‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 106 sur 139 · TROISIÈME POINT · texte numérisé non relu

TROISIÈME POINT

Succès de saint Benoît dans la propagation de sa règle. A en juger par l'événenient , on peut dire que Moïse, le premier des législateurs, a été peut-être le moins heureux dans la promulgalion de sa loi. Quelque excellente et (juelque di\ine que lut cette loi, il ne la lit recevoir que dans une petite conU'ée de la

terre, qui fut la Palestine; et que par un seul peuple, qui fut le peuple juif. Toutes les autres nations la rejetèrent avec mépris ; et si nous en croyons les profanes de ces temps-là, judaïser, c'est-à-dire embrasser la foi des juifs et l'observer, c'était une honte et un opprobre parmi les gentils. Mais il en est allé tout autrement à l'égard du glorieux patriarche que nous honorons en ce jour. De la manière dont Sa règle s'est répandue dans le monde, nous pouvons bien encore ici reprendre les paroles de mon texte, et conclure qu'entre tous les législateurs il n'a point eu d'égal : pourquoi? parce que jamais il n'y en eut aucun dont la loi ait fait des progrès plus admirables, aucun dont l'institut ail été plus universellement suivi, aucun qui, sous une même règle, ait rassemblé plus de sujets et en ait formé un corps plus étendu et plus nombreux.

Saint Augustin disait, et avec raison, que l'établissemen! de la loi évaiigélique, dans les circonstances que chacun sait, et par des bommesteh que lesapôtres, étaitun des plus grands miracles de li Providence. C'est ainsi que tous les Pères en ont parlé ; et sans vouloir user de comparaison, j'oserais presque ajouter que la propagation de la règle de saint Benoit fut comme une suite de ce miracle, comme une continuation de ce miracle, comme une extension de ce miracle. Et en effet, quel prodige, qu'une règle austère, sans l'être toutefois au-delà des bornes, et dans un excès insoutenaldc à l'infirmité humaine; qu'une règle qui combat tous les sens et qui contredit toutes les iuclinalions de la chair ; qu'une règle qui, par un divorce entier, sépare du monde, et prive de Ions les agréments que peut avoir le connnerce du niiinde ; qu'une règle de pénitence, d'abslinence, de silence; que celte règle, dès sa première origine, se soit accrue presque à l'infini! que partout, et du consentement le plus général, elle ait été ap])laudie, embrassée, acceptée! que de toutes les conditions, depuis les i)lus relevées ou par la noblesse du sang ou par l'éclat des dignités, depuis même les princes et les potentats, elle ait formé une multitude innombrable de religieux! Encore une fois, ne faut-il pas reconnaître que le doigt do bien était là?

Vordez-vous cTduc, Mesdames, une juste idée des bénédictions dont le Ciel combla votre saint inslituleur? Rappelez le souvenir d'Abraham. Dieu dit à ce patriarche de l'ancienne loi : Quittez- votre pays, votre famille, lu maison de votre père, etrelirez-vousdansla terre que je vous mon-

POUR LA FETE DE SAINT BENOIT

trerai i. Ce ne sera pas en vain que vous obéirez au commandement quejevous fais : car, poursuivit le Seigneur, je ferai sortir de vous un grand peuple; je rendrai votre 7iom célèbre, et vous serez béni '. Voilà comment Dieu parlait. Or, de toutes ces paroles y en a-t-ilune qui ne convienne parfaitement à saint Benoit, et qui ne se soit accomplie dans sa personne? Nous l'avons vu, fidèle à la grâce qui l'inspirait, s'arracher d'entre les bras de ses proches, rompre tous les liens du sang et de la nature, sacrifier de grandes espérances, et se dépouiller de tous ses droits à d'amples héritages. Vous le viles, Seigneur, dans les ombres d'une affreuse caverne où votre divine vocation l'avait conduit, s'ensevelir tout vivant, y demeurer obscur, inconnu, parmi les bêtes farouches, et sans nulle consolation humaine. Mais de là enfin couiment le vit-on sortir ? Comme l'astre du jour, lorsque, perçant un nuage épais qui l'enveloppait, il sort plus lumineux que jamais, et se montre dans toute sa splendeur. Quel concours auprès de ce nouveau patriarche, dès qu'il a levé, pour ainsi dire, l'étendard de sa règle ! Ou accourt à lui de toute part, on y vient en foule. Ce n'est point par une ferveur passagère : elle se soutient, et d'année en année c'est toujours le même feu. Des rois descendent du trône, et ne croient pas se dégrader en déposant l'autorité souveraine, et se rangeant sous l'obéissance du saint législateur. De son école et d'entre ses disciples, combien fournit-il à l'Eglise de prélats, remplis de son esprit et dressés par ses leçons? combien de pontifes au siège apostolique ; et au ciel, combien de saints couronnés dans la gloire et révérés sur la terre?

