PREMIÈRE PARTIE
Choisir le Seigneur, et par ce choix en faire son Dieu, c'est un des secrets de la prédestination divine, qu'il n'appartenait qu'à Dieu même de nous révéler; et dire qu'en quittant le monde pour embrasser l'élat religieux, nous avons trouvé ce secret, c'est une vérité, mes chères sœurs, aussi consolante pour nous qu'elle est propre à nous soutenir dans la pratique de nos devoirs. Mais celte vérité, quoique constante, a besoin d'éclaircissement. Car enfin, demandent les interprètes, expliquant ce passage du Deutéronomc, Domimtm elegisti, ut sit tihi Deus ; Dieu ne serait-il pas notre Dieu, si nous ne le choisissions de la sorte; et dépend-il de nous qu'il soit notre Dimi ou qu'il ne le soit pas, qu'il le soit plus ou qu'il le soit moins, qu'il le soit par uniilreou par un autre ; et en conséquence du choix que nous avons fait de lui , sommes-nous en droit de inélendre qu'en effet il soit plus notre Dieu qu'il ne l'est du reste des hommes? C'est à ces imporlantes questions que je répondi'ai, et c'est de ces questions mêmes que je tirerai les preu- |Ves les plus convaincantes et les plus touchantes de la première proposition que j'ai avancée. Mais auparavant concevons-la bien, etformonsiious-en une idée juste, et qui puisse désormais êlre la règle de toute la conduite de notre vie.
Oui, mes chères sœurs, je le répèle, quand nous nous séparons du monde pour nous consacrer à Dieu par le vœu solennel de la religion, nous accomplissons en vérité et en esprit ce que les Israélites charnels n'accomplirent qu'en figure, lorsqu'il entrèrent dans la terre promise. Non-seulement nous choisissons le Seigneur, mais nous le choisissons dans cette vue, qu'il soit particulièrement notre Dieu. Or, je veux vous montrer d'abord combien d'une part ce choix lui est honorable, et de l'autre combien il nous est avantageux. Rapport à Dieu et à noLas-mèmes, par où nous devons mesurer l'excellence et la perfection de ce choix. Il y a plus :
car, ce choix présupposé, je veux vous faire remarquer, et même vous faire sentir, combien Dieu nous est nécessaire dans la séparation du monde où la religion nous engage. Mais aussi veux-je au même temps vous obliger à reconnaître que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé. Dieu nous suffit. Appliquez-vous à ma pensée, dont voici le précis réduit à cinq chefs : choix glorieux à Dieu, choix heureux pour nous, choix qui nous rend Dieu nécessaire, choix qni fait que Dieu nous suffit, et choix enfin d'où il s'ensuit que Dieu est tout autrement notre Dieu qu'il ne l'est des chrétiens du siècle. Plaise au ciel que je puisse bien imprimer dans vos esprits et dans vos cœurs des vérités si édifiantes !
Première vérité : choix glorieux à Dieu. La démonstration en est sensible, et vous en devez être touchées. C'est qu'en vertu de ce choix nous rendons à Dieu un authenfique témoignage qu'il est Dieu, et parfaitement notre Dieu, et, à l'exclusion de tout autre, notre seul et unique Dieu, puisqu'il mérite que nous quittions tout pour lui, et que pour lui nous renoncions à nousmêmes : car il n'y a que Dieu qui mérite cet abandonnement total, et pour qui il nous soit permis de renoncer à nous-mêmes jusqu'à nous sacrifier nous-mêmes, comme il n'y a que l'âme religieuse qui rende à Dieu cet honneur, au moins dans toute l'élenduc que cet honneur peut lui être rendu sur la terre. Et c'est ici, mes chères sœurs, que je commence à découvrir le privilège inestimable de notre vocation. Non, disait saint Basile à ses disciples, il n'y a que Dieu seul à qui ce sacrifice volontaire de la profession religieuse puisse être dû, et po'.'r qui il puisse être louable. Quitter tout pour tout autre que pour Dieu, ce serait un excès de folie ; mais pour Dieu, c'est nue cminenle sagesse. Renoncera soi-même pour la créature, ce serait une idolâtrie secrète et une impiété, mais pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. En cela, dis-je, consiste la grandeur de Dieu, et par un admirahle enchaînement des intérêts de Dieu avec les nôtres, en cela la grandeur de Dieu, quoique absolue et indépendante de nous, semble ne pouvoir cire séparée de nos intérêts. Car vous seul, ô mon Dieu, vous seul êtes digne que nous quittions tout pour vous, parce que dans vous seul nous trouvons tout ce que nous quittons, et infiniment au delà de tout ce que nous quittons ; vous seul avez droit d'exi ger que pour vous nous renoncions à nousmêmes, parce que vous seul pouvez nous dédommager de ce renoncement, et qu'étant Dieu,
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vous avez seul de quoi pouvoir être la récompense de notre sacrifice.
