PREMIÈRE PARTIE
11 est donc vrai, chrétiens, que cenx qui s6 d('voiientà Dieu et qui embrassent la profession religieuse, ont l'avant.ngc de quiller tout pour suivre Jésus-Christ. Mais ne cro\ez pas qu'ils aient pour cela la pensée de s'en glorifier : ils savent se faire justice, ils savent honorer le don de Dieu ; et bien loin de regarder leur renoncement aux biens de la terre comme un sacrifice dont Dieu leur soit redevable, ils le regardent comme une grâce dont ils se tiennent redevables à Dieu. S'ils disent au Sauveur, aussi bien que saint Pierre : Ecce nos reliquimun omniri • c'est avec un humble sentiment de gratitude, et non point avec un vain esprit d'ostentation ; cest pour reconnaître les miséricordes du Seigneur, et non point pour se prévaloir de leurs mérites; c'est pour s'excitera la pratique de leurs devoirs, et non point pour présumer de leur état et de leurs prérogatives. Non, non, mes Frères, disait, au rapport de saint Athanase, le bienheureux Antoine à ses disciiiles, qu'aucun de vous lie se flatte d'avoir quitté de grandes choses, parce qu'il a quitlé le monde : Ncmo, cum d er clique ri Imumhim, glorietnr, qunsimagna dimisrrit. Et j'ai droit, mes chères Sœurs, de vous tenir aujourd'hui le même langage, en me l'appliquant à moi-même. Ne nous élevons point dans la vue de ce que nous avons fait pour Dieu, quand nous somnes entrés dans la religion; mais pensons plutôt à ce que Dieu a lait pour nous, quand il nous y appelés. Eu prenant le parti de la religion, et en nous séparant du monde, nous avons, si vous le voulez, quitté des biens qui pouvaient justement nous appartenii', mais des biens dont la l'ossession est un fardeau terrible selon Dieu, mais des biens dont l'amour est un crime selon l'Evangile, mais des biens dont la perte ou la privation est, de l'aveu même du monde, une source d'amertume et de douleur: je m'explique. Nous avons quitté des biens qu'on ne peut posséder sans être chargé devant Dieu, et sou\eut accablé du poids des oblij^ations qu'ils imposent; des biens qu'on ne peut aimer sans être souillé du vice delà cu["idité qui s'y attache, et de tous les désordres qu'elle cause ; des biens qu'on ne peut perdre, ni seulement même craindre de perdre, sans en être troublé, désolé, consterné : Bona, dit excellemment saint Bernard, qux possessa oneraut,amata inqiiinant, amissiicruciant. Trois caractères sous lesquels ce grand saint nous les a représentés, et dont je me sers d'abord pour vous faire connaître le bonheur de la vocation
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religieuse. C'est-à-dire, mes chères Sœurs , qu'en renonçant aux biens de la terre, nous avons renoncé à de grandes cliarges, je dis à de grandes charges de conscience ; nous avons évité de grands écueils dans la voie du salut > nous nous sommes épargné de grands cha' grins, dont loule la prudence humaine ne nous aurait pas garantis. Voilà ce que nous avons quitté : des biens onéreux, des biens contagieux, des biens qui, dans la vicissitude continuelle des choses de la vie, et plus encore dans l'inévitable nécessité de la mort, n'aboutissent enfin qu'à affliger l'homme et à le rendre malheureux. Aurions-nous bonne grâce a[)rès cela d'en faire tant valoir le sacrifice, et quelle reconnaissance ne devons-nous pas plutôt à Dieu, qui nous a inspiré le dessein de les abandonner ?Mais non, chrétiens du siècle qui ni'écoutcz, et qui, par l'engagement de vos conditions, demeurez dans la possession de ces prétendus biens ; vous qui, maîtres de ces biens, devez en accorder l'usage avec la pureté et la sainteté du christianisme que vous prolessez, quel sujet n'iivez-vous pas de Iremblei? jV|ipliquez-vous, et profitez d'une si sainte morale.
