‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 4 sur 6 · chapitre des divertissements dans les Pensées de Pascal · texte numérisé non relu

chapitre des divertissements dans les Pensées de Pascal

Je m'aperçois que je bavarde. Je voulais seulement vous exposer ma situation relativement à cette visite tant désirée et que les circonstances m'ont fait retarder. Je suis très anxieux de savoir si je n'ai pas commis quelque faute, surtout si M. votre cousin sait par vous que j'ai votre lettre depuis une semaine. Rassurez-moi.

Votre reconnaissant,

A M. CHARLES HENRY

Berlin [30 décembre ISSIJ.

Mon cher Ami,

Je suis resté si longtemps sans vous écrire^ attendant toujours dans l'espoir de vous raconter ma visite au ministre en question (1). Impossible jusqu'ici. J'ai encore des lettres de recommandation d'Ephrussi et je n'ai pu les utiliser, vous voyez.

Avez-vous lu le Durer d'Ephrussi ? Je l'ai reçu- C'est énorme.

Je suis très pris, j'ai souvent deux lectures par jour.

(1) M. Ch. Henry avait prié Jules Laforgue d'aller voir le ministre du Brésil à Berlin, baron de Jaurù. au sujet de la publication posthume des Mélanges de calcul intégral du mathématicien^ brésilien Joaquin Gomez de Souza, édités par les soins de M. Glu Henry, chez Brockhaus, à Leipzig.

Je lis et travaille d'énormes bouquins comme les Mémoires de Metternich et dont, en somme, je ne tire que la provision de deux ou trois lectures.

Puis des courses, des courses.

Aujourd'hui, la comtesse Hacke (1) m'a pris dans sa voiture; des cochers à aiguillettes d'argent qui, passant devant les postes de casernes, font pousser un hurlement bizarre au factionnaire et sur ce accourir le poste qui présente les armes, avec un roulement de tambour, et l'ofTicier saluant d'un éclair de son épée blanche. Et des badauds qui ôtent leurs coiiîes. Très amusant, pour moi ancien locataire — payant — d'un garni rue Monsieur-le- Prince. Et nous avons couru durant des heures, des heures. Été visiter le pensionnat de l'Impératrice, une cage adorable et chaste.

Une institutrice, une Parisienne timide, nièce de Meyer du Collège de France, m'a fait visiter tout l'établissement, dortoirs blancs, réfectoires, cuisines, infirmerie, cabinets de bains, etc. Nous étions seuls... nous vagabondions à travers les étages; je lui arrachais des bouts de conversation; à la fm nous étions amis. Puis des visites, en ville, et rentrée à cinq heures. Je n'avais que le temps de manger et

(1) Au lieu de « la comtesse » Laforgue avait d'abord écrit « maman ».

de me préparer pour la lecture du soir et lire les feuilles...

Demain la même chose...

Et des tas de lettres à écrire, des tas !

Je n'écris pas une seule ligne de mes livres. A peine le temps de lire chaque jour mes quelques versets de l'Éthique (1).

Connaissez- vous Lindenlaub (2)?

Qu'est-ce que votre livre sur la peinture à l'encaustique (3)?

• A-t-il paru quelque chose d'intéressant?

Je vous envoie quelques sonnets (4). Si vous saviez comme c'est horrible! Toujours la peur de trop corriger ou de ne pas assez faire comme je les aurais voulus. Par exemple ce sonnet, les Élus, sur rimes données î Vous voyez, j'ai trop fait et pas assez ! Je n'aurai pas contenté notre poète et cette afîairc me vaudra ses malédictions.

(1) De Spinoza.

(2) M. Th. Lindenlaub, aujourd'hui rédacteur au Temps, était, en 1881, correspondant d'un journal français à Berlin. Il se lia avec Laforgue dès l'arrivée de celui-ci. Sur ces circonstances, cf. l'Introduction de Berlin, la Cour et la ville de Jules Laforgue (Ed. de la Sirène. Paris, 1922).

(3) L' Encaustique et les autres procédés de peinture chez les Anciens qu'en collaboration avec Henry Gros M. Charles Henry devait publier en 1884.

(4) C'est-à-dire des sonnets de M^^ Mullezer.

Advienne que pourra. Je n'ose continuer ainsi pour les autres avant de savoir comment ceux que je vous envoie auront été pris. Non, cette affaire des sonnets a été une idée désastreuse. Je vais perdre une amitié à laquelle j'aurais tenu. Je vous en supplie, ménagez la chose, soignez notre exorde, défendez-moi, montrez la candeur de mes intentions.

Maintenant me voici en face de la correspondance de Talleyrand avec Louis XVIII. Je lis du Sully Prud'h. à petites doses. J'ai cherché dans le Coffret de Santal (1), rien, c'est d'un art trop compliqué,

Je deviens très lourd, et vous finirez par trouver mes lettres stupides.

Quand j'aurai mon outillage d'eau-forte, je mettrai sur cuivre un dessin très bizarre fait l'autre dimanche pour V Amour et le Crâne de Baudelaire.

Je hs la corresp. de Balzac et de Stendhal. Je fais de l'allemand.

Je vais me remettre à mes vers, tâcher à farder plus tristement ces pauvres fleurs sans sève.

N'es-tu pas, comme moi, un soleil automnal, O ma si pâle, ô ma si froide Marguerite (2)?

(1) Charles Gros, Le Coffret de Santal.

(2) Cf. le fragment Amour de la quinzième année[ Vie Moderne., 27 août 1887) et le poème : Excuse macabre (cf. V Appendice des Poésies) où figure ce même prénom « Marguerite, Margaretha, » et

La fiancée de mes quatorze ans, çn province, s'appelait Marguerite. Je lui faisais des vers d'une facture très audacieuse pour mon âge :

Marguerite I si tu savais combien je t'aime 1

Si vous croyez que je vais dire... C'est pourquoi je me tais et cherche autre chose. Quoi ?

Adde nunc vires viribus Dulce balneum suavibus Unguentatum odoribus (1).

Nil inveni melius quam credere ChristQ.

La pendule aux accents funèbres Sonnait brutalement midi.

Et le ciel versait des ténèbres Sur ce triste monde engourdi (2).

MON CŒUR, prière (suite)

Qu'il fasse tout pur, à travers l'azur.

Et, mordu d'un cilice, Qu'il marche vers Vous, déchiré de tous.

Et brûle et resplendisse, Au seuil des grands cieux, dans un radieux

Écroulement de roses,

qui datent l'un et l'autre de la tout première époque littéraire de Laforgue.

(1) Les Fleurs du Mal : Franciscae mese laudes.

(2) Ib. : Rêve parisien.

Ardent reposoir où monte, le soir.

L'encens triste des choses...

La débauche et la mort sont deux aimables filles (1).

Et Kahn? pas de nouvelles?

