‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 28 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n'est point un paradoxe que j'ai avancé, mais un principe certain que j'ai établi, quand j'ai dit que le privilège de la conception de Marie, par où elle a triomphé du péché, nous fait ciairement connaître l'état malheureux où le péché nous a réduits ; et que, pour nous bien convaincre de ce que nous sommes sans la grâce, nous n'avons qu'à nous appliquer le mystère de ce jour. En voici la preuve. Marie, au moment que Dieu la forma dans le sein de sa mère, se trouva, par l'avantage singulier de sa conception, et la plus illustre, et la plus accomplie, et la plus heureuse de toutes les créatures. La plus illustre : elle é'ait delà maison ' royale de Juda, et, comme petite-fille de David, combien pouvait-elle compter parmi ses ancêtres de monarques et de souverains ? La plus accomplie : elle était dès lors le chef-d'œuvre de la toute-puissance du Créateur, et, par les qualités éminentes qui la distinguaient, et qui devaient faire de sa personne le miracle de son sexe, rien dans l'ordre de la nature ne lui pouvait être comparé. La plus heureuse : elle était conçue pour èh"e la mère d'un Dieu, et pour donner au monde un Rédempteur. Rien de plus vrai, chrétiens. Mais, ô profondeur et abîme des conseils de Dieu ! tout cela sans la grâce, et hors de la grâce dont Marie, dans sa conception , reçut les prémices , non-seulement n'eût été de nul mérite devant Dieu, mais n'eût pas empêché que Marie même, malgré tous ces avantages, ne fût personnellement l'objet de la haine de Dieu : c'est ce que la foi nous oblige de croire. Or, quelle conséquence ne devons-nous donc pas tirer de là, pour comprendre ce que c'est, par rapport à nous, que la malédiction du péché, et jusqu'où s'étend la fatale disgrâce de notre origine ? Non, mes eliers auditeurs, Dieu, dont le discernement est infail-

' Eccles., xii, 13.

lible, rt qui, seul juge équitable du mérite de sa créature, sait l'estimer par ce qu'elle vaut, ne considéra Marie dans sa conception ni par la noblesse de sa naissance, ni par les grâces naturelles dont le Ciel commençait déjà et si libéralement à la pourvoir, ni même absolument parce que le Saint des saints devait naître d'ell(\ Cela pouvait suffire pour rendre sa conception glorieuse, mais cela ne suffisait pas pour faire de cette Vierge une créature selon le cœur de Dieu. Ainsi Dieu ne l'estima, Dieu ne la regarda comme sa fille bien-aimée, que parce qu'elle lui parut dès lors revêtue de sa grâce, et affranchie de la corruption du péché. Vérité si constante (ne perdez pas cette remarque le saint Chrysostome, aussi édiliante pour voas qu'elle est essentielle au sujet que je traite), vérité si constante, que parce qu'il y a eu des ancêtres de Marie prévaricateurs, impies, idolûtres, quoiqueancêtresdeMarieetde Jésus-Christ même , ils ont néanmoins été réprouvés de Dieu. Par où Dieu, ajoute suint Chrysostome, a voulu montrerjusque dans les ancêtres de son Fils, que tout ce qui ne porte pas le caractère de la sainteté, est indigne de lui; que tout ce qui est inlecté de la contagion du péché, quelque grand d'ailleurs qu'ilpuisse être selon le monde, n'est à SCS yeux qu'un sujet de réprobation. Arrêtons-nous là, chrétiens; et, sans perdre Marie de vue, commençons par là à découvrir ce que nous sommes.

Nous avons tous été conçus dans le péché; la foi nous l'apprend, et l'expérience même nous le fait sentir. Voilà le fond de notre misère, que nous prétendons bien connaître ; et moi, je vais vous faire voir combien il s'en faut que nous l'ayons jusqu'à présent connu. Ecoutez-moi, et vous en allez convenir. H est vrai, éclairés des lumières de la foi, nous confL-ssons avec l'Apôtre qu'au moment de notre conception nous sommes tous enfants décolère : Natura filii irœ ' ; et il n'y a personne qui ne soit prêt aujourd'hui à dire à Dieu, comme David : Ecce in iniquitatibus conceptussum, et in peccatis concepit me mater mea 2 ; Vous voyez, Seigneur, que j'ai été formé dans l'iniquité, et que la mère qui m'a conçu m'a conçu dans le péché. Ainsi parlons-nous, quand, touchés de l'esprit de pénitence, nous entrons dans les sentiments de ce saint roi. Nous n'eu demeurons pas là : parce que nous avons été conçus dans le péché, nous nous reconnaissons de bonne foi sujets aux désordres qu'il produit, et qui en sont les tristes effets, c'est-à-dire nous savons

' Ephes , II, 3 - ■> Psalm., L, î.

