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CHAPITRE XXXVII

Les conspirations de Reims. — Mort de Marie Stuart. (1584-1587.)

Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les collèges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal Pôle, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la douceur d'une reine, qui cependant était Mariela-Sanglante, et du jeune époux de Marie, qui était Philippe IL (Granvelle, IV, 308, 1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre, inaugura ce règne funèbre où, quatre ans durant, fumèrent les bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes étranglées, — mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.

"Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui d'Elisabeth et le petit nombre de traîtres qu'elle

frappa dans un règne de crise, dans une Lutte si inégale contre la coalition de l'Europe catholique.

Après les écrits de Pôle, l'âme de ces séminaires el leur véritable Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, De Monarchie visibili Ecclesiœ, livre écrit par un secrétaire de Marie-la-Sanglante et sous le patronage du duc d'Àlbe (Louvain, 1571). Sanders3 homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion d'Irlande en 1579, établit, non seulement que le christianisme est la monarchie du pape, mais qu'il est la monarchie, une religion essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir absolu.

Maintenant représentons -nous ces jeunes cœurs d'exilés, cherchant, dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas! est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un cœur ferme dans la foi ? Ce défenseur de l'Église, qui devint en Portugal le cruel bourreau de l'Eglise, devait leur mettre d'étranges contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en France comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le général du Roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit en lui ; il tomba à la renverse. On le relève ; il était mort.

Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la mystérieuse junte de nuit qui gouver-

nait sous lui (et presque sans lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique. C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et corrigeaient les actes du clergé espagnol.

Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux pensées de l'ardente école ? Sauf un seul, les papes d'alors furent bien moins pontifes que princes.

L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le cœur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la tentation anti-papale de s'unir précisément avec les ennemis de la cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fît des vœux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII, que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.

Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583), même sans le pape (1585).

C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire périr Elisabeth.

Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité,

avaient pourtant deux défauts :

L'un, que note Marie Stuarl (9 avril 1582), d'être souvenl imprudents et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie même de la prisonnière.

L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Chàteauneuf (Labanoff, Yl), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543, s'étaient, déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes : « Il n'y a collèges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à la reine Elisabeth. »

Une éducation de mensonge , quand même elle serait donnée dans une vue de sainteté et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus simples auxiliaires, mais chefs réels et moteurs des actes les plus hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent aisément espions. Tout à l'heure vont commencer les terribles procès de mœurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en Allemagne (procès imprime- par Joseph II).

La corruption politique ne leur fut pas particulière. « Il y a beaucoup de prêtres en Angleterre, tolérés par

la reine, pour pouvoir, au moyen des confessions auriculaires, découvrir les menées des catholiques. » C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti catholique à la police protestante.

Les pièces publiées par M. Gapefîgue (t. IV, 178-179) nous apprennent combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents, domestiques, de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les premiers hommes du temps, les ministres d'Elisabeth !

L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres, Walsingham, organisateur de la contre -police qui neutralisa celle de Philippe II et sauva Elisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en effet, Elisabeth de moins, tout allait tomber.

Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au cœur du parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables relativement, la

doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours rut prise L'ennemi. Reims ne sul presque

jamais ce que taisait Walsin-ham. Et Walsiu-liaiu sut toujours ce qu'on préparait à Reims.

On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre Elisabeth, que le parti oppose avait contre elle l'arme la plus victorieuse en révolution, celle qui, non seulement exalte un parti, mais qui retend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle. Celle arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des cœurs, cette prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en France la contrerévolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit Dauphin, la charmante Marie - Antoinette ? Qui eut dû renverser aisément Elisabeth ? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible, qu'elle était nonseulement le miracle célébré, le rêve de tous les hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid ; il regardait vers l'Ouest, vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait dire : a On pleure pour moi. »

Qui pouvait y être insensible ? Tout le monde savait par cœur les très beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poète, rappelle l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il la vit, sous ses blancs voiles de reine veuve, dans les bois de Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les

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pins sauvages, s'inclinaient, la saluaient « comme chose sainte ».

Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poètes de tous les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale fée tout ce qui faisait le danger du monde.

Ses portraits aussi, il faut le dire, du moins les plus sérieux, protestent contre la légende. A la grande bibliothèque, à celle de Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage, encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'œil fixe et baissé, n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la parent des récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine très bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre d'Elisabeth.

Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint, non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre ? L'Henri IV anglais l'eût tuée ; le nôtre l'eût peut-être lâchée. Elisabeth hésita, et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.

