des Français. Ces différentes pièces sont décorées de peintures; mais ces fresques, nous en sommes désolés pour ceux qui les ont faites et pour les artistes qui les ont journellement devant les yeux, ne sont pas des chefs-d'œuvre. Il est vrai qu'aux heures où la foule abonde dans ce triple salon, les peintures des murs et de la voûte deviennent parfaitement invisibles, grâce au nuage de fumée qu'une multitude de pipes et de cigares entretiennent dans ce lieu. C'est dans ces heures-là qu'il faut voir le caféGreco; il apparaît alors dans toute sa gloire; alors tout ce que le monde artiste a de représentants étranges par la figure, étranges par le costume, y vient prendre place, et la bizarrerie des types et des accoutrements est d'autant plus saillante qu'elle se révèle chez des hommes différents d'origine et de nation. Les Germains, les Français et les enfants de l'Italie y luttent d'excentricité dans la forme de la chevelure,
qui se modifie depuis la brosse jusqu'à la crinière, et tu. 27
dans la coupe du vêtement, qui va du justaucorps à la toge, et du frac au pallium. Ajoutez à cette effroyable confusion de formes une confusion non moindre de langages et d'idiomes. La tour de Babel n'entendit rien de pareil. La parole écrite est impuissante à reproduire ce bourdonnement confus et profond où la diphthongue germanique, où la voyelle italienne, où la syllabe française se croisent, se mêlent, s'entre-choquent et produisent l'effet d'une bataille de frelons et d'abeilles dans l'intérieur d'une ruche. Mais dans rien de ce que nous venons de dire n est la merveille du café Greco. Cette merveille, ce phénomène, c'est le garçon de l'établissement, c'est Pietro.
Pietro est un personnage assurément plus rare dans sa spécialité qu'un ministre, qu'un général d'armée. Chaque soir, il exécute un prodige qui nous semble plus difficile que de diriger la machine d'un gouvernement constitutionnel ou de gagner une bataille : chaque soir, il tient tête à lui seul à tous les habitués du café Greco; seul, sans adjoint, sans auxiliaire aucun, il sert cette foule d'individus qui s'entassent autour des tables du triple salon. 11 arrive souvent que trente voix lui donnent leurs ordres en même temps et dans des langues diverses. Eh bien, au milieu de tout ce tumulte,
il entend Jes trente voix, et, un instant après, il a répondu à toutes les demandes. 11 est venu, chargé d'une pyramide de verres, de tasses, de flacons, de carafes, et il a placé devant chacun l'objet commandé ; un punch à ce groupe de Français, une limonade à cet Italien isolé, un pot de bière à ce quatuor allemand, et cela, sans confusion, sans hésitation, sans maladresse, sans quiproquo. Jamais il n'est arrivé une seule fois à Pietro de briser une porcelaine ou de servir un orgeat à celui qui avait commandé une limonade. 11 y a mieux: entrez, demandez-lui dans une langue quelconque un de vos amis, habitué du lieu, Pietro vous dira subitement s'il y est, et à quelle table ; s'il n'y est pas, et à quelle heure il est sorti, et même peut-être à quelle heure il y sera. Hélas I comme a dit notre ami Chénier :
Les dons de Jupiter sont toujours inégaux.
Le Créateur, en douant Pietro de facultés si rares, ne leur a pas donné une enveloppe digne d'elles. Si Pietro est un prodige de sagacité, de mémoire et d'adresse, Pietro est également un prodige de laideur. Bizarre jeu de la nature 1 elle crée un homme pour être le Ganymède d'un peuple d'artistes, et elle lui donne pour visage un masque de carnaval; elle façonne une figure
qui sera reproduite par mille crayons, et cette figure est une grimace dont la reproduction ne pourra jamais être qu'une caricature. C'est ce qui n'a pas manqué d'arriver. La caricature de Pietro est partout ; partout à Rome et dans les environs, sur les murs de tous les ateliers; et jusque sur la pierre des monuments les plus vénérables, une main ironique a retracé ce malheureux profil. Le profil de Pietro est plus populaire à Borne que celui de l'Apollon du Belvédère.