SUR LA CONCEPTION DE LA VIEKGE

que ce premier péché nous a attiré un déluge de maux, et que, parles deux plaies mortelles qu'il nous a laites, liguorauce et la concupiscence, il a répandu le venin de sa malignité dans toutes les puissances de noire âme; que c'est pour cela qu'il n'y a plus rien en nous de sain; que notre esprit est susceptible des plus grossières erreurs ; que notre volonté est comme livrée aux plus lionteuses passions ; que notre imagination est le siégeet la source de l'illusion ; que nos sens sont les portes et les organes de l'incontinence ; que nous naissons remplis de faibiesses, assujettis à l'inconstance et à la vanité de nos pensées, esclaves de nos tempéraments et de nos humeurs, dominés par nos propres désirs. Nous n'ignorons pas que de là* nous vient cette difficulté delaire le bien, cette pente et cette inclination au mal, cette répugnance à nos devoirs, cette disposition à secouer le joug de nos plus légitimes obligations, celte haine de la vérité qui nous corrige et qui nous redresse, cet amour de la flatterie qui nous tro'iipe et qui nous corrompt, ce dégoût de la vertu, ce charme empoisonné du vice : de là cette guerre intestine que nous sentons dans nous-mêmes, ces combats de la chair contre la raison, ces révoltes secrètes de la raison même contre Dieu, cette bizarre obstination à vouloir toujours ce que la loi nous défend, parce qu'elle nous le défend, et à ne vouloir pointée qu'elle nous commande, parce qu'elle nous le commande; à aimer par entêtement ce qui souvent en soi n'est point aimable, et à rejeter injustement et opiniâtrement ce qu'on nous ordonne d'aimer, et ce qui mériterait de l'être. Renversement monstrueux, dit saint Augustin , mais qui par là même qu'il est monstrueux, devient la preuve sensible du péché que nous contractons dans notre origine, et que nous apportons en naissant. Voilà, encore une l'ois, ce que nous éprouvons, et ce que nous regardons ( omme les suites malheureuses de notre conception. Or, convenir de tout - cela, me direz-vous, n'est-ce pas suffisamment nous connaître ? Non, mes cliers auditeurs: entre les effets de ce premier péché dont je parle, il y en a encore de plus affligeants, et à la connaissance desquels le mystère que nous célébrons nous coudait. Ce n'est là que le fond de notre misère : mais prenez garde, en voici le comble, en voici l'excès, en voici le prodige, en voici l'abus, en voici la malignité, en voici l'abomination ; et, si ce terme ne siiffit pas, en voici, pour m'exprimcr avec le i'.-.),).ijle, J'abommation de désolation. Au-

tant de points que je vous prie de bien suivre, parce qu'étant ainsi distingués, etrunenchéiissant toujours sur l'autre, c'est de quoi vous ionner par degrés une idée juste de ce fonds de corruption que nous avons à combattre, et que la grâce de Jésus-Christ doit détruire en nous. Je reprends, et je m'explique.

