‹ Œuvres complètesChapitre 10 sur 111 · LE COUP DE JARNAC · texte numérisé non relu

LE COUP DE JARNAC

vieux était bafoué, que toui passait à la jeunesse, aux Guises.

Il devenait très essentiel au connétable que La Châtaigneraie fui tué. Il approuva les armes propopiar Jarnac.

D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute la noblesse de province surtout eût fort mal vu La Châtaigneraie vainqueur et colonel •rai de L'infanterie. Pour son maître, il le connaissait, ol jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui garderait rancune.

La discussion fut très longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.

Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.

On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume, mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment. Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.

« Laissez-les aller, les bons combattants! » Ce mot dit, ils avancent... Et l'on ne respire plus. On n'eut osé lever les mains au ciel, mais les yeux, les cœurs S*V dressaient.

3i) H I S T 0 1 II E DE FRANGE

Les deux figures de fer marchant Tune sur l'autre (de droite, la forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit, poussa d'estoc et redoubla... en vain.

La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu et ne se couvrant plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée (et peut-être à deux mains) sur le jarret de La Châtaigneraie.

Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il chancela et parut ébloyer... Ce qui donna à l'autre facilité de redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à terre.

« Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roii... Rends -moi mon honneur! » Mais il restait muet.

Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met un genou en terre : « Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de bien!... Je vous donne La Châtaigneraie. Prenez-le, Sire ! Ce ne sont que nos jeunesses qui sont cause de tout cela... » Mais le roi ne répondit rien.

Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.

Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile, perdant son sang. Il se jeta près

LE eOUP DE .1 A il n \< :n

de lui à genoux, <ii de son gantelet de fer 9e ballant

la poitrine, il dit el répéta : a \<><i su m <li</nusy Domine. » Puis, il pria La Châtaigneraie «le se reconnaître, de rentrer en lui.

Il était on effel revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se lova sur le genou, empoigna son épée, ot. d'un mouvement désespéré, il se ruait sur l'autre. « Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai. » — « Tue-moi donc ! » Et il retomba.

Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il 110 le tuait ? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop clément vainqueur.

Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.

Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!... et se mit encore à genoux : — « Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison... Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez gentilhomme qui vous servira de meilleur cœur. Je vous prouverai que je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain. »

Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas •lents ; enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf d'esprit et de langue, misérablement enchanté.

Le blessé gisait sans secours*. Jarnac, y retour-

liant, le trouva couché dans son sang, l'épée hors'de la main. Ému de son état, il lui dit : « Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que nous soyons amis. » Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fut, il fit encore un mouvement contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts.

On voyait que La Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser. Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi : « Sire, au moins pour l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie... »

Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir le corps, et, revenant, il dit : « Regardez, Sire ; car il le faut ôter. »

Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait. Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu, se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction. Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même, oublia sa nature de courtisan timide ; il fit un coup d'audace qui désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane, s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança cette parole : « Ah! madame, vous me l'aviez dit î »

Trente mille hommes la regardaient... La fascina-

Page 1