‹ Œuvres complètesChapitre 55 sur 111 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Colignj à Paris. — Occasion de la Saint-Barthélémy. (1572.)

Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélémy : a Que de fois je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement! »

Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes les chaires dés le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour indigente n'eût cent fois amuse le pape de cet espoir pour en tirer de l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélémy.

Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimente, blanchi dans les affaires, alla-t-il se rendre ennemis el se livrer lui-même y Était-ce done un enfant tout a coup, une petite fille niaise que cet

amiral Goligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont nous allons parler) lui avait amolli le cœur, et fait désirer la paix à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix ?

De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son ferme et douloureux regard, cette tète de juge d'Israël, cette face étonnamment austère.

Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains; elles mettent en pleine lumière la chose essentielle :

La situation était changée entièrement, et Charles IX avait tellement intérêt à s'appuyer de Goligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance.

L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance, non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait l'esprit, consultait les devins. « Il semblait près de rendre l'âme. »

Maintenant un homme grave, le maréchal de Gossé, venait montrer à Goligny que Charles IX lui tombait

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dans les mains, se remettail à Lui (par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). Criait par Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.

Tout cela très personnel à l'amiral, et très peu au roi de Navarre dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. (Lettre d'avril 1571.)

I /essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on célébrait même en Turquie.

Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de Coligny avec une petite armée qu'on eut embarquée à Bordeaux.

C'étaient là certainement des motifs sérieux pour ancer; non pas des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour qu'un chef de parti

eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa vie, de se jouer sur cette carte.

J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.

Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite, il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.

Goligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir :

1° La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale ;

2° La duplicité d'Elisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On verra qu'au moment où Goligny allait hasarder tout contre Philippe II et se jeter aux Pays- Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre lui;

3° Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans l'admiration, dans la gloire, ce très grand personnage si bien nommé le Taciturne et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non seulement en 1566, où il resta du côté espagnol, non seulement en avril 72, où il désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des Français) ; mais encore en août il se montra assez froid aux avances de Goligny, qui espérait se joindre à lui. Goligny était sûr de Louis de Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.

Pour ne reprendre ici que le premier article, le pro-

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testantisme tarissait. Les sages el les prudents s'en étaient retires. Elesjaienl les fous el les héros.

Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné si avise, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.

Le prince de Gondé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la sève n'y monta plus. Il lui fallut sécher.

El il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan féroce, comme Mouvans, dont on a vu la vendetta risquée dans Paris en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme La Noue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé. Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête : il faut e. Il faut nourrir l'armer.

Tint de* crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir Tordre!... Et si c'était ainsi sur terre et

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sous ses yeux, qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Goligny qui ordonnaient tout cela.

« Désespère, et meurs! » Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni s'affranchir comme Gaton. Il était chrétien, condamné à vivre.

Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand on ouvrit son secret et son cœur, on trouva la patrie sanglante.

Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à goutte , sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le cœur du lecteur, absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans, chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur, quand, arrêtées

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