‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 19 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je m'en vais, disait le Sauveur du monde à ses disciples, sur le point qu'il était de retourner à son Père ; je vais prendre possession de la gloire qui m'est réservée dans le ciel, et vous préparer au même temps à chacun votre place dans ce séjour bienheureux ; Vado parure vobis locum ^. Parole pleine de consolation ; mais parole précédée d'une autre qui devait être pour eux, et qui est pour nous un grand londs d'instruction. Car le môme Sauveur leur avait dit auparavant : Ce royaume où je veux vous appeler après moi, je vous le promets, mais aux mêmes conditions que mon Père me l'a promis,

' EccU., ui, 23. — ' 11 Cur., m, i. -. s Joan., xir, 2,

SUR L'ASCEN-SION DE JËSUS-CimiST,

et vous ne l'aurez point autrement que moi : Dispono vobis sicut disposuit milii Pater meus regmim'. Or, le fils de David n'y est entré que par la voie du mérite. D'où il s'ensuit, mes chers auditeurs, parla plus juste de toutes les conséquences, que pour parvenir nous-mêmes à cette gloire céleste, il faut que nous l'ayons inéritée. Mettons dans tout sou jour cette vérité, que je vous propose aujourd'hui comme le motif le plus capable d'exciter votre zèle et d'allumer toute votre ferveur.

Oui, chrétiens, la gloire que nous attendons est une récompense que Dieu nous destine; et pour peu que vous ayez de pénétration, vous y devez découvrir d'abord deux différences bien remarquables, qui la relèvent infininient audessus de ces récompenses fragiles et passagères que le monde promet à ceux qui le servent. Car, selon la belle réflexion de saint Jean Chrysostome, telle est l'injuste distribution qui se fait des récompenses du monde : on les a souvent sans les mériter, et ou ''^^ -nérite encore plus souvent sans les avoir. On les a sans les mériter, et c'est ce qui devrait humilier la plupart des heureux du siècle; et on les méiite encore plus souvent sans les avoir, c'est ce qui rebute et ce qui désespère les m:ilheureux. Mais il n'en est pas ainsi dans cette récompense iramortelle où nous aspirons. Comme on ne l'obtient jamais qu'en la méritant, aussi est-on ^ùr de ne la mériter jamais sans l'obtenir. Deu."ï points auxquels je m'attache, et que je voudrais imprimer profondément dans vos esprits.

C'est une récompense que ce royaume éternel, où Jésus-Christ, comme noire chef, entre glorieux et triomphant; mais cette récompense {prenez garde à ces trois pensées), on ne l'a point qu'on ne la mérite; on ne l'a que parce qu'on la mérite; on ne l'a qu'autant qu'on la mérite. On ne l'a point, dis-je, qu'on ne la mérite. Dieu, comme maître de ses biens, pouvait nous la donner gratuitement, sans qu'il nous en coûtât rien : mais il ne l'a pas voulu; et, suivant l'ordre qu'il a étabU, il faut de deux choses l'une, ou que nous méritions cette récompense, ou que nous y renoncions. De quelque manière que Dieu nous ait prédestinés, en vue ou indépendamment de nos bonnes œuvres (question qui partage l'école, et qui n'appartieul point à mon sujet), il est certain, et c'est un principe de religion, que nous n'aurons jamais pai't à son héritage, si nous nous trouvons à la mort dépourvus de ces mérites, qui sont, selon l'Evangile, les titres légitimes pour y prétendre.

'Luc, xzu, 29.

