‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 133 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

De quelque manière que nous jugions des choses, et quelque idée que nous nous formions du mérite des hommes, ne nous flattons pas, chrétiens : il est rare de trouver dans le monde un vrai mérite; encore plus rare d'y trouver UQ

ORAISON FUNÈBRE DE LOUIS DE BOURBON

mérite parfait et souverainement rare, ou plutôt rare jusqu'au prodige, d'y trouver un mérite universel, c'est-à-dire tous les genres de mérite rassemblés et réunis dans un même sujet. Mais c'est pour cela même que ce mérite, quand il se trouve, est quelque chose de si difficile h soutenir ; c'est pour cela que la gloire d'un tel mérite est une tentation si délicate et si dangereuse, et que de s'en préserver, c'est une espèce de miracle dont il n'y a qu'un héros choisi de Dieu, et formé de la main de Dieu , qui soit capable. Or voilà quel fut le caractère de celui dont nous pleurons la mort ; et c'est, mes chers auditeurs, le premier trait des miséricordes que Dieu, par son aimable providence, a exercées sur lui. Je m'explique.

On voit tous les jours dans le monde des hommes avec peu démérite, aidés du hasard et de la fortune, ne laisser pas de s'acquérir de la gloire et faire de grandes actions, sans en être euxmêmes plus grands. On voit dans le monde des hommes d'un mérite distingué, mais d'un mérite borné. On y voit des braves, mais dont les autres qualités ne répondent pas à la valeur ; de gi'andscapilaines, mais hors de là de petits génies. On y voit des esprits élevés, mais en même temps des âmes basses ; de bonnes tôles, mais de méchants cœurs. On y voit des sujets dont le mérite, quoique vrai, n'a pas le bonheur de plaire ; et qui, avec tous les talents dont le ciel les a pourvus, n'ont pas celui de se faire aimer. On y voit des hommes qui brillent dans le mouvement et dans l'action, mais que le repos obscurcit et anéantit ; que les emplois font valoir, mais qui, dans la retraite, ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été.

Où voit-on l'assemblage de toutes ces cnoses; c'est-à-dire où voit-on tout ensemble, et dans le même homme, une gloire éclatante fondée sur un mérite infini -, de grandes actions faites par des principes encore plus grands ; un courage invincible pour la guerre, et une inlelligence supérieure et dominante pour le conseil ; un esprit vaste, pénétrant, sublime, n'ignorant rien, et né pour décider de tout ; une àme encore plus belle et encore plus noble ; les vertus mililaires avec les charmes de la douceur ? Où voit-on un homme également aimable et redoutable, également aimé et admiré ; un homme, l'honneur de sa nation, la terreur des ennemis de son roi, l'ornement de la cour, l'adniiiation des savants, l'amour et les délices des honnêtes gens ; un homme aussi grand dans la rctrailc qu'à la tète des armées, aussi comi)lédc gloire, réduit à lui-même et se possédant lui-même*

que remportant des victoires et donnant des combats ? où voit-on, dis-je, tout cela, et dans un éminent degré ?

Vous l'avez vu, chrétiens, et je ne sais si vous le verrezjauiais. Des siècles ne suffisent pas pour en produire un exemple, et notre siècle est le siècle heureux où cet exemple a paru. Mais l'idée que j'en donne est trop singulière pour pouvoir convenir ni être appliquée à nul autre qu'au prince incomparable que j'ai prétendu vous marquer ; et je ne crains pas que, remplis de cette idée, vous ayez pu vous y méprendre, ni en imaginer un autre que lui. Or concluez de là, encore une fois, quel fonds de solidité il a donc fallu que Dieu lui donnât pour le fortifier contre une telle gloire ; c'est-à-dire non pas contre la vaine et la fausse gloire, dont il n'y a que les petits esprits qui soient susceptibles, mais contre la gloire selon le monde la plus véritable, et par conséquent la plus propre à inspirer aux héros mêmes le poison subtil de l'orgueil , et d'une idolâtrie secrète de leurs personnes.

