‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 40 sur 59 · LA NUIT DE JUIM · texte numérisé non relu

LA NUIT DE JUIM

Une forme inconnue et faite de lumière,

Qui luit, s'évanouit, revient et disparaît.

Des appels étouffés traversent la clairère

Et meurent longuement comme expire un regret.

Une langueur morbide étieint partout les sèves;

Tout repose immobile et s'endort; mais les rêves

Qui dans l'illusion tournent désespérés.

Voltigent par essaims sur les corps léthargiques

Et s'en vont bourdonnant par les bois, par les prés,

Et rayant l'air du bout de leurs ailes magiques.

— Droite, grande, le front hautain et rayonnant.

Majestueuse ainsi qu'une reine, traînant

Le somptueux manteau de ses cheveux sur l'herbe,

Sous les arbres, là-bas, une femme à pas lents

Glisse. Rigidement, comme une sombre gerbe.

Sa robe en plis serrés tombe autour de ses flancs.

C'est la Nuit! Elle étend la main sur les feuillages

Et, tranquille, poursuit, sans valets et sans pages.

Son chemin tout jonché de fleurs et de parfums.

Comme sort du satin une épaule charnue,

La lune à l'horizon sort des nuages bruns,

Et plus languissamment s'élève large et nue.

Sa lueur fihre et joue à travers le treillis

Des feuilles; et, par jets de rosée aux taillis,

Caresse, en la sculptant dans sa beauté splendide.

Cette femme aux yeux noirs qui se tourne vers moi.

Enveloppée alors d'une auréole humide,

Elle approche, elle arrive ; et plein d'un vague effroi,

Je sens dans ces grands yeux, dans ces orbes sans flamme,

l6o LES LÈVRES CLOSES

Avec des sanglots sourds aller toute mon âme.

Doucement sur mon cœur elle pose la main.

Son immobilité me fascine et m'obsède,

Et roidit tous mes nerfs d'un effort surhumain.

Moi qui ne sais rien d'elle, elle qui me possède.

Tous deux nous restons là, spectres silencieux.

Et nous nous contemplons fixement dans les yeux.

DOLOROSA MATER l6l

1/4 Octave C\Cirbeaii.

V^u AN D le rêveur en proie aux chagrins qu'il ravive, Pour fuir l'homme et la vie, et lui-même à la fois. Rafraîchissant sa tempe au bruit des cours d'eau vive, S'en va par les prés verts, par les monts, par les bois ;

11 refoule bien loin la pensée ulcérée. Cependant qu'un désir de suprême repos Profond comme le soir, lent comme la marée, L'assaille, et l'enveloppe, et l'ctreint jusqu'aux os.

Il aspire d'un trait l'air de la solitude;

Il se couche dans l'herbe ainsi qu'en un cercueil.

Et lève ses regards chargés de lassitude

Vers le ciel où s'éteint l'éclair de son orgueil.

11 promène son rêve engourdi dans l'espace, Hrrant des pics aigus aux cimes des forêts, Suit l'oiseau, dont le vol paisible les dépasse, Et s'exhale en ce cri plein de ses longs regrets :

l62 LES LÈVRES CLOSES

« O silence éternel ! ô force aveugle et sourde ! Rocs noirs, prêtres géants de l'immobilité 1 Bois sombres dont s'allonge au loin la masse lourde, Geôliers qu'implore en vain la vieille humanité 1

« C'est un levain fatal qui fermente en nos veines 1 Le cœur trop ardemment dans la poitrine bat. Espoirs, doutes, amours, désirs, passions vaines. Tout meurtris de la lutte et lassés du combat!

« Tout ce qui fait, hélas 1 la vie et son supplice, Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin! due ta sérénité souveraine m'emplisse !

Disperse-moi, Nature insensible, en ton sein 1 »

11 laisse alors couler sa dernière amertume. Les bras en croix dans l'herbe, et prêt à s'endormir. Comme un vaincu qui perd tout son sang s'accoutume A l'oubli dont la mort commence à le couvrir.

Telle qu'un essaim fou d'invisibles phalènes, Son âme en voltigeant s'éparpille dans l'air. Plane sur les coteaux et descend dans les plaines. Plonge dans l'ombre et brille avec le rayon clair.

Elle est rocher, forêt, torrent, fleur et nuage. Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement. Vibration confuse, inerte bloc sauvage ; Elle est fondue en toi. Nature, entièrement.

DOLOKOSA MATER 165

Mais partout elle voit la vie universelle Affluer, tressaillir sous la forme; elle entend, Sous l'ombre ou sous la flamme auguste qui ruisselle, Le labeur continu du globe palpitant.

Un principe énergique entre les foins circule ; Son corps nage au milieu d'une molle clarté; Dans la brume odorante et dans le crépuscule, Avec l'astre qui tombe il se croit emporté.

La nuit fait resplendir des globes innombrables. 11 sent rouler la terre, et vers l'obscur destin Il l'entend, par-dessus nos clameurs misérables, EUe-méme poussser un hurlement sans fin.

Qui s'élève, grandit, et monte et tourbillonne. Fait de chants, de sanglots, et d'appels incertains. Et, dans l'abîme où l'œil des vieux soleils rayonne. Se mêle aux grandes voix des univers lointains.

Ces mondes suspendus à jamais dans le vide. Il les voit tournoyer, il les entend gémir; Il entre en leur pensée, et sous sa peau livide Sent le mortel frisson de l'infini courir.

Il se dresse, enivré d'un vertige eflFroyable Sous cette angoisse immense, et sous la vision De la vie infligée, ardente, impitoyable, A l'amas efi"aré des corps en fusion.

— Fausse silencieuse! ô Nature! ô vivante! Malheur à qui surprend ta détresse I Eperdu, Vers la ville il rapporte et garde l'épouvante Du soupir infernal en ton sein entendu I

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