Venez, nous dira Jésus-Christ dans le jugement dernier, si nous sommes assez heureux pour être du nombre de ses brebis, et placés à sa droite; venez les bien-aimés de mon Père; possédez le royaume qu'il vous préparait, et qui vous est désoraiais acquis : Venite... possidete paratum vobis regnum '. Mais en verlu de quoi nous le donncra-t-il, ce royaume ? écoulez ce qu'il ajoutera ; Parce que vos bannes œuvres me parlent pour vous, parce que vous avez fait des choses dont je n'ai point perdu le souvenir, et qu'il est maiitenant de ma justice et de ma fidélité de les reconnaître ; parce que dans la personne des ;Kiavres, qui étaient mes membres vivants, vou~ m'avez secouru, nourri, logé, visité ; enfin, régnez avec moi, parce que vous avez été charitables pour moi : Possidele paratuin vobis regnum .. esurivi enim, et dedistis mihi manducare. Raisonnons tant qu'il nous plaira, voilà, dans le sens de Jésus-Christ même, tout le déuoùment du mystère impénétrable de la prédestination. C'est en cela, remarque le docteur angélique saint Thomas, que cette récompense du ciel est une véritable gloire, et même la gloire par excellence, parce qu'elle est le fruit du mérite, et du mérite le plus parfait qui puisse convenir à l'homme. En effet, ce qui se donne à la faveur peut bien être une gnice, peut bien être une distinction, peut bien être un privilège ; mais à parler exactement, ce ne peut être une gloire. Or, ce n'est point là ce que Dieu réserve à ses élus ; mais dans le langage du Saint-Esprit, ce qu'il leui' réserve est une récompense, et par là même une gloire : Gloria hœc est ointtibus sauctis ejus 2. Parce qu'il ont été saints sur la terre, ils sont bienheureux dans le ciel, et comblés de gloire; mais leur bonheur, comme récompense et comme gloire, suppose qu'ils s'en sont rendus dignes : voilà ce que nous enseigne la foi.

Calvin a combattu cette vérité, et c'est un des points où je confesse que son hérésie m'a toujours paru plus insoutenable. Il a prétendu que nos plus saintes actions, par rapport à Dieu, ne pouvaient jamais être méritoires cependant Dieu même nous assure qu'elles le sont, et nous dit en termes exprès qu'à la fin des siècles sa providence éclatera, lorsqu'il viendra pour rendre à ciiacun selon le mérite de ses œuvres : V)iicuique secundum meritam operum suorum 3. Pouvait-il s'expliquer plus clairement? Mais ne sulfit-il pas, disait Calvin, que Jésus-Christ nous ait acquis la gloire que nous espérons, et qu'il l'ait méritée pour nous ? Non, répondent

' Mauh., xXT, 34.— ' Psal-, ciux, 9.- J Ecdi.,XTi, 16.

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les théologiens, après saint Augustin, cela ne suffit pas. Il faut qu'après lui, que par lui et qu'avec lui, nous la méritions encore pour nous-mêmes; comme il ne suffit pas que Jésus- Christ ait fait sur la croix pénitence pour nous, si nous ne la faisons pour nous-mêmes. Il faut que notre pénitence, jointe à la pénitence de cet Homme-Dieu, nous réconcilie avec Dieu ; et de même il faut que nos mérites, joints à ses mérites, nous ouvrent le royaume de Dieu ; et c'est à quoi le grand Apôtre travaillait si sainleinent, et ce qui lui faisait dire : Adimpleo ea quœ désuni passionum Christi •. J'accomplis en moi ce qui manquerait sans cela à ma rédemption, et à ce que Jésus-Christ a souffert pour moi. Mais n'est-ce pas faire tort aux mérites du Rédempteur, que d'accorder une récompense aussi divine que celle-là à d'autres mérites que les siens ? Nullement, dit saint Augustin ; et la raison qu'il en apporte est convaincante : parce que les mérites que nous devons acquérir, et ajouter à ceux du Rédempteur, sont tellement des mérites différents des siens, qu'ils sont néanmoins dépendants des siens, fondés sur les siens, tirant toute leur efficace et toute leur valeur des siens ; et par conséquent incapables de préjudicier aux siens. Que fait Dieu, quand ilnous récompense? Je l'avoue, il couronne nos mérites; mais parce que nos mérites, sont ses dons, en caaronnant nos mérites, il couronne dans nos personnes ses propres dons : Coronat in nobis dona sua ; c'est la belle expression de saint Augustin. Mais avouer que l'homme peut mériter le royaume du ciel, n'est-ce pas lui donner le sujet de se glorifier ? Oui, continue ce saint docteur, et malheur à nous si, faute d'un tel mérite, nous n'étions pas en état de nous glorifier dans le sens que Calvin veut nous le défendre ! Car, le royaume céleste n'est que pour ceux qui ont droit de se glorifier dans le Seigneur ; et un des caractères de l'homme juste, le plus distinctement mar([ué3 par l'Apôtre, est qu'il puisse, sans présomption, mais avec une sainte confiance prendre part h cette gloire dont le Seigneur est le principe et la fin : Quigloriatiir, in Domino glorielur 2. Or, le faible de l'hérésie et de la prétendue réforme de Calvin, est qu'elle dépouille le juste de tout mérite, j'entends de tout mérite propre, et qu'elle lui ôte ainsi tout moyen de se glorifier même en Dieu : condition néanmoins essentielle pour être récompensé de Dieu. Avançons.