Non, chrétiens, jamais homme sur la terre n'a été, ni dû être plus exposé à cette corruption de l'amour-propre, et à cette enflure de cœur qui naît de la connaissance de son propre mérite, que le prince dont je fais l'éloge : pourquoi ? parce que jamais homme n'a eu dans sa conditionun mérite si complet, si généralement reconnu, si hautement, si justement, si sincèrement applaudi. Quel bruit ne firent pas dans le monde ses premiers exploits, et par quels prodiges de valeur sa réputation naissante ne commença-t-elle pas à éclater?

Comme il était né pour la guerre, il ne lui fallut point d'apprentissage pour le former. La supériorité de son génie lui tint lieu d'art et d'expérience, et il commença par où les conquérants les plus fameux auraient tenu à gloire de finir. Dans un âge où à peine confic-t-on aux autres la conduite d'eux-mêmes, il se vit toute la fortune de la France entre les mains. Nous étions menacés des derniers malheurs : la faiblesse d'une minorité, une régence tumultueuse, un conseil en bulle à l'intrigue et à la cabale, des semences de division, des grands mécontents, l'agitation de la cour, l'épuisement des peuples, faisaient concevoir à l'Espagne des espérances prochaines de notre ruine.

La valeur du duc d'Enguien apporta le remède à tous ces maux. Une bataille de laquelle dé|)endait, ou le salut, ou la perte de l'état, fut l'épreuve et le coup d'essai de ce jeune héros. On crut qu'em|iorlé par l'ardeur de son courage, il allait tout risquer ; et déjà sûr de lui, eu capi-

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taine consommé, il répondit et se chargea del'é- \éiiement. En vain lui remontra-t-on qu'il allait combattre une armée plus nombreuse que la sienne, composée desraeillcures troupes de l'Europe, commandée par des chefs d'élite , fière et enflée de ses succès , avantageusement postée. Plein d'une confiance qui parut dans ce momentlà lui être comme inspirée d'en haut, quoiqu'avec des forces inégales, il s'avança, il triompha, et, faisant tout céder à sa valeur, il déconcerta et humiha les puissances ennemies.

Par là il leur fit sentir que la France pouvait être tout à la fois affligée et victorieuse, dans la désolation et en état de leur donner la loi. C'est ce que la journée de Rocroi leur dut apprendre, et ce qu'elles n'oublieront jamais. Mais en même temps par là il sauva le royaume elle calma, et, si j'ose ainsi m'exprimer, il le ranima. Il devint le soutien de la monarchie, et, par cette importante action, affermissant l'autorité du nouveau monarque, dont il était le bras, il nous fut dès lors comme un présage de ce règne heureux, glorieux, miraculeux, sous lequel nous vivons.

En effet, depuis ce mémorable jour, la fortune, inconstante pour les autres, sembla pour lui s'être fixée, et avoir fait avec lui un pacte éternel, pour être inséparable de ses armes. Vaincre et combattre ne fut plus désormais pour lui qu'une même chose. Ce ne lut plus qu'un torrent de prospérités, de conquêtes, de batailles gagnées, de prises de villes. Il n'y eut point de campagne suivante qui, par la singularité des entreprises que forma le duc d'Enguien, et qu'il exécuta, n'égalât ou ne surpassât tout ce que nous lisons dans l'histoire de plus surprenant.