Mêlions nos intérêts à part : ce n'est point encore de quoi il s'agit. J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez nul besoin de mesbiens : Dixi Domino : Deiis ineus es tu, quomam borwnim meontm noneges •. Ainsi parlait David. Et moi, peut et doit ajouter l'âme religieuse, j'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que, non content de mes biens» dont vous n'avez ni ne pouvez avoir besoin, TOUS avez attendu de moi un bommage plus digne de vous, qui est le sacrifice de moi-même, et c'est celui que je vais vous présenter. Où sont les cbrétiens du siècle qui choisissent Dieu à ce prix, et à qui, pour le posséder, il en coûte ce dépouillement de foutes choses, et ce sacrifice d'eux-mêmes complet et entier? L'âme chrétienne, je l'avoue, est obligée, comme chrétienne, de renoncer à tout, au moins d'esprit et de cœur, puisque sans cela elle ne peut être à Jésus- Christ : Qui non renuntiat omnibus quœ jwssidet, non potest meus esse discipulus 2; et, par la raison seule qu'elle est chrétienne, elle doit renoncer à elle-même, puisqu'elle est incapable sans cela de suivre Jésus-Christ, qui nous a dit à tous, sans exception : Si quisvuU postme venire abneget semetipsum 3. Mais où sont ceux qui, dans le monde, observent à la lettre ces deux préceptes; et entre ceux qui s'efforcent de les observer où est celui qui les observe sans reslriclion ? Prenez et considérez le chrétien du siècle le plus zélé, et dans sa condition le plus parfait; quelque parfait que vous le supposiez, en se donnant â Dieu, que ne se réserve-t-il pas ? quelque détaché du monde que nous le concevions, à combien de choses est-il néanmoins vrai qu'il ne renonce pas réellement, et qu'il n'a pas même intention de renoncer ? Maître de ses biens et de sa liberté, que quitte-t-il et de quoi se dépouiilet-il? Il n'y a que l'âme religieuse qui, par un retour et un généreux effort de sa reconnaissance, puisse dire à Dieu sans présomption: Qu'ai-je pu vous donner. Seigneur, que je ne voi;s aie pas donné ? Qu'ai-je pu quitter pourvous que je n'aie pas quitté? Qu'ai-je pu faire pour m'uifiir à vous comme une hostie vivante, que je n'aie pas fait ? Je dis, par un effort de sa reconnaissance; car, si elle parle de la sorte, ce n'est point pour exalter le mérite de son sacrillcc, mais pour honorer au contraire le don de Dieu : ce n'est point pom* se glorifier ni pour se pré\aloir de son état, mais pour reconnaître de\ant Dieu que ce qu'elle quitte n'est qu'un
jr--'. x.t.i.m. « Ltt«,, XJT, 33. — ^ Ibid., IX, 23.
léger tribut de ce qu'elle lui doit : ce n'est point par un esprit d'ostentation, mais par une viva ,^ expression de son respect infini pour ce souverain Etre. Et voilà, mes chères sœurs, comment le choix que nous faisons de Dieu lui est si glorieux.
