TROISIÈME PARTIE
Qu'il y ait des hommes, et des hommes chrétiens, à qui, par un jugement secret de Dieu, la passion de Jésus-Christ, toute salutaire qu'elle est, devienne inutile, c'est une vérité trop essentielle dans noire religion pour être ignorée, et trop funeste pour n'être pas le sujet de notie douleur. Quand le Sauveur, du haut de sa croix, prêt à rendre l'âme, pous.sa ce cri vers le ciel : Dcus meus, Deusmeus, lU quid dereliquisli me ' ?1tlon Dieu, mon Dieu, pourquoi in'avez-vous délaissé? il n'y eut persoime qui ne crût que la violence des touimenls lui arrachait cette plainte, et peutêtre nous-mêmes le croyons-nous encore. Mais le grand évêque Arnould de Chartres, pénétrant plus avant dans les pensées et dans les afrections de ce Dieu mourant, dit, avec bien plus de raison, que la plainte de Jésus-Christ à son Père vint du sentiment dont il fut touché en se reprcsenlant le peu détruit que produirait sa mort; en considérant le petit nombre d'élus qui en profiteraient ; en prévoyant, mais avec horreur, la multitude infinie de réprouvés pour qui elle serait sans effet : comme s'il eût voulu faire entendre que ses mérites n'étaient pas assez amplement ni assez dignement récompensés, et qu'après tant de travaux il avait lieu de se promettre tout un autre succès eu faveur des hommes. Les paroles de cet auteur sont admirables : Subtracta sibi wionum siiorum stipendia Cliristits queritur, protestaiis non esse qiiœstuosos tunti discriminis sudores, si lii quibiis tanti laboris impensa est opéra, sic derelinquanlur ; ièsus-Clnist se plaint, dit ce savant prélat : et de quoi se plaint-il ? De ce que la malice des pécheurs lui fait |)enlre ce qui devait être le paiement et la solde des combats qu'il a soutenus ; de ce que des millions d'hommes pour qui il soulfre n'en seront pas moins exclus du bénéfice de la rédemption. Et parce qu'il se regarde dans eux comme leur clu^f, et qu'il les regarde eux-mêmes malgré leur indignité, comme les membres de
1 Mattb., ^wii, 46,
SUR LA PAS^ÎON DE JÈSUS-CIIRIST.
ai
son corps mystique ; les voyant délaissés de Dieu, il se p'aintde l'être lui-même : Dciis meus, Deus meus, ut qui! deiyliquisti /«<;' f lise plaint de ce qui laisail gémir saint Paul, lorsque, transporté d'ui zèle apostolique, il disait aux Cailles : Eh quoi ! mes frères, Jésis-Glirist est-il donc mort innlilement ? le mystère de sa croix est-il donc anéanti ponr vous ? ce sang qu'il a al)ondamlii-nt répindn n'aura-t-il donc pas la vertu de loussanctii'ier? Ergo rjratis Christmmorluus est? fjnjoevaeuatum est scandalum crucis 2 ?
flfais ici, chrétien?, je rac sens touché d'une pensée qni, toute contraire qu'elle parait à celle de l'Apôtre, ne laisse pas de la fortifier et de la confir.ner. Car saint Paul s'afdijre de ce qu'il oenible qnc Jésus-Christ ait souffert en vain ; et moi je me consolerais presque, si c'était seulement en vain qu'il eût souffert, et si sa passion ne nous était rendue qu'inutile par nos péchés. Ce qui ine consterne, c'est qu'au m 'me temps qnc Mons nous la rendons inutile, il faut, par une inévitable nécessité, qu'elle nous devienne pernicieuse. Car cette passion, dit saint Grégoire de Nazianze, est de la nature ces remèdes qui luent dès qu'il.': ne guérissent pas, et dont Vclzi est de donner la vie, ou de se convertir en poison : ne perdez rien de ceci, je vous prie. Souvenez-vous donc, chrétiens, de ce qiù arriva dans la suite da jugement, et sur le point de la condamnation du Fils de Dieu, lorsque Pilate se lavant les mains devant les juifs, et leur ayant déclaré qu'il n'étiit pas coupable du sang de ce juste, mais qu'il s'en déchargeait sur eux, et que ce serad à eux d'en répondre; ils s'écrièrent tous d'une voix qu'ils y consentaient, et qu'ils voulaient bien que le sang de ce juste retombât sur eux et sur leurs enfants: Sanijuis ejus super nos, et SH/ie'^/fos- nostros 3. Vous savez ce que Icu- a coûté celte parole ; vous savez les malédictions qn'une telle imprécation leur a attirées, le courroux du Ciel qui commença dès lors à éclater sur cette nation ; la ruine de Jérusalem qui suivit bientôt après, c'est-à-dire le carnage de leurs citoyens, la profanation de leur tem[ile, la destruction de leur république, le caractère visible de leur réprobation que porte encore aujourd'hui leur malheureuse postorii-', ce bannissement universel, cet exil de sci/,e cents ans, cet esclavage par toute la terre; et cela, en conséquence de la |)rédictiou authentique que Jésus-Christ leur en lit allant au- Calvaue ; et cela, avec des circonstances qui fout incontestablement voir qu'une punition aussi exemplaire que celle-là ne peut être im-
' Matth., xxTi', 36. — ' Gai., II, 21 ; »,lu. — = Matth., .\xï:i, 25.
l)ntée qu'au déicide qa'i's avaïe!~> ?n.'r!n;^s aa'-:3 la personne du Sauveur, puisqu'il est évident, dit saint Au'îustin, que jamais les juifs ne furent d'ail'enrs ni plus éloignés de l'idolâtrie, ni plus religieux observateurs de leur loi qu'ils l'étaient alors, et que, hors le crime de la mort de Jésus- Clu-ist, Dieu, bien loin de les punir, eût dû, ce semble, les combler de ses bénédictions : vous savez, dis-je, tout cela, et tout cela es! une preuve convaincante qu'en effet le sang de ce Dieu- Homme est retombé sur ces sacrilèges et que Dieu, les condi muant par leur propre bouche, s'est servi, quoique malgré hii-mèms, pour le, perdre, de ce qui était destiné pour les sauver : Sunjuis ejus super nos, et super (ilios nostros !
Or, ce!a 'lè ne, c'irétiens, pour parler avec le Saint-Esprit, n'est arrivé aux juifs qu'en figure: ce n'est encore que l'ombre des affieuses malédictiois dont l'abus des mérites et de la passion du Fils de Dieu doit être pour nous la snirce et Il mesure. Je m'explique. Que faisons-nous, mes chers auditeurs, quand, emportés par les désirs déréj^lés de notre cœur, nous consentons à un yii'-^hé contre lequel notre conscience réclame ; et que faisons-nous quand , possédés lie l'esprit du monde , nous résistons à une grâce qni nous sollicite et qui nous jirese d'obéir à Dieu ? Sans y penser et sans le \ouloir nous prononçons secrètement le môme arrêt de mort que les juifs prononcèrent contre euxmêmes devant Pilate, lorsqu'ils lui dirent : Sanguis ejus super nos. Car cette grâce que nous méprisons, est le prix du sang de Jésus-Christ ; et le péché que nous commettons, est une profanation actuelle de ce même sang. C'est donc comme si nous disions à Dieu : Je vois bien. Seigneur, à quoi je m'engage, et je sais quel risque je cours ; mais plutôt que de ne nie pas contenter, je consens que le sauj: de votre Fils retombe sur moi, ce sera à moi d'en porter le châtiment ; mais je satisferai ma passion : vous aurez droit d'en tirer une juste vengeance ; mais cependant je viendrai à hout de mon entreprise.