Les journées de Fribourg et de Nortlingue, si célèbres par l'opiniâtre résistance des ennemis, et parles insurmontables difficultés qu'il y eut à les attaquer ; ces journées, que l'on peut fort bien comparer à celles d'Arbelles et de Pharsale , portèrent l'alarme et l'effroi jusque dans le cœur de l'Empire, efforcèrent enfin l'Allemagne à vouloir la paix aux conditions qu'il nous plut lie la lui donner. Sans parler de cent autres actions que je supprime, et dont vous êtes bien mieux insiruits que moi, la journée de Lens, encore plus triomphante, acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle, f ne suite si étonnante de succès prodigieux et inouïs fit taire devant lui toute la terre i, pour me servir du terme de l'Ecriture ; ou

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plutôt, par un contraire effet, quoique par la même raison, fit parler de lui toute la terre, c'est-à-dire la fit retentir de son nom, et la fit taire de tout le reste. Or vous savez combien, avec de tels succès, il est difficile de ne pas s'éblouir et de ne pas sortir des bornes de la modération humaine, vous savez le danger qu'i> y a de s'oublier alors soi-même, jusqu'à devenk l'adorateur de soi-même, et jusqu'à dire comme l'impie : Manus nostra excelsa, et non Dominus fecit licec omnia '. Vous verrez pourtant combien, par la miséricorde du Seigneur, notre prince en fut éloigné.

Mais ce n'est pas tout, et je ne crains point d'amplifier ni d'exagérer, quand j'ajoute que ces succès n'ont été que la moindre partie de sa gloire, et que le principe de ses actions était encore plus propre à le flatter que ses actions mêmes ; parce qu'on ne peut nier que luimême, et ce qui était en lui, ne fût encore infiniment plus grand que ce qui parlait de lui. Car j'ap|)elle le principe de tant d'héroïques actions ce génie transcendant et du premier ordre que Dieu lui avait donné pour toutes les parties de l'art militaire, et qui, dans les siècles où l'admiration se tournant en idolâtrie produisait des divinités, l'aurait fait passer pour le Dieu de la guerre, tant il avait d'avantage audessus de tous ceux qui s'y distinguaient.

J'appelle le principe de ces grands exploits cette ardeur martiale qui, sans témérilé ni emportement- lui faisait tout oser et tout entreprendre ; tJ feu qui dans l'exéculion, lui rendait tout possible et tout facile ; celte fermeté d'âme que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta ; cette vigilance que rien ne- surprenait ; cette prévoyance à laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser révéncment des choses, semblable à un aigle, dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays ; cette promptitude à prendre son parti, qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir les incoiivénients de la lenteur des autres, en avait toi.Li; la maturité ; cette science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures, à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaines dél bérations ces moments heureux qui décident du sort des armes;

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cette activité que rien ne pouvait égaler, et qui dans un jour de bataille le parlugeant, pour ainsi dire, et le multipliant, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout à la fois, et par sa présence inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient, son courage et sa valeur ; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat, cette tranquillité dont il n'était jamais plus sûr que quand on en venait aux mains, et dansl'tiorreur de la mêlée ; cette modération et cette douceur pour les siens qui redoublait à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue ; cet inflexible oubli de sa personne, qui n'écoulajamais la remontrance et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vio, et un jeu de braver la mort. Car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle, du prince que nous avons perdu ; et voilà ce qui fait les héros.

Ceux qu'a vantés l'ancienne Rome, et ceux qui avant lui s'étaient distingués sui' le théâtre de la France, possédaient plus ou moins de ces qualités. L'un excellait dans la conduite des siégos, l'autre dans l'art des campements ; celui-ci était bon pour l'attaque, celui-là pour la défense : l'universalité, jointe à l'éminence des verlus guerrières, était le 'caractère de dislinclion de l'invincible Condé. Ainsi le publiait le grand Turenne, cet homme digne de i'iunnortaUté, mais le plus légitiuîe juge du mérite de notre prince, et le plus zélé aussi bien que le plus sincère de ses admirateurs : ainsi , disjc, le publiait-il, et la justice qu'il a toujours rendue à ce héros, en lui donnant le rang que je lui donne, est un témoignage dont on l'a ouï cent fois s'honorer lui-mèuie. De là vient que le prince de Condé valait seul à la France des armées entièies ; que devant lui les forces ennemies les plus redoutables s'affaiblissaient visiblement par la terreur de son nom ; que sous lui nos plus faibles troupes devenaient intrépides et invincibles ; que par lui nos fronlières étaient à couvert et nos provinces en sûreté ; que sous lui se formaient et s'élevaient ces soldats aguerris, ces officiej's expéiimentés, ces braves dans tous les ordres delà milice, qui se sont depuis signalés dans nos dernières guerres et qui n'ont acquis tant d'honneur au nom français, que parce qu'ils avaient eu ce prince pour maître et pour chef.