Non-seulement on n'a point la récompense du ciel qu'on ne la mérite, mais, ce que je vous

» Colos., I, 24. - 3 1 Cor., I, 31.

prie de bien comprendre, on ne l'a que parce qu'on la mérite : en sorte que'lle esl le partage du mérite seul, à l'exclusion de tout aulre litre. De là vient que saint Paul, pour la définir, l'appelle couronne de justice : In reliquo reposita est mihi corona justitice 1 ; parce qu'en effet, disent les Pères, cette récom[tense ne doit être donnée aux hommes que selon les règles d'une justice rigoureuse, d'une justice incorrupptible, d'une justice que rien ne touchera, que rien ne fléchira, que rien ne préoccupera ; d'une justice qui n'aura d'égards pour personne , qui ne distinguera ni qualités , ni rangs, ni naissance, mais qui discernera parfaitement le mérite. Les récompenses du siècle sont tous les jours en butte à la cupidité et à l'ambition : quoiqu'elles ne soient dues qu'au mérite, toute aulre chose que le mérite contribue à les faire avoir. On les emporte par le crédit, on se les attire par la brigue, on les arrache par l'iinportunité : les plus hardis et les plus avides sont ceux qui y parviennent ; le hasard en décide, la bonne fortune de l'un, et souvent l'iniquité de l'autre. On se prévaut, pour les demander, du mérite d'autrui ; le fils veut être récompensé des services du père ; l'ami croit être en droit de profiter du travail et du pouvoir de son ami. Ceux mêmes queDieuafaitlesdispensaateurs de ces récompenses temporelles, quelque précaution qu'ils y apportent, et quelque envie qu'Usaient de les distribuer avec équité, peuvent à peine se répondre d'eux-mêmes, et compter qu'il ne se laisseront ])as prévenir et surprendre. Comme ils sont hommes, dit saint Augustin, ils récompensent en hommes, c'est-à-dire bien plus souvent selon la nécessité, de leurs affaires, que selon le degré de leur estime ; bien plus souvent par inclination que par raison. Et en effet, ceux qui entrent dans leurs plaisirs ont communément bien plus de part à leurs gracias et à leurs bienfaits, que ceux qui s'immolent 1 our leur service. Ceux qui lesflattentet qui les trompent, sont communément bien mieux récompensés que ceux qui leur sont fidèles. Ainsi vont les choses humaines ; et quelque zèle que nous ayons pour la réformation de l'univers, nous ne devons pas espérer qu'elles prennent un autre cours. Rien de tout cela dans la récompense où Dieu nous appelle. Il pèsera ses élus dans la balance, mais dans la balance du sanctuaire ; et leur mérite seul, mis à l'épreuve de son jugement, fera la décision de leur sort. Quiconque n'en aura pas l'exacte mesure, fùt-il un des dieux de la terre, sera rejeté. Gomme le fils ne [tortera

UlTiiu., IV, e.

SUR L'ASCENSION DE JÉSUSCHRIST

point l'iniquité du père, aussi le mérite du père ne suppléera point à l'indignité du fils. Tout devant Dieu sera personnel, et la règle du Saint- Esprit subsistera : Unicuique secundiun meritum operiim suorum^; A chacun selon ses œuvres. Il ne dit pas, à chacun selon ses lumières, à chacun selon ses maximes, à chacun selon ses talents ; il ne dit pas même, à chacun selon sesdésirs, selon ses projets et ses intentions ; mais, à chacun selon ses actions, à chacun selon ce qu'il aura fait, et non point selon ce qu'il aura cru, ou ce qu'il aura voulu faire : Unicuique secundum meritum operum suorum. En un mot, le temps de la grâce et de la miséricorde sera expiré, et celui de la justice succédera ; et par la même raison que la grâce, dans les élus, aura précédé tout mérite, la gloire dont Dieu les comblera aura pour fondement le mérite acquis par la grâce. Rien de plus vain, dans l'opinion des mondains mêmes, que la gloire du monde : pourquoi ? parce qu'elle n'est ni une preuve certaine, ni une conséquence sûre du mérite ; parce qu'elle est presque toujours l'effet du caprice et de la prévention des hommes ; parce qu'il n'y a rien où la corruption du jugement des houimes, où leur peu d'équité, d'intégrité, de sincérité, paraisse plus évidemment qu'en ce qui regarde cette gloire profane. Mais par une règle toute contraire, concevez de là ce que c'est que la gloire des prédestinés dans le ciel, puisque c'est un Dieu qui en est l'aibitre ; un Dieu souverainement éclairé, souverainement juste, et qui ne peut estimer que ce qui est essentiellement estimable ; un Dieu aussi déteruiiué à ne glorifier que le mérite, qu'il l'est à l'éprouver et à punir le péché ; uu Dieu dans l'un et dans l'autre également infaillible, inflexible, irrépréhensible : tel est, mes frères, concluait saint Paul, tel est le Maître dont il m'importe d'être loué et d'être favorablement jugé, parce que c'est Celui dont l'approbation et la louange doit faire éternellement la solide gloire : Qui autem judicat me, Dominus est 2.