Oui, ces biens que vous possédez, et à quoi par sa profesîion renonce l'âme religieuse, quelque idée que vous en ayez, sont des biens onéreux pour la conscience; et malheur à vous si vous l'ignorez, et si vous négligez de le savoir! Bc/in çi/œ possessa ouerant.Cav, malgré l'illusion des fausses maximes du monde, ainsi les ont considérés tous ceux qui en ont jugé selon les règles de la véritable sagesse, qui est la sagesse chrétienne; et c'est ce (jui a modéré l'empressement et l'ardeur qu'ils auraient eue peut-élre sans cela pour ces sortes de biens; c'est ce qui leur a donné ponr ces biens terrestres et grossiers, non-seulement del'inditférence et du mépris, mais de l'éloignement et de riiorreur. Ainsi même en jugea ce philosophe païen dont [tarie saint Jérôme, qui par l'eilorl d'une vertu, mondaine tant qu'il vous plaira, mais généreuse et tout héroïque, jeta dans la mer tout ce qu'il avait amassé d'or et d'argent, et se réduisit dans le dénùment le plus réel et le plus parfait de toutes choses : Abite iii profumluni, malœ cnpiditates; ego vos meigam, ne ipse mergar a vobis; Allez, s'écriat-il, importunes et maudites lichesses, sources d'inquiétudes et de soins, allez dans le fond de l'abime ; j'aime mieux vous y voir périr, que de m'exposer à périr moi-même pour vous. Or, comme païen, il ne pou\ait alors envisager les soins et les inquiétudes qu'attirent les biens
de ce monde, que par rapport aux lois et aux devoirs du monde. Qu'aurait-il fait s'il eût élé éclairé des lumières de la foi, et que s'élevant au-dessus du monde il eût regardé ces biens dans l'ordre du salut? avec quelle joie ne s'en serait-il pas dépouillé, si, les pesant dans la balance du sanctuaire, il en avait connu le poids redoutable par rapport au jugement de Dieu ; s'il avait su de combien de chefs un chrétien qui jouit de ces biens devient responsable à Dieu ; s'il avait approfondi les obligations infinies de justice et de charité dont un homme, pourvu de ces biens, doit s'acquitter pour se mettre à couvert d'une damnation éternelle et de la malédiction de Dieu ? Avec quel redoublement de ferveur n'eiîl-il pas dit : Alnte in profundum ; Allez, fardeau de mon i>.me, votre pesanteur m'effraye, et je suis trop faible pour vous porter; il est plus sûr et plus avantageux pour moi de me détacher de vous, et c'est sans peine que je vous quitte, puisque par là je romps mes liens, et je me tire de l'esclavage où vous auriez tenu ma conscience et ma liberté caplives.
Or voilà, comme je l'ai dit, le sentiment qu'en ont eu les parfaits chrétiens et les vrais serviteurs de Dieu : ces biens, quand l'ordre de la Providence et la nécessité de leur étal les en a chargés, bien loin de les élever, de les enfler, de les éblouir, par un effet tout contraire les ont humiliés, les ont saisis de fi ayeur , les ont fait gémir. Convaincus qu'ils n'eu étaient que les sim|iles économes, et sachant qu'ils en devaient rendre compte un jour à ce Juge inexorable et sévère, dont ils n'auraient aloi s nulle grâce à espérer, ils ont toujours cru entendre cette paroK; 1. ndroyante : Rcdde rationem vil- UcalioHÙ tiiœ i ; Vous avez reçu des biens dans la vie, vous les avez possédés, et il est maintenant question de montrer quel emploi vous en avez lait. Parole qui, par avance, les a consternés, et qui les a bien empêchés de se complaire, ni de trouver de la douceur dans des biens sur lesquels ils se voyaient sans cesse à la veille d'être recherchés avec tant de rigueur. Au lieu que les enfants du siècle, par l'abus qu'ils fout île ces biens, n'en prennent que l'agréable et le commode, et en laissent l'onéreux et le pénible; ceux-ci, par une condjite tout opposée, en ont pris l'onéreux et le pénible, à quoi la loi de Dieu les obligeait, et n'en ont jamais voulu goûter l'agréable. Eu un mot, dit saint Chi vsostome, parce qu'ils en jugeaient sahiemeut et selon l'esprit de Dieu, ces biens