De Tarrière-saison le rayon jaune et doux (2).

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées (3).

« Dieu s*aime soi-même d'un amour intellectuel et infini » [Spinoza]. « La Béatitude est l'amour de Dieu. »

J'ai le cœur très pourri de tristesse.

Guten Abend Lehn' deine Wang' an meine Wang' I (4)

O schwôre nicht und kiisse nur, Ich glaube keinem Weiberschwur I...

0 schwôre, Liebchen, immerfort (5).

Und wiissten's die Blumen, die kleinen, Wie tief verwundet mein Herz,

(1) Les Fleurs du Mal : Les deux bonnes sœurs.

(2) Ib, : Chant d'automne.

(3) Ib, : Le Balcon.

(4) Bonsoir.

Appuie ta joue à ma joue (H. Heine, Intermezzo, VI).

(5) O ne jure pas, baise seulement.

Je ne crois à aucun serment de femme î...

O jure, aimée, perpétuellement 1 (H. Heine, ib., XIH).

Sie wiirden mit mir weinen, Zu heilen meinen Schmerz (1).

Pourri, pourri de tristesse.

Jules Laforgue.

Pardon de ce que le vSouza n'ait pas encore été remis,* n'est-ce pas (2)?

(1) Et si les fleurs, les petites fleurs

Savaient combien profond est blessé mon cœur,

Elles pleureraient avec moi

Pour guérir ma douleur. (H. Heine, Intermezzo, XXII.)

(2) Un travail de Joaquin Gomez de Souza, le mathématicicrt brésilien dont il a été question précédemment.

Berlin, 31 décembre [1881].

Cher Monsieur Ephrussi,

Pardon, pardon d'avoir tant attendu pour vous répondre. J'ai fait une foule de courses, mais, comme je vous l'ai dit, mon incurable timidité est assez aise du prétexte de la semaine du Jour de l'an pour retarder encore ces deux visites que je désire tant, M. votre cousin et M. Lippmann.

Je sors de ma lecture de 11 h. Rien dans les journaux. L'Impératrice 'goûte beaucoup les articles d'Étincelle. Le Royaume des chiffons l'a enchantée tout particulièrement. Je suis chargé de fureter dans les journaux pour trouver des entrefilets de modes pour la première femme de ch. de rimp., Mii^ de Meindorfî.

Toujours Metternich et toujours Sully Prudhomme.

Si vous saviez que je vous aime.

Surtout si vous saviez comment, Peut-être vous entreriez même (1) Tout simplement.

L'Imp. a ici un pensionnat modèle, quelque chose comme Saint-Cyr. J'y ai trouvé une Parisienne institutrice, nièce de P. Meyer du Collège de France.

Et je travaille, travaille. Je fais de l'allemand, des vers, du musée de Berlin, de l'A. Durer (un article pour moi).

Aujourd'hui, une journée de printemps avec le soleil et le ciel bleu clair et des grands militaires reluisants. — A Paris vous avez naturellement des marécages, des averses, du brouillard malade, et comme toujours les arrosages, les éternels arrosages sur la voie publique.

Merci de vos bonnes lettres, mais je ne veux pas qu'elles soient un ennui pour vous. Répondez-moi quand vous avez un petit quart d'heure à tuer et que votre papier à lettres n'est pas loin de votre main. Je sais que vous pensez à moi et que vous

(1) Sic (au lieu de : Vous entreriez peut-être même).

n'oubliez pas qu'il y a quelque part, à Berlin, un être qui vous doit tant et vous en est si reconnaissant. — Pour moi, laissez-moi vous écrire souvent, à l'aventure, vous racontant n'importe quoi, avec toujours cette épigraphe sous-entendue : nil sub sole novum ou plutôt omne sub sole noviim.

Bourget m'écrit. J'ai trouvé ici un de ses amis. J'attends toujours aux Débats l'article de Clément ou du fidèle Berger, Je reçois les jeudis et les lundis de Bourget, et je verrai aussi. Il y a cinq chroniques à écrire sur votre hvre. — Une sur vous, votre silhouette, votre jeune gloire (de bénédictindandy ? ), vos travaux, vos collections ; très parisienne. Une autre, sur trois sortes de critique d'art, en prenant comme exemples, par exemple, votre procédé, celui du Watteau des de Goncourt, celui de M. Taine. Une autre sur ceci : jusqu'à quel point un Parisien de 1882 [qui collectionne des impress. et va à Bruxelles pour écouter une première et a son fauteuil à l'Opéra, et va chez Brébant et fume sur le boulevard et porte des tuyaux de poêle, peut comprendre l'âme d'Albert Diirer, etc., etc.

Voyons ce que je vais trouver un de ces jours dans le Parlement (1). De toute façon vous verrez

(1) Journal auquel collaborait M. Paul Bourget.

combien cette âme de poète aura compris votre ■œuvre et comprend l'âme de celui qu'entre nous nous appelions notre maître — bien que je n'aie jamais fait d'infidélité au vieux Rijn.

Sur ce je vous quitte, et, puisque c'est l'usage et malgré mes convictions fatalistes, permettez-moi de vous « souhaiter une bonne année » à vous et aux vôtres.

Votre bien reconnaissant,

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Mercredi [4 janvier 1882J.

Mon cher Henry,

Je viens de recevoir votre lettre.

Je suis très pressé. Pas encore été chez le ministre. J'ai dû chercher son adresse. Les fêtes de Noël, très importantes ici, m'ont fait croire que je l'eusse importuné ces jours-ci. A demain.

J'ai remis six sonnets de mon mieux (1). Je vais vous les envoyer avec une dissertation nécessaire. N'en parlez pas encore à notre cher poète, car je vous récrirai demain. Je suis très pressé.

J'ai un ami ici, un jeune M. Lindenlaub, qui vous connaît et que vous étonnez, qui a connu Ferté et m'a édifié sur votre compte.

(1) C'est-à-dire que Laforgue avait corrigé de son mieux six sonnets de Sanda Mahali (Mme Mullezer).

Reçu un beau cadeau et une bonbonnière exquise de l'Impératrice.

Spleen, spleen.

A bientôt.

Et Kahn? etBellanger?

Jules Laforgue.

Berlin [9 janvier 1882J.

Cher Monsieur Ephrussi,

Qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit! Je vous écris parce que j'ai à vous dire que d'abord j'ai envoyé avant-hier samedi votre lettre et une carte à M. Bernstein lui demandant si je pouvais lui faire ma petite visite le lendemain vers 10 heures. Il m'a répondu qu'à cette heure il ne serait pas libre, mais que je vienne à 4 h. ^ dîner en famille à moins que je ne fusse pris. (Que lui dites- /ous donc dans votre lettre pour que, ne me connaissant pas, il soit si bon pour moi et si aimable ? Ah ! vous n'en faites jamais d'autres !)