Enfin, cette récompense des bienheureux, on ne l'a qu'autant qu'on la mérite ; et si l'un est plus récompensé que l'autre, s'il est dans un degré de gloire plus éminent que l'autre, ce n'est que parce qu'il a plusde mérite que l'autre. Dans le monde, ou voit tous les jours des mérites médiocres l'emporter sur des mérites éclatants ; et vous le permettez. Seigneur, pour nous apprendre que ce n'est point ici que se doit faire le vrai discernement de nos personnes ; vous le permettez pour nous détacher malgré nous de

{ ScclU XTI, 16. — ' I Cor., IT, 4.

la terre, et pour nous faire porter plus haut nos vues ; mais dans le royaume de Dieu, chacun est placé selon l'ordre où il doit être ; et une des plus singulières beautés que l'Ecriture y fait remarquer, est cette admirable proportion entre la qualité du mérite et le rang qu'il occupe. Il y a , disait le Fils de Dieu, dans la maison de mon Père, différentes demeures ; mais ces demeures , observe saint Bernard , ne sont différentes que parce qu'il s'y trouve des mérites différents. Le plus ou^ le moins de mérite y fait donc le plus ou le moins d'élévation ; cinq talents de mérites y produisent cinq talents de gloire, et deux n'y en produisent que deux : tellement que la diversité du mérite y distingue, y partage, y ordonne tout. Or, si cela est, chrétiens, permettez-moi de m'arrêter ici, et de faire avec vous une réflexion dont il est difficile que vous ne soyez pas touchés : à quelle étonnante révolution ne doivent pas s'attendre la plupart des hommes, quand ce mystère s'accomplira, et que Dieu, dans son jugement dernier, viendra faire ce partage ? Quelle désolation, par exemple, pourtant de grands, lorsque, après avoir tenu dans le monde des rangs honorables que leur donnaient leurs dignités, leurs emplois , leurs charges , il leur en faudra prendre d'autres que le mérite seul réglera , et où l'arrêt de Dieu les réduira I Si Dieu, au moment que je parle, leur faisait voir l'affreuse différence de ce qu'ils sont aujourd'hui et de ce qu'ils seront alors, dans quelle consternation cette vue ne les jetterait-elle pas! et [quand à la mort il faudra quitter en effet ces rangs de naissance et de fortune , pour passer à d'autres rangs qu'une exacte et rigoureuse justice leur assignera, quelle douleur pour eux de se trouver dans un si prodigieux abaissement, dans un éloignement infini de Dieu, parce qu'ils n'auront presque rien fait pour Dieu ! Je sais que cette réflexion est affligeante ; mais en est-elle moins salutaire, et ne serais-je pas prévaricateur, si, dans une occasion aussi naturelle que celle-ci, je ne les faisais souvenir qu'outre les grandeurs de la terre, il y en a d'autres dans le ciel où ils doivent aspirer ; qu'il y a d'autres honneurs dont ils doivent être jaloux, d'autres places qu'ils doivent remplir, d'autres établissements pour lesquels Dieu les a créés ? Aurais-je pour leur salut le zèle que mon ministère doit minspirer, si je ne les avertissais pas que la figure de ce monde passe, et qu'après qu'ellesera passée, le mérite d'une vie chrétienne est le seul titre de distinction qui nous restera? Mais revenons. Je ne me suis pas contenté