Parmi cette foule d'artistes qui, depuis nombre d'années, fréquentent le café Greco, il a dû, comme on pense bien, s'en trouver de grands et d'illustres. Le souvenir de ces nobles visiteurs est resté comme une gloire pour ce pauvre estaminet. On vous montre la place où venait quelquefois s'asseoir M. de Chateaubriand, ce poëte ambassadeur qui tenait plus de l'artiste que du diplomate. On vous fait voir la table où s'accoudait Canova quand, tout jeune encore, à peine arrivé de son village lombard, il venait demander droit de bourgeoisie à la ville des marbres éternels. On vous dit en vous montrant un angle obscur : « C'est ici que se tenait Léopold Bobert ! »
Maintenant, si vous me reprochez d'avoir commencé la description de Borne par celle d'un café, voici ma
réponse : En venant tout d'abord au café Greco, je venais chercher un ami, un de ces amis que l'on tient plus à revoir après une longue séparation qu'on ne tient à voir pour la première fois un chef-d'œuvre inconnu. A une table entourée d'artistes français, ses amis et ses émules, je trouvai Dominique Papély.
Papéty est un de ces artistes que Ton peut louer tout à son aise; si Ton paraît exagérer aujourd'hui, on peut être sûr que demain vous donnera raison. Dès ses premiers débuts, il était sur la voie des grands succès. Avant de quitter l'école de sa ville natale, il avait déjà tracé sur des cahiers de papier gris mille croquis d'une grâce et d'une pureté qui annonçaient le grand peintre ; mais le signe le plus authentique de sa vocation n'était peut-être pas là. Il était dans cette passion de l'art qui domine toutes les autres passions et qui se révolte contre tous les obstacles. Lorsqu'il eut, à dixhuit ans, après un an de séjour à Paris, remporté le grand prix au concours, il vint à Marseille s'embarquer pour Rome. Le jour du départ, il faisait une tempête. J'étais allé lui dire adieu sur le pont du navire. Tous les passagers entouraient le capitaine, le suppliant d'ajourner le départ; une seule voix le réclamait : c'était la voix de Papéty. Il s'agissait de partir pour
Rome, et, si le capitaine eût cédé aux vœux des timides, je crois bien qu*, brûlant d*impati3nc2, Papéty serait parti à la nage.
C'est ce vaillant artiste qui était l'objet de ma première visite; c'est lui qui, après l'a ccolade fraternelle et ces premiers entretiens où l'absent demande avec tant d'avidité les nouvelles du pays et de la famille, me dit : « Je me nomme votre cicérone pour tout le temps de votre séjour à Borne : acceptez-vous? — Dès l'heure même, lui dis-je en lui serrant les deux mains. — Oui, dès l'heure même, reprit-il, car la nuit est magnifique, la lune est au ciel et c'est à sa clarté qu'il faut visiter Rome pour la première fois ; le voyageur qui fait cette course nocturne après avoir déjà vu la ville au soleil, ne jouit que bien incomplètement du prestige. II sait déjà Rome par cœur, et le monument, la ruine, le paysage qui lui apparaissent modifiés par les accidents de l'ombre, sont présents dans sa mémoire dans leur intacte vérité. Au contraire, celui qui n'a rien vu et qui arrive, et qui jette son premier coup d'œil à travers les ombres douteuses, aux vieux édifices dont la lune éclaire à peine la silhouette indécise, celui-là croit bien réellement contempler la ville du passé à travers les ombres des siècles; et puis, quand il revient le
lendemain, il jouit de mille surprises inattendues et il voit dans sa vérité la Rome moderne. »
Gela dit, il me prit la main et nous franchîmes le Corso. « Ne regardez ni à droite ni à gauche, me disait-il en courant; il y a là des palais illustres que nous reverrons plus tard. Faites pour le moment des économies d'admiration, réservez-vous pour de plus dignes merveilles. Et tenez, cette colonne est la colonne Trajane. Sur son fût, couvert jadis d'un revêtement d'or, vous pourrez voir, au soleil de demain, les images des guerres de Trajan ; vous y verrez des armes, des chevaux et des troupes de Daces fuyant de tous côtés. Cette figure, qui se dresse au sommet de la colonne, n'est plus celle de l'empereur, c'est la statue de Saint- Pierre.