Quel Irésor dans un Etat d'y posséder un tel homme 1 et quel vide un tel homme par sa

mort ne laisse-t-il pas dans un Etat ! Or, de penser qu'on est cet homme, et l'être en effet, le savoir, le sentir, se l'entendre dire à toute heure, et jouir, mais aussi singulièrement que celui-ci, de celte haute réputation dont il semble que Dieu même a voulu paraître jaloux, ayant si souvent affecté de s'appeler dans l'Ecrilure le Dieu des armées; c'est-à-dire être entre les hommes comme le dieu des autres hommes, quelle tentation et quel piège pour le salut, surtout dans les maximes d'une religion qui ne couronne que les humbles, et qui réprouve les vertus même séparées de l'humilité I Vous allez voir si notre prince succomba à cette tentation.

filais auparavant joignez à la gloire des armes celle (le l'esprit, dont l'abus n'est pas moins à craindre, et qui donna dans sa personne tant de lusti e à la quahté même de héros. Car il n'était pas, si j'ose me servir de ce terme, de ces héros incultes qui de la bravoure et de la science de la guerre se font un titre et un droit d'ignorance pour tout le reste. Avec le magnanime et l'héroïque, il sut accorder tout le brillant et tout le sublime des talents de l'esprit.

Quelle capacité plus vaste, quel discernement plus exquis, quel goût plus fin, quelle compréhension plus vive, quelle manière de pencer et de s'énoncer plus juste et plus noble ? Qu'igiiorait-il, et dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance, que ne savait-il pas exactement ? Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, aussi bien que le sage Salomon, c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusques aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'élait-il pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré ? profane et sacré, antique et moderne, de quoi ne parlait-il pas, et ne jugeait-il pas en maître.

S'il fallait assister à un conseil, avec quelle force de politique, avec quelle abondance d'expédients, avec quel don de décision n'y opinaitil pas? S'il s'eiiiretenait avec des savants, que n'ajoulaitil pas à leurs lumières par ses réflexions ; et d.'ius ce qu'ils croyaient savoir, de combien defaux préjugés, doué lui-mèmed'une science plus épurée, ne lesl'aisait-il pas revenir? Quel poids, s'ils le consultaient comme auteurs, son apjjrob.dion ne donnait-elle pas à leurs ouvrages ; et qiu'lle censure plus infaillible que la sicime leur répondait par avance du jugement du public ? Tout cela se trouvant en lui accompagné de ces vertus qui font l'ornement de la société civile, et qui par une alhance rare

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joignent le parfait honnête homme à l'habile homme, au grand homme, au prince, au héros, que lui manquait-il pour être, selon le monde, un homme achevé ?

Jamais homme encore une fois, n'eut donc tant de droit d'être rempli de lui-même, si jamais on peut avoir droit d'en être rempli ; et jamais liomme, pour se défendre de la vanité, n'eut donc tant à craindre du cité de la vérité. Maisc'est ici où commence le miracle de la Providence. Car en même temps, parce qu'il avait un cœur solide (or, voici à quoi je réduis la solidité de ce cœur, en le comparantet en l'opposant à luimême), jamais homme, avec tant de gloire, n'a été si supérieur à sa propre gloire ; jamais homme, avec tant de mérite, n'a élé moins enflé de son mérite ; jamais homme, avec tant d'éclatants succès, n'a été si éloigné de l'ostentalion, ni si ennemi de la flatterie ; jamais homme, avec tant de grandeur, n'a allié tant d'humanité, tant d'affabilité, tant débouté ; jamais homme, avec tant de capacité et tant de lumières, n'a eu moins de présomption ; jamais homme, avec tant de sujets d'être content de lui-même, n'a été moins occupé de lui-même, moins gâté ni moins infecté de l'amour de lui. même. Miracles, dis-je, de la Providence, mais d'autant plus miracles, qu'ils paraissaient en lui comme naturels. A ces traits, mes chers auditeurs, vous reconnaissez encore ici le prince de Condé.