Cela néanmoins ne laissait pas que de m' effrayer; de plus, j'avais lecture à faire et surtout à préparer, et j'ai écrit à M. Bernstein lui disant que je lui

ferais ma visite le lendemain lundi à 1 h. (il m'avait prévenu qu'il était tous les jours chez lui à 1 heure), que je le remerciais bien, etc.

Mais voilà que ce matin lundi je reçois la visite d'un homme cherchant qui est M. le Comte de Seckendorff, lequel me dit qu'il me présentera cette après-midi à la Princesse royale.

Alors, j'ai écrit de nouveau à M. Bernstein, professeur de droit romain à l'Université de Berlin, le priant de m' excuser et de ne pas m'en vouloir.

Et je viens d'être présenté à la Princesse royale (1), Elle est d'une simphcité et d'une amabilité charmantes. Je m'en suis tiré, je crois (sauf que j'ai été peut-être un peu bavard, mais la Princesse m'a mis sur votre chapitre, et dame...), d'ailleurs ditesmoi, n'est-ce pas? ce que M. de Seckendorfï vous en dira, si tant est que tout ceci ait, en réalité, l'importance que cela a eu pour moi. La Princesse m'a tout de suite parlé de vous (je ne suis plus timide, je deviens observateur). Je vois son geste me montrant vaguement avec un sourire une table de travail, et me disant : Je l'ai presque terminé (votre livre).

(1) Femme du Prince Frédéric, futur et éphémère Frédéric III. Cette princesse, comme on le sait, était Anglaise, ce qui aux yeux de Laforgue, shakespearien et curieux d'art anglais, lui ajoutait des attraits dont par ailleurs elle ne manquait pas.

Alors je me suis mis à bavarder, parlant de vos proiraits historiques; de M"^® V^ Grahl, veuve de M, Grahl, possesseur d'une collection de dessins anciens à Dresde; de l'article de Chesneau; d'une deuxième édition de votre livre.

J'ai insinué que la publication de pareils livres à l'époque du jour de l'an, pêle-mêle avec la pacotille des livres d'étrennes, leur ôtait peut-être quelque chose de leur caractère imposant et durable... etc. J'ai bien bavardé, trop peut-être. J'ai toujours peur — enfm.

Outre cela, j'ai porté l'autre jour votre volume à l'Impératrice. J'ai mis le livre devant elle, elle a feuilleté les premières pages, puis, à son côté, je lui ai montré une à une les héliogravures et quelques dessins. Elle était émerveillée et plaçait des appréciations justes. Seulement elle a vu à la première page votre petit mot, et j'ai eu toutes les peines du monde à lui persuader que c'était pure amabilité de votre part, que je n'avais fait qu'un travail de copiste, et que d'ailleurs il était évident que j'étais trop jeune pour collaborer à de pareils ouvrages. Alors, elle m'a féhcité du cadeau que vous m'aviez fait là. Etc.

Et voilà.

Et maintenant, ô bénédictin-dandy de la rue de

Monceau, que faites-vous? Je vois toujours les sommaires de la Gazette et de VArl. Que tramezvous entre votre Grenouillère de Monet et le Constantin Guys de Manet et le Van Goyen noyé d'averses et de brume, et la chose d'Ary Schelîer, et les archéologies bizarres de Moreau — dites ?...

Et Bourget ? Je vois très souvent ici un de ses amis qui fait de la critique musicale. Je fais des connaissances, un peintre de Dresde, un pianiste, le violoniste Ysaye, élève préféré de Vieuxtemps, ami de Rubinstein, etc.

Je travaille, travaille. Assez d'allemand — beaucoup de vers — une dissertation sur l'amour, cette force éternellement charmante et sale et ridicule.

Puis, je me réchauffe les yeux avec une pile de crépons japonais laissés par Pigeon.

Puis je refais des vers. Vu les peintures du café Bauer. Il fait ici un temps de mars très doux et pluvieux.

Je regrette les galeries de l'Odéon, les ciels malades que l'on voit du pont de la Concorde, les belles flaques de la place de ce nom. (J'ai été amoureux de la statue de Nantes qui symbolise la chasteté saine et virile.) Je regrette les enterrements à la Madeleine et à Saint-Augustin, et les rosses résignées et somnolentes des fiacres.

Je vous serre la main. J'espère que vous ne m'oubliez pas, même si vous n'avez pas le temps de m' écrire et je suis votre bien reconnaissant

Jules Laforgue.

On m'écrit qu'on a vu votre livre à Tarbes (Hautes-Pyrénées) I

A M. CHARLES HENRY

[Janvier 1882].

Mon cher Ami, ,

Je viens de recevoir votre lettre. Je suis très embêté des reproches que vous me faites. Ne m'en veuillez pas. J'étais décidé à remettre ces livres avant le jour de l'an. J'ai écrit pour demander l'audience. On m'a répondu que le ministre (1) était pour quelques jours absent de Berlin et qu'à son retour il m'indiquerait le jour et l'heure demandés.

J'attends.

Et vous me pardonnez. — D'ailleurs tout ceci vous a donné l'occasion de m' écrire une lettre (que vous trouvez) spirituelle, et me voilà plus que pardonné.

(1) Toujours le ministre du Brésil.

Je vous avoue, d'autre part, qu'en ouvrant votre lettre j'avais peur d'y trouver l'annonce de la rup-« ture entre notre poète et moi. J'en suis quitte pour la peur. Bien plus, il va m' écrire.

(Et cette photographie dont vous me parliez dans votre dernière?)

Votre bouquina l'encaustique m'épate — très. — Gela jure un peu avec l'anesthésiomètre et Fermât et Caylus(l).Maisilfaut s'attendre à tout avec vous.

Lindenlaub vient me voir. C'est un charmant garçon, une intelligence curieuse de tout et qui sait tout. Il vous admire profondément. Il ne trouve que l'épithète de « singuUer » a mettre à votre noni^ Nous parlons de vous, il songe; puis secouant la tête : « Ah ! le singulier garçon, la singulière existence. »

C'est cela; écrivez à Kahn.

Béni soit M. Minoret (2) ! Quand tout cela paraîtra-t-il ?

Et moi aussi je travaille. Je travaille mon bouquin de vers. Je fais deux pendants à mes deux soleils malades : Amitiés à la Lune. La placidité

(1) Objets divers des travaux de M. Charles Henry à cette époque.

(2) M. Minoret, collectionneur auquel appartenaient les lettres de M'^e de Lespinasse à divers amis, et que M. Charles Henry allait publier quelques années plus tard,, en 1887.

berlinoise m'exaspère et j'en ai peur, aussi je n'écris pas une phrase, un vers sans vouloir du suraigu, pour me prouver que je ne m'en vais pas. Mais sans doute l'alcool à Berlin est tisane à Paris. Enfin, j'ai ici mon Baudelaire, mon Gros, des Stendhal, une foule de Balzac, En ménage, du Taine et mon Hartmann (1).

