LA VIE A ROME
J'avais trouvé pour le temps de mon séjour un gîte plus hospitalier que celui de la première heure. C'était une maison au port de Ripetta, sur le Tibre, une maison tranquille et silencieuse, d'apparence presque monastique, que tenait, le plus honnêtement du monde, une femme d'une quarantaine d'années, veuve d'un officier de gendarmerie tué depuis peu par les contrebandiers dans une rencontre près de Velletri. La pauvre femme était restée avec une nombreuse famille à élever, deux garçons et trois filles. C'est alors qu'elle avait oivert cette maison qui, je le souhaite, aura
prospéré, si j'en juge par les excellents souvenirs qu'on en emportait.
Je ne crois pas qu'il ait existé une meilleure femme que Francesca Dolli, — c'était le nom de mon hôtesse. Touchée de ma pâleur et de mes airs un peu maladifs, elle me témoignait une sollicitude presque maternelle. Elle venait plusieurs fois par jour frapper timidement à ma porte et s'informer si rien ne manquait à mon bien-être. J'habitais, au troisième étage de sa maison, une chambre d'où la vue était fort belle. J'avais sous les yeux le Tibre avec le mouvement de ses barques, et, en face de moi, de l'autre côté du fleuve, les jardins solitaires du Monte-Mario. J'aimais, quand Francesca Dolli montait jusqu'à mon petit balcon, à la retenir quelques instants auprès de moi ; j'aimais à lui entendre parler cette belle langue italienne mille fois plus attrayante, selon moi, dans la bouche des femmes et des pauvres gens, que sous la plume de Tasse et de Pétrarque. L'italien est la langue de la domesticité bien plus que celle du génie.
Francesca me parlait souvent des inquiétudes que lui inspirait l'avenir de ses enfants. L'heure présente était déjà bien difficile. Les filles s'occupaient à des travaux de broderies et de guipures pour les nappes
d'autel des églises. Le plus jeune des garçons, doué d'une voix musicale, était enfant de chœur à Saint- Jean de Latran. L'aîné songeait, à l'exemple du père, à s'enrôler dans la gendarmerie ; mais quelle rude et périlleuse carrière dans un pays où chaque broussaille cache un bandit !
L'entretien n'était pas toujours si mélancolique. Un matin, comme j'étais seul, j'avais eu la visite d'un inconnu, espèce de courtier comme il s'en trouve beaucoup à Rome qui viennent à brûle-pourpoint vous faire les offres de leur mystérieux commerce; au moment où, d'une façon un peu brusque, je reconduisais mon homme à la porte, la bonne Francesca arrivait sur le palier. Je n'avais jamais parlé l'italien, et voilà que, la colère aidant, j'entamais devant elle une improvisation furieuse dans sa langue, un discours désordonné où la syntaxe, paraît-il, recevait plus d'une atteinte, car la veuve ne put contenir un éclat de rire. Il lui arriva souvent depuis lors de me demander un nouvel essai : Caro signor, vediamo un poco il vostro italiano.
Papéty,de son côté, venait chaque matin me retrouver. Nous déjeunions d'une friture de petits poissons et de quelques oranges; après quoi nous recommencions nos promenades dans Rome. Nous allions, courant et devi-
sant, un jour au théâtre de Marcellus, le lendemain à la basilique de Saint-Paul ; tantôt vers l'Aventin, tantôt vers le Quirinal.
Gœthe a dit quelque part : « Plus on avance dans la mer, plus on la trouve profonde : il en est de même de Rome. » On ne saurait mieux dire. Oui, cette ville est un abîme où l'œil découvre des profondeurs toujours nouvelles; c'est un océan dans lequel la sonde descend toujours et dont elle n'a pas encore trouvé le fond. Au point de vue de Phistoire, Rome épuiserait l'existence du savant et du philosophe; au point de vue purement extérieur, c'est-à-dire considérée comme assemblage de ruines, de monuments anciens et modernes, de temples, de palais, où se trouvent réunis en si grand nombre les chefs-d'œuvre de la palette et du ciseau, elle demanderait au voyageur un séjour de plusieurs années.