Ur héros supérieur à sa propre gloire, c'està-dire qui a tout fait pour racjuérir, hors de la désirer et de la chercher, ce qu'il ne fit jamais. Quelle gloire avait-il en vue ? Celle du roi et de l'Etat. Pour celle-là, il n'y avait rien qu'il ne se crût permis ; et la mesure de ses désirs, quand il s'agissait de la gloire du roi, était de la désirer sans bornes, et de rapporter tout à elle, ou, pour mieux dire, de sacrifier tout pour elle. Il ne pensait à la sienne que pour en réprimer les mouvements, et pour s'en interdire la vaine joie, qu'il estimait une bassesse : ayant souvent protesté que, quoi qu'il eût fait, il n'avait jamais rien fait paiailre brave ; ayant toujours eu pour maxime d'aller au solide des choses, d'aimer son devoir pour son devoir même, et de trouver dans le seul témoignage de sa conscience toute la récompense de ses services : solidité d'autant plus héroïque , qu'elle est plus intérieure et plus cachée.

Un héros sans ostentation. Le vit-on jamais s'applaudir ou se prévaloir d'aucune de ces actions glorieuses qui l'avaient rendu si célèbre ?

S'il en parlait, c'était avec une retenue dont jamais ni sa complaisance pour ceux qui l'écoutaient, ni leur curiosité qu'il faisait souffrir, ne le fit relâcher. S'il racontait le gain d'une bataille, vous eussiez dit qu'il n'y avait eu nulle part ; ce n'était que pour louer ceux qui y avaient montré de la valeur, que pour leur en donner la gloire, que pour les faire connaître à la cour ; jamais plus éloquent ni plus officieux que quand il leur rendait cette justice, et jamais plus en garde ni plus réservé que quand on voulait ou surprendre ou forcer sa modestie, pour lui faire dire ce qui le touchait personnellement. A-t-on pu obtenir de lui qu'il écrivît les menu* es de sa vie, chose qu'il aurait faite si dignement, et dont la postérité lui aurait eu une obligation éternelle ; et avec quelque instance qu'on l'en ait pressé, son indocilité sur ce point, si je puis m'exprimer de la sorte, a-t-elle pu être vaincue ? Tout ce que j'ai fait, répondait-il, n'est bon qu'à être oubhé : il faut écrire l'histoire du roi ; tout autre désormais serait superflue. Et on sait avec quelle abondance de cœur il parlait ainsi : sa sincérité n'était-elle pas en cela une aimable preuve de sa solidité.

Un héros ennemi de la flatterie. Vous me direz qn'il lui était aisé de l'être, parce qu'étant sûr de la vraie louange, et ayant tout ce qu'il avait pour être sincèrement loué, à peine pouvait-il craindre d'être flatté. Parlons donc plus correctement. Un héros ennemi de la louange, même la plus sincère et la plus vraie : car il était difficile qu'on lui en donnât d'autre ; mais c'était assez qu'elle fût louange, pour qu'il ne pût pas la soutenir. Avec quelle impatience et quel chagrin ne la supportait-il pas, quand il ne pouvait l'éviter? et quand il en était le maître, avec quel air de dignité , quoique sans fierté, ne la rebutait-il pas ? Au lieu que le faible des grands est d'aimer à êlre trompés et d'écouter avec plaisir l'adulation et le mensonge dont on nourrit sans cesse leur amour-propre, le caractère tout opposé de notre prince était de ne pouvoir souffrir les vérités même qui lui étaient avantageuses, et qui, honorant son mérite, fatiguaient et gênaient sa modestie : hors de là, passionné pour la vérité, c'est-à-dire aimant la vérité qui l'instruisait, qui le détrompait , qui le condamnait , mais craignant et fuyant la vérité qui le louait et qui l'exaltait. Disje rien que vous n'ayez vu ? et ce caractère de solidité, si rare parmi les |)rinces, ne vousal-il pas fait cent fois admirer celui que vous regrettez aujùLird'hui ?