Mes jours se ressemblent, à part la secousse du jour de l'an, des réceptions et des défilés de carrosses • de cour que je croyais décidément relégués dans le bric-à-brac des beaux siècles d'apparat.

Ah ! çà, fait-il, oui ou non, froid à Paris ? . Ici, tout le monde est ahuri. Du ciel bleu, un air tiède, des ondées d'avril, un temps charmant qui emplit les belles rues de jolies femmes qui se croient au printemps. Mes fenêtres donnent sur la promenade la plus fréquentée et je regarde. Ily en a d'adorables. .Je passe des heures à les regarder, je fais des rêves. Mais bientôt je songe qu'elles ont, ces anges ! pantalons et organes génitaux — pouah ! pouah ! — c'est là, d'ailleurs, la grande tristesse de ma vie. —

Oui, monsieur !

Mais n'éveillons pas les questions irritantes, comme on dit dans le Panache. Enfin, est-ce le roi

(1) En ménage de Huysmans et la traduction de la Philosophie de l'Inconscient de Hartmann.

de Bavière ou l'empereur du Brésil qui a écrit ce livre : Mission actuelle des Souverains par Vun d'eux (S)'^

Pour remplir le blanc qui me reste je vous envoie une réflexion.

La Terre ? — Voici :

Dans des semaines d'éternités, la Conscience, par esprit d'ordre, fera le bilan des espaces et des temps depuis son dernier compte. Au bas d'une page, elle arrivera à une planète bête avec son histoire insignifiante, valeur négligeable pour la Conscience, et suivront une foule de milliards de planètes semblables, et parmi elles se trouvera la Terre. Et la Terre aura pour tout souvenir un « idem » dans cette colonne de nullités.

La Terre ? — Voilà (2).

Sur ce, adieu. Je vous récrirai bientôt, mais ne m'oubliez pas.

Dois-je compter sur la lecture de notre poète ? Je ne suis pas encore très rassuré.

Jules Lai-orgue.

(1) Ouvrage du marquis de Saint- Yves d'Alveydre.

(2) C'est ridée reprise plus tard dans Hamlel ou les suites de la piété filiale (Moralités légendaires) : « Et toi, silence, pardonne à la Terre; la petite folle ne sait trop ce qu'elle fait : au jour de la grande addition de la Conscience devant l'Idéal, elle sera étiquetée d'un piteux idem dans la colonne des évolutions miniatures de l'Évolution Unique, dans la colonne des quantités négligeables... »

[Berlin, 13 janvier 1882.]

Cher Monsieur Ephrussi,

Je vous demande de m' excuser, mais je ne trouve vraiment pas le temps d'écrire. Ce matin lecture, puis faite (enfin) ma visite à M. Bernstein, puis des courses, puis préparer la lecture, puis la lecture et à 9 h. un thé chez la Princesse royale. J'en sors; il est 11 h. ^. M. Bernstein a été bien aimable pour moi. J'ai bavardé très longtemps, sur vous et sur tout. Je soupçonne que M. Bernstein est un bibliophile convaincu. J'ai vu aussi M^^^ Bernstein qui s'intéresse beaucoup à notre littérature. Je me suis tout de suite senti dans une atmosphère de sympathie. M. Bernstein commençait à croire que j'étais un être mythologique, mais j'espère qu'il m'a pardonné mes retards (vous devez lui avoir dit

que j'étais coutumier de ces sortes de choses). Mais je voudrais qu'on fût bien persuadé que je supporterais tout plutôt qu'on crût que j'ai commis une impolitesse avec intention.

J'étais bien effrayé de ce thé pour ce soir, mais au bout de cinq minutes j'étais remis et j'observais des types. De bien curieux. Werner (1) (les peintures du café Bauer), Curtius, le comte de Pourtalès, etc.. et les femmes...

J'ai tout de suite revu des connaissances, outre l'aimable M. de Seckendorff, et j'en ai fait de nouvelles.

De 9 à 11 h. j'ai été tout yeux et tout oreilles, malgré mon air de mélancolique errant. Un instant la Princesse royale est venue à moi et m'a parlé. Je sentais tous les yeux braqués sur moi, mais je ne me suis pas effrayé, et j'ai été souple comme dans un roman de Stendhal. Mais j'ai glané des p?ges de notes. Un curieux profd de diplomate anglais. De vieux gâteux chamarrés de ferblanteries dorées. Et les femmes.

Je me repaissais de réflexions méphistophéliques.

Un incident :

Vers 10 h. j'étais dans un groupe. Je voyais un

(1) Le peintre Antonvon Werner, auteur du fameux tableau du Château royal à Berlin, La Proclamation de l'Empire à Versailles^

militaire chamarré causant avec celui-ci, celui-là. Je ne le connaissais pas. Brusquement il vient à moi, me serre franchement la main et se met à causer très famiHèrement en riant. Je réponds; je souris aussi devant cette rondeur afîable, et je bavarde. Il me quitte et alors je demande au D^ Velten quel est ce militaire qui vient de me quitter ? Mais c'est le Prince royal.

Tableau, comme on dit. Je lui raconte mon cas et il me rassure. Néanmoins je vais me confesser encore à M. de Seckendorfî qui me rassure et à l'aide-de-camp, M. de Nivenheim, qui en rit à son tour et fait plus que me rassurer.

Ce matin l'Impératrice me dit en souriant ironiquement : « Vous étiez au thé hier, vous avez vu mon fils?...)) (Le D^* Velten lui avait raconté la chose.) Alors, j'ai raconté à mon tour, et que finalement j'étais bien confus, et que je n'avais pas eu l'honneur d'être préalablement présenté à Son Altesse... etc.. Elle m'a répondu qu'il n'y avait pas de quoi être confus. Et voilà.

Je lis une page de Spinoza ou de Hartmann, et je suis à mille lieues au-dessus de toutes ces dorures. Il n'y a que l'Art. Vous le savez aussi, vous qui êtes le bénédictin-dandy de la rue de Monceau.

Et que devient Bourget? On me dit qu'il a dis-

paru, qu'il est en Angleterre en pourparlers avec miss Parnell. Peut-on lui écrire (1) ?

L'Impératrice a trouvé la Vie inquiète très distinguée de sentiment. Je lui ai parlé de l'auteur comme étant le premier de la génération en vogue : ce qui est vrai. Et voilà.

Que faites- vous ? Que fait-on ? M. Blanche (2) suitil vos conseils et ne met-il plus d'eau dans son vin ? Le bedeau de Saint- François-de-Sales est-il toujours le sérieux cicérone artistique que nous avons connu ?