Ainsi nous condamnons-nous nous-mêmes ; et voilà, chiéliens, un des fondements essentiels de ce mystère si terrible de l'éternité des peines dont la loi nous menace, et qni révolte notre raison. Nous désespérons d'en avoir l'Intelligence dans cette vie , et nous ne prenons pas garde, dit saint Chrysoslome, que nous la trouvons tout eiili;>re dans le sang du Sauveur, ou plutôt dans la profanation que nous en faisons tous les jours. Car ce sang, mes frères, ajoute
SUR LA PASSION DE JËSUS-CnRIST.
ce saint ilofileur, suffit pour nous rendre non pas moins alïreuse, mais moins incroyable celte éternité, et voici par où. Ce sang est d'une dignité iiilinie; il ne peut donc être vengé que par une peine infinie. Ce sang , si nous nous perdons, s'élèvera éternellement contre nous au tribunal de Dion ; ilexcilcra donc élernellement contre nous la colère de Dieu. Ce sang, en fomhant sur les réprouves , leur imprimera «ne tache qui ne s'effacera jamais ; leur tourments ne doivent donc aussi jamais finir. Un réprouve dans l'enfer paraîtra toujours aux yeux de Dieu teint île ce sang qu'il a si indignement ti'aité : Dieu donc aura toujours horreur de lui; et comme Ihorreur de Dieu pour sa créature est ce qui lail l'enfer, de là vienl que l'enfer sera éternel. Et en cela, mon Dieu, vous êtes souverainement équitable, souverainement saint, et digne de nos louanges et de nos adorations : Justus es. Domine... saiidus, qui liœc jiidicasti '. C'est ainsi que le disciple bien-aimé s'en expliquait à Dieu même dans son Apocalypse : Les honnnes, lui disait-il. Seigneur, ont répandu le sang de vos serviteurs et de vos prophètes; c'est pourquoi ils ont mérité de le boire, mais de le boire dans le calice de votre indignation: Quia satKjuinem ■':auctoiniin...èlfudi.Tuiit, et sanijttinem eis dedisU bibere '. Expression dont se sert l'Ecriture pour signifier les derniers efforts de la vengeance divine. Ah ! site sang des prophèles a alliré suj- les hommes les Sléaus.dc Dieu, que sera-ce du sang de Jésus-Christ ! Si le sang des martyrs s'est fiait entendre jusqu'au Ciel contre les persécuteurs de la foi, commeiit sera entendu le sang du Rédempteur !
Car voilà encore une fois, chrétiens, la déplorable nécessité où nous sommes réduits. Il faut que ce sang qui coule an Calvaire demande grâce |)our nous, ou justice contre nous. Lorsque nous nous l'appliquons par une foi vive et par une sincère pénitence, il demande grâce ; mais quand, par nos désordres et no? impiétés, nous en arrêtons la salutaire vertu, il demande Justice et il l'oblient infailliblement. C'est dans ce sang, dit saint Bernard, que toutes les âmes justes sont purifiées ; mais, par un prodige tout opposé, c'est aussi dans ce même sang que tous les pécheurs de la terre se souiUent et se rendent, si je l'ose dire, plus hideux devant Dieu. Ah ! mon Dieu, paraitrai-je jamais à vos yeux souillé de ce sang qui lave les crimes des autres?
' Apoc, ïvi, 6, — ' lljiti., 6.
Encore si je ne l'élais que de mes propres péchés , peut-être pouri-ais-je me promettre un jugement moins rigoureux. Considérant mes péchés comme mes raisèies, comme mes (aiblesses, comme mes ignorances, peut-être vous en liendricz-vous moins offensé. Mais que ces péchés dont je serais couvert se présentassent à moi comme autant de sacrilèges, par rapport au sang de votre Fils ; que l'abus de ce sang fût mêlé et confondu dans tous les dérèglements de ma vie ; qu'il n'y en eût aucun contre lequel ce sang ne criât plus haut que le sang d'Abel cou tre Caïn; alors, ô Dieu de mon âme, nue devien" drais-je en voire présence ! Non, Seigneur, s'écriait atïeclueusement le môme saint Bernard, ne permettez pas que le sang de mon Sauveur retombe sur moi de la sorte ! Qu'il lombe dans moi pour me sanctifier, et non pas sur moi pour me réprouver : In me, non super me ; dans moi, par le bon usage des grâces qui en sont les divins écoulements, et non pas sur moi, par l'aveuglemcnl d'esprit et l'endurcissement de cœur qui en sont les peines les plus redoutables ; dans moi, par la participation de l'adorable Eucharislic, qui en est la précieuse source, et non pas sur moi, par les malédictions attachées aux mépris de vos sacrements; enfin, dans moi, par le règlement de mes mœurs et par la pratique des œuvres chrétiennes, et non pas sur moi, par mes égarements, par mes infidélités, par mon obstination et mon i;npénitence. C'est, mes frères, ce que nous devons aujourd'hui demander à Jésus-Christ crucifié ; c'est dans ce sentiment que nous devons aller au pied de sa croix et recueillir le sang qui en découle. C'était le Sauveiu" des juifs aussi bien que le noire; mais de ce Sauveur dit saint Augustin, les juifs ont lait leur Juge : Crucifirerunt Salvatorem sinun, et fecerunl damnatorem suitm. Préservons-nous de. ce malheur : il ne lient qu'à nous. Qu'il soit noire Sauveur, ce Dieu mort pour nous sauver; qu'il le soit pendant tout le cours de notre vie, et que ses mérites répandus sur nous avccabon dance ne perdent rien entre nos mains île leur efficace, mais la conservent tout entière par le fruit que nous en tu-erons ; qu'il le soit à la mort; et qu'à ce dernier moment la croix soit notre soulien, et nous aide à consonnner l'ouvrage de notre salut qu'elle a commencé ; qu'il le soit dans l'éternité bienheureuse, où il nous fera part de sa gloire a.i'ani que uxîs aurons pris de part à ses souffrances. C'est ce que je vous souhaite, etc.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST. 55
DEUXIÈME SERMON SUR LA PASSION DE JÉSUS-CnRIST.
Sujet. C'est aujourd'hui le jugement du monde; c'es! mainlenant que le prince du monde va en (Ire chassé; et quand on m'aura élevé de la terre, j'attirerai tout à moi. Ce qu'il disait pour marquer de quel genre de mort il devait mourir.
te jugement du monde, dans la passion de Jésus-Christ, c'est le mystère que aous avons à considérer.
Division. Jésus-Christ jugé par le monde : première partie. Le monde jugé par Jésus-Christ : deuxième partie.
Première partie. Jésus-Christ jugé par le monde: 1° au tribunalde Ciïphe, qui fut le trilMinal de la passion ; 2° au tribunal d'Hérode, qui fut le trihunil du libertinage ; 3» au tribunal de Pilate, qui fut le tribunal de la politique.
1° Au tribunal de Caïphe, qui fut le tribunal de la piissinn ; poun|uoi ? 1° parce que ce fut la passion seule qui présida h ce premier jugement ; car ce furent les ennemis de Jésus-Christ, les pontifes, les scribes, les pharisiens, qui, contre toutes les lois de l'équité, se déclarèrent alors ses juges ; 2" parce que, dans ce premierjugement, on n'observa point d'autres procédure! que celles que la passion suggéra ; savoir : la violence, l'imposture, la calomnie; .3° parce quelapass'on seule exécuta ce jugement si inique. A peine le grand prêtre a-t-il prononcé que Jésus-Christ est digne de mort, que ses juges mêmes se mettent à l'insulter et k l'outrager. Ils font plus : ils persuadent au peuple de demander à l'ilate qu'il délivre Barabbas, plutôt que Jésus-Christ. Tel est encore tous les jours le jugement du mon le, jugement de passion.