Heureux ceux qui peuvent planter leur tente sur une des sept collines, et dire : «Nous demeurerons ici jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus rien à connaître dans Rome ; chaque jour nous descendrons dans le musée de l'univers, et nous irons visiter, étudier, contempler lune après l'autre toutes les richesses qu'il renferme. Rien ne nous appelle ailleurs, nous avons des années à
notre senice, et, si elles sont insuffisantes pour une telle étude, s'il faut mourir avant de l'avoir achevée, eh bien, nous mourrons ici; est-il au monde un plus beau cimetière ! »
Malheureusement, ces loisirs ne sont pas faits pour tous. Ce n'est pas par années, mais par mois, mais par semaines que la plupart des voyageurs mesurent leur séjour à Rome. Les impérieux devoirs de la vie les rappellent ailleurs; en vain voudraient-ils s'arrêter, il faut courir. Il est donc indispensable pour eux de s'aider de tous les documents qui peuvent les diriger dans cette rapide revue des merveilles romaines. Certains touristes, qui ne sont peut-être pas plus malavisés que d'autres, prennent une voiture fïe place et laissent aller le cocher. Le plus grand nombre préfère à la voiture qui vous porte et vous dirige tant bien que mal, un livre que Ton porte et qui bien souvent ne vous conduit guère mieux. Nous conseillons pourtant ce dernier système à quiconque n'a pas plus d'un mois à séjourner dans Rome. Reste à savoir maintenant si parmi les livres qui ont été écrits pour servir de guides dans la ville sainte, il en est un qui soit ce qu'il devrait être. A notre avis, non; et cela s'explique: jusqu'ici les ouvrages de cette nature ont été faits par une seule
plume. II faudrait, pour écrire un livre complet, être à la fois un historien, un philosophe, un érudit, un archéologue, un critique doué du sentiment de tous les arts. On ne peut donc pas s'étonner qu'un homme seul ne soit jamais venu à bout d'une semblable tâche; seulement, ce qui doit surprendre, c'est que Ton n'ait point encore appliqué à ce travail un système qui, tant de fois de nos jours, a été mis en usage bien moins à propos, nous voulons dire la collaboration.
En attendant qu'un pareil travail soit fait, et nous avons l'espérance qu'il le sera tôt ou tard, quel est parmi les livres existants celui qui remplit le moins imparfaitement les conditions d'un itinéraire à Rome ? C'est celui du professeur Nibby. Nibby était un de ces hommes pour qui l'étude des vieux jours est une véritable passion, un de ces savants laborieux qui passent leur existence à déchiffrer de mystérieux caractères gravés sur le marbre, à compulser de vieux textes conservés sur le papyrus, à diriger des fouilles, à rassembler des pierres ou des médailles rongées et noircies par le temps. La passion de l'antiquaire est une de celles que, pour ma part, je n'ai jamais bien comprise : cet amour de toute décrépitude, cet acharnement d'un homme à la poursuite d'une vieille date,
d'un homme qui demande des rides à la pierre, qui veut de la rouille sur le bronze, et qui devant tout cela éprouve autant et plus de délices que d'autres devant la jeunesse et le sourire et les fraîches couleurs, m'a toujours paru une des plus tristes folies qui puissent affecter la cervelle humaine. Est-il un caillou séculaire qui vaille une rose du matin? Mais ce qui m'étonne ailleurs, me semble à Rome tout naturel. Dans cette ville où le présent n'est qu'une ombre, où c'est le passé qui tient la plus grande place, où c'est lui qui vit, qui respire et qui parle, où l'on ne peut faire un pas sans heurter du pied quelque souvenir, où l'air que l'on respire est chargé de la poussière des illustres morts, la science de l'archéologue devient une des conditions mômes de l'existence. 11 règne là, dans l'atmosphère, une influence à laquelle pas un ne résiste. Au bout d'une semaine de séjour, tous y sont pris de la docte passion, tous jusqu'à l'insoucieux touriste, qui partout ailleurs s'informe seulement des meilleurs hôtels et des réunions les plus joyeuses, tous jusqu'à la jeune femme qui oublie de songer à la mode nouvelle pour se faire une opinion sur cette ruine encore inexpliquée que les uns appellent temple du soleil, les autres temple de Vénus.
vu. 28
Enfin, si l'étranger le plus frivole finit par donner dans la passion de l'antiquité, on conçoit combien cet amour doit être plus vif et plus profond chez ceux qui naquirent à Rome. Quand on eut une cuve de sacrifice pour berceau, quand, tout enfant, votre bonne vous conduisit à la promenade sur le Palatin ou dans les allées du Forum, qui sont les Tuileries de Rome, quand on reçut pour jouets de petits Jupiters tonnants en terre cuite, ou des brouettes dessinées d'après le type du chariot des Volsques, il est tout simple qu'on ait eu de bonne heure l'amour et l'intelligence de l'antiquité. On naît antiquaire à Rome comme on naît marchand à Londres, ou comédien à Paris.
Nibby était le type de l'antiquaire romain. Cette passion avait été celle de sa jeunesse et de son âge mûr; elle fut encore la passion de ses vieux jours. On peut, à soixante ans, ne plus songer aux femmes, au jeu ni aux chevaux ; mais ce n'est point alors que l'on se défait de son amour pour les monuments en ruine. Une sorte de conformité s'établit entre l'homme et l'objet de ses études. Ceux qui ont connu Nibby dans ses dernières années parlent encore de l'enthousiasme qui réchauffait son vieux sang lorsqu'il expliquait ses opinions sur quelque point de topographie ancienne.