1 Luc, XTI, 3.
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de la terre leur ont paru ce qu'ils étaient, c'està-dire des assujettissements et des charges pesantes : cliarges que portent malgré eux les riches du monde, et qu'ils porteront surtout quand il laudra paraître devant le tribunal de Jésus-Christ; car c'est encore en ce sens'que l'oracle de saint Paul se vérifiera : Vnusquisque onus suum portabit ' ; charges que l'ambition et l'aval ice ont bien à présent le secret d'éluder, mais dont la conscience, pour peu qu'elle soit soumise à la raison, ne s'afiranchira jamais ; charges sous lesquelles nous voyous succomber les plus solides veitus ; et qui de nous, ims présomption, aurait pu compter sur la lemie, et s'assurer d'un meilleur sort? charges enfin qui, par l'infidélité des hommes, après leur avoir été une matière de péché et de prévarication, deviennent pour eux des sujets de malédiction, de condamnation, de réprobation. En dis-je trop, et le Fds de Dieu n'en dit-il pas encore plus dans l'Evangile ?
Or, cela supposé, mes chers Sœurs, rendons grâces au Seigneur, qui nous a retirés du monde et délivrés de telles charges. A quoi réduisez-vous les choses, disaient les apôtres à leur divin Maitre? Si la condition dé ceux qui s'établissent dans le monde est telle que vous la dépeignez, il serait bien plus expédient de ne s'y établir jamais : Si ita est causa hominis cum uxore, non expedit nuhere 2. Ainsi parlaient-ils au regard du mariage ; et de même auraient-ils pu ajouter en général : si les biens de la terre pour un chrétien sont des fardeaux si onéreux, il serait beaucoup plus à souhaiter de n'en point avoir. Il est vrai, leur répondait le Fils de Dieu, approuvant la conséquence qu'ils tiraient de sa doctrine, se dépouiller de tout et quitter tout, ce serait constamment le plus avantageux pour le royaume de Dieu ; mais tous ne comprennent pas cette parole, et pour en avoir l'intelligence, il faut qu'elle nous soit donnée d'en haut : Non omnes capiunt verbum istud 3. Or c'est celte parole, ô mon Dieu, que nous avons comprise, et dont toute âme religieuse éprouve sensiblement la vérité. Les mondains ne la goûtent pas : prévenus d'une erreur grossière qui , séduisant leur raison, aflaihiil leur foi, ils croient qu'il est bien plus aise de jouir des biens de ce monde que d'y renoncer, et cette erreur seule est capable de les perdre : pourquoi? parce que l'unique ressource pour eux, ce serait au moins qu'ils i'usseni bien persuadés, qu'avec les formidables obligations dont ils se trouvent chargés devant
' Galat., VI, 5. - • Mallh., xix, 10. — ' Id,, xix, 11.
Dieu, ol dont Dieu ne rabattra rien, il est incomparablement plus dilficilc d'être chréiien en jouissant des biens du inonde, que de quitter tous les biens du monde pour être chrétien ; principe qui surprend d'abord, mais qui n'est néanmoins ni un sophisme, ni un paradoxe.