Il est probable que je reverrai M. Bernstein et sa famille. Si vous aviez quelque conseil à me glisser à ce sujet, j'en serais bien plus à mon aise.

Mais ne m'écrivez que si vous avez dix minutes à tuer.

Je vous serre bien la main.

Jules Laforgue.

(1) M. Paul Bourget fit à cette époque un séjour en Angleterre^ et particulièrement à Oxford d'où il rapporta Sensations d'Oxford qui parurent en septembre 1883 dans la Nouvelle Revue,

(2) Le peintre Jacques-Emile Blanche.

A M. CHARLES HENRY

Dimanche [15 janvier 1882].

Mon cher Henry,

21 est 11 h. 1 /2. Hier au soir j'ai reçu une lettre de la part du baron de Jaurù. Il m'attendait un de ces jours à 11 h. et j'y suis allé ce matin. J'en sors.

Enfin, c'est fait. — Vous ne m'en voulez plus.

Il demeure, à un 2^ une belle maison, dans une belle rue. Il m'a bien reçu. Paraît cinquante ans, visage osseux et brûlé, moustaches maigres. Yeux enfoncés derrière des lorgnons d'écaillé. Il prononce poublication. Il me dit qu'il est en correspondance épistoulaire avec vous. Me raconte l'histoire de cette publication. J'entame votre éloge, ^n terminant par la déclaration de votre âge. Il vous donnait quarante ans, docteur Henry. J'ai eu de la peine à lui persuader que vous n'en aviez que vingt-deux.

Nt)iis avons parlé de l'Impératrice, puis je me suis retiré.

Maintenant pourquoi ne m' écrivez- vous pas? Notre poète est toujours furieux contre moi sans doute. Enfin, j'irai peut-être au printemps prochain lui demander pardon. En tous cas, dites-lui que j'avais, en tout ceci, les meilleures intentions du monde.

Mon cher ami, que je voudrais vous avoir ici ! Je traîne mon habit noir partout; j'observe. J'ai été présenté à la princesse royale pour causer d'Ephrussi. J'ai été invité avant-hier au soir à la soirée du Prince royal (avec qui j'ai une aventure que je vous dirai un jour et dont on a bien ri). Curieuses ces soirées, des habits constellés de ferblanterie, des épaules blanches, des titres, des mihtaires sanglés, etc.

Je lis plus que jamais mon Spinoza. Je fume continuellement. Je rime plus que jamais, et j'attends vos lettres.

Et votre Salon ?

Je lis en ce moment un roman d'Henry Gréville, Perdue, d'une forme plus que neutre, mais l'idéal du roman à lire ici. Je suis heureux d'avoir mis la main dessus. Quand ce sera fini, je me rabattrai sur Hector Malot ou frère Féval.

Univers//^, BJBllOTHtCA

Toutes les fois que vous lirez quelque chose de lisible ici ou en entendrez parler, signalez-moi, n'est-ce pas? la bouée en question.

J'attends une lettre de Kahn qui sait mon adresse»

Croyez-vous que le baron de Jaurù donne des soirées et qu'il m'invitera ?

Rappelez-moi au souvenir de Bellanger, de Cros (1) et Kahn et ne m'abandonnez pas trop.

Adieu.

\i) Henry Gros, le sculpteur des admirables cires et pâtes de verre, né à Narbonne en 1840, mort en 1907. 11 était le frère du D' Antoine Cros (1833-1903) et du poète Charles Cros (1842-1888), l'auteur du Coffret de Santal,

A JW«»« MULLEZER

Berlin, 23 janvier 1882.

Mon cher poète,

Mes meilleurs remerciements pour votre bonne et spirituelle lettre. Ne pouvant vous les faire de vive voix, je vous les transmets par la poste et j'abuse de ce prétexte pour remplir les quatre pages que voici.

Je ne vous cacherai pas la belle peur que j'avais que cette affaire des sonnets, si outrecuidamment corrigés par moi, n'eût jeté, comme on dit, un froid dans nos relations à peine encore ébauchées. Mais me voilà trop rassuré par la charmante poignée de main que vous m'envoyez; mais, je me trompe, c'est « l'expression de vos meilleurs sentiments » que vous m'envoyez. Que veut dire « meilleurs sentiments»? Simple formule, sans doute. C'est au mieux.

Je n'avais pas osé toucher aux autres sonnets, mais, puisque vous le voulez, je les achèverai de mon mieux, comme les précédents.

Comme vous le dites, vous seul savez l'âme de vos pièces, et vous comprenez admirablement que tout ce que je pouvais faire se bornait à essayer d'en serrer un peu la trame en éliminant les expressions neutres et en les remplaçant par des virtuosités de plume. — Lisez-vous, cher poète, Baude^. laire, Bourget, Charles Cros ?

I Venir à Pâques ? je l'espère bien, quoi que ce soit l'époque où nous allons à Bade. Enfin j'espère revoir Paris en avril, quand les arbres du Luxembourg ont des feuilles tendres et transparentes au soleil, et que les manuscrits de la Bibliothèque nationale sentent le printemps. — Tous les. dimanches, cher poète, à la tombée du soir, j'ai des spleens lancinants à songer à Paris à cette heure, à notre quartier, rues Denfert, Gay-Lussac, Berthollet, Monsieur-le-Prince, etc. — Ces rues existent-elles toujours?

Je vois Henry filant comme une élégante sauterelle le long de la rue Denfert, et puis causant avec vous dans votre petit salon et j'en suis très jaloux. Fermez-lui parfois votre porte au nez, n'estce pas ?

Ici, je suis dans une rue tout en palais et monuments, c'est vous dire qu'on n'y entend jamais les sanglots d'automne des orgues de Barbarie. Les orgues, mes bons amis de Paris. Ici, je n'en ai entendu qu'au Bois, si déplacé que cela puisse vous paraître. Et il me tarde bien d'entendre celui qui est toujours vers cinq heures à la porte du Luxembourg. La rue Denfert n'étant pas loin de là, j'irai vous voir, dites?

Dans votre salon intime et obscur aux meubles sévères. J'ai toujours dans l'âme la chanson de l'averse du soir, de ce dernier soir où je vous vis, moi le cœur serré à songer à mon départ, vous souriant en causant, tandis que vos yeux pleuraient encore cette espèce de chien enlevé dans des circonstances d mystérieuses dans la journée du 27 novembre 1881.

Oui, Henry est un être extraordinaire. Son ministre du Brésil, dont il vous a peut-être parlé et qui l'appelle le docteur Henry, ne voulait pas croire à ses 22 ans. Henry a un grand tort, celui de n'être pas dandy : il devrait soigner ses mains, se chausser fin, être toujours fraîchement rasé, porter des vêtements faisant valoir l'aristocratie de ses allures.

