‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 132 sur 139 · RLNCE DE CONDÉ, ET PREMIER PRINCE DU SANG · texte numérisé non relu

RLNCE DE CONDÉ, ET PREMIER PRINCE DU SANG

Dixit quoque rex ad servos sues : Non ignoratîs quoniam princeps 6i maximus cccidil hcdîi' in Israël?... Plangensque ac lugens, ait : i^tguaquani ut mori soient ignavi , mortuus est.

Le roi lui-même, touché de douleur, et versant des larmes, dit à 5es serviteurs : Ignorez-vous que le prince est mort, et que dans sa personne nous venons de perdre le plus grand homme d'Israël?... 1] est mort, mais non pas comme les lâches ont coutume de mourir. ( Second livre des Jiois, cbap. jtxxiu.)

Monseigneur • ,

C'est ainsi que parla David dans le inoinent qu'il apprit la luueste mort d'un prince de la maison royale de Judée, qui avait commandé avec honneur les armées du peuple de Dieu ; et c'est, par l'application la plus heureuse que je pouvais faire des paroles de l'Ecrilure, l'éloge presque en mêmes termes dont notre auguste monarque a honoré le i)iemier prince de son sang, dans l'extrême et vive douleur que lui cau.sa la nouvelle de sa mort. Après un témoignage aussi illustre et aussi authentique que celui-là, comment pom-rions-nous ignorer la gi-andeur delà perte que nous avons Jaile dans la personne de ce prince ? Comment pourrionsnous ne la pas comprendre, après (jne le plus grand des rois l'a ressentie, et qu'il a bien voulu s'en expliquer par des marques si singulières de sa tendresse et de son estime ; penihint que toute l'Europe le publie, et que les nations les plus ennemies du nom français confessent hautement que celui que la mort vient de nous ravir est le prince et le très grand prince qu'elles ont admiré, autant qu'elles l'ont redouté ? Comment ne le saurions-nous pas, et coamieiit 11gnorerions-nous à la vue de cette pompe funèbre, qui, en nous avertissant que ce prince n'est plus, nous rappelle le souvenir de tout ce qu'il a été ; et qui, d'une voix muette, mais bien plus touchante que les plus éloquents discours, semble encore aujourd'hui nous dire : Num ignoratis quoniam princeps et muximus cecidit in Israël ?

Je ne viens donc pas ici, chrétiens, dans la

' Monsieur le prino».

seule pensée de vous l'apprendre. Je ne viens pas à la face des autels étaler en vain la gloire de ce héros, ni interrompre l'attention que vous devez aux saints mystères par un stérile, quoique magnifique récit de ses éclatantes actions. Persuadé, plus que jamais, que la chaire de l'Evangile n'est point laite pour des éloges profanes, je viens m'acquitter d'un devoir plus conforme à mon ministère. Chargé du soin de vous instruire et d'exciter votre piété par la vue même des grandeurs humaines, et du terme fatal où elles aboutissent, je viens satisfaire à ce que vous attendez de moi. Au heu des prodigieux exploits (le guerre, au lieu des victoires et des triomphes, au lieu des émiuentes qualités du iirince de Condé, je viens, louché de choses encore plus grandes et plus dignes de vos réflexions , vous raconter les miséricordes que Dieu lui a faites, les desseins que la Providence a eus sur lui, les soins qu'elle a pris de lui, les grâces dont elle l'a comblé, les maux dont elle l'a préservé, les précipices et les abimes d'où elle l'a tiré, les voies de prédestination et de salut par où il lui a plu de le conduire, et l'heureuse fin dont, malgré les puissances de leufer, elle a terminé sa glorieuse cour.se. Voilà ce que je me suis proposé, et les hornes dans lesquelles je me renferme.

Je ne laisserai pas, et j'aurai même besoin pour cela de vous dire ce que le monde a admiré dans ce prince ; mais je le dirai en orateur chrétien, pour vous liiire encore davantage admirer en lui les conseils de Dieu. Animé de cet esprit, et parlant dans la chaire de vérité, je ne craindrai point de vous parler de ses malheurs ; je vous ferai remarquer les écueils de sa vie, je vous avouerai même, si vous voulez, ses égarements ; mais jusque dans ses malheurs vous découvrirez avec moi des trésors de grâces, jusque dans ses égarements vous reconnaîtrez les dons du ciel, et les vertus dont son àmc était ornée. Des écueils mêmes de sa vie, vous ap-

