L'AQUARIUM
A Gustave Kahn.
Connais-tu le pays où fleurit le silence ? C'est un franc d'entrée, — moins cher, mais aussi moins couru que l'Opéra, et deux sous de vestiaire, car il pleut dehors et il fait ici pieusement et serviablement tiède.
Labyrinthe style de grottes, à patibulaires becs de gaz aux voûtes, corridors partis à droite, à gauche du vitré lumineux des compartiments sous-marins, c'est l'Aquarium tournoyant dans son tous-les-jours de cave que scande de temps en temps, seul, le piston de la machine hydraulique, — c'est l'Aquarium où l'eu assiste aux dessous les plus vierges; aux scènes d'intérieur les plus perdues des mondes en question, — ■ silence, comme dans une chambre de malade, l'honorable compagnie; c'est l'Aquarium que nous verrons un jour élevé à la hauteur d'une institution d'utilité publique.
Des landes à dolmens incrustés de joailleries vis-
queuses, des cirques de gradins basaltiques cù (chez eux, je vous prie) des crabes d'une obtuse et tâtonnante bonne humeur d'après- dîner s'empêtrent en couples avec de petits yeux rigoleurs de pince-sansrire : Oh ! ce haut plateau où, collée en ventouse, la vigie d'un poulpe minotaure gras et glabre de toute la région...
Puis des plaines d'un sable fin, si fin que soulevé parfois du vent d'un coup de queue d'un poisson plat arrivant des lointains dans un flottement d'oriflamme de liberté, regardé passer par de gros yeux à fleur de sable, çà et là, et dont cela constitue même tout le journal...
Enjambés de ponts naturels, des défilés où ruminent vautrés les carapaçons ardoisés des limules à queues de rat, quelques-unes chavirées et se débattant, mais peut-être bien d'elles-mêmes ainsi, pour s'étriller ? On ne saura jamais (Et moi serais-je donc si déplacé, sur le dos, parmi ces limules?)
Et des champs d'épongés, d'épongcs en débris de poumons, des cultures de truffes en velours orange., et tout un cimetière de mollusques nacrés, et ces précieuses plantations d'asperges tuméfiées et confites dans l'alcool du Silence...
Et la désolation de steppes occtfpés d'un seul arbre, foudroyé et ossifié, phalanstère d'occasion où colonisent sans prétentions des grappes d'hippocampes.
Et sous de chaotiques arcs de triomphe désertés,
des aiguilles de mer s'en allant comme des rubans frivole» ..
Et toutes les zones sous-marines, vous ferai observer.
Djs œufs de je-ne-sais-qui pendent, jusques à quand ? comme des gousses de haricots au bout de fils en vrille...
E des migrations à la bonne aventure de nucleus hirsutes, cils en houppe autour d'une matrice qu'ils éventent, dans l'ennui des longs voyages...
Et ces puits bien à part, gynécées plus perdus, laboratoires d'expériences plus mystérieux, où flottent en ascension, oh ! elles vont se déchirer !... des bulles peut-être enceintes, des bulles de gélatine bleuâtre contractéesd'un même etperpétuel spasme diaphane...
J'en passe, et des meilleurs.
Mais enfin, et à perte de vue, des prairies; des prairies émaillées d'actinies blanches, d'oignons gras à point, de bulles à muqueuses violettes, de bouts de tripes égarés là et, ma foi, s'y refaisant une existence, de moignons dont les antennes clignent au corail d'en face, de milles verrues sans but apparent ; — toute une flore fœtale et claustrale, agitant, vibratile, l'éternel rêve digestif d'arriver à se chuchotei un jour de mutuelles félicitations sur cet état de choses...
Oh ! je sais ce qu'allez me dire, amis aplatissant vos nez sensuels à ces vitres. Oui, comme on se met à leur place. Ni jour, ni nuit, ni hiver, ni printemps, ni été, ni automne et autres girouettes : du rêve dans
les fientes mêmes du berceau et de l'amour sans changer de place, au frais des imperturbables cécités, au frais, quoi !
On ferme, on ferme, — et remonter, s'en aller au grand jour boueux, frileux, fiacreux, mufleux, cagneux, catarrheux, véreux et belliqueux de 1886.
Oh ! avant qu'on ferme, vous êtes dans le sousmarin, et nous, nous desséchons de fringales supraterrestres; voilà la différence que je voulais signaler. Et pourquoi les antennes de nos sens, à nous, ne sontelles pas bornées par le Silence et l'Opaque et l'Aveugle ? et soupçonnent-elles du flair au delà de ce qui est permis pour chez nous ? et pompent à jamais avides ? et que ne savons-nous aussi nous incruster dans notre petit coin pour y cuver l'ivre-mort de notre petit moi ?
Voilà ce que j'avais à dire en quittant ce monde de satisfaits.
Main tenant, ô villégiatures sous-marines, je ne ferai nulle difficulté d'avouer que nous avons, dans nos fringales supra-terrestres, deux fruits qui valent peut-être les vôtres : la tête de la bien-aimée qui, épuisée, s'est close et endormie parmi les blêmes oreillers, bandeaux plats agglutinés des sueurs dernières et bouche blessée montrant sa denture pâle dans un rayon d'aquarium de la lune (oh, ne cueillez, ne cueillez !) — • et la lune même, ce tournesol aplati* desséché, à force d'agnosticisme...
Mais la trop-aimée est si près et la lune si loin, — ■ du moins à certaines heures. Bref, qu'est-il de certaines heures ? au lieu d'être toujours, toujours à l'heure ? — Dialogue : — Quelle heure est-il, je vous prie, vous qui passez? — ■ Il est l'Heure, c'est l'Heure (et que cela veuille dire en même temps : Oh ! vous n'avez pas à vous presser.)
Oh ! même avoir à coucher par écrit ces choses, ces choses qu'une édilité soucieuse et éclairée devrait prendre sur elle...