2» Au tribunal d'Hérode, qui fut le tribunal du libertinage ; car ce fut là que Jésus-Cbrist fut méprisé, comme il l'est encore présentement de tant d'impies. Quatre caractères de l'impiété. 1° Curiosité : Hérode, homme sans religion, ayant entendu parler des miracles de Jésus-Christ, voulut lui en voir faire quelqu'un. 2° Ignorance: Jésus-Christ, sans faire aucun des miracles qu'Hérode attendait, en fait d'autres qui sont des miracles d'huuiilité, de patience, de douceur; mais Hérode ne les connaît point. 3° Mépris des chosesde Dieu: Hérode netrouvant point dans Jésus-Christ de quoi contenter sa curiosité, il le méprise. i° Esprit railleur: Hérode, par dérision, fait couvrir Jésus-Christ d'une robe blanche, et le renvoie comme un fou. Idée parfaite du libertinage.
3° Au tribunal <le Pilate, qui fut le tribunal de la politique. 1° Politique timide et faible pour les intérêts de Dieu ; Pilate devait, user d'autorité pour maintenir le bon droit de Jésus-Christ; mais il n'ose le faire. 2° Politique zélée pour les intérêts du monde: dès qu'il entend parler de César et du rapport que celte cause pouvait avoir avec la personne de ce prince, il témoigne de l'erainessement et de l'ardeur. 3° Politique subtile et artificieuse pour accorder les intérêts de Dieu avec ceux du monde : il condamne Jésus-Christ à une sanglante llagellation, espérant parla d'une part lui sauver la vie, et d'autre part satisfaire les juifs. 4° Politique déterminée à tout pour son intérêt propre : pressé par les juifs qui le menacent de l'empereur, il consent k tout ce qu'ils demandent, et leur abandonne Jésus-Christ. Peinture abrégée, mais bien naturelle, de la politique du siècle.
DEUxiiiME PRATiE. Lc mondo jugé par Jésus-Chrisl. Les mêmes signes qui paraîtront au jugement dernier, parurent k la mort de Jésus-Christ. Le ciel s'éclipsa, la terre trembla, les morts ressuscitèrent, pour marquer que le Fils de Dieu, dès ce moment-là même, commençait;! juger le monde. C'est aussi pour cela qu'il fut proclamé roi sur la croix : Jésus A^ajaj-cnws rexcomme il est qualifié de roi dans la description du jui,'ement universel. Et dansce jugement universel, que fera-t-il autre chose que ce qu'il faisait en publiant au monde son Evangile, et en prononçant contre les mondains ces fameux anathèmes : Vœ robis ! Malheur k vous I Or, c'est surla croix, reprend saint Jérôme, qu'il les a fulminés solennellement et aulhentiquement, non par ses paroles, mais par son exemple: Malheur à vous, riches! malheur à vous, qui cherches votre consolation en ce monde ! etc.
Trois circonstances essentielles servent de preuve à cette vérité. 1» Au jugement dernier, le signe de la croix paraîtra dans le ciel. Or, tout ce qu'elle aura alors de plus terrible et de plus convaincant contre les pécheurs, ne l'a-t-elle pas dès aujourd'hui? 2° Selon le témoignage de saint Jean, le désespoir des damnés sera de voir le Dieu qu'ils auront outragé et crucifié. Or, dès ce jour, les réprouvés du siècle et les mondains n'unt-ils pas à soutenir celte vue, elles remords qu'elle excite dans leurs'cœurs? 3° Les prophètes nous apprennent que le jour du jugement doit être singulièrement, et par excellence, le jour des vengeances du Seigneur. Or, il est d'ailleurs évident que jamais Dieu n'a bien commencé à. se venger que dans la passion de Jésus-Christ, et par la passion de .fésus-Chrisl. D'où il s'ensuit, selon la parole d'Isaie, que le jour de la rédemption est le jour de la vengeance, et par conséquent celui du jugement du monde.
Voulez-vous quelques effets particuliers de ce jugement? Les voici. Jésu^-Clirist meurt en réprouvant les uns, et en sauvant les aulres ; en ré|>rouvant Judas, les juifs, un criminel crucifié à ses côlé-:, ju ;emont de rigueur ; et, en^anvanl un autre criminel pénil nt, en convertissant des gentils et plusieurs même de ceux qui l'ont crucifié, jugement de faveur. Tachons à mériter nous-mêmes un jugement favorable.
Nuncjwlidumeummdi: nmic principe hujus muMejkkturfarttt: (.q qui (loVait llÙ amver, H lOUF dlîclai'.til tOUt à et ego si cralffittts /uero a Icrra, omtitatrahim aametpsun* Hocau* i ^ . . , , .
teniicebal tignijîcans gua morte esset mariturus. la lOlS, par Ull eSprit pi'OpIielKllie, tl'OlS grands
C'est aujourd'hui lejncement du monde : c'est maintenant que le myslèrOS rCIlfOlinés tlailS CCllli dC 50. passioil et
ptince du n.nde va en . tre chassé : et q.mnd on m'aura ^evi de la (Jg ga llîOrt : le jU'ÏC'ment (lu HIOIUIc COinineilCé,
MB», jaun-urai tout i moi. Ce qu'il disait pour marquer de quel , . , i i. . i r^.i, i u.i
geor. de mort il devait mourir. (.Sainl Jean, cliap. xii, 31-33.) IC pritlCe dll mOllde ch.tSSC, le FiB de I Honillie
élevé, et allirantàsoi tout le monde. De ces
^^^' trois mystôrcs et de ces trois orat-lcs [ironoiicés
C'est iiiiisi que le Sauveur du monde parlait par Jésus-Cliiist, nous en voyons déjà deux sen-
de lui-nièine, et qu'ealietenant ses disci[iles de siblement accomplis. Le Fils de lliomiue élevé.
SUR LA PASSION DE jr^SUS-CHP.IST.
el attirant tout à lui : car quelle vertu la croix, où iioiis le conlemplons en ce saint. jour, n'a-tcllc pas eue pour lui attirer les cœurs? De cette croix qui l'a élevé de la terre, combien de seclaleurscie sa doctrine, coaibieii d'imitateurs de ses veilus, combien de confesseurs de son nom, combien de martyrs, témoins irréprocliables de la vérité de sa religion, comt)ien de disciples ïélés pour sa gloire ; disons mieux, combien de peuples, combien de royaumes et d'Etats n'a-t-il pas gagnés et soumis à son Evangile? Et ego s* exalMusfuero a terra, omnia trahnm ad meiipsum . Le prince du monde chassé : car, en vertu de ce mysfèie de la croix, combien de temples ont été renversés, combien d'idoles brisées, combien de faux sacrifices abolis, combien d'erreurs conibnducs, combien de superstitions détruites, combien d'inridclcs convertis, combien de pécheurs sanctifiés ! Tout cela aux dépens du prince du monde, et de ce fort armé que le Fils de Dieu, plus puissant encore et plus fort, est venu combattre, non par la force néanmoins et par la puissance, mais par la faiblesse et par l'infirmité : Nunc princeps liiijus muniU ejicielur foras. Il ne reste donc plus que le jugement du monde, et c'est l'important myslcre que j'ai choisi pour sujet de ce discours. Jésus- Christ nous assure que ce jugement du monde a commencé dans sa passion : Nunc judicium est t)iundi ; et c'est ce que jenlieprends de justifier, après que no^îs aurons rendu à la croix, qui fut rinsU'uiiicnî de toutes ces merveilles, les devoirs ordinaiies, en lui adressant la prière de l'Eglise : 0 aux ! ave.