De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée, étant reine de ses gardiens, le

comte e1 la comtesse Shrewsbury, faisani de L'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle enveloppa La famille; une jeune et jolie nièce qu'ils élevaient comme leur enfant devint le bijou de la prisonnière; dit1 l'avait jour et nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante : « A Bess (Elisabeth), ma bien-aimée camarade de lit. »

Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie considérable et de nombreux serviteurs. (Chàteauneuf, dans Labanoff, VI.)

Outre ce que donnait Elisabeth, elle tirait de France le revenu de son douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.

Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Ecosse. Elle remuait tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles ; d'autres, horriblement satiriques.

Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.

Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée/ Quel effet devaient-ils produire sur les âmes simples ! Que

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de pleurs durent verser les femmes ! Quelle rage durent mettre ces choses dans le cœur des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom! Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre Elisabeth.

Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand peuple uni, détermine à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante prospérité, qu'il voyait reposer sur la tète d'Elisabeth, cette attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux, quand il s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et portée sur le cœur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne durent trouver guère que des fous.

Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry, homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois ; plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart, étant page chez le comte de Shrewsbury ; comme tant d'autres, il avait pris feu; c'était l'amoureux de la reine ; délivrée, il était bien sûr qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.

L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry, dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer Elisabeth. Un savant Jésuite qu'il vit à Venise lui

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démontra doctement La légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à Paris, el causant de tout cela légèrement , il se rendit suspecl : un Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre. on ri enseignait qu'à obéir, jamais mspirer contre le souverain. Parry, ébranlé, fui raffermi par d'autres : on se chargea d'obtenir des lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses scrupules.

Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère? Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre janvier 1583), il demanda à voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen, qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry reprit l'envie de tuer et se confia à un si. mi cousin catholique, qui le dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord, ne connu/ pas Parry; puis le connut, mais ne se souvint pas qu'il lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint ; mais il Pavait chapitré fort et ferme, détourné de son crime. C'était la finale ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry n'avait été qu'un agent de Walsingham.

Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu,

fut tué enfin le prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec sécurité hasarder le siège d'Anvers; le 10 même, il prit Lille-, à une lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et, pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une machine contre Elisabeth.

Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. Il donna un congé à un brave catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le hasard voulut que Savage allât au séminaire de Reims ; le hasard voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prêtres, un docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendit; il s'y mêla et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle encore à faire : c'était de tuer Elisabeth (State trials).

Savage fut un peu étonné ; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il dit : « La chose est difficile. » Il avait la tête dure, et il leur fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. A force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on voulut.

Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent

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lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington,

ramant de la reine.

Pourquoi ces deux sel lises/ Ils répondent qu'elles elaienl nécessaires : 1° il fallait que Mendoza leur donnât des troupes espagnoles, les catholiques cuvjlais étant (r<»p peu nombreux; w2 ° il fallait que Babington en fût pour faire avaler a ces catholiques une invasion espagnole qu'ils redoutaient. En d'autres termes, les Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer l'Angleterre, il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces moyens il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner, manquer tout.

Le gouvernement anglais, ferme sur sa large base, qui était la nation, plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jésuite Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi depuis six ans par Walsingliam ; il l'avait laissé cinq années courir l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de 1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.

L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne languissait. Philippe II avait été malade en 1585. (Gachard, Philippe II, Introd.) Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine a organiser sa junte de nuitj qui le suppléa un peu.

Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague ou le couteau.

Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée. Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de l'exécution.

Un mot très fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune De Thou sur Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois, s'embrouillaient de trop de projets, sans voir assez si les points de suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps en temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il peut.

Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre ? Pour agir sur les catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint, mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.

Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille, nombreuse et importante, avait justement sa maison tout près du château de Ghartley, où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr, ayant son père enfermé

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pour cause de religion, lui-même sorti de l'Angleterre à douze ans. élevé huit ans par les Jésuites à Reims ei en Lorraine. Il présentai! toutes les conditions d'un bon agent, jeune el presque sans barbe, inspirant confiance, niais vieux d'expérience el d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très bien diverses langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres, qu'il était un agent de Walsingham ; rien n'indique qu'il le fût alors.

Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer aussi un homme clairvoyant, qui venait de parcourir l'Italie désolée et la pouilleuse Gastille. Les voyages, la comparaison des mœurs, ne font pas peu au scepticisme ; tel qui part fanatique revient indifférent.

C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle occasion en tuant la reine d'Ecosse, au lieu de tuer Elisabeth.

Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il avait profité, et qu'il était un

Jésuite accompli. Il se fit leur intermédiaire, gagna un brasseur cte Chartley pour porter, rapporter dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie Stuart, de façon qu'elle pût se perdre.

Elisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très bien la force que les puritains en tireraient ; qu'un roi dès lors serait un homme, responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de Charles Ier.

Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le danger actuel; Elisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une heure. Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement de l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini. Marie, de sa tour, sortait reine, et son avènement lâchait le soldat dans les rues de Londres.

On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture des Maranes, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus, navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce que c'était que les sacca-

gements de ville, et elle s'évanouissait d'épouvante à la seule idée.

L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avaii pas d'apparence. Pourquoi? Tarée qu'elle avail L'ennemi dans son sein, parée qu'il y avail quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux Espagnols deux années, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au peuple des marchands : « Traitons, devançons le pillage. » Un sur moyen d'être pillé.

Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain, le silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les mendiants soldats, la torture et les poux.

Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte de . l'Armada, quand elle vint traîner le long des côtes, exposa aux marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris, un corps d'inquisiteurs tout prêts.

Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort, de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait l'Angleterre.

Reine propriétaire (c'est un mot de Philppc II). Propriété terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle? D'avoir fait un legs de l'Angleterre (20 mai). L'Angleterre léguée la tua.

C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à la mort. Non

seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais elle dit que, si son fils ne se fait catholique, elle le livrera à Philippe II.

Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Ecosse pour cette œuvre pie ; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise appuyait ardemment les envoyés d'Ecosse près de Philippe II. On voyait bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Edimbourg, ce que la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la chose encore plus claire, ces insensés d'Ecosse se mirent à dire la messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.

Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient, conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes, qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie. à sa chère souveraine, tout ce qu'on fait pour elle. « Quant à ce qui tend à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis familiers, entreprendront l'exécution tragique » (16 juillet 1586). A quoi Marie répond sans hésiter : « Il faudra mettre les six gentilshommes en besogne », etc. (27 juillet).

Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort d'Elisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est contagieuse. Et

Babington ètail si naïvemenl fou, que tous, sur ces belles ailes, naviguaienl dès lors avec lui entre ciel el

terre, ayant perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de ne plus s'inquiéter de L'événement, mais seulement de craindre que les visages des six hères ne fussent perdus pour la postélérité; il en lit faire un grand tableau, où ils étaient très ressemblants, faciles à retrouver; attention délicate pour la police et dont purent le remercier les agents de Walsingham.

Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir promptement, sur-lechamp, etc.

Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à Farnèse en Flandre, el c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra à Farnèse l'ordre du départ, de sorte qu Elisabeth tuée, dans cette crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, il y aurait eu cinq ou six jours perdus avant que le secours espagnol mît à la voile! Gela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.

Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès d'Elisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois. Elle en fut renversée.

1 allait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en fut d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans doute que les autres,

effrayés, se précipitassent dans un commencement d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.

La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre secrétaire chiffrait. Nau, d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et que Marie avait dicté.

Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant qu'elle était reine, étrangère, et non soumise aux lois anglaises; qu'elle était venue en Angleterre sans y être forcée. Ceci était très faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur, Gastelnau, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre elle conspirait, et qu'Elisabeth fut contrainte de la retenir.

Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne pas connaître Babington, puisqu'elle ne V avait jamais vu, soutenant même qu'il ne lui avait point écrit, quelle ne lui avait point répondu. Elle prit Dieu à témoin quelle n avait jamais consenti à ce quon conspirât contre la reine d'Angleterre.

Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine! Peu s'en faut que ce

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jugement ne soil cité à côté des jugements des martyrs, dos héros de la vérité !

Les plus judicieux écrivains copienl ici sans examen les misérables pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent, par exemple : Y Innocence de la très chaste et débonnaire Marie, le Martyre de la Reine d'Ecosse^ la Mort de Marie Stuart, etc., et tout ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimes la plupart dans l'année même des Barricades et de Y Armada. Ce sont des armes de guerre lancées contre Elisabeth et contre Henri III. Le but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France trahit sa parente et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du Martyre dit que Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 581), chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.

Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, spécialement les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre (307), spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639), le satin gaufré, le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de soie, et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces belles choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternité?

Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés ignobles qu'on ajoute sur Elisabeth (651). Quand la fureur fait descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.

Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de son cœur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots pamphlets des Jésuites.

« Son jugement fut irrégulier. » Non, ce n'est pas la vraie cause qui vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par les mains sans que vous y insistiez.

Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que c'était une femme.

Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La mort de la plus coupable semble un crime de la loi.

Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis que la mort dans la vie de cette femme !

J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que

j'ai dit dit ailleurs avec plus de force que personne [Révol. franc., t. VII) : « Il n'y a contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent coupables; elles sont moralement responsables; et cependant, chose bizarre, elles ne sont pas punissables. Malheur au gouvernement qui les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la Grâce : la Loi ne peut rien sur elles. »

Elisabeth \o sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait elle-même à jamais dans le cœur des hommes.

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