‹ Œuvres complètesChapitre 27 sur 111 · TERRORISME DES GUISES · texte numérisé non relu

TERRORISME DES GUISES

blessés. Les caves surtout pillées, les tonneaux èveïitrés; une scène hideuse d'ivresse, de sang el de pillage.

On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne voyait que gens (raines, meubles en vente, butin emporte. La police ne pillait pas seule. Derrière elle venaient les glaneurs, tout ce qu'il y avait de garnements dans la ville. Gela popularisait fort L'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien a travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur vie aux ordures ; car personne n'osait leur donner : c'étaient les enfants protestants.

Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en faveur de Dubonrg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés- du Parlement, disaient : « Ce fut un juste; mais il a la loi contre lui. »

La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. A tous les coins de rues , aux meilleures maisons catholiques, on mettait des Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec des boîtes ou tirelires, où il

fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et pour le pillage.

Cette terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des fdles de Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse couvrit la justice de honte.

La protection publique cessant, le gouvernement s'affîchant comme gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de vive force. Défense très spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui : « Au traître ! au boute-feu ! » Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage arme

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Une réaction était infaillible. Quels en seraienl . tsî Navarre ? Condé ? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était pousse sans ménagement, (luise u'était pas content d'avoir tiré de lui La charge de grand maître, et do son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je oe sais quelle terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provoquant sur le petit et sur le grand, tracassier, processif, menant de front doux guerres, celle de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, [tendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.

Il pensait, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, dont le premier était riiuinble client, l'autre le serviteur et l'obligé.

Coudé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là d'attendre ; qu'on ferait tout pour lui. qu'on enlèverait les Guises, qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.

L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un gentilhomme du Périgord, le sire de La Renaudie, ruine et diffamé par un procès. A tort ou a raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé el nourri un

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jeune et savant homme, le greffier Du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fît procès, gagna. Ce n'est pas tout; il fit happer La Renauclie, comme ayant fait des pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que Du Tillet s'était donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un beau-frère de La Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le garrot, à la mode espagnole.

La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.

Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Rlois. Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées

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de gentilshommes qui se chargeasses de l'ouvrir.

Les actes émanés «les (luises, qui qualiflèrenl el frappèrenl la révolte, ne manquent pas, pour L'amoindrir, de La concentrer dans La Renaudie el ceux qui armèrenl avec lui. Ce qui est sur, c'est qu'un petil nombre de nobles, venus de (outes les provinces, se rallièrent à lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux el leur- amis. Voilà ce qu'on appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de La Renaudie. Les histoires postérieures, écrite- Longtemps après sous Henri IV, lés De Thou, les Matthieu, pour abréger et simplifier, unifient, concentrent et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle de tout le parti protestant, et présidée par Goligny!

Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment diverse, mais absolument spontanée.

L'équivoque de La Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses oncles (par sa femme), le délivrer (\c> Guises pour l'assujettir à Gondé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.

Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève condamna cet événement.

Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le roi d'Espagim venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.

Enfin , chose très grave , de grands mouvements populaires avaient lieu en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans quelque cave, mais le jour, en plein champ, à un peuple innombrable. Cet homme, dont les historiens protestants parlent avec horreur et qu'ils flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que l'épée.

Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes,

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