J'aime beaucoup Bellanger, qui a fait d'excel-

lentes choses très coloristes, très nerveuses dans Nana, r Assommoir et le Ventre de Paris, Conseillez-lui, cher poète, et ordonnez-lui d'illustrer à lui seul Thérèse Raquin ou un autre livre bien moderne.

Je n'ai vu qu'une fois Henry Gros.

^ Ici je tâche à ne pas trop oublier. Je vois des journalistes, des musiciens. Mais je suis très occupé; de mémoire de lecteur, l'Impératrice n'avait jamais lu aussi assidûment. Je n'ose mettre cela sur le compte de mes attraits multiples, mais je suis très occupé.

Je serais très heureux, cher poète, mais n'en dites rien à Henry, si vous répondiez à ma lettre et si vous vouhez que nous échangions ainsi des bavardages hebdomadaires, ou tout au moins bimensuels.

Je vous serre affectueusement la main et j'attends une lettre bien charmante et bien spirituelle.

Jules Laforgue.

Pardonnez à l'orthographe probablement hétérodoxe de l'adresse.

P. "S, — Je vais vous dire ce que je dis à tous ceux

à qui j'écris. Mon domestique fait collection de timbres. Demandez-en de ma part à Henry et si vous en avez vous-même que vous devez jeter, envoyez. Je vous remercie d'avance.

A CHARLES EPHRUSSl

Dimanche [Berlin, 29 janvier 1882].

Cher Monsieur Ephrussi,

Voilà longtemps que je ne vous ai écrit. J'ai reçu un feuilleton de Bourget sur la Faustin (1) et j'ai cru reconnaître votre écriture dans l'adresse de sa bande. Donc vous vivez encore.

Vous ai-je conté ma première visite à M. Bernstein? J'ai été encore le voir mardi dernier, M}^^ Bernstein était soufîrante et je n'ai pas encore vu M"^^ Bernstein.

M. Bernstein est bien aimable pour moi. J'ai passé deux bonnes heures avec lui. Il a un Goyen comme vous, un beau, bien automne, bien triste. Un Pa-

(1) Le roman d'Edmond de Concourt, qui venait de paraître.

tenier. Il m'a montré une série adorable de petits dix-huitièmes, des dessus de tabatières, des fantaisies légères, des allégories charmantes jetées du bout du crayon, relevées de quelques coups de pinceau. Une édition de Molière avec les Boucher. Un traité de géométrie avec des Cochin au bas des figures, etc. Puis nous sommes sortis ensemble, — fait les stations devant les vitrines, et chez moi où je lui ai prêté En ménage d'Huysmans, les deux volumes de notre Bourget, le Baudelaire... M. Bernstein est un homme précieux. Il doit être avec moi le seul homme de Berlin qui adore la décadence en tout.

Et vous, que faites- vous ? Vous avez dû acquérir de nouveaux impressionnistes. Je ferme les yeux pour voir le pastel de Blanche, d' un couchant si triste. La Faustin fait-elle beaucoup de bruit? J'ai lu déjà plusieurs fois Pot-Bouille.

J'ai reçu une petite lettre de Bourget, une lettre triste, triste, avec parfois un sourire jaune. Outre cela Pigeon m'écrit que Bourget est dans un découragement de tout qui lui fait de la peine. (Et son volume?)

Et vous, que faites-vous, ô bénédictin, ô dandy, ô homme sain d'esprit, de nerfs et de cœur, ô homme bien équihbré ? Vous reposez- vous sur votre jeune

gloire ? Pourquoi n'êtes-vous pas passé par Berlin en allant à Bruxelles voir Hérodiade (1) ?

Ah I vous savez que je connais Hérodiade maintenant. J'ai ici deux amis (2). L'un est violoniste (il avait un article dans le dernier supplément du Figaro et jouera vendredi devant l'Impératrice) et son frère est pianiste. Ils ont déchiffré et chanté toute la partition. N'est-ce pas agréable ? Je crois que nous aurons bientôt Saint-Saëns. J'ai fait aussi la connaissance du petit Dangrémont et de son père. Passé plusieurs heures ensemble. Des mœurs bien curieuses. Pris des notes.

Et le ministère qui est tombé ! Hier j'ai expliqué de mon mieux à l'Impératrice ce que c'était que le scrutin de liste... Maintenant les lectures marchent bien; deux par jour. Jamais l'Impératrice n'avait tant lu. Elle a dit à la comtesse Hacke que je lui plaisais de plus en plus. Et en me le répétant la comtesse Hacke n'en était pas encore revenue, car il paraît que l'Impératrice n'est pas prodigue sur ce point.

Le matin nous faisons des exercices de style et comme sa main est trop faible pour écrire elle me

(1) L'opéra de Massenet, dont on venait de donner la première représentation au théâtre de la Monnaie à Bruxelles.

(2) Les deux frères Ysaye.

demandait toujours de lui trouver une forme d'exercices. Après bien des réflexions, j'en ai trouvé une qui lui fournit l'occasion d'être spirituelle parfois et de tourner élégamment des phrases de vive voix, sur un mot. Elle en est chaque fois enchantée. (Est-ce assez Machiavel?)

Et tout est pour le mieux dans le pire des mondes possibles, sauf, etc., etc..

Et je vous serre la main.

Devinez à quoi je songe ? A la façon dont vous disiez « oh, quelle horreur ! )) quand Bourget émettait une idée ou une expression... étrange. Vous souvenez-vous ?

Adieu, ne m'en veuillez pas trop.

Votre

Berlin (2 février 1882].

Cher Monsieur Ephrussi,

Quand je vous appelais ô homme sain d'esprit, de nerfs et de cœur, ô homme bien équilibré ! ! — €her Monsieur Ephrussi, vous êtes un sage de critiquer ainsi la maladie qui pousse des fleurs du ^enre de la Faustin, vous êtes un sage; jamais vous ne sentirez le charme de la décadence, je vous plains et assurément, quand je raconterai votre sortie à M. Bernstein, lui qui aime la décadence, il vous plaindra aussi avec un sourire d'yeux derrière ses lunettes d'or. Parbleu oui, tout ce que vous dites là est très juste, mais, dame, il faut ■être de son âge et même en avant de son âge sous peine de passer pour un Monsieur antédiluvien et d'être recommandé aux paléontologues de la critique littéraire.

Vous me pardonnez, n'est-ce pas?

J'aime beaucoup la description que vous me faites de l'attitude de Bourget chez Renan (dont la Vie de Jésus a été appelée par P. Véron « du sirop d'hérésie »).

Je vois encore Goquelin dans Diafoirus, mais j'espère que les sièges du salon de M. Renan ne sont pas si élevés que ça.

Je voudrais bien voir Bourget dans cette attitude et baissant la voix, sa voix qui est tout un orchestre.

Et son Baedeker ? — Et vos dessins de His de la Salle? J'ai trouvé ici la Gazette dans la Journal Zimmer à la Bibliothèque.