Le vénérable professeur marchait suivi d'une foule de jeunes gens studieux, assidus à recueillir sa parole savante, et c'était toujours sur les lieux mômes qu'il exerçait ses doctes fonctions. Il était beau de voir ce vieillard animé de l'amour du passé s'arrêter au milieu d'un nombreux auditoire, tantôt sur les pentes du Palatin, tantôt au pied d'une colonne à demi rongée par les siècles, aujourd'hui dans l'enceinte gazonneuse du Forum, demain sous les voûtes délabrées de la basilique de Constantin, et là, dans ce langage italien où résonnent encore quelques échos de la langue romaine, expliquer la ruine, commenter le monument, rétablir la physionomie du lieu et ressusciter lentement, d'induction en induction, toutes les scènes de l'histoire. Cette parole, que le professeur jeta tant de fois en plein vent, n a pas été seulement conservée dans la mémoire de ses auditeurs, elle s'est fixée dans ce livre que Ton recommande à tous les étrangers. Le savant Vasi avait commencé cet utile travail, Nibby s'en est* fait le continuateur et le rectificateur. Beaucoup d'erreurs s'étaient glissées dans l'œuvre première, il les a relevées avec une rare sagacité ; bien des lacunes y existaient, il les a remplies en grande partie, et il a mis partout Tordre et la clarté qui manquaient en bien des endroits.
D'après la méthode adoptée par Va si, le nouvel archéologue a divisé en huit journées ses promenades dans Rome. Cette méthode, si elle était suivie au pied de la lettre, serait horriblement fatigante et aurait de plus Tinconvénient de faire passer le voyageur devant les monuments avec une rapidité qui ne lui permettrait pas d'en garder le souvenir; mais rien n'oblige à s'astreindre ponctuellement au système des huit journées. Donnez une semaine entière à chacune des séries que Nibby encadre dans un jour, cela vaudra mieux, ou bien changez les huit jours en huit mois, vous n'aurez pas à regretter votre temps; ou mieux encore, faites de la semaine de Nibby une semaine d'années, à la façon du prophète Daniel ; passez huit ans à vous promener dans Rome, et je vous estimerai le plus heureux des voyageurs.
Je renvoie donc ici le lecteur au livre du docte Nibby. Mais, quand il le saurait par cœur, quand il aurait appris méthodiquement les noms de tous les vieux débris, de tous les palais, de tous les temples, de toutes les églises de cette ville où l'histoire et la religion ont entassé leurs monuments, il ne connaîtrait point encore la vraie physionomie de Rome. Là, comme partout et plus que partout, il y a la part de la foule et
la part du petit nombre. Seuls, ils savent bien tout ce que Rome recèle de mystérieuses jouissances, ceux qui souvent sont sortis de chez eux au hasard, sans but prémédité, sans s'être dit : « H faut aujourd'hui que nous allions voir ceci ou cela », qui ont marché devant eux, tantôt dans les larges rues toutes bordées de palais aux sombres façades, tantôt dans les étroites ruelles dont les indigents quartiers de la ville sont sillonnés; qui se sont mêlés avec complaisance à cette population romaine si variée dans ses types et ses costumes. Voilà du moins ce que je fais tous les jours. Je sors, je vais, je m'égare, je suis à l'aventure une de ces longues rues de faubourgs qui débouchent ordinairement sur la campagne. Chemin faisant, tout me demande un regard, tout m'intéresse, tout me charme : le moine blanc ou noir, qui s'en va traînant la sandale et faisant la quête de porte en porte; le mendiant vêtu de haillons qui dort accroupi sur les marches d'une église; la charrette rustique conduite par un paysan debout sur le timon, dans une attitude simplement grandiose, qui fait songer à ces héroïques laboureurs de la jeune Rome, sortis de leurs cabanes pour aller battre les Volsques et les Samnites.
D'autres fois, je m'arrête non loin des fontaines qui
remplissent les carrefours de leur éternel murmure. Ces fontaines de Rome en sont un des plus grands ornements et à coup sûr un des plus grands charmes. Hier soir, j'avais passé une heure à entendre gronder les chutes de l'Eau Pauline qui font un bruit de cataracte. J'étais dans le voisinage de Saint-Onuphre ; j'ai gravi la pente raide qui mène au monastère; j'ai demandé à voir la pierre qui recouvre les restes du Tasse : Hic Torquati Tassi ossa jacent; après quoi, je suis allé m'asseoir au bout du jardin, sous ce même chêne qui, dit-on, prêta souvent son ombre à l'infortuné poète. Home tout entière s'étend au pied de la colline. J'ai vu le soleil couchant couvrir de sa gloire la grande métropole, et je n'ai quitté la place que longtemps après le lever des premières étoiles.