Le comble de notre misère, c'est que notre misère même, quoique humiliante, ne nous humilie pas ; et que , malgré tant de sujets qu'elle nous donne de nous confondre, nous ne laissons pas d'être encore remplis d'orgueil. Pour être aveugles, faibles, pauvres, misérables (car fussions-nous d ailleurs les dieux de la terre, tel est, en qualité d'enfants d'Adam, notre apanage et notre sort), nous n'en sommes pas moins prévenus d'estime pour nous-mêmes. Pour être dégradés et dépouillés de tous les privilèges de l'innocence, nous n'en sommes pas moins contents de nous-mêmes, pas moins occupés de nous-mêmes, pas moins amateurs ni moins idolâtres de nous-mêmes. Marie, avec la plénitude de la grâce, a été humble ; et nous, avec le néant du péché, nous sounnes superbes. Oui, mes frères, voilà le déso. dre que noui avons tous à nous reprochei . Beaucoup d'ignorance, jointe à beaucoup de présomption ; faiblesses extrêmes, souleimes d'une pitoyable vanilé ; indigence affreuse des vrais et solides mérites, accompagnée d'une enflure de cœur qui seule, selon l'Ecriture, sulfirait pour nous attirer l'indignation de Dieu : car qu'y a-t-il de plus propre à irriter la colère de Dieu, qu'un pauvre orgueilleux? Or, qui de nous, s'il se connaît bien, n'avouera pas qu'il a |)arl, comme pécheur, à cette malédiction '! Pauperem siiptrhum... odivil anima mea i. 11 y a plus.

L'excès de notre misère, c'est qu'étant aussi déplorable que je vous l'ai représentée, toute déplorable qu'elle est, nous ne la déplorons pas. Les saints et les élus de Dieu en ont gémi, et nous n'en sommes p^s touchés. Saint Paul, dans l'amertume de son âme, s'en est alfligé, et nous nous en consolons. Ah ! Seigneur, s'écriait le saint honune Jub, pourquoi m'avezvous mis dans i.ne disposition qui me rend si contraire à vous, et pourquoi par là me suis-je devenu insupportable à moi-même 'l Quare posuisti me conli-arium tibi, et faclus mm mihimctipsi gravis ^ '/ Est-ce ainsi que parle uQ mondain? est-ceainsi(pril pense? Non: insensible à ^es maux, il soul'he tranquillement cet état de contrariété entre Dieu et lui. S'il gémit sous le jou^; de SCS passions, ce n'est point parce qu«

' Ecdi , xxy, 3, *. — 2 Job., TU, 20.

SUR LA CONCEPTION DE LA VIERGE

ses passions le rendent contraire à Dieu, mais parce qu'elles troublent, son repos, mais parce f|u'ollcs lui causent de mortels ciiagtins, mais parce qu'il se voit souvent dans l'impuissance de les satisfaire. De ce qu'elles le tiennent captif sous la loi du péché, c'est à quoi il ne fait nulle attention. Il est esclave de la concupiscence qui le domino, mais esclave volontaire, parce qu'il en veut bien être dominé. Il sent dans sou cœur mille révoltes intérieures contre Dieu : et ces révolles continuelles et si dangereuses, bien loin de l'étonner, ne lui donnent pas la moindre inquiétude. Pourvu qu'il arrive à ses fins, il consent à vivre sous l'empire de la chair, et à être vendu au péché. A combien de pécheurs du siècle ce tableau n'expose-t-il pas leurs véritables, mais damnables sentiments ? Allons plus avant.

Le prodige de notre misère, c'est qu'au lieu de la déplorer, nous nous aveuglons tous les jours jusqu'à nous en féliciter, jusqu'à nous en glorifier. Car où est l'ambitieux qui ne s'applaudit pas intérieurement des idées, des projets, des succès de son ambition ? où est le riche avare qui ne se sait pas bon gré de ses sordides épargnes et de son avarice ?où est l'impudique qui ne met pas son bonheur dans ses infâmes volupiés ? où est le vindicatif qui ne se fait pas un triomphe de sa vengeance ? Ces passions, dont l'apôtre de Jésus-Christ faisait le sujet de sa douleur, à mesure que nous oublions Dieu, de\ionnent le sujet de notre joie. Par un renversement de religion et même de raison, ces passions deviennent nos divinités ; nous lemfaisons sans cesse des sacrilices, nous leur obéissons a>euglément : non contents de leur être soumis nous-mêmes, nous exigeons des auh-es qu'ils s'y soumettent; nous voulons qu'ils en soient les approbateurs : entrer dans nos passions, c'est savoir nous plaire ; les contredire, c'est nous offenser : plus ces passions son t vives et ardentes, moins nous souffrons qu'on y résiste ; plus elles sont honteuses, plus nous sommes jaloux qu'on les respecte, et qu'on ne les choque pas. Ce que je dis, n'est-ce pas le inonde tel qu'il est ? et cela même, si nous avons «ne étincelle de christianisme, ne doit-il pas nous faire horreur ? Voici néanmoins quelque cliose encore au delà.