Que celui qui est Dieu, et sans usurpation égal à Dieu, juge le monile cl le condamne, c'est l'ordre naturel et inviolable ; mais que le monde onlre|irennc déjuger elde condanmerun Dieu, c'est le renverscuient de l'ordre et le comble même de tous les désordres. Il appartient, dit saint Ambroise, au supérieur déjuger et à l'inférieur d'être jugé. Pour juger, il faut avoir l'aolonté ; et pour être juge et condamné, il faut ôlre dépendant el criminel. Le monde était le criminel et le sujet, et Jésus-Christ était lejuste et le souverain. Celait donc .lésus-Christ qui devait juger le monde, et non pas le monde qui devait juger Jésus-Christ. Cependant, mes chers auditeurs, nous voyons ici l'un et l'autre; et le mystère des souffiances du Sauveur n'est qu'une preuve sensible et convaincante de cette parole que j'ai prise pour mon texte, et qui s'est \éiriliée à la lettre dans le double sens que je lui vais donner ; Nunc judicium est tnundi. C'est
aujourd'hui le jugement du monde : pourquoi? parée que c'est aujourd'iiui que le Fils de Dieu par un secret impénétrable de sa sagesse et de sa charité divine, s'est soumis à être jugé el condamné par le monde; et paicc que c'est aujoiud'luii que le monde, par un retour nécessaiie et inévitable, a été malgré lui condamné et jugé par le Fils de Dieu. Deux juges et deux coupables tout à la fois ; ou plutôt un coupable érigé en juge, et un juge dégradéjusqu'à la condition de coupable : un faux juge et un vrai coup.ible qui est le monde ; un coupable apparent el un juge légitime qui est Jénis-Christ : tous deux prononç.ml, tous deux décidant, tous deux, par une opposition mutuelle et bien surprenante, se répronvasit. Deux jugements dans la vue desquels je puis m'éciier d'abord avecle prophète royal : Judicia tua abys<us multa '; Ah ! Seigneur, que vos jugements sont profonds! Soit que je considère celui que le monde a porté contre vous, soit que je médite celui que vous avez [)orté contre le monde, tous deux me paraissent de vastes abîmes : l'un de péchés, l'autre de vertus; l'un d'horreurs et d'iniquités, l'autre de grâce et de sainteté. Abime d'iniquité, dans le jugement où je vois le Saint des saints condamné par des pécheurs ; abîme de sainteté, dans le jugement où je vois les pécheurs condamnés par les exemples d'un Dieu mourant. En deux mots, chrétiens, Jésus-Christ jugé par le monde elle monde, jugé par Jésus- Christ : c'est tout le sujet de votre attention.
PRE.M1ÈUE PARTIE.
Ce n'est pas sans un dessein de Dieu particulier que Jésus-Christ, qui devait être le juge de toutes les conditions des hommes, a voulu être jugé par des hommes ùo toutes les conditions. Le juif el le gentil, dit saint Chrysost me, le laïque et le prêtre, le pontife et le magistrat, le sujet et le roi, le peuple et la cour, tous l'ont condamné, parce qu'ils devaient tous être juges par lui ; et quand nous voyons cet Hoinme- Dienconduit de tribunal en tribunal pour éprouver l'iniquité des divers jugements du monde, nous ne devons pas le considérer comme un coupable qui les doit subir, mais comme un Dieu qui va les confondre. Il parut devant trois différents tribunaux, celui de Caiphe, celui d'Hérode et celui de Pilate : celui de Caïphe où son innocence fut opprimée, celui d'Ilérode où sa sainteté fut méprisée, celui de Pilate où sa cause fut tialiie et abandonnée ; celui de Caïplie que j'appelle le tribuaal de la passion, celui d'Hé-
* Fsalm., xxxT, 7.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
rode que j'appelle le trilnuial du libedinage, celui de Pilale que j'appelle le tribunal de la politique. Trois jugements du monde auxquels Jcsiis-Chiist a bien voulu se soumeltre, et dont je vais vous représenter l'injustice : écouîeznioi, s'il vous plaît.
Les soldais, dit 1 ■ lexte sacré, s'élant rendus maîtres de Jésus-dnrist, et l'ayant pris dans le janiin, le menèrent d'abord cliez Caïpbo, et là les docteurs de la loi et les anciens du peuple étaient assemblés : Tenentes Jesum, duxerunt ad Cai,)/iani, pruicipcm sacerdotum, uhi x. ibx et sc;:rjres conveiierant '. Voilà le preuiï^ tribunal où le Fils de Dieu fut présenté, et où les hommes porlèrcnt contre lui un jugement que j'appelle jugement de passion. Pouiquoi? appliquez-vous à ma pensée ; parce que ce fut un jugement auquel la |)assion seule présida ; un jugement où l'on n'observa point d'autres procédures que celle que la passion y employa ; et ce qui est encore plus inique, un jugement que la seule passion exécuta : Nunc jitdicium est mundi 2.
La passion seule y présida : car c'étaient les ennemis de Jésus-Cbrist, qui, coiitro toutes les lois de l'cquité, se déclarèrent alors ses juges. Les mêmes qui l'avaient haulement persécuté, les mêmes qui, par un dessein formé, avaient entrepris de le faire périr, les mômes qui élaient connus dans Jérusalem par leur aiiimosité et leur haine contre lui, ce furent ceux (jui prirent séance pour dicider de sa cause. Ils avaient la rage dans le ca'ui-; une maligne en>ie les piquait et les irritait : possédés de ce déinoiî, ils méditaient une vengeance d'éclat, et c'est dans cette disposition qu'ils tinrent conseil. A quoi pensonsnous ? disaient-ils. On ne parle plus que des miraclesde cet homme, toutle monde court après lui, le peuple l'écoulé comme un prophète, elsi nous le souffrons plus longtemps , il nous détruira : il vaut donc mieux le prévenir ; et puisque sa ruheest le seul mojen nécessaire pour empêcher la nôtre , il faut nous liàler de le perdre. C'est ainsi que raisonnaient ces esprits prévenus et envenimés. Le Fils de Dieu était pour eux un concurrent importun. Les pharisiens se tenaient mortellement offensés de ce (ju'il découvrait leur hypocrisie; les scribes, les savants de la synagogue , de ce que leur doctiine était moins approuvée que la sienne; les pontifes et les prêtres , de ce qu'il était plus honoré qu'eux; et parce qu'ils désespéraient de pouvoir obscurcir sa réputation, ils l'attaquent lui-même, et travaillent à l'opprimer. Mais il fallait un pré-
' ilatth., xxïl, 57. — : Joan,, xll, 31.
texte : ah! mes chers audileurs, la passion en manqua l-elle jamais? et quand elle n'en aurait point d'autre, le masque de la piélé n'a-t-il pas été de !ont temps le voile spécieux dont elle a su se couvrir? Ils font passer cette conjuration pour un vrai zèle : Caïphe la leur propose comme un expédi. nt nécessaire pour le bien et le salut du peuple, c'est-à-dire qu'il les engage au plus grand de tous les saciiléges, commeà un acte de religion et de charilé. Ainsi, les mesures prises poîir faire rénssir leur attentat, ilscommencèrent à éclater, mais avec une violence, ou, pour m'oux dire, avec une fureur qui n'eut point d'éi^ale; voulant que Jésus-Christ fût jugé etconili.nmé à mort le jour même qu'on célébrait la pâque , sans respecter la solennité , sans délérer à la coutume, sans garder nulle bienséance , parce 'que la passion avait éteint dans eux toutes les lumières de la raison.
