OU LES SUITES DE LA PIÉTÉ FILIALE
Dès 1879, Jules Laforgue empruntait à la tragédie d'Hamlet son principal personnage pour mettre dans sa bouche l'un de ses premiers poèmes : « Excuse macabre » (cf. Poésies, tome II, appendice, p. 203). Cette hantise hamlétique devait poursuivre Laforgue tout le long de sa courte vie. Aucun personnage de la littérature ou de la fable n'exerça sur lui une aussi constante séduction. On peut dire que le personnage tVHamlet a été pour Jules Laforgue ce que celui de saint Antoine a été pour Flaubert.
Il l'avait associé à ses pensées si naturellement qu'il a fini, dans cette « moralité légendaire », par prêter ses propres traits et plus d'un de ses caractères au héros de Shakespeare. La description qu'il en fait dans le passage : De taille moyenne et assez spontanément épanoui... (page 36) est le meilleur portrait que nous ayons de Lafoigue lui-même.
Gomme lui, son Hamlet est aquafortiste à ses moments perdus et homme de lettres constamment;
en outre, disciple de la philosophie de l'Inconscient. Cet Hamlet dit : « J'ai eu un instant ma folie d'apôtre » (page 38) comme Laforgue lui-même dans un fragment des Mélanges Posthumes et dans une lettre à Sanda Mahali. Gomme Laforgue (et comme le Pierrot de L'Imitation de Notre-Dame la Lune qui est une autre incarnation de l'auteur), «il porte pour chaton de bague le scarabée égyptien ». Dans l'essence comme dans les détails extérieurs, l'assimilation de Laforgue et de son Hamlet est étroite, sans être complète, cela va sans dire.
Lorsque Jules Laforgue, au début du N° 5, tome III de la Vogue (15 novembre 1886), publia pour la première fois son Hamlet, au lieu de l'épigraphe actuelle: C'est plus fort que moi, figuraient ces deux fragments :
If thou didst ever hold me thy heart, Absent from the felicily awhite And in this harsh world draw thy breat h in pain To tell my story.
Hamlet.
In vera nescis nullum fore morte alium te, Qui possit vivas te lugere peremptum, Stansque jacentem?
Lucrèce.
Citations, d'ailleurs très incorrectes, de deux passages d' Hamlet (acte V, se. II) et du De Natura rerum (livre III, 873-875.
La comparaison de la Vogue et de Y édition originale (Revue Indépendante, 1887) montre que les corrections apportées par Laforgue à son premier texte consistent surtout dans des phrases ajoutées, l'introduction de cjuelques accents plus précis, et quelques coupes faites, dans des paragraphes un peu massifs, par des renvois à la ligne.
Nous indiquons ici ces modifications :
Phrases ajoutées au texte primitif :
Page 13: « Dans l'eau: autant dire dans le ciel. Voilà quel fut le point de départ de ses méditations et de ses aberrations ».
Page 13 : « lépreuse ».
Page 13 : « sur qui on ne peut faire fond ». Page 15 : « C'est aujourd'hui le 14 juillet 1601, un samedi; et c'est demain dimanche : dans le mcnde^entier, les jeunes filles iront ingénument à la messe ».
« la belle avance ».
« mais promettant un beau dimanche
pour demain ».
« et laisser faire le reste ».
« et il divague ainsi ».
« à duvet pour oreillers ».
« et petits faits ».
Page
Page
Page
Page
Page
Page
Page 22 : « et nous finirons par y voir clair ».
Page 39 : « et amusez-vous bien demain dimanche ».
Page 42 : a je n'en ferai rien ».
Page 47 : « et essaie de frissonner de tous ses ossements ».
Page 47 : « c'est que la vie me veut quelque chose».
Pages 48-49 : « ils vont vite en besogne, les moines, car ils auront fort à faire demain dimanche. Une j eune fille : c'est aussi promptement enterré que marié. Où trouver le temps pour se révolter contre tout cela? L'art est si long et la vie est si courte ! Et Hamlet ne peut que se sentir crispé d'un remords à fleur de nerfs, pour son humble part ».
Page 54 : « Qu'elle est généreusement belle, malgré tout ! Oh, certes, si elle lui parle, si elle parle et côtoie l'hamlétisme sans y tremper, Hamlet est perdu ! Perdu et gagné ! »
Page 57 : « dans ses larmes, et je me suis laissée aller sur le plancher ».
Page 60 : « Gomme demain, dimanche, quand les jeunes filles d'Elseneur seront ainsi que toujours à la messe et à vêpres ».
Page 62 : « Oh ! reviens là,
Reviens vagir parmi mes cheveux,
-mes cheveux
De moi, je t'y ferai des bracelets d'aveux, En veux-tu en voilà...
(Dans la Vogue ne figuraient que les deuxième et troisième vers de ce quatrain.)
Page 64 : « (Non, ncn ! Ce n'est pas possible, Cela s'est fait trop vite !) »
Page 65 : « qui nous servira de signet quand nous relirons mon drame et que nous serons forcés de l'interrompre dans des baisers ».
Quelques modifications :
Page 14 : « crapauds chez eux, floraisons inconscientes », au lieu de « crapauds quotidiens, floraisons humbles ».
Page 15 : « entre les mots « flots » et « abrutis » figurait : « quotidiens ».
Page 16 : « Un fumier de livres » au lieu de « Des masses de livres ».
Page 17 : « et que tout le reste fût des levers de rideau » au lieu de la citation shakespearienne « et que tout le reste fût silence», ce qui entraîna la suppression, deux lignes plus loin, de «et de rompre le silence ».
Page 20 : « un beau soir au xvne siècle » au lieu de
« au xvie siècle », qui était une inadvertance.
Page 25 : Laforgue précise que la reine s'appelle « Baptista » et que « la scène se passe à Vienne »; ce qu'il n'avait pas fait dans le texte de la Vogue.
Page 29 : a Et puis il s'exalte » au lieu de a Et puis il rêve de par lui ».
Page 45 : « trop, trop gâté comme un benjamin de la Nature « au lieu de « trop, trop dilettante ».
Le petit quatrain qui figure page 66 :
Les morts, C'est discret;
Ça dort, Bien au frais.
'est emprunté à la Complainte de l'Oubli des Morts (cf. Poésies, tome I, page 164).