Mais il est encore plus heureux pour nous : seconde vérité dont vous allez convenir. Car, fondé sur ce choix, et tandis que ce choix subsiste, nous sommes sûrs, autant qu'on le peut être en cette vie, que nous aimons Dieu, et que nous l'aimons de cet amour parfait qui est inséparable de sa grâce, de cet amour souverain qui nous justifie aux yeux de Dieu, et qui seul, fussions-nous d'ailleurs chargés de crimes, a la vertu de nous réconcilier avec Dieu ; de cet amour de préférence en quoi consiste la plénitudede la loi, et à quoi le salut de l'homme est immanquablement attaché : amour de préférence, dont nous avons le gage le plus certain. Permettez-moi de vous développer ce point; vous y trouverez un fonds iiîépuisable de consolation. Hors de l'état religieux, il est aisé de dire à Dieu qu'on l'aime par-dessus toutes choses, et qu'on l'aime plus que soi-même; mais autant qu'il est aisé de le dire et de le penser, autant est-il rare et difficile de le pratiquer; autant que ce langage est ordinaire dans le christianisme, autant est-il douteux dans un chrétien qui n'a pas renoncé au monde, et qui jouit tranquillement et à son aise des biens de la vie. En un mot, dit saint Chrysostome, on peut facilement se tromper en se ilattaut qu'on aime Dieu, et que pour Dieu, s'il le fallait, on serait prêt à tout quitter, pendant qu'on ne quitte rien et qu'on ne se dessaisit de rien. Au moment que nous prenons le parti de la religion, nous tenons le même langage ; mais nous le tenons à bien meilleur titre. Pour montrer que nous aimons Dieu préférablemenl à tout, nous le préférons actuellement à tout, non pas en idée ni en spéculation, mais eu pratique et par l'engagement le plus réel. Nous ne voulons pas que Dieu nous en croie sur notre parole : en quittant tout pour lui, nous lui en ■donnons une preuve qui ne peut être équivofjue ni sujette à l'illusion. Convaincus, par une fatale expérience, que nous ne devons pas nous en fier à nos piopres sentiments pour nous assurei' de nous-mêmes, nous nous vouons à Dieu jusqu'à nous ôtcr la disposition de nous-mêmes, et jusqu'à renoncer pour Dieu à tous les droits que nous avons sur nous-mêmes. Mais aussi pouvuusnous après cela, sans craindre de mentir au Saint-Esprit, protestera Dieu que nous l'aimons.
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et lui répondre de nous-mêmes sur l'article le plus essentiel de la loi. Donnons encore plus de jour à celte pensée. Dans cette vie, personne, dit l'Ecriture, ne sait s'il est digne d'amour ou de haine : Nescithomo tttrum amore an odio dignus sit i; et par conséquent personne dans celte vie ne sait s'il aime Dieu, ou s'il ne l'aime pas : car, si j'étais certain que j'aime Dieu, je serais certain que Dieu m'aime et qu'il me trouve digne de son amour. Il est vrai que personne ne le sait infailliblement ; mais si quelqu'un le peut savoir, et si quelqu'un le sait de cette science qui, sans être infaillible, ne laisse pas de rendre l'espérance des justes ferme et tranquille, je soutiens que c'est l'àme religieuse ; pourquoi ? Parce qu'elle sait qu'il n'y a rien au monde qu'elle n'ait abandonné pour Dieu; parce que, sans vouloir sa comparer avec l'Apôtre de Jésus-Gluist, elle sait qu'elle a l'avantage de pouvoir dire comme lui : Quis nos separabit a charitate Christi 2? Qui désormais me séparera de l'amour de mon Dieu? sont-ce les biens delà terre que j'ai quittés? sont-ce les plaisirs des sens qne je me suis retranchés ? sont-ce les honneurs du siècle que j'ai méprisés? Non, peut-elle conclure : car malgré l'aliligeante incertitude où Dieu veut que je sois touchant son amour et sa haine, après le choix que j'ai fait de lui, en sacrifiant tout et en me sacrifiant moi-même pour lui, j'ai l'assurance la plus raisonnable et la plus solide que son amour est en moi, et que jamais rien ne m'en détachera. Ce choix lui est donc une espèce d'évidence de l'amour qu'elle a pour Dieu : or qu'y a-t-il pour elle de plus heureux que d'être ainsi assurée de cet amour, que de pouvoir se rendreainsile témoignage de cet amour, que de posséder ainsi cet amour comme le titre le plus légitime de sa prédestination? Avançons.
J'ai dit que le choix que nous faisons de Dieu dans la vocation religieuse et dans l'éloignement du monde où nous vivons, nous rend Dieu souverainement nécessaire : troisième vérité, mes chères sœurs, à laquelle il est impossible que vous ne vous intéressiez pas, et qui suit du principe que j'ai établi. Car ayant tout quitté pour Dieu, si Dieu venait h nous manquer, où eu seiions-nous? Si par notre infidélité , frustrés de notre attente , nous venions à ne pas trouver Dieu dans la religion, ne pouvant d'ailleurs y trouver les consolations du monde, que nous resterait-il? où serait notre ressource? De cette vérité, le mondain , plein de ses erreurs, voudrait inférer
1 £cdes., IX, 1. — ' Bom., viii, 35.