Mais encore quelle procédure , quelle forme obser\a-t-on dans ce jugenicnt ? Je vous l'ai dit : point d'autre que celle que la passion leur suggéra. Car prenez bien garde, s'il vous plaît : ils sont juges, et toute leur application est à cherclu-r contre Jé.Mis-Christ de taux témoignages, pour le faire .aourir : Principes aiitem sacerdotum et omne concilium quœrebant falsum testimimium contra Jesum , ut eum morli traderent K Au défaut de la vérité, ils emploient l'imposture et la calomnie : d'un grand nombre d'accusateurs qui no parlaient ni conséqueuiment , ni à leur gi'é, ils en subornent deux, dont la déposition vainc et frivole est reçue avec t.pplandi>scmcnt. Ils p;esscnt le Sauveur de répondre s'il n'est pas vrai qu'il s'est vanté dc détruiie le temple de Dieu, et de le rétablie trois jours après ; et quoiqu'il se fût expliqué d'une manière à faire entendre aux plus grossiers que c'était du temple de son corps qu'il s'agi.ssail , il lui fout, de cette marque qu'il avait voulu donner de son pouvoir, un prétendu crime. Ils l'interrogent touchant sa doctrine et ses disciples ; et parce qu'il répond qu'il n'a rien dit en secret , qu'il a toujoins parlé publiquement . et qu'il veid bien s'en rapporter à ceux qui l'ont enlcndu (léponse pleine de sagesse, d'humilité, de modestie), ils le traitent d'insolent, connue s'il eût perdu le rc^^pccl qu'il devait au sou\erain pontife. Le grand-prêtre lui commande, par le Dieu vivant, de déclarer s'il est en effet le Christ , Fils de Dieu ; et sans autre examen , ayant tiré de lui cet aveu , il l'accuse de blasphème , il déchire ses habits, il le juge digr.odemort. Jamais la pas.sion pro.uouça-
> Matlii., XXVI, 69.
SUR T.A PASSION DE JËSUS-CIIRIST.
t-elle un JTi£:emen' plus irrégiilier ? Mais elle ne so contenle pas de l'avoir prononcé piiisqu'eau niôme Icaips, malgré loutes les lois de l'humanité, elle en vient à l'exéculion. A peine Caïphe a-t-il conclu au nom de tous contre Jésus- Christ, que chacun d'eux, oubliant la qualité de juge , ne pense plus qu'à l'outrager et à l'insuller : les uns lui crachent au visage, les autres le chargent de coups, ceux-ci lui donnent des souMlels, ceux-là lui bandent les yeux , et en le frappant, le défient de leur marquer et de dire quel est celui qui le frappe : Tune expuerunl in facii'mejtiK, et colaphisetim ceciderunt '.
Il seuible qu'on ne pouvait rien ajouter à cel emiiortcmcnt. Vous vous trompez, chrétiens; une nouvelle circonstance eut quelque chose encore de plus piquant el mil le comble à tout le reste. C'était la coutume de délivrer au temps de la pâque un criminel ; et sur le choix qu'on leur donne à faire, ou de Jésus , surnommé le Chiist, ou de Barabbas, un des plus méchants homines de la Judée, toujours également remplis de fiel, el aveuglés par la |)assion qui les transporte, ils persuadent au peuple de tlemander Uarabbas , et d'abandonner Jésus. Cieux ! s'éciia le Prophète, en vue de cette iniquité, soyez-en saisis d'élonnemeut : Obstupescite, cœlit super Iwc"^] Le Saint des saint est n.is en parallèle avec un séditieux et un homicide : que 4evons-nous, après cela, penser de la fausse estime du monde ? Mais aux dépens du Sauveur, l'exlravagance de l'eslime du monde va bien encore plus loin ; car la chose mise en délibération, sans variété d'opinions et de suflrages, d'uiieconnnune voix Jésus-Christ est a?)andoimé, et Barabbas absous. Un scélérat inlame est préféré à l'innocence même ; et ce peuple, dont les acclamations retentissaient, il y a quelques ioms, ù la gloire du Fils de David ; ce [tcuple, qui le reçut comme le Messie, comme l'envoyé de son Père, comme le roi d'Israël, par un changement d'autant plus inconcevable qu'il est extrême, le met au-dessous de Barabbas, l'accable de malédictions, sollicite sa mort, et demande avec empressement et par mille cris redoublés qu'on le crucifie.
Encore une fois, chrétiens, voilà le jugement du monde : jugement de passion, et par là même jugement corrompu et réprouvé. De vous dire que c'est ainsi que nous en usons tous les îours, el que la plupart des jugements des hommes sont encore de ce caractère ; des jugements où la passion domine, où elle prononce des arrêts, et où elle décide souverainement, mais
'Matlli., xXïi, C7. ; Jercm., li, U.
cruellement, au désavantage du prochain ; des jugements que forme l'aversion et l'envie, et dont les pernicieuses conséquences ne vont pas moins que celui des juifs au renversement de toute l'équité naturelle... De vous dire qu'il nous suffit par exemple, de regarder un homme comme notre ennemi, pour ne pouvoir plus lui rendre justice, tant nous sommes alors déterminés à le censurer et à le décrier ; que du moment qu'il s'est attiré notre indignation, ou que, sans sujet, il a eu le malheur d'encourir notre disgrâce, l'effet de la passion qui nous préoccupe est de noircir dans notre esprit ses plus innocentes actions, et d'empoisonner jusqu'à ses intentions, de nous cacher ses vertus et de nous grossir ses vices ; qu'en vain il ferait des miracles, puisque ses miracles mêmes ne serviraient qu'à nous le rendre plus odieux : pourquoi ? parce que nous jugeons de lui, non par les qualités qui sont en lui, mais par la passion ci la malignité qui est en nous... De vous dire que, pai* une indignité dont nous devons rougir, et qu'on ne peut assez nous reprocher, il n'est presque pas en notre pouvoir de consejver des sentiments raisonnables pour cens qu'une malheureuse jalousie nous fait envisager comme nos compétiteurs, pour ceux qui préten dentaux mêmes rangs que nous, pour ceux qui sont en état de nous les dispuler,beaucoup moins pour ceux qui les obtiennent et qu'on nous préfère ; que par là, si nous n'y prenons bien garde, nous devenons ennemis de tout bien et capables de tout mal ; que par là, sans scrupule et sans remords, nous entrons dans des intrigues qui r^nnent absulament la charité chrétienne; que par là, faisant servir Dieu à noire injustice, ainsi que parle le Prophète, semblables aux pharisiens, nous appelons la religion au secours de notre passion, et nous regardons comme autant de sacrifices nos ressentiments et nos vengeances; que de là naissent les méilisances, de là les suppositions et les impostures, de là mille autres désordres si connus et si pciiicieux dans la société des hommes... De vo.t> dire, enfin, qu'à l'exemple des juifs, parce que nous sommes passionnés, nous sommes non-seulement aveugles, mais inconstants, mais bizarres , mais emportés daiïs nos jugements : inconstants, condamnant aujourd'hui ce que nous approuvions hier, rabaissant par mépris jusqu'au néant cela' que nous élevions jusqu'au ciel, disant anathènvr à qui, peu de jours auparavant, nous avions applaudi ; bizarres, ne faisant grâce qu'à qui nous plait, nous entêlant par caprice en faveur des uns, el nous déchaînant sans raison contre
SUR LA PASSION DE JËSUS-CHRIST
les autres, détruisant indiscrètemsnt ou inalicienseuient ceux-ci pour élever injusleuient ceux-là ; et parce que c'est la passion qui nous fait juger , piéléraut les sujets les plus indignes à ceux qu'un vrai mérite rend malgré nous recommaudables ; emportés, nous formant de fausses consciences pour justifier nos aigreurs, pour pL-rsccuter plus impunément le juste et pour accabler le faible. De m'étendre, dis-je, sur cette morale aussi salutaire qu'huaiilianfe pour nous, ce serai, nn champ trop vasîe. J'ai à vous dire quehiue chose encore de plus, en vous faisant voir Jésns-Ghrist à nn autre tribunal.