» Allons plus loin, cette hauteur que vous apercevez dans les ténèbres c'est le Capitole. Savez-vous comment se nomme le pavé que nous foulons? La via Sacra, la voie par hquelle passaient les consuls, les tribuns, les empereurs qui, au retour de leurs conquêtes, venaient au Capitole rendre grâce aux dieux. Ce devait être un beau spectacle que celui de ces légions, défilant au son des trompettes, chantant la gloire du vainqueur et tratnant après elles des rois captifs. Aujourd'hui, il
n'y a plus ici qu'un vaste silence, et cet homme qui gravit là-haut la montagne des triomphes est un pauvre moine attardé qui retourne à un couvent.
» Nous voici au Forum, nous sommes dans l'enceiote même où Ion entendit la voix de Cicéron. Vous n'entendez, ce soir, que le grelot d'un cheval mis au vert qui erre çà et là en broutant les hautes herbes. Voulez* vous voir ce qui reste du palais de Néron? regardez ces énormes cyprès qui croissent sur le Palatin. Ce portique est le seul débris du temple de la Fortune. Ces trois piliers supportaient le fronton du temple de Jupiter Tonnant. Ceci est la colonne de Phocas. Ces grands murs couverts de lierres et de broussailles qui se dressent sur ce coteau sont les débris du Tabularium. C'est là que le Sénat, aux premiers jours de la République, inscrivait les droits et les devoirs du peuple sur des ablettes d'airain.
» Voici maintenant les grands arcs de triomphe : lare de Constantin, le plus majestueux de tous; l'arc de Titus sur lequel on voit encore des ligures de Juifs enchaînés et l'image du Chandelier à sept branches, voici dans la poussière des débris sans nombre et sans nom, voici le Cotisée ! »
Nous entrâmes ; l'impression restera à jamais gravée
dans ma mémoire. Je crus voir l'immense tombeau en ruines d'un peuple de géants. Le sol était couvert d'un épais gazon qui amortissait le bruit de nos pas. Nous nous dirigeâmes vers la modeste croix de bois qui a été plantée au milieu de l'arène. De là, l'œil embrasse le monument dans toute son étendue ; au ras du sol s'ouvrent les sombres cages de pierre d'où les bêtes féroces s'élançaient dans le cirque. Au-dessus, les places des vestales, celles des chevaliers, la loge de l'empereur. Puis d'étages en étages, ces immenses arceaux qui s'ouvrent sur le vide, et, la nuit, ressemblent à des gouffres d'azur tout brillants d'étoiles. Enfin la multitude des gradins où la foule s'entassait quand les Césars la conviaient à leurs fêtes sanglantes, où elle vint plus tard battre des mains au spectacle des vierges chrétiennes déchirées par l'ongle des léopards. A cette heure, tout faisait silence; plus d'acclamations poussées par un peuple en délire, à peine dans le lointain le cri d'un hibou jetant ses notes funèbres au vent de la nuit.
La lune, qui s'était voilée au moment de notre arrivée, reparut tout à coup, et sa lumière glissant de gradins en gradins produisit sur nous une étrange illusion. Nous crûmes voir comme une légion de fan-
tomes blancs envahir tout un côté de l'édiGce , et , venus pour assister à quelque nouvelle fête, s'arrêter devant cette croix.
Après quelques heures passées au milieu de ce néant, nous reprîmes la route de mon hôtel. La lune s'était de nouveau dérobée, nous marchions dans les ténèbres, et les quartiers que nous traversions n'étaient plus pour moi qu'un chaos de lignes confuses, de formes indécises, à peine éclairées de temps en temps par un pâle réverbère ou par la lampe qui brillait à quelque fenêtre isolée. J'éprouvais ce sentiment mêlé de curiosité et de vague terreur qu'inspirent les choses vues pour la prerpière fois dans les ténèbres. Aucun bruit ne s'entendait, si ce n'est parfois le bruit des sandales d'un moine qui s'en revenait par les rues désertes. Enfin minuit sonnait au clocher voisin quand nous arrivâmes au seuil de mon auberge, et, pendant que nous échangions les dernières paroles, j'entendis les mille clochers de la ville se transmettre l'heure de dislance en distance et sur tous les tons.