‹ Œuvres complètesChapitre 25 sur 111 · ROYAUTÉ DES GUISES SOTS FRANÇOIS II · texte numérisé non relu

ROYAUTÉ DES GUISES SOTS FRANÇOIS II

la victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi d'Espagne qui défendii aux Guises d'accepter.

Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile gênerai qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol.

Donc l'Espagne faisait la terreur de l'Europe. On se fût rassuré, si Ton eût su l'état réel de Philippe II comme nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de ses ministres sa misère et son impuissance.

Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que la machine (de la France) ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure de profiter de ses débris. (Granv., VII, 281.)

On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la Savoie sur Genève; Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du Milanais ou de la Franche-Comté, que, dit-il, nous ne pourrions jamais reprendre. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153, 195; juin 1560.)

« Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble ici, aux Pays-Bas! » (Granv., VI. il, 43.)

Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles- Quint, ayant abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne, faute d'argent. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana, la mère de Charles-Quint. Pourquoi? V argent manquait. On garda le noir par économie.

En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à Rome; Granvelle le dépêche à ses frais, il manque même pour arrêter un grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI, 247.)

L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre Granvelle et- Philippe IL Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget déplorable. Pour cette année, défense dix millions, et recette un million (le reste est épuisé d'avance); donc, neuf millions de déficit.

La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de

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solde, que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la France; même la maison du roi no touche rien, etc. (Granv., VI. 146, 156, 183.)

Il ne peut plus payer les pensions aux chois des reitres, aux princes faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg, que la misère réduit à vendre ses trois fdles (Gr., VI, 167, 550). Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard, Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? « A l'impossible nul n'est tenu. » (Gr., 167.)

Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales ; il propose à Granvelle de publier un jubilé.

Le ministre répond avec bon sens que les Flamands qui viennent d'avoir un jubilé gratis se garderont bien de payer celui que le roi voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers temps, payé par an deux ans d'impôt.

Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se hasarda à lui dire qu'Anvers ne « veut pas croire la détresse de l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que Sa Majesté a dans les mains et pourrait réaliser dans peu ». C'était en effet une ressource singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes à Séville pour

tel négociant, étaient saisis pour un besoin public ; en place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la rente.

Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité elle avait peu fourni à Charles- Quint. Les horribles dépenses de l'Empereur avaient . porté sur les Pays-Bas, l'Italie, et un moment sur l'Allemagne. Qu'était donc ce pays, qui, sans donner, s'appauvrissait toujours?

Deux cancers le rongeaient : la vie noble, l'idée catholique. La première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour la police de l'Inquisition ; mais peu à peu cette police rencontrait le désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés, n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les juifs manquaient aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. A chaque instant arrivaient à Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie! de l'inquisition de Séville !

Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme de tout autre petit prince.

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Contre la France divisée, contre L'Angleterre agitée3 L'Espagne avait la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, el non doux. Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses papiers.

mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa nature forte, étroite, ite et dure, sensuelle pourtant et cruelle, allait se pervertir dans son épouvantable rôle.

La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup. L'austérité, la gravite, la pureté des mœurs protestantes, transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques. Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravite, leur tenue, leur persévérance.

Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était très redoutable : « Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière. » (Gr., VII, 240.)

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