Qui sont donc, à proprement parler, les heureux de la terre? Ecoutez la réponse de saint Bernard : Ce sont ceux qui, libres et dégagés, suivent Jésus-Christ, et marchent après lui sans embarras dans la sainte voie de la pauvreté évangélique : Felices qui exoneniti sunt, et sequuutur Domiuum expedili. Et qu'est-ce que la profession religieuse? Une décharge générale des inquiétudes et des soins du siècle ; de ces soins, dis-je, et de ces inquiétudes dont la conscience d'un chrétien, pour peu qu'il ait de religion, doit être nécessairement troublée : Abdicatio sollicitudinum hujus sœculi. Qu'est-ce que la religion ? Un chemin droit et aplani qui conduit à Dieu sans nul empêchement : Iter ad Deum siiii' impedimento. J'ai donc eu raison de dire qu'en quittant les biens du monde, nous n'avons quitté, à le bien prendre, que les obstacles du salut. Et en effet (autre remarque de saint Bernard), ce qu'il y aurait d'agréable dans les biens du monde, si Dieu l'avait ainsi permis, et s'il avait pu le permettre, ce serait d'en pouvoir disposer à son gré, d'eu être entièrement le maître, de n'en rien devoir à autrui, d'en user et d'en jouir à discrétion, d'avoir droit de les employer sans bornes et sans mesure à ses divertissements, à l'accroissement de sa fortune, à satisfaire son ambition et à s'élever. Voilà par où ces biens pourraient plaire à l'homme, et ce que l'homme, en y renonçant, pourrait compter d'avoir quitté. Or rien de tout cela, mes chères Sœurs, n'est permis aux chrétiens du siècle, non plus qu'à nous. Ce n'est donc point à tout cela que nous avons précisément renoncé par la profession religiouae, puisque tout cela, indépendamment de la profession religieuse, nous était déjà interdit par la loi chrétienne. Otez tout cela, que resle-t-il dans les biens du monde? Je le répète l'obligation indispensable, mais affreuse pour ceux qui les possèdent, de les dispenser avec fidehté, de n'en être ni avares, ni prodigues, d'en consacrer aux pauvres le superflu, d'en ménager pour Dieu le nécessaire ; le remords d'y avoir manqué, la crainte d'en être punis, tous les dangers et toutes les tentations inséparables de la prospérité humaine. Voilà ce que nous avons quitté, et voilà, chrétiens auditeurs, ce qui vous reste. Or tout cela, encore une fois, ce
SUil LE RENONCEMENT RELIGIEUX.
sont les obstacles du salut que l'on trouve daus le monde, mais que nous n'avons plus à com- LiiUie dans la religion,
Non-seuleineul les biens de la terre sont des biens onéreux, mais des biens contagieux, des biens qui souillent l'ànie et la rendent impure par le feu de la concupiscence qu'ils y allument, et à qui ils servent d'aliment ; des biens qu'il est pei mis de posséder, mais à qnoi il n'est pas permis de s'attacher, et dont l'amour est nn crime : Bona quœ amiita iuquinant. C'est, mes chers Sœurs, une autre raison pour vous consoler de ne les avoir plus. DévJloi)|)ons-la. Si l'Evangile de Jésus-Christ n'clait que pour les religieux, ou s'il était moins sévère pour les chrétiens du siècle; s'il permeltait aux chrétiens du siècle mille choses qu'il leur défend, et si les préceptes de la loi divine, qui les regardent aussi bien que les religieux, ne les resserraient pas dans des bornes aussi étroites que le sont celles de la voie du salut, peut-être leur condition nous pourrait-elle lenter, et peutêtre en l'envisageant aurions-nous peine à réprimer certains retours, quoique involontaires, et certains regrets. Donnons encore plus de jour à cette supposition. Si nous pouvions effacer de l'Eciiture ces paroles de l'Apôtre : Noiite diligeie mumhim, neque ea quœ in miinâo sunt ' ; et si l'amour du monde, qui nous est défendu comme un amour criminel, par un changement