Le second tribunal où comparut le Sauveur ' du monde, c'(: t celui d'Héroile et de sa cour : tribunal de rimpiété, qui, de tout temps ayant affecté de juger des œuvres de Dieu, entre|)rit de juger la personne de Dieu même. Ne craignons point de nous expliquer : parlant ici devant le plus chrétien de tous les rois et le plus zélé pour sa religion, je puis hardiment et sans aucun ris<|ue, profiter de l'avantage que me fournit mon sujet, peur vous représenter dans toute son lion eur le désordre d'une cour profane et impie ; et si, parmi mes auditeurs, il y avait encore aujourd'hui de ces courtisans réprouvés, qui se font un mérite et une gloire de leur libertinage, je sais trop les dispositions et les intentions du monarque qui m'écoute, pour ne pas seconder sa piété, en leur déclarant une guerre ouverte, et employant contre eux toute la force et toute la liberté du ministère évangéliqae. llérode, homme sans religion, vpitleFils de Dieu soumis non-seulement à sa puissance, mais à son jugement. Que fait-il, tout impie qu'il est ? II reçoit d'abord Jésus-Ciirist avec honneur et même avec joie, dans l'espérance de lui voir faire des miracles. Ne perdez rien, s'il vous plait, des circonstances que je marque. Au lieu des miracles que cherche llérode, Jésus- Christ en Hiit d'autres devant lui, encore plus convaincants et plus touchants ; mais llérode ne les connaît pas. Frustré de son attente, il méprise cet homme, dont ilavait entetidu tant de merveilles : Sprevit illian cum exercitu suo ' ; et par dérision il le l'envoie revêtu d'une robe blanciie : lllusit imlutum veste alba, et remisit 2 : Quatre caractères de l'impiété, etsurtout de celle qui règne plus communément à la cour, savoir la curiosité, l'ignorance, le mépris des choses de Dieu, l'esprit railleur. En peut-on produire un exemple plus approchant de nos mœurs et phisseii>ibie que celui-ci ? 11 y avait longtemps, dit l'évangélisle, qu'IIérode souhaitait de voir
' Luc, X.UU, 11. — » Ibid.
Jésus-Christ, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé ; et c'est pour cela qu'il lui fit en apparence un favorable accueil, et qu'il le prévint, l'interrogeant sur plusieuis choses : Vhn Jesii gavisiis est mhle : eratenim cttpiens exmulto tempore videre eum, eo quod awlierat mulla de eo... Inicrroqalhit aii'em eum miiltis sennonihus '. Voilà l'esprit du monde, et en parliculier l'esprit de la cour. On veut voir à la cour les hommes extraordinaires, les hommes rares et singuliers, les hommes même distingués par la saint té de leur vie. On les veut voir, non pas pour les écouter ni pour les croire, mais pour les examiner et pour les censurer, mais pour y découvrir du faible, mais pour en rabattre restim:> ; car c'est à quoi aboutit cette maligne curiosité dont le monde se piiiue. Comme les entrées à la cour sont toujours riantes et agréables, et que les issues en sont ordinairement tristes et funestes, c'est ce que le Sauveur éprouve lui-même ; il est reçu dans la cour d'Hérodc comme un prophète et comme un faiseurs de miracles, mais il en sort bientôt après comme un misérable et comme un insensé : pourquoi cela? c'est que la joie qu'on témoigne de t'y voir ne vient pas d'un désir sincère d'apprendre de sa bouche les vérités éternelles, mais d'un esprit vain et curieux qui ne cherche qu'à se satisfaire. Or, il est injurieux à Dieu, dit admirablement saint Augustin, de servir de sujet à la vanité et à la curiosité de l'esprit de l'homme ; et c'est en quoi l'homme est impie de vouloir contenter sa ra son au\ dépens de la majesté de Dieu, ou plutùl de vouloir soumettre la majesté de Dieu au jugeincnt de sa raison, au lieu de suivie l'ordre contraire, en soumettant, par la foi, sa raison et son jugement à l'Esprit de Dieu.
De plus, Hérode espéra que Jésus-Christ f-rait quelque miracle en sa présence, et il le désira avec passion : Sperabat siijnum aliquod videre ab eo fieri "i ? Auhc caractère de l'infidélité du siècle : on veut voir des miracles, sans cela on ne veut rien croire : Nisi signa etprodigia videritis, non creditis^. Mais Jésus Christ, bien loin de s'accommoder en ceci au caprice et au goût de l'impiété, la laisse dans son endurcissemen et la confond, suspendant les elïets de cette vertu divine dont il avait donné en tant de rencontres des m.irques écl.itautes, et ne voulant [»as prodiguer, pour ainsi dire, sa toute-puissance au gré et selon les idées d'un esprit mondain. S'il eût fait un miracle devant Hérode, peut-être Hérode se serait-il converti : mais il aime mieux,
! Lue., icxiii,.__8,9. —2 Ibid. — ' Joan., it, 43.
SUR LA PASSION DE JÈSrS-CHRIST.
(ô profondeur et abîme des conseils de Dieu !) il ainii^ ii.ieux qu'Hcrode périsse que d'autoriser dans la p.^rsonne de ce prince une curiosité di ■eclement opposée à l'iinmilité de la vraie religion. Il a fait, dit saint Chrysostome, des miracles pour seconder la foi des peuples, il en a fait pojr soulager les misérables, il en a fait pour exaucer les pécheurs ; mais il n'en fera point pour déférer à l'incrédule et au libertin . et en cela, mon Dieu, paraît votre gloire, aussi bien que votre sagesse ; en cela même vos serviteurs trouvent un fonds de consolation pour eux. Il a fait des miracles dans les bourgades de la Judée et de la Galilée, et il n'en veut point faire à la cour. Ah ! mes frères, reprend saint Chrysostome, n'est-ce point parce que la cour en esl indigne, et qu'il était de l'honneur et de la sainteté de Jésus-Christ, la voyant dans celle corruption entière et de mœurs et de créance, de la dédaigner ? Ainsi, en cessant même de faire (les miracles, cet Homme-Dieu montrc-t-ii c e qu'il est, et réprouve-t-il le jugement du monde. Jlais encore, direz-vous, pourquoi refuse-l-il ce remède h l'impiété ? et puisque l'impiélé ne peut être convaincue que par les miracles, pourquoi ne condescend-il pas à sa faiblesse ? Pour deux raisons, qu'en apporte Saint Grégoire pape : premièrement, parce que l'impiété, indépendamment des miracles, n'a d'ailleurs que trop de lumières pour se convaincre, et qu'il n'est pas juste que Dieu s'oblige à enqiloyer des moyens extraordinaires, tandis qu'il nous en fournit d'autres suffisants, mais dont nous abusons par notre malice ; sccondemenl, parce que tout impie et fout libertin qui demande des miracles pour se convertir, n'en serait pas moins libertin ni moins impie après les avoir vus, et qu'ayant étouffé dans son cœur toutes les lumières de la raison et de la foi, il sauiait bien encore, pour si maintenir dans la possessioji de son libertinage, éluder la preuve que formeraient contre lui les miracles, en les altrihuant, soit à l'illuMon des sens et à l'art magifjue, soit à toute autre vertu occulte, mais naturelle.