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de vous dire qu'on a souvent les récompenses du monde sans les mériter : j'ai ajouté que souvent aussi on les mérite sans les avoir ; au lieu que nous sommes assurés, en méritant la récompense éternelle, de l'obtenir. En effet, comptez, si vous le pouvez, mes chers auditeurs, combien de gens vous avez vus dans le monde mener une vie obscure, et ne parvenir à rien, avec un mérite et des services qui devaient les élever à tout. Des patrons leur ont manqué, des concurrents les ont écartés; l'envie, l'intrigue, la cabale, mille mauvais offices les ont détruits; un maître aveugle et snns discernemeut, un maître insensible et indifférent, un maître trompé et prévenu les a laissés dans la foule, les a oubliés, méprisés, rebutés. Que ne nous apprend pas là-dessus l'usage et la science du monde ? Mais avec Dieu, je suis à couvert de foutes ces injustices. Quoi que je fasse, si c'est pour lui que je le fais, il m'en tiendra compte. Qu'estce qu'un verre d'eau? cependant ce verre d'eau donné en son nom ne sera pas sans récompense. Qu'est-ce qu'une pensée ? cependant cette bonne pensée reçue et suivie aura son salaire. Qu'est-ce qu'un désir ? cependant ce bon désir, conçu et formé dans le cœur, produira, selon l'expression de l'Apôtre, son rayon de gloire. Qu'est-ce qu'une parole ? cependant cette parole dite avec douceur, avec humanité, avec charité, sera écrite dans le livre de vie. Or, si Dieu doit récompenser de la sorte jusqu'aux moindres mérites, que sera-ce des autres ? C'est ainsi qu'il nous l'a promis ; et comme il est tout-puissant, c'est ainsi qu'il peut l'accomplir ; et comme il est fidèle, c'est ainsi qu'il veut l'accomplir : par conséquent , c'est ainsi qu'il l'accompUra. En sorte, conclut sain Augustin, que sa toute-puissance , qui est la toute-puissance d'un Dieu, n'am'a point dans l'éternité d'autre occupation que de glorifier ses élus et tous leurs mérites. Voilà à quoi il s'emploiera, en quoi il mettra une partie de ses complaisances, de quoi il ne se lassera jamais.

Mais cela posé, chrétiens, et quoique nous fassions profession de le croire, vivons-nous et agissons-nous comme en étant persuades ? Je parle à des auditeurs qui, chacun dans leur condition, se piquent d'avoir leur mérite, et je veux bien convenir de tout le mérite dont vous vous piquez. Mais ce mérite, que je n'ai garde de vous disputer, est-ce un mérite pour le ciel ? est-ce un mérite à qui Jésus-Christ ait jamais rien promis ? est-ce un mérite que vous osiez vous-mêmes présenter à Dieu pour lui demander son royaume ? Si les saints qui

régnent avec ce Dieu et ce Roi de gloire n'avaient point eu d'autre mérite, recueilleraientils maintenant les fruits dont ils ont jeté sur la terre les précieuses semences ? Entrons dans le détail. Une vie aussi inutile et aussi vide de bonnes œuvres que celle d'un homme du monde, d'une femme du monde, réguliers d'ailleurs et d'une conduite, selon le monde, irréprochable, est-ce la vie d'un chrétien, gagé, selon la parabole de l'Evangile, pour mériter une récompense immortelle ? Voyons ces mercenaires, qui, pressés par le besoin, donnent leurs peines pour un salaire temporel ; ces hommes à qui le Fils de Dieu nous compare si souvent, et à qui il veut, en quelque état que nous puissions être, que nous nous conformions. Les imitons-nous? socames-nous attachés, comme eux, à un travail constant et assidu? renonçons-nous comme eux à la mollesse et à la douceur du repos ? avonsnous, comme eux, des jom-s pleins par une pratique entière de nos devoirs? Si, malgré cette inutilité de vie, l'on gagnait le ciel, le ciel seraitil ce royaimie de conquête qu'il faut emporter par la violence et acheter si chèrement ? Doitil suffire à des chrétiens, pour être récompensés de Dieu, de se trouver exempts de crime ? et la maxime sur laquelle on s'appuie jusqu'à s'en faire une conscience, que tout le mérite du salut se réduit à ne point faire de mal, n'est-ce pas une erreur dont il faut aujourd'hui vous détromper ? Mérite-t-on des récompenses en ne faisantrien ? le monde en juge-t-il de la sorte ? récompense-t-il l'oisiveté, quoique d'ailleurs innocente ? n'exige-t-il pas des services réels ? et pourquoi croirons-nous que Dieu nous en tiendra quitte à moins de frais? Vivant dans cette erreur grossière, que je sais être le désordre le plus ordinaire de ceux qui m'écoutent, puis-je, mes chers auditeurs, vous dire, à la vue de Jésus-Christ montant au ciel : Gaudete et exultate^ ; Réjouissez- vous d tressaillez de joie ? pourquoi ? Quoniam merces vestra copiosa est in cœlis 2 ; parce que vous aurez la même récompense que ce Dieu glorifié, une récompense abondante. Ne dois-je pas vous dire plutôt : Pleurez et gémissez ; pourquoi ? parce que, travaillant si peu, il faut que votre récompense soit bien petite : pleurez ; pourquoi ? parce qu'il est même plus vraisemblable que cette récompense des élus n'est point pour vous : pleurez ; pourquoi ? parce que ces mérites dont vous voulez vous prévaloir, et à qui le monde donne de vains éloges, sont des mérites périssables, dont vous avez déjà reçu la récompense,