ORAÎSON FUNl'RRE DE LOUTS T1E T?OURB0N.

Un héros aussi humain qu'il était grand. Je sais qu'il pouvait être l'un sans préjudice de l'autre, et je conviens qu'il était de l'intérêt de sa grandeur même qu'il eût ce fonds d'humanité qui le rendait si afîable et si accessible, parce qu'il ne paraissait jamais plus grand que quand il se communiquait et qu'il se laissait voir de près. De combien peu de grands du monde en pourrait-on dire autant ? Mais aussi dans combien peu de grands du monde voit-on cette application qu'il avait à gagner, par des bontés prévenantes , ceux qui avaient l'honneur de l'approcher ? Vit-on jamais prince d'un commerce plus aisé, plus libre, plus commode ? se sentait-on, quand on conversait avec lui, embarrassé ou gêné du respect qu'on avait pour sa personne, quoiqu'on en fût pénétré ? quel soin n'avait-il pas de le tempérer par tout ce iqu'il y f> d'obligeant : se famiUarisant avec les uns, s'abaissaut avec les autres, s'ouvrant et se confiant à ceux-ci, entrant dans les affaires de ceux-là, s'accommodant et se proportionnant à tous ? pouvait-on sortir d'avec lui sans être charmé de son honnêteté, et sans ressentir une joie secrète des marques qu'on venait d'en recevoir ; et faut-il s'étonner si, avec de semblables manières, après avoir gagné tant de batailles, il avait gagné tant de cœurs ? mais en fallait-il un moins solide que le sien, pour préférer, comme il faisait, cette conquête des cœurs à toutes celles qu'il avait faites par sa valeur ?

Un héros que l'amour de lui-même n'avait point ;:àté. De là vient cet attachement admirable et cet inépuisable zèle qu'il avait pour tous ses devoirs. Comme il était peu occupé de soi, il pensait éternellement h ce qu'il croyait devoir aux autres. Fut-il jamais un meilleur père, fut- il un plus aimable maitre, fut-il un plus parfait ami? Quelle ample matière d'éloges ces trois qualités ne me fomniraieut-elles pas, si je pouvais m'y arrêter ?

Un plus parlait ami. Servez-m'en ici des témoins, vous qui en avez fait l'épieuve. En avez-vous connu un plus fidèle, un plus sûr, un plus exact observateur des droits sacrés de l'amitié ? vous (|ui êtes assez heureux pour avoir été honorés de celle de ce grand homme, rappelez-en le souvenir, et dites-moi, vous a-t il jamais manqué? a-t-ileu de l'indifférence pour vos intérêts ? s'est-il montré insensible à vos malheurs ? lui est-il échappé un secret que vous lui eussiez confié ? avez-vous découvert en lui ses faiblesses auxquels l'auiitié des grands est si sujette, ou plutôt qui font que les grands oon- B. ToM. III.

naissent si peu l'amitié ? Ses défiances et rrs froideurs vous ont-elles causé de l'inquiétude ? avez vous eu à essuyerses inégalités ?a-t-il exigé de vous des dépenses serviles ? Quand il a pu vous obliger, vous a-t-il fait valoir ses grâces ? Il aimait et il voulait être aimé : a-t-il rien omis pour y réussir, et jamais prince y est-il mieux parvenu, c'est-à-dire jamais prince a-til eu tant d'amis choisis, tant d'amis désintéressés, tant d'amis attachés à lui pour lui-même, tant d'amis de toutes professions et de tous états, à la cour et hors de la cour, dans la robe et tians l'épée ? Jlaisl'aimait-on commeon aime ordinairement les princes, par intérêt, par politique , par nécessité ; et n'avait-il pas l'avantage d'être aimé comme les particuliers, par inclination, par choix, par estime ; en un mot, parce qu'il était aimable ? L'aurait-il été, quoique grand prince, s'il n'avait été solide ?