L'abus de notre misère, c'est que nous en tirons même avantage, jusqu'à nous en servir conniie d'une excuse dans nos péchés, et jusqu'à nous en prévaloir contre Dieu. Au heu que David demandait huuïblem "ut à Dieu d'être guéri de sa faiblesse, s'en accu nit comme d'un

mal .• Miserere met, Domine, quouxnm infirmus sum ;&ana me ', nous alléguons la nôtre comme une raison que nous supposons devoir couvrir nos dérèglements, et nous tenir lieu de justifi- j cation ; c'est-à-dire, parce que nous sommes ,' faibles, et que nous avons été conçus dans le péché, nous voulons que Dieu dissimule nos crimes, qu'il les tolère, et qu'il ne les recherche pas dans toute la rigueur de sa justice. Mieux instruits que lui-même de l'équité de ses jugements, nous prétendons que, parce qu'il connaît notre fragilité, il soit moins en droit de nous condamner et de nous punir; et à force de le prétendre, nous nous accoutiunons à le , penser et à le croire. Dieu qui, selon les oracles de l'Ecriture, est le vengeur inexorable du péché, nous paraît, pour des créatures aussi fragiles que nous le sommes, un Dieu trop sévère et trop rigide : ou plutôt, selon notre caprice et noire sens, nous nous en faisons un Dieu plus humain, un Dieu plus condescendant à nos inclinations, un Dieu moins ennemi de nos désordres ; parce qu'étant, disons-nous, l'auteur de notre être, il sait de quelle masse il nous a tirés, et qu'il n'exige pas de nous une s;.inteté si parfaite. Car, ne sont-ce pas là les téméraires et pernicieux raisonnements que forme tous les jours l'impiété ? et voilà ce que j'appelle abuser de notre misère même.

La malignité de notre misère, c'est que le péché dans lequel nous sommes conçus, par une funeste quahté qui lui est propre, infecte en nous tout ce qui vient de Dieu, et tout ce (jue nous avons reçu de Dieu : talents de l'esprit, forces du corps, capacité, santé, noblesse, beauté, dons de la nature, et par conséquent du Créateur ; prospérités, honneurs, dignités, richesses, dons de la fortune, c'est-à-dire de la Providence ; mais tout cela, par le malheur de notice conception, occasion de péché, instrument de péché, source de péché. Voilà ce qui perd l'homme chrétien, mais ce que l'homme charnel et mondain ne sent pas et ne comprend pas. Permettez-moi de vous le faire comprendre, et d'en tirer la preuve de vous-mêmes. Dans l'ordre naturel des choses, plus vous êtes heureux selon le monde, plus vous devriez être soumis à Dieu et reconnaissants envers Dieu ; mais parce que le péché a renversé dans vous ce bel ordre, plus Dieu vous comble de ses biens, plus il semble que vous soyez nés pour lui être ingrats et rebelles. Jusqu'à ses grâces et à ses faveurs, tout vous pervertit : la prospérité ^

vous corrompt, les honuem's vous entleut, les

'Psalm.,\l, 3.

SUR LA CO^'CEPTIO^I DE LA VIERGE

richesses entreliennentvotre luxe, la santé vous fait oublier le soin du salut. Si Dieu, par des moyens toutconlraires, \eut vous forcer de retourner à lui, les remèdes qu'il y emploie se tournent pour vous eu poison : l'adversité vous irrite, l'humiliation vous désespère, la disette (car où n'est-elle pas, et quelles conditions en sont exemptes ?) la disette vous fait tomber dans l'injustice, et l'infirmité dans le relâchement et la tiédeur. Ce qui devrait vous sanctifier, vous enduicit ; et ce qui devrait vous convertir et vous rapprocher de Dieu, ous en éloigne. Tant il est vrai que le péché a comme anéanti, ou plutôt a corrouî u dans vous tous les dons de Dieu, et ruiné pi nement et absolument l'œuvre de Dieu. Peut-on rien ajouter à ceci ? Oui, mes clicrs auditeurs, et ce que j'y ajoute est encore mfiniuient plus digue de nos larmes.