Je n'ai pu encore aller voir M. Lippmann (voilà une chose terrible). De 1 h. à 3 h. on peut le voir et je n'ai ces heures bien Hbres que le lundi, et le lundi son musée est fermé. Voilà encore un petit martyre. Dites?

Je suis très occupé. Je lis en ce moment les deux énormes volumes de Galiani avec la certitude de n'en pas tirer une page de lecture pour l'Impératrice, c'est un peu vert. Nous avons la ressource de la Revue des Deux Mondes (Maxime Du Camp et un article sur les musées de BerUn). Nous allons avoir ces jours-ci l'exposition Vereschagin (est-ce bien l'orthographe?) Je l'avais déjà vue à Saint-

Arnaud à une époque de flâne à outrance, et j'y ai passé, je -me rappelle, deux entières après-midi.

Ici, je n'aime, après Menzel et autres, que leur Joseph Brandt, qui a une si belle verve de touche et qui m'était resté inoubhable avec ses Kosaques de l' Expos. Univ. de 1878.

J'ai été voir hier M. Bernstein. Je ne l'ai vu que quelques minutes, il gardait la chambre pour un mal de gorge survenu.

J'irai le revoir. — Merci de votre lettre. Adieu bien.

Votre

Jules Laforgue.

Connaissez-vous le concert Hans Bilse de Berlin? J'ai fait là-dessus une pochade pour un jour à la Vie Moderne. Je me suis aperçu que mon volume de vers était un ramassis de petites saletés banales et je le refais avec rage (1).

(1) Il s'agit toujours de ce volume que Laforgue voulait intituler Le Sanglot de la Terre, qu'il ne publia pas et dont une partie nous est parvenue et fut publiée posthumément. (Cf. Œuvres complètes de Jules Laforgue : Poésies, tome L)

A CHARLES EPHRUSSl

[Berlin, 12 février 1882]. Samedi soir.

Cher Monsieur Ephrussi,

Je viens de lire votre article. Il est bien intéressant. Mais rien qu'à la façon dont il commence, rien qu'aux quelques lignes où vous donnez le caractère de ces médailles, rien qu'à la façon dont vous terminez, bref à l'allure consciencieuse et modeste de ces quelques pages j'aurais reconnu que vous en étiez l'auteur quand même je n'aurais pas trouvé votre nom au bas de la dernière.

J'ai lu dans le même numéro les choses si intéressantes que publie G. Guéroult (1), et dont j'avais lu des choses semblables déjà dans la Revue philosophique de Ribot — et avec grand plaisir.

(1) Foi mes, couleurs et mouvements (Gazette des Beaux- Arts, février 1882).

Et, dix minutes, je suis resté en extase devant les pieds aristocratiques, uniques ! du duc de Reichstadt. — Bien que « vilain et très vilain » (comme disait ce voyou de Béranger), j'adore la race et quand, dans ce monde où je suis un peu fourré, je la rencontre, j'ai des jouissances uniques. Sincèrement, ici, il y en a peu. La plupart de ces piliers de cour sont assez vulgaires.

J'ai vu des jeunes gens à Paris et des dames qui avaient plus de race que ça. Le siècle pue le parvenu, n'est-ce pas?

La princesse royale, elle, est d'une distinction bien complexe dont on démêlerait les éléments avec plaisir la plume à la main. Quant à l'Impératrice, c'est un type accompli de grande dame, comme les aiment ceux qui ont vécu en imagination dans les salons du grand siècle et dans ceux du dernier .

Mais il ne faut pas que je vous fasse trop de confidences. Vous devez sans doute lire le premier article de Pigeon (1). Il a fait un triste effet. La

(1) Amédée Pigeon, le prédécesseur de Laforgue comme lecteur de l'Impératrice, venait de commencer la publication à Paris d'une série d'articles sur l'Allemagne qui allaient composer son volume L' Allemagne de M. de Bismarck et dans lesquels certaines remarques ne pouvaient guère être accueillies favorablement à Berlin, et paiticulièrement à la cour.

LETTRES 1881-1882 lis

nouvelle s'en est répandue au milieu d'un bal à la cour et a fait du bruit. Un peu de cette petite trahison est retombé sur moi. Mais j'ai pris mes mesures et j'ai eu avec le secrétaire de l'Impératrice une petite conversation qui arrêtera net toutes les méfiances à mon égard.

Le cas de Pigeon est assez... singulier, mais je n'en dis pas davantage pour aujourd'hui. J'ai vaguement eu un écho d'un entrefilet sanglant de la Gazette officieuse de la cour, pour Pigeon — et je ne sais pas ce qui arrivera. Motus.

Je me tais.

J'ai été revoir ici les Vereschagin où j'avais flâné de si bonnes après-midi à Paris. Ici, c'est autrement bien installé. Éclairage électrique, derrière la cloison où s'appuie la grande toile du Prince de Galles» un orgue joue des choses lentes, éternelles et si tristes, qui m'ont bouleversé quand j'ai contemplé (vous vous rappelez?) ce pope en noir et argent avec son encensoir devant la plaine des cadavres nus.

J'y ai rencontré M. Bernstein mardi dernier. J'ai enfin fait la connaissance de M"^^ Bernstein, qui lit les Souvenirs de Renan dans la Revue des Deux Mondes;. elle est bien aimable et m'a semblé devoir être spirituelle.

J'ai reçu hier au soir une de ces cartes comme on en reçoit à Berlin.

Herr Bernstein und Frau beehren sicli.., etc. einzuladen

C'était un dîner pour demain dimanche à 6 heures. Hélas ! j'ai lecture tous les dimanches à 7 heures, mais après ma lecture je m'échapperai vers les Zelten passer un bon moment, causer avec M. Bernstein, tâcher de lui faire aimer un peu Baudelaire qu'il ne goûte décidément pas. Je lui ai porté le Gaulois de Zola, cela l'a dégoûté du reste. Je lui ai porté la Faustin. Je lui porterai la Chanson ■ des gueux. Est-ce de vous que j'ai reçu ce matin un Gaulois avec, marqué, un article deBenvolio (1)? Qui •est-ce, Benvolio?

Adieu. — J'espère que vous êtes toujours le même, bien portant, soignant votre barbe, fumant des cigarettes-thé en riant du style degoncouresque.

Je vous serre la main. (J'espère aussi que M. Hos-

(1) Article intitulé Le Public et la Critique (à propos d'un livre récent du philosophe Caro sur Le Pesaimisme)^ publié dans le Gaulois du 7 février. Nous n'avons pu savoir quel nom cachait -ce pseudonyme « Benvolio » et répondre ainsi à ia question posée par Jules Laforgue.

LETTRES 1881-1882 in

chedé ni autre ne vous a dépossédé de notre Monet aux barques bien dessinées, et que je le reverraii)

Votre

Jules Laforgue.