Un meilleur père et plus digne d'en porter le nom. Mais il ne m'appartient pas de toucher à cette qualité ; il n'y a qu'à vous, princes et princesses qui m'écoutez, à qui elle ait été pleinement connue. Nous savons les soins infinis qu'il s'est donnés pour vous élever, et pour faire de vous des princes parfaits ; mais il n'y a que vous-mêmes qui puissiez dire la tendresse qu'il a eue pour vos personnes. Je vous le demanderais ici, si je n'appréhendais de rouvrir vos plaies ; et ce n'est qu'en tremblant que je vous y fais penser : mais dût-il vous en coûter de la douleur, au moins par là comprendra-ton combien vous lui avez été chers, et jusqu'où il a porté l'amour paternel. Permettez-moi donc de le dire, et aux dépens de ce qu'en souffrira votre cœur, écoutez l'éloge d'un père, que la pieuse, quoiiiue profane antiquité, n'aurait pas moins révéré sous ce nom de père, que sous celui de héros; d'un père dont vous avez été la joie, comme il a été votre gloire, il a rempli le devoir et le nom de père jusqu'à n'épargner passa propre vie, et jusqu'à se faire un plaisir delà sacrifii'r pour ses enfants; puisqu'il faut le dire enfin, la mesure de l'amour qu'il a eu pour eux est qu'en effet il en a été la victime.

Or, tout cela compris ensemble est ce que j'ai appelé un cœur solide, opposé à ce cœur vain que Dieu réprouve, particulièrement dans les grands de la terre. Et j'ai dit, mes chers auditeurs, que par là Dieu avait donné à notre prince im préservatif admirable, non-seulement contre la gloire du monde, mais contre tous les désordres qui la suivent, et qui sont si funestes pour le salut. Car qu'i'st-ce qui perd les grands du monde? Vous le shmz : cette

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plénitude d'eux-mêmes, cette eiitlure de leur grandeur, cet abus de leur dignité, cet oubli de leur devoir, celte habitude d'indépendance» ce mépiis et ce rebut des autres, c tte haine de la vérité, cet amour de la flatterie, cette dureté, celle fierté, celte jalousie et celte ostentation d'autorité, celle crainte du mérite d'autrui, celle présomption du leur pro[)re, cet entclcment de ce qui leur est dû ; que saisje ? voilà ce que la gloire du monde leur attire; et d;uis l'usage qu'ils en tout, voilà ce qui les perd el ce qui les damne. Or, gi-àces au Seigneur, rien de tout cela ne s'est trouvé dans notre prince, parce qu'il avait un cœur solide, à réjireiive de la vanilé el de toute l'iniqi.'ilé qui en est inséparajjle. Dieu, lui donnant ce cœur solide, préparait donc lics lors en lui le fonds sur lequel devait agit; sa grâce. Il éloignait donc déjà de lui lous les obstacles que sa grâce aurait eus à suruioiilor, si elle avait Innnécn lui un autre eo-ui. Celle solidité de ceur entrait donc déjà dans le dessein et dans l'ordre de sa prédeslinat on élernelle : pourquoi? parce que, dans les vue.- de Dieu, elle devait être en lui le conire- poids de toute la gloire qu'il avait à soutenir. Mai-; voici quelque chose de plus : car j'ai ajouté que Dieu, par une seconde faveur, lui a\ait donné un cœur (Irait, ponr servir <te i-essoiirce à ses malheurs ; et c'est le sujet de la seconde partie.

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