‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 38 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous nous élevons au-dessus de la loi de Dieu ; et cela, chrétiens, nous arrive en deux manières : l'une, que j'appelle révolte du cœur, lorsque, sans nous expliquer autrement que par nos œuvres , nous disons intérieurement comme l'ange rebelle : Non serviam '; Il m'en coûterait trop pour vivre dans cette servitude; que Dieu ordonne tout ce qu'il lui plaira, je ne me soumell'ai point à sa loi : l'autre, que je considère comme la plus pernicieuse erreur de notre esprit, lorsque nous trompant nous-mêmes, nous cherchons des prétextes el nous nous formons des consciences pour nous dispenser des obligations de la loi. Or le mystère que nous célébrons confond hautement ces deux erdreprises de notre orgueil ; et c'est, comme vous 1 allez voir, ce qui paraît d'abord dans la présentation de Jésus-Christ et dans la purification de Marie.

Quoique nés dépendants el sujets de Dieu, nous avons, mes frères, un penchant à nous révolter contre la loi de Dieu qui nous domine: voilà l'origincde toute la corruption de l'homnie. Prenant l'homme en particulier, et selon la

I Jerem., Il, 20.

SUR LA PUPxIFrCATION DE LA VIERGE.

différence desconditions qui partagent le monde, voilà le péché capital des grands du siècle, qui, deliMir étal, se font un principe d'indépendance, comme si la loi de Dieu n'était pas faite pour enx, comme si Dieu en la portant avait dû les. excepter; comme s'il n'était pas, au contraire, de l'empire de Dieu qu'il y eût pour eux un législateur et une loi, afin, disait le prophète royal, de leur apprendre qu'ils sont hommes : Constitue legislatorem super eos, utschint... quoniam homiues sunt ^. Etonnons à cette morale louto son étendue. Voilà, dis-je, en général, le péché des impies et des libertins, qui, jusque dans l'obscurité des plus médiocres fortunes, on! souvent ci l'égard de Dieu des cœurs aussi indociles que ceux qui tiennent dans le monde les premiers rangs ; la licence et l'impiété faisant dans les uns ce que l'abus de la grandeur et de l'élévation fait dans les autres. Mais Marie obéissant à la loi de Moïse, et se purifiant dans le temple, confond bien là-dessus, malgré nous, notre conduite. Car enfin elle était reine, elle était mère de Dieu, elle était, comme mère de Dieu, en possession d'une autorité légitime sur Fauteur môme de la loi ; et par conséquent elle avait tous les litres d'indépendance que peut avoir au-dessous de Dieu une pure ci'éalure. il est vrai ; mais c'est justement pour cela que Dieu veut qu'elle s'assujettisse à la loi, afin de détruire par son exemple l'indépendance crimîrollc que nous affectons, afin de condamner noli'e libertinage par une preuve convaincante et sans réplique. Car si, dans l'ordre de la rédemption, dont le secret adorable se développe anjourd'hui à nos yeux, une mère de Dieu, toute mère de Dieu qu'elle est, n'est pas exempte d'obéir, de quel front pouvons-nous soutenir devant Dieu l'injustice et la témérité de nos désobéissances? iMarie fait quelque chose encore de plus : et quoi ? non -seulement elle se soumet à la loi, mais elle y soumet son Fils, ce Fils qui, plus grand, plus libre, plus absolu qu'elle, et néanmoins voidant bien être soumis par elle, fournit encore à Dieu contre nous une raison mille fois plus touchante pour réprouver et pour confondre cet esprit d'orgueil qui nous rend prévaricateurs. C'est-à-dire, Marie soumet à la loi la graiideur même, à la loi la puissance même, à Li loi l'indépendance et la souveraineté même. Car voilà le double miracle que le Ciel nous découvre dans cette fête : une reine sujette et assujettissant un Dieu ; un Dieu obéissant, et présenté par une mère obéissante : pourquoi? ah ! mes. chers auditeurs, comprenez-le bien.

■ Psslm , ix, 21.

Vous qui tenez dans le monde les premiers rangs, et vous qui vous trouvez réduits aux derniers; vous que vos conditions distinguent, el vous qu'elles ne distinguent pas ; grands et petits, riches et pauvres, car je suis redevable à tous, écoutez-moi : c'est ici que rintelligcnce d'une des plus importantes vérités vous est donnée, et c'est par la comparaison môme de vos états que je vais vous la rendre sensible.

