TERRORISME DES CUIS
pour L'amener à La guerre civile. Aussi L'on ne voit pas que beaucoup de gens aient armé. La grande foule qui se mil en mouvement, partit sur ce mot d'ordre qu'on répandit : Aller se plaindre au roi. Elle parti! -ans armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant uniquement appuyer une remontrance» sur le gouvernement des Lorrains et l'usurpation étrangère^ eu faveur des princes du sang, du droit national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement Licite, il n'y eut ni crainte ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être alhliés à la conjurât ion. probablement sans savoir même le nom parfaitement obscur de La Renaudie.
Notez que, dans ceux mêmes qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur, (/étaient, en tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait se plaindre au roi. -
Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des Guises, qui furent de très bonne heure avertis du mouvement, c'était que les trois Châtillon , l'amiral Goligny, le cardinal Odet et Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient très éloignés, et comme neveux du
connétable, et comme loyaux sujets, enfin comme chrétiens protestants, encore très soumis à Genève, fort éloignés des doctrines hardies de Knox et du covenant écossais. Ils ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché quelques reîtres, nouvellement licenciés.
La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.
A Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on ne put cacher la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château d'Amboise.
Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vînt de Paris, de cinquante ou soixante lieues. Si La Renaudie eût agi seul,
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et fût venu d'une seule course avec deux OU trois
cents chevaux, il prenait le renard au gîte. 11 aurait eu la ville sans coup férir, el Le château, sans vivres ni poudre, eûl été obligé de traiter au bout de deux jours.
Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour La Renaudie, lui avait donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir avec prudence, autrement dit, de manquer tout. On s'attendit les uns les autres; on voulut agir en cadence avec le chef muet (Condé); on attendit peut-être ce que feraient les Ghâtillon.
Les Guises étaient, perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de voir leurs ennemis, les Ghâtillon, Gondé, se mettre dans Amboise avec eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance* de la révolution.
Nous l'avons dit : l'opposition protestante, et toute opposition alors, était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale : Faut-il obéir aux puises injustes? Oui, répond le Christianisme. Non, répond la Révolution.
Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.
Ils lui firent écrire parla reine mère que nos troupes
étaient assiégées en Ecosse, qu'il fallait aller à leur
irs, forcer le passage à travers les vaisseaux:
anglais, que le roi voulait s'entendre avec eux. A
l'instant même, les trois frères arrivèrent, Goligny,
Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils sauvèrent leurs ennemis.
La présence du cardinal de Ghâtillon, inutile pour la question de guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de cette crise pour la cause de la liberté religieuse.
En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux mots : Amnistie, liberté. A quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on excepte ceux qui conspirent sous prétexte de religion. On excepte les ministres mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du conseil, spécialement des Ghâtillon.
Coup terrible pour La Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.
Gondé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave, il va se jeter dans Amboise.
Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront vainqueurs sans combat.
Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui
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t'ont peur de l'Espagne, mettenl sa pauvre tête dans un tel ébranlement qu'il rassemble des forces, surprend el taille en pièces trois mille hommes de son
parti; il se lave dans le sang des siens.
La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Chàtillon, l'insigne étourderie de Gondé, la complète connaissance que les Guises ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore (pie cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en dégarnissant le château.
Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.
Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir La Renaudie. C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que, si Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au grand galop, il courut vers Amboise. Trop tard, il sut en route que Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de prince de le mener mi mi sans qu'il lui arrivât mal, de lui faire donner audience, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans combat un tel excès d'honneur. Inutile
(rajouter (iue la parole de prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.
La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés, intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir, tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.
Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti : « Du moins je vengerai ma mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en sera mémoire. — Attendez donc au moins, dit le chancelier Olivier, que vous ayez les chefs. » Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi pour les faire mourir sans forme de procès. Il avait mis au bas : De l'avis du conseil, qu'il n'avait daigné consulter.
Le mouvement était si vaste et si universel, qu'il
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dédaignait ou ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de La Loire.
En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence, trois mille hommes armés forçaient la ville d'Àix pour délivrer un prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de La Renaudie, qu'ils prirent ce moment môme pour occuper une église de moines, en faire un temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se prêchait hardiment. aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et les catholiques impuissants et les protestants dépassés.
Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux pour l'Ecosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable (26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera ces mauvaises et pernicieuses volontés; l'exécution des prisonniers continue tous les jours. Il n'en écrit pas davantage.
Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du chancelier Olivier, qui les interrogeait, les trouvait innocents et les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie. Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et le
tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de Castelnau), à qui Olivier demandait où il était devenu si savant, lui répondit : « Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le massacre des Yaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez rejeté de Dieu. »
Un autre, un orfèvre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier, comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il menaçait un jeune homme de le faire pendre. « Pendre! dit celui-ci, cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous L'avez mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant écolier à Poitiers, vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez-vous aussi que, pour ce meurtre, vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers à la place Haubert. » — Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré, qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le cœur. Il ne contredit pas et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût décemment. Mais Olivier ne put le voir. Il s'écria : « Ah! cardinal, par toi, nous voilà tous damnés! — Mon frère, dit le
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prélat, résiste/, au malin esprit. — Bien dit! bien rencontré! » dit l'autre avec an rire horrible. Il tourna
le dos el mourut.
Quand le due de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant qui damnait un homme comme lui. « Damnes! damnés! s'écriait-il, tirant sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un chien : qu'on me le jette à la voirie! »
Cette certitude qu'il avait d'être tue tôt ou tard le rendait très féroce. Gastelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le duc : « Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-jc à faire de ta religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des tètes. — Mot indigne d'un prince! » dit courageusement le martyr.
Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et fini fent par en rire.
Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine mère. « Qu'avezvous? lui dit celle-ci. — Ce que j'ai? Ah! madame ! je viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les bons sujets du roi à mort... Gomment douter qu'un grand malheur ne frappe bientôt notre maison! »
Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de Gondé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui mouraient pour lui.
On l'y traîna, pour ainsi dire. A ce dernier degré de honte, mordu au cœur, il s'écria : « Je comprends bien pourquoi on fait mourir tant de braves gentilshommes qui ont rendu tant de services. Les étrangers auront bon temps ; avec l'aide d'un prince ennemi, ils mettront en proie le royaume. » Ce mot était tout un réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient voulu que François II, qui jouait souvent avec lui , lui donnât un coup de dague. Gomment compter pourtant sur une main si faible? on ne tenait ni le roi de Navarre ni Montmorency. Qu'eût servi d'égorger Gondé?
Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur d'un homme qui s'est cru adoré et qui se voit maudit. Il avait soif de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces : « En finir avec la canaille qui ne fait que charger la terre », etc., etc. Sans parler des potences et des têtes fichées, des cadavres exposés au marché, dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu s'informer de la santé de Guise de ,1a part du duc de Longueville, qui se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il emportât un effet de terreur et qu'on sût bien quel homme il était. Il le reçut à table