LA CHANSON DE MAHALL I
De ce regard jamais éteint sous la paupière, Et, la gorge entr'ouverte à d'impossibles cris, Marche en se roidissant dans la chambre, suivie Par ce regard dardé du fond d'une autre vie. Elle s'arrête enfin, sans geste, à l'angle clair De la creuse embrasure où, dans l'ombre baignée, La vieille à l'autre coin chante sur un vieux air. Et près de son rouet s'endort, lasse araignée. Tout le passé renaît en Gemma, jours par jours. Et flottant sur le parc au hasard des détours, La transporte et la roule ainsi dans son supplice :
« Ciel tranquille 1 ciel vaste et profond I dont la pais Semble s'éterniser sous les nappes d'eau lisse. Et lointaine descend dans les taillis épais! Regard multiplié des nuits, qui nous surveilles ! Où sont-ils, ces matins aux si fraîches merveilles, Que, comme vous limpide et pure, j'ai vécus? Où le métal uni de mes jeunes prunelles A sa clarté brisait tous les désirs aigus? Où j'allais promenant mes candeurs fraternelles Dans le vert paradis des bois pleins de soleil? Où nul vis.ige encor ne hantait mon sommeil? Ahl tu gisais inerte en mon sein, comme un l.iche. Mon cœuri Rien ne pouvait t'émouvoirl un vautour, De son bec implacable, aujourd'hui, sans relâche. En te criant : « Trop tard I » te déchire à ton tour! »
Et tandis que Gemma, d'une étreinte qui broie,
Tourmente sa poitrine au repentir en proie,
La vieille chante, ainsi qu'en un rêve, tout bas :
« La pluie aux grains froids là-haut tombe à verse. Mon cher enfant dort, et moi je le berce. Dans son berceau fait de chêne et de plomb. J'entends un bruit sec qui gratte et qui perce. Tu dors, mon enfant, d'un sommeil bien long !
— Mon enfant s'agite en ses draps de plomb.
« Un lourd cauchemar, mon enfant, t'agite. Ton berceau de chêne est un mauvais gîte.
— Mon âme est partie, et vide est mon corps ! »
Gemma sait que Mâhall est une pauvre folle Qui l'aime, voilà tout, mais qu'on ne comprend pas. Le malheur, dont blêmit sur son front l'auréole Sinistre, la rend sourde aux vains mots. — Elle entend Son remords qui plus haut gronde, lui répétant : « Trop tard 1 il est trop tard I rappelle-toi ! Déroule Ce chapelet maudit de tes loisirs ingrats, Quand les appels vers toi se succédaient en foule, Quand sous tes seins, figés alors entre tes bras, S'élargissait un vide aux voûtes taciturnes ; Quand plaintes et parfums, débordant de leurs urnes, Ne faisaient rien vibrer en toi, n'embaumaient rien A jamais à présent dans la nuit vengeresse, Dans l'-oubli de ta forme et du martyre ancien, Il dort. Nul souvenir assidu ne l'oppresse.