Pourquoi un Homme-Dieu sujet à la loi?

Pour vous faire entendre, grands du monde, l'obligation spéciale où vous êtes de vivre dans un parfait assujettissement aux lois de Dieu. Vous ne l'avez peut-être jamais bien conçu ; et, par un renversement de raison et de religion, vous vous flattez que la rigueur des lois divines n'est pas pour vous comme pour le reste des hommes. Mais détrompez-vous aujourd'hui de cette fausse prévention, et pour cela entrez en esprit dans le temple de Jérusalem : car vous y verrez la maxime contraire solidement établie ; et pour peu que vous vous appliquiez à considérer le mystère de ce jour, vous conclurez que les lois divines vous regardent encore plus particulièrement que le reste des hommes, quoiqu'elles soient pour tous sans exception. Vous me demandez sur quoi est fondée cette conséquence ? Sur trois raisons que vous devez méditer tous les jours de votre vie. Première raison, c'est que plu? vous avez dans le monde ou de naissance ou de pouvoir, plus tous êtes capables de rendre à Dieu l'hommage que lui est dii en qualité de souverain législateur; comme il est vrai de dire que Jésus-Christ, en se réduisant sous la loi, a eu seul l'avantage d'honorer la souveraineté de Dieu autant qu'elle mérite de l'être. Motif admirable pour vous engager, tout élevés et tout puissants que vous êtes, à une obéissance exacte. Dieu trouve en vous, quand vous accomplissez sa loi, une gloire particulière, et il ne tient qu'à vous de la lui procurer, cette gloire, qui plus que tonte autre contribue à sanctifier son nom, et dont par là même il est si jaloux. Seconde raison, c'est que Dieu ne vous a'distingués dans le monde que pour le glorifier de la sorte : car ne croyez pas, chrétiens, qu'il y ait des hommes ou revêtus d'honneurs, ou pourvus de biens, pour être plus en droit que les autres de faire leurs volontés, et de vivre selon leurs lois. Cela ne peut être, et Dieu, dont la toute-puissance est inséparable de sa sagesse* et de sa sainteté, n'a pu, dans l'inégalité des conditions humaines, se proposer une toile fin : les rois mêmes, qui selon l'expression du Saint- Esprit, sont comme les divinités de la terre, en

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régnent que pour servir le Seigneur : Et regesut serviant Domino i. Voilà l'ordre de la Providence et même de la création, selon lequel ce qui approche le plus de Dieu n'est défini que par une scrvitutle plus ininiédiale, et une plus grande dépendance de Dieu. Et pourquoi cet ordre ne subsisterait-il pas, puisque Jésus-Christ, qui est le chef des prédestinés, n'a été prédestiné luimême que pour y être soumis? Eu quoi consiste tout le mystère de son humanité? Saint Paul nous l'enseigne en deux mots, dont nous voyons aujourd'hui l'accomplissement : Misi' D^'iis Filinm suum faditm ex muliere, factiim snb lege 2 ; nn Dieu formé d'une femme, pour être assujetti à la loi. Voilà l'idée que nous en donne l'Apôtre ; voilà pourquoi ce Fils de Dieu a été envoyé : hors de là, ce Verbe divin ne se serait jamais fait chair, et sans cela il n'y aurait point en de Bieu-Homme. Serez-vous done surpris, ou devez-vous l'être, quand j'ajoute que sans cela il n'y aurait dans le monde ni qualité, ni dignité, ni rang, ni fortune, mais que Dieu vous aurait laissés dans le néant ; et que, s'il vous en a tirés, c'est afin que sa loi eût en vous des observateurs fidèles et de zélés défenseurs ? Je dis plus, et c'est la troisième et dernière raison : Dieu, en vous plaçaiil au-dessus du commun des hommes, a prétendu vous proposer au monde comme des modèles de la sainte dépendance que je vous prêche; de même que Jésus- Christ et Mane n'ont paru dans le temple du Seigneur que pour être l'exemple d'une inviolable fidélité, et d'une parfaite soumission h sa loi. C'est-à-dire, selon saint Grégoire, pape, que Dieu prétend que les petits apprennent des grands à lui obéir, et que les grands se considèrent sur ce point comme la règle, à quoi les petits ne manquent jamais de se conformer.

