‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 116 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

A quoi Jésus-Christ s'est-il engage pour les âmes religieuses ? A des choses si surprenantes, dit saint Bernard, qu'il a fallu, pour nous obliger à les croire, non-seulement toute l'autorité de sa parole, mais toute la sainteté de son serment : Atnen dico vobis ; Je vous le dis en vérité (car voilà comment ce divin Sauveur en a juré par lui-même), que ceux qui, pour me suivre, renoncent à tout, au jour de mon dernier avènement seront assis avec moi pour juger le monde : Vos qui reliqiiistis omnia, in regeneratione sedebitis judicantes ; qu'ils receviont

1 1 Cor., XV, K. — ' 1 Joan., ii, 17

SUR LE RENONCEMENT REUGIEllX.

dès cette vie le centuple des biens qu'ils auront quitlôs : Qui reliqnerit domiim, aiit fratres, aut snrorcs, centuphnn accipiet ; et qu'ils amont un droit sprcial et particulier à la vie élernollc ; Et vitain œtevnam pcssidcbit. Trois promrsscs dont saint Bernard s'éîonnait avec raison, ne pouvant d'ailleurs comprendre qu'il y eût dans le monde chrétien deshonimes assez insen-ibles pour n'en être pas touchés : Quid eiiim est, qiiod ad verlmm tantœ promissionis nerjHijenlin Immana dormitat ? Trois promesses, mes chères Sœurs, dont je crain Irais de vous faire connaître toîitc l'étendue, si je ne comptais sur voire humilité; mais je ne crains point de me servir, pour achever de réveiller la foi, la religion, la piélé des chréliens du siècle, en leur inspirant un Siiint zèle d'imiler, autant qu'il leur convient, votre renoncement. Commençons par la première prérogative exprimée en ces termes : Vos qui reliquistis omnia, sedcbitis jiidicaiites ; et rendons ce témoignage à notre Dieu, que de tous les maîtres il n'en est point de si fidèle, ni de si ri.agnifiquc dans ses récompenses.

Avoir un titre pour paraître devant le tribunal de Dieu avec ronfiauce, pour y paraître avec assurance, et même pour y paraîlre avec honneur, tandis que le reste des hommes y sera dans l'humiliation et dans la consternation, c'est ce que l'Evangile de Jésus-Christ promet aux âmes religieuses. Il leur sutfu ait d'être tranipiilles dans ce jugement, où les puissances mêmes frémiront, et où le juste à peine se sauvera. Or, cette fanquillité est une des grâces narîieiilièr-s que Di.^u, par une cs]iècfi de justice, disons mieux, par son infinie miséricorde, semble avoir attachée à leur profession : Egredere, anima mea ; quid limes. 1 disait au moment de la mort ce solitaire dont saint Jérôme a fait l'éloge ; c'était le bienheureux Hilarion : Sors, mon âme, s'écriait-il, plein d'une vive confiance à la vue de ce jugement qu'il allait subir ; sors, mon âme, de ce corps mortel, qui depuis si longtemps te tient lieu de demeure et de prison. Que craius-tu ? Il est vrai, tu vas être présentée devant le souverain juge ; mais rassure-toi, et souviens-toi que ce juge, quolipie souverain, est celui pour lequel tu as tout quitté. 11 y a près de soi.xante et dix ans que tu le sers dans ce désert ; pourquoi donc aurais-tu de la peine à comparaître devant lui ? Il est dans des disposilinns à ton égard trop favorables, pour te réprouver ; et quelque rigueur qu'il ait pour les autres, ayant tout quitté pour lui, tu peux tout espérer de lui : Septuaijinta prope annis seroisli Deu; egre-