de Piovidence, devenait légitime et innocent ; s'il était permis aux gens du monde, par la raison qu'ils sont du monde, d'en aimer les biens ; s'ils pouvaient sans crime user de leur liberté pour satisfaire leurs désirs; si les plaisirs même licites ne leur étaient pas des dis[jOsilions prochaines aux illicites ; enfin, si la loi de Dieu, s'accommodant pour eux aux lois du monde, les laissait jouir tranquillement de ce qu'ils appellent avantages du monde : j'en conviens, ce que nous sommes, comparé à ce qu'ils sont, pourrait alors paraître triste ; et ce qLi'ils sont , comparé à ce que nous sommes, nous pourrait être un objet d'envie. Mais quand je viens à considérer jusqu'à quel point ce christianisme qui leur est comnum avec nous les gêne et les lie, tout mondains qu'ils son't ; quand j'entends le Fils de Dieu qui leur déclare dans l'Evangile que s'ils ne renoncent d'esprit et de cœur à tout ce qui leur appartient, même légitimement, que s'ils ne crucilient leur chair, que s'ils n'étouflent leur sensibilité et leur délicatesse sur le faux honneur et la vaine gloiie du mondCj que
' 1 Joan., 11,15'
s'ils ne combattent comme leur ennemi le plus mortel l'amour d'eux-mêmes, je dis plus, s'ils ne se haïssent eux-mêmes; quoique chrétiens de profession et de nom, ils ne peuvent être ses disciples, et que sans tout cela ils ne doi\ent rien piétendre au royaume des cieux ; quand je fais ensuite la réflexioii que faisait saint Augustin, coMd)ien tout cela, pour être pratitpié dans le monde, demanderait de violences et (('efforts, et si les chrétiens du siècle voulaient de bonne foi se conformer et se soumettre à ce que leur enseigne leur religion, combien l'accomplissement de tout cela les déconcerterait, et leur terait trouver le monde même insipide et fade ; quand je repasse ces imporiaiiles et étoiminites vérités, dont la raison ni la foi ne nous peiniettent pas de douter, qu'en dois-je conclure, sinon, mes chères Sœurs, de me réjouir avec vous et avec moi-même de la miséricorde singulière que Dieu nous a faite en nous appelant à la religion ? Et en quoi est-elle singulière, celte miséricorde ? Parce qu'il s'ensuit de là qu'en quittant le monde, nous avons donc pris le parti non-seulement le plus sûr, mais le plus aisé. Car il est bien plus aisé, comme l'observe saint Chrysostome, de renoncer à tous les biens du monde, que de les posséder aux conditions que l'Evangile nous marque , c'est-à-dire que de les posséder sans les aimer, que de les posséder sans s'y attacher , que de les posséder sans en abuser ; bien plus aisé de se passer absolument des plaisirs des sens, que d'en user avec les restriclions ordonnées dans la loi de Dieu, c'est-à-dire que d'en user et de se contenir, que d'en user et de n'y excéder pas, que d'en user et de régler la concupiscence, en lui prescrivant de justes linntes, et lui disant sans cesse malgré elle : Usque hue venics, et non procèdes amplius ' ; Vous irez jusque-là, et vous n'irez pas plus avant ; bien plus aisi' de faire la volonté d'autrni, que d'avoir à répondre de la sienne pro|)re, que de se gouverner soi-même, que de tenir en bride sa libci té, sans lui laisser prendre l'essor hors de l'exacte mesure des préceptes : Quœdam enim facilius omnino absciiiduntnr, quam ex parte temperantur User de ce monde connue n'en usaid pas, c'est à quoi tout chrétien est obligé. Mais où sont les chrétiens du siècle qui en usent de la sorte ? J'aime donc bien mieux quitter le monde, et n'en user jamais. Posséder conmie ne possédant pas, c'est la disposition cù doit être tout chrétien ; et sans cela, dit saint Paul, point de salut : j'aime donc bien mieux i! : rien possé-
' Job. XX'.-. m, U.
SUR TE RENONCESSENT RELiniEUX.