Tel était l'état d'Hérode, telle étiit la situation de son esprit, et telle est celle de tous les esprits prétendus forts que je combats. Car le Sauveur, cncoie une fois, pratiquant lui-même ce qu'il avait enseigné, ne voulut point, selon l'expression de l'Ecriture, donner aux chiens les choses saintes, et faire des miracles dont il n'yavail nul fruit à attMidre. Que dis-je, chrétiens? Jésns- Cinist lit des miracles en présence d'Hérode, mais il en fit qu'Hérode ne connut pas, et dont
son ignorance, comjiagne inséparable de l'impié'é,.ne lui permit pasde faire le discernement: caria curiosité d'Hérode allait à voir des miracles de puissance, des miracles de grandeur, des miracles de gloire et d'éclat ; et Jésus-Christ, par une opposition à l'esprit du monde, qu'il soutintjusqu'à l'extrémité et aux dépens de luimême, lui fit voir des miracles d'humilité, des miracles de charité et de douceur ; miracles que le monde ignore, et qu'il fait profession de méconnaître ; et c'est en cela que consiste la dépravation de son jugement. Car, si Hérode eût bien raisonné, cette modestie d'un homme que tant de miracles avaient rendu célèbre et vénérable, ce silence si constant, ce refus de se justifier, cet abandon de sa propre cause et par consé(]uent de sa vie, cette tranquillité et celte palience au milieu des outrages et des insultes, cette fermelé à les souffrir sans se plaindre, tout cela lui aiu'ait paru quelque chose de plus surnaturel et dephu divin que les miracles mêmes qu'il avait souhaité de voir. Et en effet, c'est par là qu'un de ces deux criminels crucifiés avec Jésus-Christ fut non-seulement touché , mais persuadé et converti. La force héroïque et surprenante avec laquelle il vit le Sauveur sur la croLx recevoir les injui'es et les pirdonner, prier pour ses persécuteurs et les recommander à son Père , lui fit conclure qu'il y avait eu lui quelque chose au-dessus de l'homme , et que quiconque mourait de la sorte ne mourait pas en homme, mais en Dieu. Ainsi ea jugea-t-il ; et ce ne put être que l'Esprit de Dieu , qui , élevant sa raison et la fortifiant lui donna cette vue supérieure à toutes les vues humaines. Mais le monde en juge tout autrement : ces miracles de palience n'y sont ni reconnus , ni goûtés. Bien loin de les tenir pourdes miracles , il les regarde comme des marques de faiblesse ; et c'est en quoi, remarque saint Grégoire, pape, paraît visiblement l'ignorancedu monde, de ne vouloir pas convenir qu'il y a plus de force et plus de vertu à pardonner qu'à se venger, h s'immoler qu'à se sauver, à se taire qu'à se défendre. Quoi ([u'il en soit, Jésus-Christ se laisse condamner par ce jugement du monde perverti, plutôt que de l'autoriser enfais:uil d<^s miracles contra'res à l'ordie de son Père. Il choi.sil |)lulôl, ajoute saint Jérôme, de périr lui-mè.ue et de sauver le monde par les nuracles de sa charité que de satisfaire le monde et de se glorifier luimême par des miracles de sa propre \olonté. De là Herode ne ti'ou\anl i)as tiaiis Jésas-Chrisl de quoi contenter sa curiosité , il !•' méprise : troisième caraclère de l'esprit libei lin du mon-
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
de : Sprevit iîliim Herodes cum exercitu suo • . HéioJe avec su cour ; observez, s'il vous plaît, celte parole : avec sa cour. Carque ne pcul point l'exemple d'un roi, pour imprimer à toute une cour 'es sentiments de mépris ou de respect dont il est prévenu à l'égard de Dieu ? et, selon les lois du monde, que doit-on attendre autre chose de ceux que leur naissance, leur emploi, ou quelque aulre engagement attachent à la cour, sinon qu'euiportés par le torrent ils se fassent un mérite, si le maître qu'ils servent est impie, de l'être comme lui ? L'usage du monde ne vat-il pas là ? jL quand par sa miséricorde Dieu nous donne un roi qui respecle sa religion, et qui veut que sa religion soit respectée, vous, mes chers auditeurs, qui, quoique courtisans, êtes chrétiens, et qui, lorsqu'il s'agit d'être chrétiens, devez peu estimer d'être courtisans, ne devez vous pas regarder un don si précieux comme une des grâces les plus singulières ? Héroile méprisa Jésus-Christ, et plût à Dieu que Jésus- Christ n'eût jamais été méprisé que dans la cour d'Hérode ! c'était ia cour d'un roi infidèle ; et ma douleur est que, de la cour d'un roi infidèle, celle impiété et ce mépris de Jésus-Christ a passé dans les cours des princes chicliens.
Enfin dernier caractère du libertinage, Hérode joint au mépris la raillerie la plus outrageante- Le Verbe de Dieu, la sagesse éternelle de Dieu lui sert de jouet, et il donne Jésus-Christ en spectacle à toute sa cour et à tout le peuple, le faisant couvrir d'une robe blanche et le renvoyantcommeun fou: Indutum veste alba 2. Telle est la ressource la plus ordinaire du libertin, et sa plus forte défense : un esprit railleur. Vous aurez beau vous appuyer des raisonncuu^nls les | lus solides, pour convaincre un de ces esprits ma'ii'.nement enjoués et agréables ; une vainc plaisanterie lui tiendra lieu de réponse : et parce que ceux qui l'écoutent ne sont souvent ni mieux instruits ni mieux disposés que lui, on s'atliichera plutôt à un mot qu'il dira et qu'il saura assaisonner d'im certain sel, à un ■ conte qu'il inventera, à un trait vif qui lui échappera, qu'aux solides vérités que vous voudrez lui faire comprendre. Esprit opposé à fLsprit de Dieu, surtout lorsqu'il s'attaque aux choses saintes ; oniraite de folie les plus sages maximes del'Evangile, et d'amusements frivoles les plus salutaires pratiques du christianisme. Esprit le plus (lillicile à guérir, parce qu'il ne peut être guéri que par de sérieuses rétlexions, et qu'on se fait de tout un badinage et un jeu. Esprit de la cour, où la conduite d'un homme de biea
' Luc, Miii, U. — 'Ibid.
n'est souvent regardée que comme superstition, que comme visiou, que comme simplicité, pusillanimité, lâcheté. Reprenons. Voilà donc Jésus condamné au tribunal de la passion, condamné au tribunal du libertinage ; il ne lui reste plus que de l'être au tribunal de la politique : c'est celui de Pilate.
Quel autre que Pilate devait, dans un aba' ^on si général, se déclarer le protecteur de l'i:i .0cence ? Mais ce fut au contraire la malheureuse politique de Pilate, qui acheva de sacrilie l'innoceirce du Fils de Dieu, en portant l'arrêt de sa condamnation. Politiijue (remarquez bien ceci, chrétiens), politique timide et faible pour les intérêts de Dieu ; politi(jue ardente et zélée pour les intérêts du monde, politique subtile et artificieuse, pour accorder les intérêts du inonde avec ceux de Dieu ; politique déterminée atout pour son intérêt propre. Puis-je vous en faire une peinture plus naturelle, et ne la connaissezvous pas à ces traits ?Je dis politique timi te et faible pour les intérêts de Dieu ; car il devait user de son autorité absolue pour mainteinr le bon droit de Jésus-Christ, dont il était persuadé; il devait résister hautement à la violence des juifs : mais il voulut les adoucir, il craignit de les choquer, il ménagea leurs espiits. il devait leur dire : Vous êtes des imposteurs, et c'est iajustenient que vous accusez cet homme ; mais il voulut les gagner par voie de remontrance , et, pour les llaltM-, il consentit même qu'ils jugeassent le Pils de Dieu selon leur loi : Accipite eum vos, et secuiulum legem vestrum jiidicate '.Je dis politique zélée pour les intéréls du monde : car dès qu'il entendit parler de César, etdu rapport que cette cause pouvait avoir à la personne de ce prince, il rentra dans la salle de l'audience, il fit paraître de l'empressement et de l'ardeur, il reco nmença l'interrogatoire, il ne témoigna plus à Jesus-Christ la même bienveillance; auconlraire, il lui parla avec empire; il l'inlimiila, il le menaça, pour montrer combien il avait à cœur tout ce qui regardait les intérêts de César, et combien il déférait à ce seul nom. Je dis politique subtile et artificieuse, pour accorder les intérêts de Dieu avec ceux du monde : vodà pourquoi il condamna Jésus-Christ à une sanglante et honteuse fiagellation, espérant par là d'une part lui sauver la vie, et de l'autre contenter les juifs; mais ne prenant pas garde qu'en voulant contenter les juifs, il faisait le dernier outrage à Jésus Christ, et qu'en voulant sauver Jésus-Ghiist, il ne contenterait jamais les juifs. Je dis politique déterminée à tout pour sou
' JOBO., XTIII, 31.