qu'au moiiis en cela noire condition est à plaindre. Mais c'est en cela même, reprend saint Bernard, qu'elle nous parait préférable à toute autre condition, et voici l'excellente raison qu'il en apporte : Car il est vrai, mes ehers frères, disait-il à ses religieux, séparés, comme nous le sommes, de tout ce qu'il y a d'agréable dans le monde. Dieu nous est nécessaire dans la religion ; mais c'est justement de quoi nous bénissons Dieu, qui par là nous a mis dans une sainte et absolue nécessité de nous attachera lui et ne vivre que pour lui. Il est vrai, Dieu, dans la religion, nous est infiniment plus nécessaire qu'aux chrétiens du siècle ; mais c'est en quoi nous nous sentons plus redevables qu'eux à Dieu : car malheur ;\ nous si Dieu ne nous était plus nécessaire, ou s'il nous l'était moins ! malheur à nous si, hors de lui, nous pouvions trouver du repos et de la douceur dans la vie! malheur si, venant à oublier Dieu et à le méconnaître, nous pouvions nous passer de lui ! Les mondains, dissipés par les fausses joies et les vains amusements du siècle, peutêtre peuvent-ils quelquefois, quoique faussement, se flatter d'être parvenus à cette prétendue et imaginaire indépendance de Dieu ; mais c'est ce qui fait la réprobation de leur état. La béatitude du nôtre est de ne pouvoir être heureux qu'en Dieu, de ne le pouvoir être qu'avec Dieu, de ne l'être qu'à proportion que nous nous unissons à Dieu ; sans Dieu nous serions malheureux. Vous l'avez ainsi ordonné. Seigneur, et la loi que vous en avez faite n'est pas tant un arrêt de votre justice, qu'tme disposition favorable de votre miséricorde : Jussisti, Domine, et sic csi '. Sans vous, nous serions mulheareux; mais nous le serions cn.ore bien plus, si nous voulions sans vous ne l'être pas, puisque le comble de notre misère serait de chercher hors de vous la véritable félicité. Quoiqu'il en soit, mes frères, poursuivait saint Bernard, en qualité de religieux, nous niellons au nombre des grâces et des plus précieuses grâces de notre état, le besoin môme que nous avons de Dieu ; car, selon la parole sainte, plus nous avons besoin de Dieu, plus Dieu se tient obligé à répandie ses dons sur nous ; plus nous avons besoin de Dieu, plus il veut que nous ayons droit de recourir à lui, de compter sur lui et de tout attendre de lui. Sans lui nous ne trouverions dans la religion qu'un vide affreux de toutes les consolations humaines ; mais étant, connue il est, un Dieu fidèle, il sait abondamment remplir ce vide par d'autres conso-
' August.
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lations toules spirituelles dont il esl lui-même la source. Autant que par la privation de tout le reste il nous devient nécessaire, autant se fait-il un honneur et prend-il soin de ne nous manquer jamais, tandis que soutenons par une sainte persévérance le choix que nous avons fait de lui. Aussi ai-je ajouté, mes chères sœurs, que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé. Dieu nous suffit : et c'est la quati'ième vérité, encore plus capable de nous l'aire goûter le bonheur- de notre profession. Ecoufez-moi ; je n'en dis qu'un mot, mais qui, joint à vos réflexions, pourra vous tenir lieu d'un discours entier.
Les chrétiens du siècle, même les plus réglés dans leurs désirs, ont, malgré eux, mille besoins qui, par l'engagement inévitable de leur condition, les assujettissent au monde, et les mettent par là dans une impuissance morale de parvenir jamais, sur la terre, à être contents. De combien de choses, et de choses hors de leur pouvoir, leur repos ne dépend-il pas ; et s'il en manque une seule, quand ils auraient tous les autres, combien de chagrins et de troubles ce seul défaut ne leur fait-il pas essuyer? Quel malheur, disait un païen, de dépendre de la sorte pour être heureux ! Dans la religion, si nous avons besoin de Dieu, au moins avons-nous l'avantage de n'avoh" besoin que de Dieu ; car avec Dieu, nous nous passons sans peine de tout : avec Dieu, nous n'envions point au monde ses prospérités ; avec Dieu, quoique pauvres, noussommes riches, et bien plus riches que si nous possédions tout, parce que nous ne désirons rien : Tanquam nihil habentes, et omnia jjussidenies '. Quand on noug dit que Dieu seul fera notre béatitude dans le ciel, et que, tout insatiables que nous sommes, au moment que sa gloire paraîtra, nous en serons rassasiés, selon la parole du Prophète royal; quoique ce soit un point de foi, nous avons de la peine à le comprendre, et nous voudrions qu'on nous en donnât une preuve sensible. La voici, mes chers auditeurs : car la preuve sensible de cet adorable attribut de Dieu, qui fait que, dans le séjour de la gloire, Dieu nous suffira, c'est qu'il suffit dès maintenant à l'âme religieuse, qui, fidèle à la grâce de sa vocation, jouit indépendamment du monde d'un solide et parfait contentement. Je m'explique : ce qui montre que les justes dans la gloire trouveront en Dieu seul toute leur félicité, c'est que, par une anticipation de cette gloire, on voit dans la religion des âmes qui ne veulent que Dieu, qui tiouvent tout en Dieu, après avoir tout quitté pour Dieu,
! II Cor., Ti, 10.
