PERSÉCUTION. — MORT DE HENRI II H
de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée du Louvre.)
Nous arriverons là, au dix-septième siècle, par en il ans de combats. Car le combat, l'épée, est la condition sine qua non. Si donc le protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs, de dire : « Ces réformés sont nobles; Guillaume et Goligny sont des aristocrates... Les accepterez-vous? » Oui, nous les acceptons; ils aguerrirent le peuple, qui, par eux, fut noble à son tour.
Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française, rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélémy, sur les corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.
Nobles épées qui les premières formâtes l'avantgarde de l'armée de la liberté, vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce qu'on faisait à Gènes quand la noblesse était exclue des charges, et qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de noblesse, et il montait au rang de plébéien.
Oui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un trait»-, il dit au prince de Condé : « Votre traité ne
garde que les nobles, les châteaux des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira? »
La Réforme semblait dans un inextricable nœud d'où elle ne pouvait se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs, devenir une puissance armée, prendre le glaive de bataille.
Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique. Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se poignarde ellemême. Les libertins mourants entraînent leur ami, le grand, l'infortuné Serve t.
Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. A l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555), Calvin montre Genève, et dit des philosophes : Ceux-ci ne sont pas protestants.
Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes tirent cela à eux pour révolte, « ce sera folle spéculation et méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa crainte. »
PERSE< UTION. - mou r DE HENRI n us
Voila la doctrine genevoise. G'esl dire assez que Genève, la force du parti, comme exemple républicain el comme séminaire de martyrs, en Taisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect di^ puissances.
Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante, sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève.
Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne houleux de Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille. Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les mœurs faisaient la satire de cette horde publique. Le devoir incarné lui apparut dans Goligny.
D'autre part, le contact de la noblesse d'Ecosse, de ses covenant organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia de bonne heure la Réforme française, et fut un contrepoids au système d'obéissance quand même où persistaient les docteurs genevois.
Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rit qu'il «rivait idolâtre. 11 demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de l'esprit. Cette forte et puissante Église de Taris, qui a tant fait et tant souffert, nail d'elle-même autour d'un berceau (1555).
C'était le momenl où Marie-la-Sanglante, sacrée par
Ii6 HISTOIRE DE FRANCE
un malentendu, ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélémy) prêcha à Saint- Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient trompé l'Angleterre : « Le roi, dit-il, devrait un moment faire le luthérien; les luthériens s'assembleraient partout, on ferait main basse sur eux; on en purgerait le royaume. »
Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers, Poitiers. Un peu après. l'Église de Paris se manifesta.
Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Ecosse, ceux qui depuis organisèrent le Covenant, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était déjà le mois de mars, parfois très beau ici; on se réunissait au Pré-aux- Clercs, et l'on chantait, d'abord des vœux pour le roi, pour l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les chœurs de Goudimel. C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre parties. Jusquelà, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule
PERSÉC1 riON. - MOI; l DE HENRI 11 ht
fut ravit*: elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaienl le Pré-aux-Clercs, el s'unii parfois aux chanteurs. Mais cela dura peu. Le mi. ;'i (jui on alla dire que Paris étail en révolte, défendil ces
réunions. La ville rentra dans le silence.
Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla puissamment. Le progrès dos misères l'aida beaucoup. Par la prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout, on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le châtiment de Dieu, irrité contre les impies.
La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.
A la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tète. On lui dit de s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir arriver l'ennemi.
Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques aux armes. Est-ce l'ennemiv non, ce sont .des traîtres qui conspirent de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs? non, mais des paillards, qui, joyeux des malheurs publics, font ripaille, une orgie nocturne, paillards sont des luthériens.
Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux afmts pour prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames effron-
tées. Car le bruit court qu'il y a là de grandes dames. On ajoute le sel à la chose : qu'ils soufflent la chandelle, pour se mêler entre eux, frères et sœurs, pères et filles; vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens, redite dans tout le Moyen-âge contre ceux que l'on voulait perdre.