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CIIRIST
intérêt propre : car les juifs le pressant toujours, *- Viii déclarant que, s'il hésilait à prononcer wwTct de mort , ils regarderaient ce refus connue un attentat contre l'empereur, il consentit à tout ce qu'ils lui demandèrent, aimant mieux perdre Jésus-Christ que de se perdre soi-même, et conserver sa fortune que de conserver sa conscience et son honneur.
Encore une fois, chrétiens, ne voilà- t-il pas dans la personne de ce juge, ministre de l'iniquité, une peinture achevée de la politique du siècle ? Car, prenez garde que ce ne fut point l'ignorance de Pilate qui le porta à une telle extrémité ; ce ne fut point la préoccujjation de son esprit, nila malice de sou cœur, mais ce fut une fausse prudence ; et il ne parut en cette occasion le plus injuste et le plus corrompu des liommes, que parce qu'il était un sage mondain. Il avait pour Jésus-Christ les intentions les plus droites, il cherchait les moyens de le délivrer, il protesta plus d'une fois qu'il ne trouvait point de crime en lui, et, pour s'en déclarer plus hautement, il lava ses mains devant le peuple en disant : Je suis innocent de la mort de cet homme. Cependant c'est lui qui l'a sacrifié : pom-quoi ? parce qu'il n'eut pour le Fils de ,Dieu que de bonnes intentions, et rien de plus. Or, avec de bonnes inlentions (observez cette réflexion de saint Augustin, si propre ou à vous édilicr, ou à vous faire trembler), avec de bonnes intentions, on peut faire et on fait tous les jouis les plus grands maux ; avec de bonnes intentions, on commet des injuslices énormes ; avec de bonnes intentions, on se damne et on se perd. Et tel est, mes chers auditeiu-s, le détordre, ou, si vous voulez, le malheur des grands. Dieu leur ayant donné des âmes nobles et naturelicment vertueuses, ils ont, aussi bien que Pilate, de bonnes intentions; et si ces intentions étaient secondées, quels biens ne feraient-ils pas et quels maux n'empècheraienl-ils pas ? Biais parce qu'ils en demeurent Ifi, c'est-à-dire parce que ce ne sont que des intentions qu'une faiblesse pitoyable rend vaines et inutiles, et qui, n'étant pas à l'épi'euve de la politique du siècle, ne sont suivies de nul effet ; avec ces bonnes intentions, ils se trouvent cliargés devant Dieu d'un nonibi'e infini de péchés qu'ils commettent à tous moments, sans se les imputer jamais ; d'autant plus criminels qu'ils ne sont pas seulement responsables de leurs propres ini(iuilés, mais des iniquités d'autrui, et que les intentions qu'ils ont eues de faiic le bien et de s'opposer au mal les condamnent par eux-mêmes, parce que les ayant eues sincèrement, et
ne les ayant jamais eues efficacement, ilssesoat eux-mêmes jugés, et ont employé contre euxmes l'intégrité de leur raison et la droiture de leur cœur. Onsait assez que ce que je disest recueil de leur condition, et l'un des endroits par où, malgré leur grandeur, ils sont plus à plaindre. On sait que ceux qu'ils écoutent, et qui. abusant de leur confiance, servent d'obstacles à lem's justes intentions, sont encore plus coupables qu'eux ; mais cela les justifie-t il, et de bonnes intentions, anéanties ou par de pernicieux conseils, oupar une sagesse humaine, peuvent-elles leur tenir lieu d'une légitime réparation auprès du prochain qui en a souffert ? Non, chrétiens, point d'excuse en cela pom* eux. Ils ont beau dire, tomme Pilate : Innocens ego siim a sanguiiie jttsti liiijus^ ;ils ont beau, comme lui, se laver les mains de tant d'injustices et de violences ; dès qu'elles sont autorisées de leur nom, ils en doivent être g.uants ; et quelque louange qu'ils se donnent d'avoir été bien intentionnés, on leur dira toujours : Sanguis ejits super vos '^. Oui, vous éliez bien disposés ; mais le sang de ce pauvre que vous avez laissé opprimer, mais le sang de celte veuve que vous avez abandonnée, mais le sang de ces misérables dont vous n'avez pas pi'is la cause en main, ce sang, dis-je, retombera sur vous, et vos bonnes dispositions rendront lem* voix plus forte, pour demander à Dieu vengeance de votre iuGdélité.
Ah ! chrétiens, n'attirez pas sur vous une si affreuse malédiction! L'avantage de vos conditions, si vous voulez bien le reconnaître, c'est que votre honneur, selon les idées mêmes du monde, est attaché à votre conscience, et que votre conscience est inséparable de votre honneur ; que vous ne pouvez renoncer à l'un sans renoncer à l'autre, et que par là les seules vues du monde même vous mettent dans une heureuse nécessité d'agir en chrétiens. Quoi qu'il en soit , soyez zélés pour Dieu , et Dieu le sera pour vous; intéressez-vous pour Dieu, et Dieu s'intéressera pour vous; ex|)Osez-vous, et, s'il est nécessaire, perdez-vous pourDien, et Dieu fera des iuiracles pour vous. Voilà ce qu'un apôtre appelle la religion pure et sans tache ; et voilà ce que vous devez établir comme le fondement essentiel de toute voire conduite. Rendez à César ce qui est dû à César, c'est-à-dire aux hommes ce qui est dû aux hommes, aux grands ce qui est dû aux grands ; m;iis ne séparez jamais ce que vous leur ilcvcz de ce que vous devez à Dieu; et souvenez- vous de la boJle
I MïlUi., xxvu, 2i. — ■ Ibid' 26.
srn L.\ PASSION nv jr:-us-r;n:!isT.
maNimc de saint Jérôme, que tons les intérêts de César sont bien les intérêts de Dien , mais que les intérêts de Dieu ne sont pas toujours ceux de César. Si vous vous faites, mon cher auditeur, l'esclave des hommes aux dépens de votre conscience, en se servant de vous ils vous mépriseront ; mais, en chrétien et en homme de bien, faites votre devoir, au hasard de leur déplaire; quand ils vous haïraient, ils vous honoreront. Or , il vaut encore mieux être honoré d'eux, quoique haï, en faisant son devoir, que d'en être aimé et méprisé en ne le faisant pas. Quedis-je? si vous le faites constamment, et qu'ils en soient persuadés, ils vous aimeront et vous honoreront tout ensemble , et votre probité connue vous attirera de leur part pUis d'estime et plus de contîance , qu'un dévoueuient lâche et sans bornes à tontes leurs volontés. Craignez de leur déplaire , j'y consens, et vous le devez ; mais ne le craignez jamais quand il faudra leur déplaire pour ne pas déplaire à Dieu. Telle est la vraie piété. Par là, vous vous préserverez de la corruption des jugements du monde, et [lar là vous éviterez la rigueur du jugement de Dieu, jugement commencé dans la passion et à la mort de Jésus-Christ, comme vous l'allez voir dans la seconde partie.