CHAPITRE II
Le coup de Jarnac. (10 juillet L547.)
Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.
Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant voir le buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme une fois lié et muselé, on pût le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir pourquoi.
Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit pas le buste. Le spirituel envoyé
22 HISTOIRE DE Kit ANGE
d'Espagne, le très fin diplomate Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait alors : « Il est né saturnien. » Saturne, en alchimie, c'est le lourd, vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres malencontreuses, de guignon, de triste
aventure.
Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être, un astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable (Musée Cluny), Diane effraye plutôt de son apparente froideur. Fille du Rhône, mais longuement at trempée de sagesse normande, elle mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes n'en étaient que plus violents.
Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un spectacle pour les austères provinciaux, qui ne comprenaient rien à ce partage d'une impudente intimité. L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par-dessus tous les dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un procès — avec qui ? avec toute la France.
Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague, effrayante, de toutes les terres