LES NOCES VERMEILLES
t (il juin] : u Tout l'espoir que nous avons est ([lie
des Pays-Bas ne voudront pas vire Français. »
Prévision très juste. A la déroute de Genlis, on vit les
paysans du Ilainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs Libérateurs; les prêtres faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient faire un massacre -encrai des catholiques.
Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent intrépidement, et ils no contribuent pas peu à ces résistances désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence des lors cette France hollandaise si glorieuse pendant cent cinquante ans.
Là échoua toute prévision; le calcul de Granvelle, très bon pour la Belgique, est faux pour la Hollande. 1».' plus en plus, ces éléments s'associeront; il se fera un admirable mariage de cet ardent ferment français, do la vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord.
Et c'est pourquoi la Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut du genre humain.
Le sacrifice de Goligny porta ses fruits. Son sang n'a pas été perdu. Son obstination courageuse à rester à Taris en juin, en juillet et en août 1572, avec un tel péril que tout le monde voyait, fit l'espérance même, l'audace et l'élan du parti.
Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite encore) de Granvelle, par les dépe-
ches anglaises, etc., toute la situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires et très équilibrées pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule à jamais s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, il servit grandement son parti, il agit, comme on doit dans les circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.
En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons paraissait ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en avait pas moins été secourue.
Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août) : « On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces d'artillerie de fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a personne. »
Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait; c'est qu'on craignait que Don Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités : ou il arrêtait Don Juan, ou il attaquait Luxembourg et secondait le prince d'Orange.
Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés, retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et haineuse jalousie de la France :
LES NOCES VERMEILLES Wl
u il esl impossible, humainement parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais lès
princes allemands y auront l'œil. Ils forceront bien la France de se contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande. Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'< frange. »
Burleigh (la pensée même d'Elisabeth) avait déjà écrit à Walsingham : « Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par d'autres. » Enfin un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral lui-même : a Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons pas. »
Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny faisait envoyer de l'argent français, et que toute l'Europe croyait Yalter ego de l'amiral, parait très froid pour lui. Il nous apprend dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant leur jonction, et ajoute : « En cela, j'agirai selon que je verrai les commodités et occasions. »
Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile, l'Allemagne jalouse et ses amis très froids. En revanche, ses ennemis d'une ardeur furieuse. A Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans un assassinat.
Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disenl assez clairement. « Le duc d'Albe est désespéré.
On a mandé son fils. Son secrétaire n'ose pas rester seul avec lui ; à chaque nouvelle, on dirait qu'il va rendre lame. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par enchantement. On se vante qu'avant quinze jours on verra merveille. »
Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez moins de quinze jours, vous avez le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette merveille.
On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement!
Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines, l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés,. et dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait et gardait en armes. Quelques-uns étaient des bravi comme Maure vert et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié accompagner MM. de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou trente épées.