LE MIRACLE DES ROSES
Si le Miracle des Roses n'a peut-être pas été écrit dès 1883, il est hors de doute, en tout cas, que ce conte utilise des impressions et des notes recueillies au coars de cette année-là. Ses sources apparaissent très visiblement dans les lettres et un Agenda de Laforgue qui portent cette date.
Les principales sont :
1° Une procession de la Fêle-Dieu à Bade, dont les impressions sont notées à la date du 24 mai 1883 dans un Agenda pour Vannée 1883, publié par la Nouvelle Revue Française (1er octobre 1920 ):
« Jeudi 24. — Dès 8 heures : la procession de la « Fête-Dieu ! devant l'hôtel d'Angleterre. — Elles « avec la sœur Placida aux fenêtres de la duch. « Hamilton. — Quelle horrible population tannée, « déjetée, osseuse, abrutie, abêtie!... — Les valets
« s'étaient mis à la file des hommes aussi, ■ — en noir « et gantés. Toujours la hiérarchie, Corbeil d'abord « et le palefrenier, le gros, le dernier. Les petites « filles, les garçons. — C'est «énorme», des gens réci- « taient des chapelets ».
2° Une course de taureaux vue à San Sébastian le 26 août 1883. Cf. à cette date le même Agenda 1883 et une lettre écrite à M. Charles Henry où il dit : «J'irai vers le 24, 5, 6 à San Sébastian voir une vraie corrida de toros, connaissez-vous la chose ? »
Cette lettre, faussement datée « octobre 1882 » dans Exil, Poésie, Spleen (éd. de la Connaissance p. 102), est visiblement d'août 1883, les indications de l'agenda concordant parfaitement avec celles de la lettre.
Lettre à M. Charles Henry Agenda 1883
«Premier jour, repos. Août, lundi, 20, arrivée Second jour, visites. Tarbes, midi 39.
Troisième, promenade — mardi, 21, Pérès,
à Bagnères ». Marguerite...
— merc, 22, Bagnèresde-Bigorre.
« J'irai vers le 24, 5, 6 Août, samedi, 25, Taibes à à San Sébastian voir une Bayonne.
vraie corrida de toros. » — dimanche, 26, San
Sébastian.
— - lundi, 27, Biarritz..
3° Des impressions notées à Hombourg et Bade. La ville d'eaux décrite dans ce conte a été sans nul doute inspirée par Bade.
Contrairement aux autres « Moralités Légendaires », Le Miracle des Roses ne contient aucun couplet en vers : à l'exception de :
Cloches, mes cloches !
Divins reproches !... (page 80)
qui rappelle les termes de la Complainte des Cloches :
Cloches, les cloches,
Chansons en l'air, pauvres reproches,
complainte datée Liège, août 1883, c'est-à-dire également la même année.
Parmi les fragments posthumément publiés on trouve celui-ci :
« Le matin il y avait eu de l'orgue et des cantiques, il y en eut à 2 heures et voilà 7 h. % du soir, ils recommencèrent à se lamenter, — tandis que la ville était pleine de badauds le nez en l'air pour voir un ballon monté par un aéronaute quelconque, photographie étalée au casino, au prétentieux nom de guerre de Karl Securius. » (Entretiens politiques et littéraires,
mai 1892, n° 26, fragment 6), note vraisemblablement prise sur le vif et dont il a emprunté le nom de l'aéronaute (cf. Le Miracle des Roses, page 77) de même que V hôtel de la duchesse H... (page 81) est, d'après Y Agenda, celui de la duchesse Hamilton.
Si l'on compare les textes de la Vogue et du premier recueil des Moralités Légendaires, on remarque que les modifications apportées par Laforgue à sa première version du Miracle des Roses sont surtout des adjonctions. Voici quelques-unes des plus importantes.
« pour les féminines qui en sont là... s (page 74).
« Ces éphémères féminines ne sortant jamais, en effet, sans mettre une frivole ombrelle entre elles et Dieu » (page 77).
« grande brune mal faite et surfaite » (page 79).
