BEN RI II. - AFFAIRE DE JARNAG
On se montrail ces figures dfun autre âgei, ces nobles retenant», dont tels pourpoints dataienl de Louis XII c! tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, conflit' dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral banquet.
On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort, déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui jusqu'au dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle pour lui), avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fîère attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-jeî par le souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la scène était vide.
Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu : la royauté moderne sous un roi chevalier.
Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les victoires du roi, Marignan, Gérisoles. Une police s'était créée, secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux clercs du secret. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un vaste établissement despotique s'était formé, et tout au profit de la cour. La
noblesse, pourtant, du roi-soldat avait tout endure. Lui mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent multiplié et, partant, avili, avait comme annulé la rente; rentiers et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre coûtait beaucoup plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers encore, maladroits et sauvages ; drapés dans leur manteau percé, ils mouraient de faim noblement. Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Us firent ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.
Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux regards.