DEUXIÈME PARTIE
C'est le sentiment de toute l'Eglise, qui nous doit ici tenir lieu de règle, que Marie, après Jésus-Christ, a été la prenière des élus de Dieu; et il est d'ailleurs évident que le premier elfct de son élection ou de sa prédeslination, a été la grâce singulière en quoi j'ai fait consister le privilège de sa conception. Grâce souveraine, dont elle put bien dire dès lors : Tout ce que je suis, et tout ce que je serai jamais, je le suis en vertu de catle grâce dont Dieu me prévient aujourd'hui : Gratin Dei siim id (jiiod siim '. Grâce féconde, qui dès ce moment-là lui donna lieu de pouvoir ajouter avec l'Apùtre, mais bien plus justement que l'Apôtre : Et gratta ejus in me vaciia non fuit 2 ; Et cette grâce de mon Dieu n'a point été stérile en moi. Car il est vrai, chrétiens, que cette grâce lut à l'égard de Marie comme une onction céleste dont Dieu la remplit dans l'instant même qu'elle fut conçae. 3Iais pourquoi ? Pour sanctifier sa personne, et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie. Ne perdez rien de ces deux pensées. Pour sanctifier sa personne de la manière la plus parfaite et la plus avantageuse dont une pure créature peut être sanctifiée au-dessous de Dieu, et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie, c'est-à-dire pour rendre toutes ces actions précieuses devant Dieu, et dignes de Dieu. Deux merveilleux effets que jedistingiie, et qui, par les deux conséquences que j'en tirerai, en
' I Cor., X», 10. — ' Ibid.
Sun LA CONCEPTION DE LA VIERGE.
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comparant toujours la conception de Marie avec la nôtre, nous feront connaître à nous-mêmes l'heureux état où nous élève, par le baptême, la grâce de notre adoption.
Grâce qui sanctifia la personne de Marie, et qui la sanctifia de la manière qui convenait à une créature que Dieu formait actuellement, et qu'il destinait pour être la Mère de son Fils; car dans ce bienheureux moment, Marie, déjà pleine de grâce et pleine de l'Esprit de Dieu, eut droit de dire bien mieux qu'Isaïe : Dominiis ab utrro voccvit me ' : Avant que je visse le jour, le Seigneur m'a appelée : De ventre matris meœ recordatus est nominis mci 2 ; Dès le sein de ma mère il m'a fait sentir l'impression de sa grâce, et s'estsouvenudemon nom. Oui, dès cet instant le Verbe de Dieu se souvint de l'auguste nom, du sacré nom, du nom vénérable que Marie devait un jour porter ; et parce que c'était d'elle qu'il ifonlait naître, au lieu qu'il dit à Isaïe : Servus meus es tu... quia in te gloriahor 3 ; Vous êtes mon serviteur, et c'est en vous que je me glorifierai, il dit à Maiie, quoiqu'elle fût son humble servante : Vous êtes celle que j'ai choisie pour être ma mère, car c'est en cette qualité que vous êtes aujourd'hui conçue ;et voilà pourquoi non-seulement je me glorifierai, mais dès maintenant je me glorifie en vous. Dès cet instant-là, dis-je, le Verbe de Dieu, en vue de son incarnation prochaine, se fit comme une gloire paiticulière et crui se devoir à lui-même de sanctifier cette Vierge, de l'enrichir de ses dons, et de la combler de ses faveurs les [ilus exquises. Le souvenir que c'était celle dont il devait être bientôt le fils, sa tendresse lui fit oublier les lois générales de ST justice rigoureuse, pour la séparer de la masse commune des enfants d'Adam ; pour la privilégier, pour la distinguer, pour l'honorer, en consacrant les prémices de son être par cette onction de sainteté dont elle fut remplie; et
omme son fils présonifitif, rendant par avance, ;.. je puis ainsi pailer, cette espèce de respect à sa maternité future : De ventre matris meœ recordatus est nominis mei. Ce n'est pas tout.