I Matth., V, la. — > Ibid.

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et dont vous ne la recevrez jamais. Voilà, dans cette sainte solennité, et malgré la joie del'Eglise, ce qui doit faire le sujet de notre douleur.

Enfants des hommes, concluait le prophète royal, jusques à quand aimerez-vous la vanité et chercherez-vous le mensonge ? Usquequo.. dUigilis vanilatem, et qumritis mendacium * ? Il leur en demandait la raison : usquequo ? et il n'en attendait pas la réponse, remarque saint Augustin, parce qu'il savait bien qu'ils n'en avait point à lui faire. Souffrez que je vous fasse le même reproche. Enfants des hommes, jusques à quand vous fatiguerez-vous à chercher des récompenses corruptibles, dont la poursuite vous cause tant d'inquiétudes, dont le retardement vous remplit de tant de chagrins, dont vous n'êtes jamais contents, et qui ne servent qu'à vous jeter dans un plus profond oubli de Dieu ? Aussi ardents que vous l'êtes pom- ces biens de fortune qui emportent toutes vos réflexions et tous vos soins, et dont la mort vous dépouillera bientôt, jusques à quand négligercz-vous ces vrais biens et cette couronne que votre médialeur et votre chef vous propose comme l'objet le plus digne de vos vœux ? Ecoutez-le parler luimême ; car c'est lui-même qui, du haut de sa gloire, s'adresse à nous en ce jour, et nous dit ; Usquequo diligitis vanitatem, et quœritis mendacium 2 ? Hommes terrestres et sensuels, jusques à quand mépriserez- vous mes promesses pour celles du monde ? Puisque vous êtes si intéressés et si avides, queue vous attachez-vous dumoins au niaîire qui vous offre davantage ? Le monde a-t-ii des récompenses aussi solides et inèineaussi présentes que les miennes? le monde, quand TOUS vous êtes livrés à lui, vous a-t-il jamais rendus heureux, et trouve-t-on le centuple en le servant ? Voilà, chrétiens auditeurs, à quoi il faut que vous répondiez, mais à quoi vous ne pouvez bien répondre que par la réformation de vos mœurs et par un profond changement de vie. Que ce soit donc là désormais l'exercice de votre foi : Thesaurizate vobis thesaurosin cœlo^ ; Amassez des trésors pour le ciel. Au lieu de ces vertus mondaines dont vous vous parez, et qui ne sont devant Dieu de nul mérite ; au lieu de cette prudence de la chair, de cette pohtique, de cette force païenne, entrez dans la pratique de ces vertus chrétiennes, qui seront pour vous des sources fécondes de béatitude et de gloh-e. Ap[iliquez-vous nonseulement à vous assurer, mais à augmenter votre récompense par vos bonnes œuvres. C'est à quoi jusques à présent vous n'avez point

Psai., IV, 3. — s Ibid, — s Maith.j Ti. 20,

pensé ; mais il est encore temps d'y pourvoir : car vous pouvez encore réparer par votre ferveur toutes vos pertes. Vous pouvez encore racheter ces jours malheureux où vous n'avez rien fait, ni pour Dieu, ni pour votre âme. Vous pouvez même, à l'exemple des ouvriers de l'Evangile, commençant tard et à la dernière heure du jour, être aussi bien récompensés que ceux qui sont venus dès le maUn, et qui ont travaillé toute la journée. Or, si vous le pouvez, êtes-vous excusables de ne îe faire pas ? Récompense du ciel, récompense qu'il faut mériter comme Jésus- Christ ; c'est ce que vous avez vu : mais pour la mériter comme Jésus-Christ, j'ajoute qu'il faut souffrir comme Jésus-Christ ; vous l'aliez voir dans la seconde partie.

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