Ceci me donne lieu de parler maintenant à vous, mes frères, à vous dont le salut me doit être d'aulant plus cher et les âmes plus précieuses, qu'ajant moins de pai't aux avantages du siècle, vous participez moins à ses désordres et à sa corruption , à vous que Dieu a fait naître dans des conditions plus obscures, et dont il semble que la destinée, ou, pour mieux dire, la vocation se termine à dépendre et à obéir. Pourquoi une mère de Dieu, et par son ministère un Homme-Dieu, soumis à la loi? Pour trois aulres raisons qui vous regar<ient, et que je tous prie de n'oublier jamais : pour vous consoler, pour vous instruire, et i)0ur vous confondi-e. Pour vous consoler de l'élat où vous êtes, et qui vous réduit à n'avoir pour partage que

' Psalm,, CI, 23. — ■ GaUt., ly, 4,

l'obéissance : c'est l'état que Jésus-Christ a choisi, ayant mieux aimé prendre la forme de serviteur que celle de maître, et se soumettre à la loi que de donner la loi ; pour vous fortifier par cette pensée, que ceux qui sont plus élevés que vous dans le monde sont sujets comme vous à la loi de Dieu, seront jugés aussi bien que vous selon la loi de Dieu, n'éviteront pas plus que vous le tribunal où tout doit êlre décidé par la loi de Dieu : voilà votre consolation. Pour vous ins ruire de la manière dont vous devez obéir, je veux dire aux bommes pour Dieu, et à Dieu dans les hommes, en sorte que votre obéissance ne s'arrête pas à l'honnne, mais qu'elle s'élève à Dieu, comme à sa fin et à son principal objet: Sicut Domino, et non homiuibus '; que vous regardiez ces hommes de qui vous dépendez, comme les images de Dieu ; que vous respectiez leurs lois, comme des écoulements de la loi de Dieu; que vous receviez leurs commandements, comme des déclarations expresses de la volonté de Dieu : vous souvenant que sans cela l'obéissance que vous leu:- rendez n'est qu'une obéissance servile, (]u'une obéissance païenne, qu'une obéissance réprouvée, dont Dieu ne vous tiendra •jamais nul coniiite, et dont vous perdez tout le fruit, parce que vous ne la pratiquez pas selon le divin exemplaire qui nous est aujourd'hui proposé dans la présentalion d'un Dieu Sauveur, et dans la purification d'une mère vierge : voilà votre inslructi' n. Mais surtout, pour vous confondre de l'extrême et de l'injuste opposition que vous avez à dépendre de Dieu et à porter le joug (le sa loi, lorsque avec tant de docilité vous vous faites un mérite, du moins une politique, de dépendre des hounnes. Car en vous comparant vous-mêmes avec vous-mêmes, voici, mes frères, le sujet de ma douleur, et ce qui me fait gémir. Vous n'osez désobéir aux hommes, et vous désobéissez à Dieu; vousètes souples devant les hommes, et orgueilleux devant Dieu ; les lois des bommes vous contiennent dans le devoir, et vous violez impunément celles de Dieu. Saint Paul tîisait aux Ephésiens : Obedile dominiscarnaliùtis.,. sicut Cliristo ^ ;Ohv]ssez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect comme à Dieu même. lUais s'il m'éta't permis de changer la proposition de saint Paul, peutêtre vous dirais-je volontiers : Obéissez à votre Dieu comme vous obéissez à vos maîtres selon la chair : et c'est là ce que j'ap[)elle voire confusion. Car quelle indignité, que je me trouve obligé de souhaiter pour vous qu'au moins les choses ici fussent égales, et de me contenter

' Colos$., m, 23. — ^ EpUes., yi, 5.

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

que vous eussiez pour votre Dieu une obélsfance aussi humble, aussi prompte, aussi fidèle que celle qu'exigent de vous les hommes, et |ue vous leur rendez si exactement !