L'abomination de notre misère, c'est que, lion contents d'être enfants de colère par nature, nous le sommes etnous voulons bien l'être par notre choix. Avoir péché dans autrui, et naître ennemi de Dieu par la nécessité inévitable de notre origine, c'est la malédiction commune où nous nous plaignons d'avoir été envelop|)és ; mais nous en plaignons-nous de bonne foi, taudis que nous y joignons celle d'être encore ennemis de Dieu par un libre consentement de notre volonté ? Or, vous le savez, hommes mondains à qui je parle ; vous savez jusqu'où sur ce point va le liberlinage du siècle, et souvent jusqu'à qu"l excès vous l'avez vous-mêmes porté. Avoir été conçue dans le péché, c'est le sort de toute la postérité d'Adam ; mais a ivre impunément daus le péché, mais se plaire dans le péché, mais faire gloire du péché, mais s'eaduicir dans le péciié, mais persévérer avec obstination daus le péché, mais s'exposer sans crainte au danger prochain de mourir danj l'état de péché, mais vouloir bien actuellement mourir dans son péché, c'est le sort particulier, mais le sort affreux de je ne sais combien d'âmes perverties, que le torrent du monde entraîne ; et Dieu veuille qu'entre ceux qiu m'écouteiit, il n'y en ait point de ce nombre ! Job demandait à Dieu que le jom- périt, où il avait été conçu ; il souhaitait que ce jour eût été changé en ténèbres, que jamais le soleil ne l'eût éclairé, et qu'il eût pu être effacé du nombre des jours : et il avait raison, dit saint Augustin, puisque c'était le jour malheureux où il avait commencé d'être pécheur, et, sans le vouloir même, cunemi de Dieu. Que fait le libertin ? Par un sentiment bien contraire, il compte parmi les beaux jours de sa vie certains jours où,

librement et sans remords, il s'est livré ù l'esprit impur : ces jours infortunés qu'il a passés dans le crime ; ces jours où, pour se satisfaire, il a renoncé àsouDieu; ces jours, en eux-mêmes pleins d'horreur, ne laissent pas, parce qu'il est sensuel et voluptueux, de se représenter à lui comme des jours agréables ; il en conserve le souvenir, il en souhaiterait le retour ; bien loin de pleurer parce qu'ils ont été, son chagrin est qu'ils ne sont plus. Mais, sans parler précisément du hbertin, et sans l'être, mes chers auditeurs, le honteux reproche que nous avons aujourd'hui h nous faire, c'est qu'à ce péché d'origine, contracté par une autre volonté que la nôtre, nous ajoutons de notre chef mille autres péchés personnels, d'autant plus punissables devant Dieu, que nous les commettons souvent de dessein formé, et que nous ne pouvons les imputer qu'à nous-mêmes. PéchL-s qui ne sont ni d'ignorance, ni de surprise , mais qui, procédant d'une malice pure, ont encore plusd'opposition à la sainteté de Dieu, et par là doivent beaucoup plus outrager Dieu ; péchés qu'il nousserait facile d'éviter, et auxquels nous ne succombons que parce que nous ne comptons pour rien d'y succomber ; péchés dont nous recherchons l'occasion, dont nous attirons la tentation, dont nous ne craignons point de courir le risque, et qui, par toutes ces circonstances, portent avec eux un caractère particulier de réprobation, puisqu'il estvrai alors que nous sommes enfants de colère, non plus par nature et par nécessité, mais par notre propre volonté. Ai-je pu mieux vous exprimer l'abomination de notre misère ? Ne nous lassons point d'en sonder l'abîme profond, et sur cela écoutez ce qui me reste à vous dire.