J'ai dit que la grâce de la conception de Marie, au même temps qu'elle sanctifia sa personne, lut en elle comme une source intarissable de mérites, pour consacrer et pour relever toutes les actions de sa vie. Ceci n'est pas moins digne de votre attention : car, selon les règles et les
principes de la théologie, il est encore vrai que la Mère de Dieu, durant tout le cours de sa vie, n'a pas fait une seule action qui n'ait tiré son mérite et sa valeur de cette première grâce.
' Isai., xLi.ï, 1 — 1 Ibid. — ^ Ibid. 3.
Autre abîme des trésors infinis delà miséricorde divine : 0 altitudo divilidruin ' / Pour vous faire mieux entendre ce que je veux dire, je vais vous en donner une figure sensible ; et la voici. Imaginez-vous, mes chers auditeurs, ce petit grain de l'Evangile, qui, semé dans le champ et y ayant germé, croît peu à peu jusqu'à devenir un grand arbre. Rien de plus juste pour exprimer ma pensée. Dès que ce grain a pris racine, il pousse son germe, il sort de la terre ; à force de s'élever, il jette des branches, il se couvre de feuilles, il se pare de fleurs, il porte des fruits ; mais en sorte que fout cela n'a de subsistance et de vie que par lui : car c'est de la racine et de ce grain que les plus hautes branches de l'arbre tirent la sève qui les nouri'it; et cette sève ainsi répandue, entretient la fraîcheur des feuilles, fait la beauté des fleurs, donne aux fruits leur goût et leur saveur. Voilà le symbole de la grâce que reçut Marie dans sa conception. Ce fut comme un germe divin qui se forma dans sou cœur, mais dont la vertu se répandit ensuite dars tout le corps de ses actions. Tout ce qu'a jamais fait Marie a été saint, d'un mérite inestimable devant Dieu : pourquoi? parce que tout ce qu'elle a fait partait d'un principe de sanctification qui était en elle, et qui donnait le prix à tout. Or quel était ce principe de sanctification? La grâce de sa conception. Cette grâce, je l'avoue, n'était que la racine des dons sublimes dont le ciel ensuite la combla, et qui relevèrent à une perfection si éminente ; mais parce que la racine était sainte, les branches le furent aussi : Si ra- (Ux sancta, et rami 2. Qu'est-ce que j'entends par les branches ? Ce sont les vertus que cet!e imcomparable Vierge praliquait, les bonnes œuvres qu'elle faisait, les devoirs qu'elle accomplissait, le culte qu'elle rendait à Dieu, les offices de charité dont elle s'acquittait envers le prochain, les exercices d'hiunilité qui la rendaient si attentive sur elle-même. Car ce n'est point une vaine conjecture, mais une vérité solide, que tout cela lut sanctifié par la même grâce qui sanctifia son âme au moment de sa conception ; et que cette grâce qu'elle ne perdit jamais, fut, pour me servir du terme de l'Evangile, le levain sacré dont la bénédiction et l'efficace se communiqua à tous les teiiips de sa vie.
Or, de là, chrétiens, faisant un retour sur nous-mêmes, il nous est aisé de conclure ce que nous sonmies par la grâce et avec la grâce. Carie baptême, qui, selon les Pères, est, comme i'ai dit, le sacrement de notre conception spii i-
'Rom., XI, 33.— 'Ibid. 16.
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SUR LA CONCEPTION DE LA ViEP.GE.