Tout ceci est grand, Mesdames; mais sans m'y arrêter davantage, ni le mettre dans tout son lustre, je conclus par une courte insh'uction qui me parait importante, et qui vous le paraîtra comme à moi. Car, si le père honore les enfants, c'est aux enfants, par un devoir indispensable et par un retour bien légitime, d'honorer le père. Vous êtes filles de saint Benoît : qualité dont il vous est permisde vous glorifier ; mais comment? Vous me le demandez, et je ne puis mieux sur cela vous répondre que par la

Gènes., xn, 1. — 2 Erisque iieneJictus. (Ibid. 2.])

belle morale de saint Paul instruisant les juifs, qui furent le peuple de Dieu. Mes frères, leur disait l'Apôtre, vous êtes tous les descendants d'Israël ; mais il ne s'ensuit pas que vous soyez tous Israélites. Vous ne l'êtes ni ne pouvez l'être qu'autant que vous agissez, que vous parlez, que vous pensez en israéliles i. Vous tirez tous d'Abraham votre origine, reprenait le même apôtre ; mais ce n'est pas une conséquence que vous soyez tous enfants d'Abraham : car il n'y a de vrais enfants d'Abraham, que ceux qui imitent la foi de ce père des croyants. L'application, Mesdames, se présente d'abord, et chacune peut se la faire aisément à soi-même. Fille de saint Benoît selon l'habit et selon le nom, le suis-je en effet et dans la pratique ? Et si je ne le suis dans la pratique et en effet, quel avantage serait-ce pour moi de l'être et selon le nom et selon l'habit? Or, je ne le serai jamais en effet, ni jamais ne pourrai l'être, qu'autant que je serai animée du même zèle que saint Benoît pour mon avancement et ma perfection ; qu'au» tant que je pratiquerai les mêmes vertus, ou que je travaillerai à les acquérir, qu'autant que' j'aurai la même charité dans le cœur, la même humilité dans l'esprit, la même soumission dans les senliments, la même fidélité dans tous les exercices qui me sont ordonnés par la règle, lié! que m'importe qu'elle soit si sainte, cette règle, et si sanctifianle par la grâce qu'il a [du à Dieu d'y attacher, si elle ne me sanctifie pas, ou si je ne me sanctifie pas avec elle ? Que m'importe qu'elle ait eu dans les autres de si grands succès, si elle ne les a pas dans moi? Solide considération. Mesdames, que je n'ai pas craint de vous mettre devant les yeux, tout persuadé que je suis du bon ordre et de la régularité qui régnent dans cette maison. Puissiez-vous ne déchoir jamais de l'heureux état où le Seigneur, par une protection toute spéciale, vous a conservées jusques à ce jour! Que l'esprit de religion, et d'une religion pure, vous éclaire toujours, vous dirige toujours, vous conduise toujours, et qu'il nous fasse enfin parvenir au terme où voire saint instituteur vous a précédées, et où vous aspirez après lui.

' Non omncs qui tf^; Isiai:'. surU, il sunt IsraililfB ■ neque qui m mensuiit Abrahre, omnes fiiii. (Rom., ix, S, 7.J

Sai OSS i'iil^ÉtiïRtUU£,!i.

494 SUR LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA RELIGION

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