dere : quid times ? Celte pensée le fortifiait, l'encourageait, le maintenait dans un calme et une paix inaltérable, A ce moment de la mort, où les âmes mondaines souffrent de si ciuelles agonies, cet homme de Dieu goûtait des délices intérieures, occupé et pénétré de ce senlinieiit, qu'il allait êlre jugé par celui même pour l'amour duquel il avait solennellement renoncé à toutes choses. Or, ce qu'il éprouvait aloi s, c'est ce que l'expérience nous fait voir encore tous les jours. Car voilà connue on meui t dans la religion ; et voil:"i, Seigneur, le miracle de votre grâce, dont j'ai eu la consolation d'èlre tant de fois témoin. Rien déplus ordinaire dans ces saintes coumiunautés qui conservent leur premier esprit, et où l'on vit dans cet éloignement du monde, qui est le vrai caractère de la \ie religieuse ; rien de plus commun que d'y voir desàmesaux approchesde la mort, disposées de la sorte ; des âmes, quand il faul partir, sûres du Dieu auquel elles se sont dévouées, et (jui sortent sans peine de leurs corps, pour aller au devant le l'époux ;des âmes qui, pour être proches du jugement de Dieu , n'en sont pas moins remplies de son amour, je dis de cet amour parlait qui bannit la crainte ; des ânies enfin qui, sans être [)résomptueuses, semblent, aussi bien qu'Hilarion, se bâter, et se dire à elles-mêmes : Egredere ; quid times ? parce qu'en quittant le monde, elles ont quitté tout ce qui pouvait rendre le jugement de Dieu terrible.

Il suffirait, dis-je, aux âmes religieuses d'avoir, en verlu de leur prolc-^^siou, de quoi soutenir ce jugemeni si redoutable avec confiance et avec tranquillité : mais le Fils de Dieu, portant encore plus loin la chose, a voulu qu'elles eussent de quoi le soutenir avec honneur et avec dignilé ; il a voulu que ce jugement fût leur gloire, et que le rang qu'elles y tiendront, en qualité de ses épouses, fût pour elles, par rapport aux au Ires chréliens, un rang de distinction, de supérioi ité et de prééminence : car il est de la foi que ceux qui auront tout quitté pour suivre Jésus-Christ, seront, au temps de la régénération et à latin des siècles, assis sur des trônes pour juger tout l'univers ; et les Pères de l'Eglise ont étendu cette promesse à tous ceux qui, poussés du même esjirit que les apôtres, renoncent an monde pour embrasser la vocation religieuse. On demande pour(pioi les religieux seront les juges du reste des hommes. Saint Chrysostome répond que cette gloire leur sera accordée, non-seulement pour honorer dans leur personne la pauvieté évangéiique

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où ils auront vécu, mais parce qu'ayant été les sectateurs elles imilaleurs de Jésus-Christ dans la prolession de la pauvreté évangélique, ils auront une grâce particulière pour être alors ses assesseurs, c même une espèce d'autorité pour juger le monde. Et c'est, chrétiens qui m'écoulez, le mystère que je vous annonce aujourd'hui. Oui, ces saintes lilles que vous voyez, que vous comptez parmi les morts du siècle, s'élèveront contre vous dans le jugement de Dieu, et voub confondront par l'opposition de leurs exemples. Leur austérité suffira pour confondre votre mollesse, leur hiimiliié pour confondre votre orgueil, leur modestie pour confondre votre luxe, leur pauvreté, dont elles sont contentes, pour confondre votre cupidité, qui ne dit jamais : C'est assez. Or je vous dis ceci, afin qui', tout ensevelies et comme anéanties qu'elles sont dans l'obscurité d'une vie cachée, vous les respectiez, et que, devant un jour subir le jugement rigoureux qu'elles feront de vous, vous l'anticipiez en vous jugeant et en vous condamnant vous-mêmes.

En effet, la fidélité de ces servantes de Dieu, leur ferveur et leur piété, leur inviolable régularité, leur pureté angélique, sont déià comme autant d'ariêts qu'elles prononcent contre vous ; mais la prudence de la chair qui vous aveugl-', vous fait mépriser ces arrêts, pour vivre .selon les lois et les maximes du monde corrompu. Que sera-ce quand, la figure de ce monde étant passée, ces arrêts portés contre vous et fondés sur l'exemple de leurs vertus, s'exécuteront sans appel ? que sera-ce quand ces épouses de l'Agneau, prenant séance avcchii et revêtues de la puissance qu'il leur donnera, paraîtront pour vous reprocher votre infidélité, votre impéuitence, vos relâchements dans le service de Dieu, et pour former de tout cela ce jugement déiinilii dont vous ne vous relèverez jamais ? car voilà, mes chers auditeurs, l'essentielle diflércnce de leur destinée et de la vôtre. Au son de cette dernière trompette qui rassemblera toutes les nations, vous frémirez, et ces vierges de Jésus-Christ lèveront la tète : pourquoi ? c'est que leur rédemption approchera, et que vous verrez approcher votre confusion. Or votre confusion sera d'avoir négligé, eu servant le même Dieu qu'elles, de vous conformer à elles ; et une partie de leur rédemption consistera à se voir au-dessus de vous, parce que dans le monde elles se sont séparées de vous. Que dis-je, au-tlessus de vous ? le comble de leurrédemjition sera de se voir au-dessus des élus mêmes, qui, marchant dans la voie com-