,<-fle, et même la pénitence, qui est celui de T»otre jnslilicalion, nous donnent mie ;n'àoe <jui, pour ètie d'un ordre bien inférieur à celle de Marie, ne laisse pas d'oi>éi'er en nous par proportion les mêmes effets. Je veux dire qi'.c nous recevons une grùce qui sanctifie nos personnes, ■en nous élevant jusqu'à la dignité d'enfants de Dieu, et qui répand sur toutes nos actioas un mérite par où elles deviennent dignes de Dieu, et de la vie éternelle que nous devons posséder en Dieu. A quoi sommes-nous sensibles, si nous ne le sommes pas à ces deux avantages si précieux? En vertu de la grfice qui nous sanctifie, nous sommes les enfants de Dieu. C'est ce que nous a expressément déclaré celui d'entre les apôtres qui pouvait mieux nous en instruire, et à qui ce secret fut révélé, quand il reposa, comme bien-aimé disciple, sur le sein de son Maître. C'est lui qui nous a mis en main ce titre authentique de notre adoption, et qui, nous apprenant ce que nous sommes, pose pour fondement de son Evangile, que le pouvoir d'être enfant de Dieu nous a été donné à tous : QuoUjuot aiUeni receperunt eum, dédit eis potesialem jilios Dei fieri '. Or, il est de la foi que ce pouvoir est essentiellement attaché à la grâce habituelle dont je parle. Si nous savions 'priser le don de Dieu ; si le péché ne nous aveuglait pas jus(ju'à nous ôter le senlimont de notre piopic grandeur, c'est de cotte grâce que nous ferions toate notre gloire : l'unique pensée qui BOUS occuperait, et dont nous serions viveiuent touchés, ce serait de respecter dans nous cette qualité d'enfants de Dieu, de la soutenir par notre conduite, de la préiérer à tons les honneurs du siècle, et de rentrer couvent dans nous-mêmes, pour faire cette sainte réflexion : Qui suis-je devant Dieu et auprès de Dieu ? tandis que je suis dans l'état de sa grâce, j'ai droit de l'appeler inon père, et il veut bien, touit iDieu qu'il es!, me reconiiaitre pai'mi ses enfants. Voilà ce qu'il estime en moi, et sur quoi je dois faire fond pour me glorifier et pour me .confier eji Jui. Tous les autres tilres, ou de naissance ou de fortune, qui pourraient dans le iMonde me distinguer, sont titres vains, titres périssables, titres dangereux : litres vains, puis- :qn'ils ne sont pas ca,pables par eux-mêmes de me rendre agréable à Dieu ; titres périssables, puisque la mort les efface si tôt et .les fait évanouir; titres dangereux pour le salut, puis.]u'il est si liicile d'en abuser, et si difficile de n'en abuser pas, et qu'on n'en peut attendre autre cliose que d'elle jugé de Dieu plus exactement
■ Joan,, I, 12,
et plus rigoureusement. Toute ma confiance doit donc être dans ce titre honorable d'entaot de Dieu ; et malheur à vous, rnes chers auditeurs, si jatuais il vous arrivait de faire consister la vôti'e dans une granJeur seule. nent humaine! Je ne prétends point pour cela diminuer les avantages, môme extérieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créa^teur, doit ni'inspirer un autre sentiment. Car Dieu m'a point méprisé dans Marie cette grandeur de la nais-ance, dont l'Eglise mèm:^ semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fûl d'un sang noble et royal : pourquoi? pour faire éclater, dit saint Chrjsostome, la vertu de sa grâce, et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur état, non-seulement que la grandeur peut servir de fond à la plus éminenle sainteté, mais que la sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fond qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que, selon le dessein de la Providence, Us peuvent, sans rien confondre, être grands et être saillis; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints, et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu, quand ils sont saints.
Divine leçon que leur fait aujourd'hui le Saint-Esprit, en leur proposant la généalogie de la Mère de Dieu, comme la plus auguste de l'univers. Mais cette leçon, qui ne regarde que les grands, n'aurait pas assez d'étendue. Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de juste sur la terre, de quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire co;nme chrétien : Je suis né de Dieu, et cette grâce qui nie sanctifie, n'est rien moins dans moi qu'une ipailicipation de la nature de Dieu. C'est l'idée que chacun de nous, sans présomption, peut et doit a" oir de soi-même, s'il est en grâce avec Dieu, puisque Dieu, en termes exprès, nous le témoigne par le premier de ses apôtres : VI per liœc efficiamini divincB consortes nuturœ i. Quelque languissante que soit notre foi, si nous raisonnions et si nous agissions suivant ce principe, en faudrait-il davantage pour la ranimer? Voyez, mes frères, disait saint Jean, exhortant les premiers fidèles (etpom'quoi dans le même sens ne vous le diî'ais-je pas aujourd'hui ?) voyez quel amour le Père, qui est notre Dieu, nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants, et que nous le fussioas en effet : Vid-ete qualem chari-
\ IlPetr, 1, 4.
sun LA conct:p'^îon de la vierge.