C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute condition. Nous savons quelques noms : deux étudiants du Midi, un procureur, un médecin de Lisieux qui était arrivé le jour même à Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux surveillants de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une école ; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher et n'avait que vingt-trois ans : c'était une sainte, bénie et adorée des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de Ghampaigne, étaient venues aussi, par piété ou par curiosité. Presque toutes les femmes étaient de bonnes maisons.
Dans cette assemblée pacifique où peu d'hommes étaient nobles, il n'y en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De ceux qui sortirent en effet, un fut atteint
P K RSËC UTI 0 S. — M 0 R l I» i: Il E N RI II 1 19
abattu; la racaille se jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas l'orme humaine. Quelaues-uns essayèrenl de fuir en sautant les murs du jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelai la justice. Le procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait les faire sortir. La foule cria : « Si elles restent, nous les brûlerons. » Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux premiers rayons du jour. La foule, qui les attendail là depuis minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit, mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. A grand'peine arrivèrent-elles au Ghâtelet, où on les fourra dans les basses fosses.
Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on avait trouvé les paillasses sur lesquelles se faisait Vorgie et les restes de la ripaille.
On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice, parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune, fut très touchante. Elle pleurait, riait eu même temps; elle badina jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée : « Je ne plains pas mon corps, dit-elle, pourquoi plaindrai--]. • ma langue davantage? »
Un des étudiants montra un si grand cœur a embrasser la mort que le président qui l'interrogeait fut saisi de douleur : « Jésus! Jésus! dit-il, qu'a donc
celte jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler pour rien? »
L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il devait être brûlé, ouvre le. matin la fenêtre pour voir encore la création et les œuvres de Dieu, et, regardant l'aurore : « Que sera-ce quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela! »
Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas Machabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde de sacristies et de couvents, de confréries, de moines en parla jour et nuit.
Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée. Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux, et dit ce que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée; un autre Guise prit la flotte et un quatrième l'Ecosse, un cinquième bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains du clergé.
La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la paroisse sur liste exacte. A qui manquait, la mort! Il y avait, près la rue Saint- Jacques, la femme d'un libraire qui lisait et se convertit. A la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne savait plus comment faire pour éluder le sacrilège. Elle s'enfuit. Mais, dénoncée par le curé
i» k \\ s k c i non. — M 0 11 r D i: il i: mu 1 1 i :>i
el réclamée par son mari, elle obéil à celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fui brûlée vive.
Les moines, cependant, pendanl l'avenl el le carême, ébranlaient les églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens ! Le peuple, hébété de misère, cherchail sa vengeance à tâtons, voulait tuer, el n'importe qui. On écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.
Un speotacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume, on apporte au parvis Notre- Dame un corps demi-pourri. C'étaient les reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant, l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il était mort a propos, quelques-uns disaient de poison. Un mois après, on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étalé au parvis; on en régale la foule; le mort brûle sous les rires et les quolibets.
G'jétait le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux bûchers. L'assistance dirigeait ellemême et réglait les exécutions. Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes el les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors a condamner, les supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une farce, que l'assis-
tance insatiable demandait et redemandait. Ils aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient dans les prisons.
Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4 mars ne suffit pas pour les calmer. A l'église des Saints-Innocents, un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il fallait massacrer, mais les juges qui les épargnaient, mais les grands qui les protégeaient. Ce nouveau vin démocratique, versé à flots, mit l'assistance clans une vague furie, et chacun en sortant cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel, l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait un gentilhomme avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant dire qu'on tuait un homme là-dedans et saisi de pitié il entre, il intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie : « C'est lui qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens. » Les coups tombent sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le chanoine n'en a pas le temps; il est frappé d'une dague au ventre. 11 a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre : on frappe, on frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort; les plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le sang et les levaient au ciel, fiers de les montrer teintes du sang