ORAISON FUNÈBRE DE LOUIS DE BOURBON

prendrez à quoi la Providence le destinait, c'està-dire à être pour lui-même un vase de miséricorde, et pour les autres un exemple propre à confondre l'impiété. Or tout cela vous instruira et vous édifiera : il s'agit d'un héros de la terre ; car c'est l'idée que tout l'univers a eu du iirince de Coudé. Mais je veux aujourd'hui m'élever au-dessus de cette idée, en vous proposant le prince de Condé comme un héros prédestiné pour le ciel ; et dans celte seule parole consiste le précis et l'abrégé du discours que j'ai à vous faire. Je sais que doser louer ce grand homme, c'est pour moi une espèce de témérité, et que son éloge est un sujet infini que je ne remplirai pas : mais je sais bien aussi que vous êtes assez équitables pour ne pas exiger de moi que je le remplisse ; et ma consolation est que vous me plaigniez plutôt de la nécessité où je me suis trouvé de l'entreprendre. Je sais le désavantage que j'aurai de parler de ce grand homme à des auditeurs déjà prévenus, sur le sujet de sa personne, d'un sentiment d'admiration et de vénération qui surpassera toujours infiniment ce que j'en dirai. Mais dans l'impuissance d'en rien dire qui vous satisfasse, j'en appellerai à ce sentiment général dont vous êtes déjà prévenus ; et, profitant de votre disposition, j'irai chercher dans vos cœurs et dans vos esprits ce que je ne trouverai pas dans mes expressions et dans mes pensées.

Il s'agit, dis-je, d'un héros prédestiné de Dieu, et voici comme je l'ai conçu : écoutez-en la preuve ; peut-être en serez-vous d'abord persuadés. Un héros à qui Dieu, par la plus singulière de toutes les grâces, avait donné, en le formant, un cœur solide, pour soutenir le poids de sa propre gloire ; un cœur droit, pour servir de ressonice à ses malheurs, et puisqu'une fois j'ai osé le dire, à ses propres égarements ; et enfin un cœur chrétien, pour couronner dans sa personne une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort. Trois caractères dont je me suis senti touché, et auxquels j'ai cru devoir d'autant plus m'atlacher, que c'est le prince lui-môme qui m'a donné lieu d'en faire le partage, et qui m'en a tracé comme le plan, dans celte dernière lettre qu'il écrivit au roi son souverain, en même temps qu'il se préparait au jugement de son Dieu, qu'il allait subir. ,Vous l'avez vu, chrétiens , et vous n'avez pas oublié les trois temps et les trois états où lui-même s'y représente : son entrée dans le monde, marquée par l'accomplissement de ses devoirs, et par les services qu'il a rendus à la France ; le milieu de sa vie, où il reconnaît

avoir tenu une conduite qu'il a lui-même condamnée ; et sa fin, consacrée au Seigneur par les saintes dispositions dans lesquelles il paraît qu'il allait mourir. Car prenez garde, s'il vous plaît : ses services et la gloire qu'il avait acquise demandaient un cœur aussi solide que le sien, pour ne s'en pas enfler ni élever ; ses malheurs et ce qu'il a lui-même envisagé comme les écueils de sa vie demandaient un cœur aussi droit, pour être le premier à les condamner, et pour avoir tout le zèle qu'il a eu de les réparer • et sa mort, pour être aussi sainte et aussi digne de Dieu qu'elle l'a été, demandait un cœur plein de foi et véritablement chrétien.

C'est donc sur les quaUtés de son cœur que je fonde aujourd'hui son éloge. Ce cœur, dont nous conservons ici le précieux dépôt, et qui sera éternellement l'objet de notre reconnaissance , ce cœur, que la nature avait fait si grand, et qui, sanctifié par la grâce de Jésus- Christ, s'est trouvé à la fin un cœur pai fait ; ce cœur de héros, qui, après s'être rassasié de la gloire du monde , s'est, par une huinble pénitence, soumis à l'empire de Dieu, je veux l'exposer à vos yeux ; je veux vous en faire connaître la solidité, la droiture et la piété. Donnez-moi, Seigneur, vous à qui seul appartient de sonder les cœurs , les grâces et les lumières dont j'ai besoin pour traiter ce sujet chréliennement. Le voici , mes cliers auditeurs, renfermé dans ces trois pensées. Un cœur dont la solidité a été à l'épreuve de toute la gloire et de toute la grandeur du monde : c'est ce qui fera le sujet de votre admiration. Un cœur dont la droiture s'est fait voir jusque dans les états de la vie les plus malheiu-eux, et qui y paraissaient plus opposés : c'est ce qui doit être le sujet de vota-e instruction. Un cœur dont la religion et la piété ont éclaté dans le temps de la vie le plus important, et dans le jour du salut qui est principalement celui de la mort ; c'est ce que vous pourrez vous appliquer pour en faire le sujet de votre imitation : et ce sont les trois parties du devoii' funèbre que je vais rendre à la menu lire du très-haut, très-puissant et trèsexcellent prince Louis de Bourbon, prince de Condé, et premier prince du sang.

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