L'abomination de désolation dans notre misère, c'est qu'au lieu que la grâce, qui sanctifia la conception de Marie, a parfaitement et absolument triomphé dans sa personne du péché originel, nous, au contraire, malgré la grâce du baptême, qui efface en nous ce péché, par un dernier désordre qui ne peut être attribué qu'à la dépravation de notre cœur, nous suscitons encore tous les jours dans le christianisme, si j'ose ainsi m'exprimer, de nouveaux pécliés originels, pires que le premier, et d'une conséquence pour nous plus pernicieuse. Qu'est-ce à dire, nouveaux péchés originels? C'est-à-dire certains péchés dont nous sommes les auteurs, et qui, par une fatale propagation, se communiquant et se répandant, passent de nos pei sonnes dans celles des autres. J'appelle péchés originels, ces péchés de scandale contre lesquels

srn [A coKCw iim te la viFj;nF.

le Fils de Dieu a jironoiicé dans l'Evangile de si foudroyants analiièmes : j'appelle péchés originels, certains péchés des pères et des mères à regard de leurs enfants ; d'nn père qui, par succession, inspire à son fils ses inimitiés et ses vengeances ; d'une mère qui, oubliant qu'elle est clirélienne, pervertit sa fille en lui in-pirant la vanité et l'amour du monde : j'appelle péchés originels, certains péchés des chefs de famille à l'égard de leurs domestiques ; d'un miiîlre qui, pire qu'un infidèle, fait des siens les ministres de ses débauches ; d'une femme qui, abusant de son autorité, engage la conscience d'une jeune personne que Dieu lui a confiée, et la perd en l'obligeant à être la confidente de ses intrigues : j'appelle péchés originels, certains péchés des grands à l'égard des [euples, des prêtres à l'égard des laïques, des supérieurs h légaul de leurs inférieurs. En quoi le péché d'Adam fut-il énorme devant Dieu ? en ce qu'il ne fut pas le péché d'un seul, mais de plusieurs; en ce qu'Adam, violant le préce[jte, nous comprittous dans le malheur de sa désobéissance ; en ce qu'étant notre chef, il ne put commettre ce péché sans nous en rendre coupables. C'esf un mystère de foi que nous révérons ; mais ce qui nous paraît mystère dans le péché d'Adam, est évident et sensible dans les espèces de péchés que je viens de vous marquer : car je dis toujours que la désolation de notre misère est de répandre sur autrui notre iniquité ; est de ne nous pas contenter d'être pécheurs, mais de pervertir avec nous des âmes innocentes, de les rendre complices de nos désonlics, et de les en charger ; est d'être, aussi bien qu'Adam, le principe et la source de leur damnation. Ah ! chrétiens, n'est-ce pas ici que je pourrais m'écrier avec le prophète Jérémie, et conclure avec lui : Qtas dribit capiti meo aquam, et ociiHs meix fonlem lacrymarinn ' ? Qui domiera h mes yeux nue fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit de pareils malheurs ! malheurs qui sont les suiles du premier péché, mais malheurs infiniment plus déplorables que ce péché-là même, dont nous ressentons les tristes effets.

Vous seule, ô glorieuse Vierge, avait été préservée de cette corruption et de celle malédiction originelle ; vous seule dans votre conception a\tz paru de vaut Dieu pure et sans tâche ; mais c'est pour cela même que nous recourons à vous, et que nous implorons votre protection toutc-puissanle : car le privilège que vous avez re(:u de Dieu pour être exempte de nos misères, ne peut vous inspirer pour nous que delà com-

' I Jerem, i, 1.

passion. Vous êtes la Ulcrc de miséricorde; mais vous ne pouvez l'être que pour nous, et pour nous comme pécheurs. Votre gloire dépendait en quelque façon de notre di.sgrâce : et s'il n'y avait eu des pécheurs, vous n'auriez jamais mis au monde Celui qui les a sauvés, et par conséquent jamais vous n'auriez été mère de Dieu. C'est donc avec une ferme confiance que nous nous prosternons devant vous. Malheureuse prostérité d'une mère pécheresse, mais trouvant en vous une mère sainte et une mère charitable, nous vous adressons nos prières et nos vœux, nous poussons vers vous des soupirs ; et les secours que nous vous demandons, c'est pour apprendre à nous humilier dans la vue de notre misère, à la déplorer, à n'en pas tirer au moins une vaine gloire, à n'en pas abuser, â ne la pas augmenter ; enfin, à connaître non-seulement ce que nous sommes sans la grâce, mais aussi ce que vous avez été et ce que nous sommes par la grâce. Nous Talions voir dans la seconde partie.

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