« Vous qui y étiez et n'y aviez pas attiré votre fiancée inconnue, comme l'aimant attire la foudre, ne cherchez plus, car celle que vous trouveriez désormais ne serait qu'une autre, une pauvre autre » (page 79).
« de même que la voix du sang » (page 80).
« Cloches, mes cloches !
« Divins reproches !... » (page 80).
« victoire qui sera payée cher, plus tard, dans un monde meilleur » au lieu de «victoire éphémère » (p. 82).
« Oui, le légendaire Miracle des Roses ! » (page 82).
« Approchons-nous, de grâce » (page 87).
« à répandre le suicide sur son chemin, sur son chemin de croix » au lieu de « sur son fin sentier » (page 88).
« Le Suicidé par trop d'amour, le Suicidé sans phrases » (page 95).
« Patrick pourrait lui crier à la fin et devant tout le monde : « C'est toi qui as commencé ! » (page 06).
« Adieu paniers, vendanges sont faites » (page %).
« Oh, le pauvre ! Maintenant je n'aurai plus à m'occuper de sa situation » (page 99).
En revanche, de très rares suppressions ;
«jouer son choral d'ouverture de la journée (ceci pour la colonie anglaise) « page 77. La parenthèse a été supprimée pour le volume.
« quatre taureaux (petits, noirs, de cinq ans, valant bien mille deux cents francs pièce) » (page 89). La parenthèse a été également supprimée.
Une modification assez curieuse (page 86). Le nom de Kjerulf a été substitué à celui de Grieg qui figurait dans la première version.
En dehors de ces changements et de quelques autres corrections très légères, les modifications consistent surtout, pour le texte définitif, dans l'allégement des paragraphes par des renvois à ia ligne plus fréquents.
Dans le texte de la Vogue, le conte était divisé en quatre chapitres, le III commençait à : « Avant de venir attrister cette petite ville d'eaux » (page 88 de notre texte) et l'actuel III était numéroté IV.
LOHENGRIN, FILS DE PARSIFAL (Probablement 1885)
Ce conte semble bien être contemporain de l'Imitation de Notre-Dame la Lune dont il reproduit quelque peu l'atmosphère et les motifs de blancheur.
L'épigraphe empruntée à Arthur Rimbaud ne figure pas dans le texte publié par la Vogue en tête de son tome II n° 1 (19 juillet 1886), et pour cause : Jules Laforgue ne la trouva en effet qu'en lisant le numéro de la Vogue du 13 septembre 1886 qui publiait pour la première fois le poème d'Une Saison en Enfer intitulé Délires. I. — Vierge folle. L'époux infernal, d'où cette phrase est extraite.
De toutes les « Moralités Légendaires », Lohengrin est assurément celle qui a subi la transformation la plus considérable lorsque Jules Laforgue eut à en revoir le texte pour la publication en volume.
On n'y relève pas seulement des membres de phrase ajoutés, des remplacements d'épithètes ou d'adverbes comme pour les textes définitifs des autres contes, mais encore des remaniements importants que nous croyons intéressant de relever ici.
Ajouté :
Page 103 : « et toute cette assistance en demi-cercle »
au lieu de « complétait le demi-cercle ». Page 104 : « Oh, qu'est-ce qui s'apprête?.., (jusqu'à)
...est loin de mon village ».
Page 104 : « Salve, Regina des Lys !.. (jusqu'à) ...on
la dorloterait si nuitamment » au lieu de
« Quelle existence ! »
Page 107 : « Commandeur des Croyants » au lieu de
« Commandeur ».
Page 107 : « qu'as-tu fait de la clef de ton répertoire ?
au lieu de « du sang de ta virginité ? » Page 108 : « tes petites solitudes » au lieu de « tes
solitudes ».
Page 109 : « aux béguins à bandelettes de Sphinx ». Page 109 : « laissés à leurs nudité » au lieu de « nus ». Page 109 : « central », « longues », « à cette heure ».
Page 110 : « d'adorables restes » au lieu de « propres restes ».
Page 111 : « si inconnu ». « Gela ne promet guère ».