mune des couimandements, n'auront pas suivi comme elles le chemin plus étroit des conseils : car voilà, dit saint Bernard, quel sera l'avantage singulier de leur élection et de leur prédestination : Hœc erit illarum gloria singularis, inter ipsos etiam eminere fidèles. Peu d'entre les filles du siècle qui sont ici présentes voudraient, digne épouse duSauveur, s'engager à vivre dans la condition que vous allez embrasser : mais quelque mondaines qu'elles soient, il n'y en a pas une qui ne s'estnnàt heureuse d'y mourir. Y vivre, c'est une parole dure qu'elles ne goûtent pas ; mais elles goûtent au moins celle-ci, qu'il leur serait un jour avantageux d'y avoir vécu. Passons à la seconde promesse.

C'est le centuple dès cette vie ; je dis le centuple des biens que le religieux a quittés pour Jésus-Christ .• promesse dont cet Homme-Dieu s'est rendu lui-même garant : Et omnis qui reliqueiit domum cenluplum accipiet. .Vais, dit un mondain, assurez-moi et faites-moi voir que ce centuple ne me manquera pas, et, sans hésiter, je renoncerai à tous les plaisirs du siècle. Et moi je lui réponds : En eurei illusion ; vous ne vous connaissez pas vous-mêmes : étant aussi sensuel et aussi charnel que vous l'êtes, ce centuple, quand je vous le garantirais, n'opérerait point en vous ce changement ; les gages les plus certains que je pourrais vous donner d'un bien dont vos sens ne seraient point frappés, ne feraient qu'une faible impression sur votre cœur ; et puisque vous ne déférez pas à la parole d'un Dieu, vous n'écouteriez pas la mienne. Avant toutes choses, il faut croire : car ce centuple évangélique n'est pi'omis qu'à celui qui triomphe du monde, et cette victoire par où l'on triomphe du monde vient de notre foi. Croyez à un Dieu qui vous parle, et vous concevrez, et vous expérimenterez, et j'ose dire que vous sentirez tout ce qu'il vous promet : ayez en lui de la confiance ; sur quel autre pouvez-vous plus sûrement compter ? Vous risquez bien tous les jours dans les traités que vous faites avec les hommes. L'usure, qui vous est interdite avec les hommes, est louable, est sainte, est méiitoire avec Dieu. Il vous offre cent pour un: mettez-vous dans la disposition néce.ssiire pour en faire l'épreuve, et vous la ferez ; il est la vérité même.

Cependant, me dites-vous, il y en a qui se trouvent frustrés de leur attente, et qui, après avoir tout quitté dans le monde, ne goûtent point de ce centuple dans la religion. iS'en