et qui, contentes de Dieu, renoncent, pour le posséder, à toutes les grandeurs du monde, h tous les héritages du monde, à tous les établissements et h toules les; fortimes du monde. Oui, l'on ai voit, et Dieu, par sa miséricorde, nous en met au jourd'hui devant les yeux des exemples vivants. Voilà ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces âmes ferventes dont je parle, et à qui je parle : c'est un miracle incompréhensible pour ces mondains qui n'ont que des vues terrestres et animales ; mais ce miracle n'est pas moins réel ni moins vrai. Le monde, avec tous ses biens, ne suffit pas à un avare ; le monde, avec tous ses honneurs, ne suffit pas à un superbe; le monde, avec tous ses plaisirs, ne suffit pas à un sensuel ; et Dieu seul, sans ces plaisirs du monde, sans ces biens, sans ces honneurs, suffit à l'âme qui le choisit pour son Dieu. Est-il rien de plus convaincant que ce témoignage? Etre content de Dieu, et de Dieu seul, voilà ce qu'éprouvent ceux et celles qui, faisant divorce avec le monde, cherchent Dieu dans la religion ; et que ne pouvez-vous là-dessus vous expliquer hautement, mes chères sœurs, et rendre ici, à la grâce de votre Dieu, toute la gloire qui lui est due? voilà ce que vous éprouverez tous les jours, voilà ce qu'éprouvent tant d'autres dans l'humble et pauvre condition qu'ils ont, comme vous, choisie. Or, quel dégagement et quelle liberté de lame, lorsqu'on se peut dire à soi-même : Dieu me suffit ! Je n'ai ni terre, ni héritages, ni revenus en ce monde, mais Dieu me suffit ; fortune, dignités, grandeurs du monde, tout cela n'est point pour moi, mais Dieu me suffit; d'autres ont toutes les coaimodités de la vie, toutes les douceurs que le monde peut leur fournir, et moi je n'en ai aucune, mais Dieu me suffit ; il me suffit maintenant, il me suffira jusqu'à mon dernier soupir, il me suffira dans l'éternité : car* étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n'est pas mon Dieu ne m'est rien : Qiihl mihi est in cœlo, et a te qnid volni super terrant '?