Je vous parlerai prochainement d'un projet sut Watteau.

Berlin [13 mars 1882]. Lundi.

Cher Monsieur Ephrussi,

J'hésitais tous ces jours derniers à vous écrire. J'ai compris à ce que me disait M. Bernstein que vous aviez quitté Paris pour quelque temps. Je me décide à vous écrire rue de Monceau. Je serais désolé que vous crussiez que je vous oublie. Je ne vous dirai rien de neuf sur moi. Ma vie est toujours la même. Je travaille un peu. J'ai fait chez M. Bernstein la connaissance d'un bien intéressant aqua-fortiste, Max Klinger (1), et j'essaye quelque chose sur lui. J'ai lu

(1) Max Klinger, auquel Jules Laforgue adressa (Quelques lettres qu'on trouvera plus loin et avec qui il se lia d'amitié, était né à Plagwitz près Leipzig en 1857. Il est mort en 1920, laissant une œuvre nombreuse tant comme sculpteur que comme peintre et comme graveur.

votre premier article surHis de la Salle (1) avec les beaux spécimens que vous donnez.

Sera-ce suivi de quelques articles encore? Je me suis mis à relire votre énorme Durer. J'essaie de faire des études scientifiques sur les couleurs, un rêve encore, et commence aussi à revenir à mes très vieilles premières amours, le mouvement chez les végétaux.

Avec cela, je me traîne comme un limaçon, très lentement, à travers "les pages d'un Ollendorfî pour l'allemand. Puis je pense et, après avoir pensé, je doute. Je doute si notre pensée rime à quelque chose de réel dans l'univers. Et je m'ennuie; et, comme dit Bourget, je déchiquette la fougère amère du spleen. S'il suffisait de croire que l'on a du talent pour en avoir, j'en aurais. — Vous, vous êtes sain •et sauf, vous travaillez posément et consciencieusement, sans remords. Vous avez un grand but et vous le tenez. Vous ne vous êtes jamais consumé dans des rêves stériles. Est-ce beau, cette année, l'exposition des indépendants? Ferez-vous enfin le Salon, cette année-ci, dans la Gazette'? Quand tferez-vous des chroniques d'art pour la Vie moderne ?

Je donne ici des leçons de conversation à un

fl) Les Dessins de la collection His de la Salle (Gazette des Beaux- Arts, 1" mars 1882).

Monsieur qui non seulement ressemble à M. Hoschedé, mais encore a sa voix. Je commence à devenir superstitieux. Est-ce le spectre de VArt de la Mode qui me poursuit? Si c'était, je lui réclamerais le louis que cette feuille me doit pour une certaine ballade. Lisez-vous les articles de Pigeon dans le Figaro ? Adieu. N'ayez jamais la pensée que je vous oublie, et laissez-moi en penser autant de vous.

Votre

Jules Laforgue.

A M'^ MULLEZER

Dimanche matin, Spleen, [février 1882].

Mon cher poète,

Qu'est-ce que c'est que ce bout de lettre que je reçois ! D'abord cela ne commence par rien : ni cher Monsieur, ni cher ami, ni rien (l'appellation qui doit répondre à notre... nuance, n'existeraitelle pas ou bien avez-vous eu peur?) puis cela ne finit par rien, et pas de signature. Heureusement, ces lignes me parlaient d'un éternel toutou et j'ai pu deviner de qui tout cela venait.

Maintenant, laissez-moi transcrire ici, sans intention d'ailleurs, et tout simplement pour aller jusqu'au bas de cette page sans frais personnels, la dernière phrase de votre billet : « Je suis bien, bien triste de bien, bien des choses qu'on ne peut pas

« perdre comme l'on perd son chien, parce que « personne ne veut vous les voler. »

Hélas, cher poète, que voulez-vous qu'on vous vole? Votre tableau italien? vos illusions? vos vers? l'orientalisme bazar de votre pseudonyme (Sanda est-il un diminutif mignard d'Alexandra et Mahali, une façon indolente de prononcer Magali ? — « 0 Magali, ma bien-aimée )), — comme chantaient Faure et Brunet-Lafleur)? — Oui, que vous volerait-on ?

Quoi qu'il en soit, je vous renvoie, légèrement et outrecuidamment modifiées, vos deux pièces qui, déjà bien comme forme, sont bien curieuses comme état d'âme; pour ma part j'y vois beaucoup. Vous ferez de ces copies tout ce que vous voudrez, excepté des papillottes.

Henry ne fait pas grand' chose, dites-vous, cela m'inquiète pour moi.

Moi, je mène toujours ma vie de dilettante. Sachez, cher poète, qu'avant d'avoir des ambitions littéraires, j'ai eu des enthousiasmes de prophète, et qu'à une époque je rêvais toutes les nuits que j'allais consoler Savonarole dans sa prison. Maintenant, je suis dilettante en tout, avec parfois de petits accès de nausée universelle. Je regarde passer le Carnaval de la vie : sergents de ville, artistes.

souverains, ministres, amoureux, etc. Je fume de blondes cigarettes, je fais des vers et de la prose, peut-être aussi un peu d'eau-forte, et j'attends la mort.

— • Adorez- vous le cirque ? je viens d'y passer cinq soirées consécutives. Les clowns me paraissent arrivés à la vraie sagesse. Je devrais être clown, j'ai manqué ma destinée; c'est irrévocablement fini. N'est-ce pas qu'il est trop tard pour que je m'y mette? Je suis forcé d'interrompre mes bonnes soirées au cirque; on se figure tout de suite qu'une écuyère est l'objet de vos platoniques assiduités et l'on vous propose d'énormes bouquets à lui lancer?

Au fond, au tréfond, quand je me repfie sur moi-même, je retrouve mon éternel cœur pourri de tristesse et toute la littérature que je m'arracherai des entrailles pourra se résumer dans ce mot de peine d'enfant, « faire dodo » (avec la faculté de se réveiller!) Pour tout ceci vous verrez un jour mes vers. La prochaine fois je vous chanterai la Chanson du petit hypertrophique. Sa mère est morte d'une maladie de cœur, et il va mourir aussi et il chante pour refrain :

J'entends mon cœur qui bat, C'est maman qui m'appelle.

Yous mettrez cela en musique. A propos, nous avons ici Saint-Saëns, j'ai passé hier chez lui une bien étrange soirée.

Dites, cher poète, entre nous, écrivez-moi de longues lettres, très sérieuses, très intimes, ne bavardons plus, ne soyez plus spirituelle; échangeons, voulez-vous, des lettres parfumées de confidences? Vous voyez que je ne me gêne plus. Dites, voulez- vous ? J'aimerais causer en tête à tête avec vous (vous) du fond de mon exil, mais sans que Henry regardât par-dessus nos épaules... Voulez -

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