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voyons-nous pas qui le publient eux-mêmes, et qui ne le font que trop iiautement entendre ? n'en sonuues-nous pas quelquefois témoins? Levez-vous, Seigneur, s'écrie là-dessiis saint Bernard, levez-\ous, et, prenant votre cause en main, juslificz-voiis vous-même ; car c'est à vous-même que ce rcproctie s'adresse, et votre providence ne doit pas souffrir <]u'un reproche si frivole, mais si dangereux, ébranle la foi de vos serviteurs et de vos servantes, au préjudice de la parole que vous leur avez donnée. Elevez-vous donc encore une fois, et défendez-vous : Exsurge, Deus, judica causam tuam '. Non, mes frères, poursuit le même saint Bernard, ce centuple n'a jamais été reiusé à ceux qui, pour Dieu et de bonne foi, ont abandonné tout. J'ai vieilli dans la reliijrion, mais je n'y ai point vu de juste trompé ni délaissé. Si dans les monastères et les cloîtres on voit des âmes qui ne jouissent pas de ce centuple évangélique, ce ne sont point de celles qui ont tout quitté, mais de celles au contraire qui n'ont rieu quiité, au moins d'esprit et de cœur ; mais de celles qui, dans ce qu'elles ont quitté, se sont l'ait de secrètes réserves ; mais de celles qui, croyant avoir tout quitté, ne se sont pas quittées elles-mêmes. Si l'on en voit qui, après avoir joui de ce centuple dans les premières années de leur profession, le perdent malheureusement dans la suite de leur vie, ce ne sont point de celles qui persévèrent dans cet esprit de renoncement au monde, mais de celles qui, par un fune.ste relâchement, voudraient retrouver tout ce qu'elles ont quitté, et le reprendre, en accordant la religion avec le monde. Uentrons en nous-mêmes, mes chères Sœurs ; et si parminousil y en a queliiu'uii qui n'ait pas dans la religion ce centuiile qu'il alteudait, au lieu d'imputer ce défaut à Dieu, qu'il se l'impute à soi-même : car s'il veut se faire justice, il trouvera bientôt dans son cœur quelcpie attache qu'il y conserve, et convaincu qu'il n'a donc pas ilroit encore de dire comme saint Pierre : Ecce )ios reliquimus omnia, il conclura qu'il n'a donc pas droit non plus de demander à Jésus-Christ l'effet de sa promesse. Touché de son indignilé, il se confundra devant Dieu, et il s'écriera avec douleur : Vos jugements sont équitables, ô mon Dieu ! et je ne dois pas m'étonner si je suis privé du centuple dont vous récompensez ceux qui vous suivent.

N'ayant quitté le monde qu'à demi, non-seulement ce centuple ne m'est pas dû, mais il

< Psal.. iJixili, ,42.

est de votre justice de ne me l'accorder pas. Ainsi rendra-t-il gloire à Dieu, et dans son malheur même il adorera les justes et sages conseils de Dieu. Donnez-moi une âme solidement religieuse, une âme qui n'ait jilus rien à quitter, et je la délierai de se pouvoir plaindre qu'elle n'ait pas reçu le centuple doni je pai le, et qu'elle ne l'ait pas reçu à proportion de ce qu'elle a quitté. Celles qui ne quittent rien, ou qui ne se quittent pas elles-mêmes, bien loin d'affaildir ma proposition, la vérifient et la conlii'ment ; car si la promesse du Sauveur ne s'accomplit pas en elles, c'est que de leur part elles n'ont pas la disposition pour cela requise, et qu'elles manquent à la condition qu'il exige et qu'il leur a expressément marquée : Qui reliquerit domum, aut fratres, aut sorores.

Mais quel est donc enfin ce précieux centuple que le Fils de Dieu nous propose ? A Dieu ne plaise, mes chères Sœurs, que, suivant la pensée de quelques interprètes, je le fasse consister dans les avantages temporels qui se trouvent attachés à la profesvion religieuse ; et malheur à vous et à moi, si nous en étions réduits à ne chercher dans ce centuple que la bénédiction d'Esaii et la graisse de la terre , au lieu de la rosée du ciel ! Une vie exempte de soins , un établissement sûr et tranqiiille , un port à l'abri des orages du siècle , tout cela aurait été bon pour ces anciens Israélites que Dieu tiailail en mercenaires, et dont les grâces et les faveurs n'élaient que l'ombre et la figure des biens à venir : mais nous qui avons quitté le monde, nous attendons quelque chose de plus solide. Ce centuple donc, selon saint Bernard, c'est la préférence que notre état nous donne au-dessus de tous les autres, par rapport aux dons S|iiriluels qui sont les vrais dons ilcDieu ; c'est l'avantage que nous avons, comme religieux, d'être les domestiques de Dieu ; c'est l'honneur qu'ont les vierges chréUennes d'être spécialement et par excellence les épouses de Dieu. Ce centuple, c'est la liberté de l'esprit, qui nous affranchit de la servitude du monde ; c'est l'indépemlance où nous vivons des lois du monde ; c'est l'éloiguement où nous sommes des scandales du monde ; c'est la facilité de nous sauser, et l'impuissance morale de nous perdre. Ce centuple, c'est la paix intérieure de la conscience ; c'est la joie de nous voir dans le chemin le plus sur et le plus droit qui conduit à la vie ; c'est la douceur d'une sainte société, c'est le repos d'une salutaire retraite , c'est l'alliance ad-

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