Page 112 : « notre maîtresse à tous ».
Page 112 : « sous mes sourcils célèbres ».
Page 113 : « Je n'ai que la pruderie d'une fleur ».
Page 113 : « le goût de ma robe » au lieu de « le goût de ma peau ».
Page 114 : « un bel homme » au lieu de « un homme beau ».
Page 114 : « En effet, ô beau soir », « rés:gnés».
Page 114 : « confiances inconnues » au lieu de « confiance »; « Rivage-Tribunal » au lieu de « rivage ».
Page 115 : « Tout le passage qui commence à « Il arrive... (jusqu'à)... a des incompatibilités d'humeur ».
Page 116 : « Oh, sublime façon de brûler ses vaisseaux ! Noble fiancé ! »
Page 116 : « et un peu provincial ».
Page 117 : « Je te les expliquerai à l'aube », « Relèvetoi », « Dois-je vous tutoyer aussi ? »
Page 118 : « Voici la brioche. Dites-vous : voici ma chair et voici mon sang ! »
Page 118 : « Oh ! je ne suis pas si pédante que cela ! Je ne suis qu'une jeune fille. Et puis, il paraît que le latin dans les mots brave l'honnêteté, je l'ai lu dans un vieil
almanach » au lieu de « Mais pourquoi
donc? — Oh ! pour rien ! »
Page 118 : « On commence... Et cela se déroule à
grand renfort de sacré ».
Page 119 : « de vieux ».
Page 119 : « Car tout le reste n'est que Désir » au
lieu de « Le reste viendra tout seul ».
Toute la fin de la première partie depuis « La nuit était chaude (page 120) a été remaniée et développée : elle se lisait ainsi dans la Vogue :
« La nuit serait chaude. Les toits, les grèves, et les pelouses de la mer, tout dormait inondé de grand clair de lune. — Et leur livrant ce spectacle d'un geste, le Concile crie au couple le jeu de mots traditionnel : « Allez, enfants ! la nappe est mise ».
Oh ! la nappe Des agapes A Priape I
Les chœurs se perdirent, — les laissant seuls à leur duo, les pauvres.
La seconde partie de Lohengrin a subi de beaucoup plus importantes modifications. Tout d'abord, pour donner plus de vie au récit, Jules Laforgue a mis au temps présent les verbes qui étaient au passé : puis il a composé tout un passage nouveau qui s'étend
depuis le second paragraphe : » On la croyait très près... » (page 121) jusqu'à (deux pages plus loin) : « Mais c'était, en effet, des cascades... »
On lisait, à cette place, dans la version de la Vogue, ceci, qui a été supprimé :
« La Pleine Lune était haute, citrine à cette heure; mais d'un clair de lune si violent, que les nids en jasaientetque des fourmilli ères vaquaient à leurs diurnes travaux.
«Et eux, à peine entrés, brûlés de malaise et de silence, les pieds très énervés de graviers attiédis, se hâtèrent vers comme des cascades prochaines là-bas, à travers de décourageants labyrinthes d'ifs tondus en tonnelles et de stratifications étrangement plastiques, et des plic-ploc solitaires d'opalins jets d'eau balsamyrrhés ».
— De même, page 125, le passage : « Et, naturellement, tu sais tout !... et il regarde dans le vide ». développe ce qui n'était d'abord, dans la Vogue, que :
« — Et naturellement, tu sais tout ?
« — Sans doute, mais si de travers !
« — Moi, je ne sais rien : rien», soupire Lohengrin et il regarde dans le vide.
— Page 126. Il a ajouté dans la version définitive : « Puis il fait cette réflexion tout haut : Cette Villa-
Xuptiale sent la fosse -commune. » — Nous sommes tous mortels, dit-elle d'une voix fortement conciliante. » Et, un peu plus loin, Jules Laforgue a ajouté également l'épithète « ordinaires ».
— Une modification, plus importante encore, page 127, après : « ■ — Viens, viens, tu prendras froid. » on lisait ceci :
« Ils se fourrèrent illico sous les peaux jusqu'au cou. Ils inspectaient par contenance le ciel de lit tout tapissé d'un bien sombre lierre.