der du tout. Car il en faut loujouis revenir à la maxime et à la règle de s;iint Chrysostome. qui vent que, pour ne nous y pas mt^prendre, nous distinguions deux choses bien différentes par rapport aux biens de la terre, savoir, la possession eU'affeclion. Or la possession sans i'affectiou n'est qu'un embarras et un fardeau ; l'affection sans la possession est un supplice, ou du moins une misère : l'un et l'autre ensemble, c'est-à-dire la possession jointe à l'affection, pourrait être une douceur dans la vie ; mais l'Evangile de Jésus-Christ nous en fait un crime. Que fait donc l'àme religieuse ? Se voyant par la loi de Dieu dans l'obligation de renoncer à l'un, elle abandonne l'autre par son choix ; et laissant aux chrétiens du siècle, s'ils sont avares et mondains, le désir et l'amour des biens de la terre qui les corrompt, ou s'ils sont Justes et fidèles, la possession de ces mêmes biens, innocente, il est vrai, mais qui leur fait courir tant de risques, elle choisit pour soi la pauvreté évangélique, qui la sauve infailliblement et de l'iniquité de ceux-là, etdi^s dangers où ceux-ci sont exposés ; ra>ie de ne plus rien trouver dans son état dont elle ait à se préserver, et Je pouvoir dire à Jésus-Christ, dans le même sei:S que saint PieiTe : Ecce nos reliqitimusomnid, et secuti sumus te.
Enfin ces biens de la terre auxquels nous renonçons, sont des biens fragiles et périssables qu'il faut tôt ou tard quitter, mais dont la perte ne peut être qu'affligeante et douloureuse à ceux qui n'y renoncent pas : Bonn qttœ amissa cruciant. Troisième et malheureuse propriété qui, par une raison toute conttaire, augmente encore le bonheur de la profession religieuse. En effet, à combien de revers ces biens ne sontils pas sujets ? combien de persécutions et de traverses n'altirent-ils |)as à ceux qui en jouissent ? La peiue de les conserver, la crainte de les perdre, la douleur de les avoir perdus ; quand mèine on las posséderait paisiblement, la vue que le temps de les posséder est court, l'inéviiable nécessité d'en être au moins dépouillé h la mort, le souvenir de cette séparation involontaire qui ne peut être bien éloignée, la pensée seule qu'il faut mourir, quel fonds, pour une àme mondaine, d'amertume et d'affliction d'esprit : 0 mors, quam amara est memoiiatua, liomini pacem liabenti in sitbstaïUiis suis, viro quielo ' .'Ne cessons donc point, mes chères Sœurs, de louer Dieu, et par ce dernier trait de comparaison entre nous et les chrétiens du siècle, convainquons-uous encore de l'avan-
' Eccli., ïu, l, 2.
tage de notre état. En quittant les biens de la terre pour suivre Jésus-Christ, nous nous sarantissons de tout cela. Nous ne craignons plus ni les calamités pubhques, ni les disgrâces particulières, ni les révolutions d'Etats, ni les renversements de familles, niles injustes vexations, ni les malignes jalousies. Ne possédant rien, nous sommes à l'abri de tout ; nous prévenons même la mort, et avant qu'elle nous dépouille nous nous dépouillons nous-mêmes ; nous faisons dans nous-mêmes, par un libre mouvement de notre volonté, ce qu'elle fera dans les chrétiens du siècle par une dure et inflexible nécessité. Après quoi nous sommes en droit de lui dire aussi bien que le grand AnOtre : Vbi est, inors, Victoria tua ? ubi est, mors, stimulus tuus 1 .' 0 mort ! où est ta victoire ? ô mort ! où est ton aiguillon ? ta victoire est de dégrader les puissances du monde, et de les anéantir dans le tombeau ; ton aiguillon, c'est-à-dire la douleur que tu causes aux avares et aux ambitieux du monde, est de leur enlever les biens dont leur cœur est idolâtre et à quoi ils tiennent: mais je ne crains ni l'un ni l'autre, parce qu'en me séparant du monde j'ai quitté ces biens avant qu'ils me quittassent ; et que, bien loin de me faire un tourment de leur perle, je m'en fais une vertu et un mérite. Le monde passe, disait saint Bernard, et avec le monde passent ses désirs et ses concupiscences : Miindus transit, et conciipiscentia ejiis 2 ; il est donc bien plus raisonnable, concluait ce Père, et même plus doux, de quitter le monde et ses biens, que d'attendre qu'ils nous quittent : Plane erqo re- Unquere illa melius est, quam ab eis retinqui. C'est ainsi, âmes religieuses, que nous avons renoncé à tout pour Jésus-Christ : voyons maintenant à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous. Je vais vous l'apprendre dans la seconde partie.