Enfin, pour cinquième et dernière vérité, je conclus que Dieu, en conséquence du ciioixqnc nous faisons de lui par la profession religieuse, devient singulièrement et spécialement notre Dieu ; et voilà, heureuse épouse du Sauveur, ce qui doit vous rendre votre vocation également chère el vénérable ; en conséquence tie l'action que vous allez iaire, le Seign^nu- q;;i' vous choisissez sera votre Dieu, avec toule la tii?tinclion qu'il peut l'être dans l'ordre de la grâce ; pourquoi ? parce qu'en conséquence du renoncement que vous faites à tout pour lui, il sera
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lui-même votre partage, votre héritage, votre possession, et que de celle sorte vous aurez sur lui, pour ainsi dire, tout le droit de propriété qu'une créature peut avoir sur son Dieu. Appliquez-vous à ce que je dis : quand Dieu divisa la terre promise entre les tribus d'Israël, il ne doima, remarque l'Ecriture, aucun partage à la tribu de Lévi, parce que la tribu de Lévi, toute dévouée à Dieu, ne devait point avoir d'aulre partage que Dieu même: Quia ipse Dominus possi-ssio ejusest^. Excellente figure, ma chère sœur, de ce qui va se passer à votre égard ; car vous allez être dans la loi de grâce celte âme choisie dont Dieu sera tout le partage, et à qui Dieu, comme Dieu, appartiendra tout autrement qu'il n'appartient aux chrétiens du siècle. En effet, le chrétien du siècle peut bien dire comme David : Dominus pars hœreditatis meœ 2 ; Le Seigneur est une portion de mon héritage ; niais il ne peut pas du-e absolument dans le même sens que l'àme religieuse : Dominus hœreiitas mea ; le Seigneur est mon héritage ; parce qu'avec Dieu, dit saint Bornai'd, il possède encore d'autres bleus, et qu'en possédant ces autres biens avec Dieu, il en possède moins purement et moins partailement Dieu. C'est vous, fervente épouse de Jésus- Christ, qui désormais, ayant renoncé au monde, am-ez droit de regarder Dieu comme un bien qui vous est uniquement propre, comme un Lien qui vous est affecté, comme un bien d'autant plus votre bien que vous eu faites voire seul bien. Au lieu que vos frères et vos sœurs selon la chair partageront entre eux un héritage temporel que vous leur abandonnez, et dont la mort les dépouillera ; vous allez en acquérir un, lequel, quoique immense et infini, sera tout entier à vous, comme s'U n'élait que pour vous ; et cet héritage, encore une fois, c'est Dieu même qui vous tiendra lieu de tout. Or, vous tenir lieu de tout, c'est être non-seulement Dieu, mais spécialement votre Dieu. Et voilà le sens Utléral de ces belles pai'oles : Quia ipse Dominus jwssessio ejus est.
• Revenons donc, mes chères sœurs, aux questions que j'ai d'abord proposées. Dieu ne serail-il pas notre Dieu, si nous ne le choisisbions pas de la manière que je le viens d'expliquer? Ecoutez sur cela saint Basile: 11 serait notre Dieu, répond ce saint doclem-, mais il ne le serait pas dans cette étendue et celle pcrleciion qui suppose le sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes par les vœux de la ecUi^ion : c'est-à-dire, il serait .uolre Di?u ^av la
r>eut., 1, 9. ~ ! Psal., xr, 6
nécessité de son être, et par le droit inaliénible de sa souveraineté ; mais il ne le serait (ws avec ce surcroît de domination et d'empire qu'il a sur nous, quand nous nous dépouillons pour lui de noire liberté. Malgré nous, il serait Je Dieu de toute la nature ; mais il ne serait pas au point qu'il l'est, le Dieu de notre cœur. Il dépend de nous, en ce sens, qu'il soit notre Dieu ; comme au contraij'e, quoique Dieu de l'uuivu. s, il n'est pas le Dieu des mondains, parce que h s mondains se font volontairement, et de leur choix, d'autres divinités que luL C'est lui- même qui le leur déclare : Et ego non ero Deus vesler. Par conséquent il est plus notre Dieu qu'il ne l'est du reste des hommes, puisqu'il l'est plus o;i moins, selon que nous nous dévouons plus ou moins à sou culte. Or y pouvons-nous être phi» dévoués que nous ne le sommes en qualité de religieux? D'où il s'ensuit qu'en nous consacraiit à Dieu, nous ajoutons à tous les autres lih os en vertu desquels il était déjà notre Dieu, celui de notre choix , et celui du choix le itlus parfait que nous puissions faire. Quel trésor de grâce pour nous, si nous savons connaître le don de Dieu et en profiler ! Ils ont appelé ce peuple heureux, disait David, parce qu'il a des biens en abondance, parce qu'il jouit paisibljment des plaisirs de la vie, parce que le monde le loue et lui applaudit : Beatum dixerunt populitm cui liœc sunl K Mais moi, ajoutait ce saint roi, j'ai dit : Bienheureux le peuple qui a le Singneur pour son Dieu : Bealus populus cujiis Dominus Deusejus'^. Et voilà, digue épouse de Jésus-Christ, votre vocation; vous avez choisi ie Seigneur, afin qu'il soit singulièrement voire Dieu, Dominum elegisli, ut sit libi Deus ; et !e Seigneur vous choisit aujourd'hui, afiu que vous soyez singulièrement sa créature, eu vous associant à une communauté de vierges qu?, dans le christianisme, est à la lettre son peuple particulier : El Dominus elegit te iiodie, ut sis ei populus peculiaris. C'est le sujet de la seconde partie.