« — Alors, c'est par ici qu'ont passé toutes les lunes de miel de l'île ?
« — Oai.
« — Donc aussi ton père et ta mère ?
« — Mon Dieu, oui, les pauvres ! Mais il n'y a pas que cette alcôve-ci dans la Villa.
« — Je vois avec plaisir que tu es au courant. Hein ? Vous en causiez entre Vestales ?
« — Oh ! oui.
« — Et ces Vestales, quelles mœurs ?
« ■ — Que veux-tu que je te dise I
« — La vérité.
« — Eh bien, nous sommes toutes vierges.
« — Vierges seulement ? C'est peu.
« — Ah ! que vous êtes original, cher Chevalier î
« — Eisa, causons sérieusement. Quelle serait votre devise ?
« — ■ Donne-moi de ce que Vas, je le donnerai de ce que ï ai. Et la vôtre ?
« — Je n'en ai pas; laissez.
« — -Ah! que j'en sais une jolie pour vous!...
« — Dites...
« — Le vin est tiré, il faut le boire.
« — ■ Mais qui vous a donc appris toutes ces belles choses, Eisa ?
« — Le joli petit corps que Dieu m'a donné.
« — C'est commode. — Voyons, si vous me chantiez plutôt quelque chose ?
« — Volontiers.
« Elle tousse un peu, puis chante :
Samson a cru en Dalila, Ah ! dansons, dansons à la ronde, La plus belle fille du monde Ne peut donner que ce qu'elle a.
« — (Je commence à voir qu'elle me met les points sur les i.) — Non, pas cela, un autre genre, quelque chose de moins épithalame.
« Eisa psalmodie, la main sur le cœur, les yeux au ciel de lit :
Si mon air vous dit quelque chose, Vous auriez tort de vous gêner; Je ne la lais pas à la pose, Je suis la Femme; on me connaît.
« — Non ! savez-vous que ce n'est pas très bien \ Seriez-vous libidineuse, Eisa ?
« — J'ignore le sens de ce mot. Ah ! mais, chantez, donc, vous, alors !
« Lohengrin déclame, d'une voix maussade :
Il était un roi de Thulé Qui, jusques à la mort fidèle, N'aima qu'un cygne aux blanches ailes, Voilier des lacs immaculés !
« Non ! non ! jamais je ne dirai la suite !
« Eh bien! qu'est-ce que c'est que ces larmes maintenant ? — Enfant, enfant, enfant, connais-tu les pompes voluptiales?... »
Le texte reprend ensuite à peu de chose près tel qu'il fut maintenu définitivement.
Le paragraphe (page 134) : « 0 mon bon, bon, bon oreiller... se lisait ainsi dans la Vogue :
« 0 mon bon, bon, bon oreiller, tendre et blanc comme Eisa ! 0 ma petite Eisa, bébé inconscient qui t'étonnes de ma profondeur, bébé succulent, nu h croquer, nubile à point, boîte à surprises, que ton être aux divins organes est une trouvaille ! Ah ! je veux t'aimer à tâtons, te fouiller jusqu'à l'âme, et puis, hélas ! t'écarteler aux contradictions de mon triste caractère ? »
La phrase : « Tu m'entends, mon cygne, mon cygne ! Oh ! que ce soit toi, pâle et ne chantant jamais. C'est toi ! » a été ajoutée (page 135).
Enfin l' avant-dernier paragraphe se lisait d'abord ainsi :
« Oh ! la fenêtre de la salle nuptiale éclata follement sous un cyclone de féerie lunaire ! et voici que l'oreiller, changé en cygne, éploya ses ailes impérieuses et prit son vol, chevauché du jeune Lohengrin, en spirales sidérales, sur les lagunes enchantées de la mer, par delà la mer, vers les altitudes de l'égoïsme, les altitudes aux glaciers que nul avril ne saurait fondre. »
Le mot « petite » a été ajouté au dernier paragraphe..