Je sais, mon cher auditeur, que cet assujettissement aux lois de Dieu vous paraît gênant et humiliant ; je sais que vous vous aveuglez jusqu'à croire qu'il répugne à cette liberté naturelle dont vous êtes jaloux, et que vous ne distinguez pas d'un amour déréglé de l'indépendance et d'un esprit de libertinage. Mais votre ignorance là-dessus vient encore de n'avoir pas bien pénétré le mystère de Jésus-Christ et de Marie obéissants à loi du Seigneur : car si je vous disais que l'obéissance à cette sainte loi, bien loin d'humilier l'homme, fait sa véritable gloire; que pinson est sujet à cette loi, plus on est heureux, plus on est libre, plus on est maître de soi-même; qu'en cela consiste la différence de cette loi et des lois humaines; qu'au lieu que l'affranchissement des lois humaines passe pour un privilège, le grand privilège de la grâce, selon saint Augustin, est d'être incapable de s'émanciper de cette loi ; que David, tout roi qu'il était, instruit d'un secret si important, envisageait comme une béatitude l'attach'ment à cette loi, faisait son occupation la plus ordinaire de méditer cette loi, ne trouvait point de repos que dans l'observation de cette loi : Pax multa diligentibus legem tuam^ ; ce sont autant de vérités dont la raison et la foi vous feraient, naalgré vous, convenir. Mais ne fais-je pas, pour vous en convaincre, quelque chose de plus, quand je vous propose le Saint des saints sanctifié par l'obéissance qu'il rend à cette loi, ce premier-né de toutes les créatures qui s'assujettit h cette loi, ce Rédempteur par excellence qui veut être lui-même racheté selon les termes de cette loi; quand je vous représente Marie avec toute sa grandeur et son auguste maternité, remplie d'une sainte joie, parce qu'à l'exemple de son Fils elle se conforme à cette loi? n'est-ce pas, dis-je, ce qui doit faire plus ^'impression sur vos esprits et sur vos cœurs, que si je rapportais tous les raisonnements de la théologie ?

Après cela, chrétiens, laissez-vous encore séduire par les fausses maximes du siècle, et mettez le bonheur de la vie dans une malheureuse possession de ne dépendre d'aucune loi, dans une licence criminelle de tout entreprendre au préjudice de la loi, dans un oubli de vos devoirs qui aille ou à méconnaître votre Dieu, eu à vous le figurer comme un Dieu fauteur

P»aJ., CX71U, 165.

de vos désordres. A le méconnaître, en disant avec l'impie Pharaon : Quis est Dominus, ut aiidiam vocem ejus^ .^Et qui est-il, ce Dieu donj on me menace sans cesse, et dont on m'opposa la loi? qui est-il, pour m'obliger à me contraindre dans mes passions, dans mes désirs, dans mes desseins ? A vous le figurer comme un Dieu fauteur de vos désordres, en disant avec l'insensé : S'il y a un Dieu, est-il tel qu'on nous le dépeint ? connaît-il toutes choses ? y prend-il un si grand intérêt ? s'offense-t-il si aisément ? a-t-il une justice si sévère ? est-il si terrible dans ses vengeances ? Et dixerunt : Quomodo scit Deus, et si est scientia in excelso ' .'' Car voilà le langage du pécheur ennemi de la loi, et c'est où conduit enfin l'esprit du monde. On n'en vient pas là d'abord ; mais, par un progrès infaillible de l'habitude du péché, on s'accoutume, sinon à parler, du moins à penser et à vivre ainsi. A force de violer la loi, la crainte de Dieu s'affaiblit, le libertinage se fortifie et prend le dessus. Après bien des péchés commis et bien des transgressions réitérées, on se trouve dans l'abominable état de celui qui disait en insul tant à Dieu : Peccavi, et quid mihi accidit triste 3 ? J'ai péché, et que m'en est-il arrivé de mal ? De là cette tranquiUité que l'on conserve même en péchant ; de là cette hauteur et cette fierté avec laquelle on soutient le vice ; de là cet endurcissement qui y met le comble. On rejette sans distinction toute loi de.Dieu qui est incommode ; si l'on en respecte quelqu'une, ce n'est pas parce qu'elle est la loi de Dieu, mais parce qu'elle est autorisée des lois du monde, et que les lois du monde forcent à la garder. Au commencement on sauve les dehors ; mais à la fin on lève le masque ; on ne se contraint plus en rien, on ne ménage plus rien ; et Dieu veuille qu'on ne fasse pas même gloire de son impiété et de ses excès ! Voilà ce que les saints et les serviteurs de Dieu ont tant déploré, et ce qu'ils déplorent tant tous les jours ; voilà ce qui leur a fait répandre des larmes : Defectio teïniil me, pro peccatoribus derelinquentibtis legem tuam *; Je suis tombé, disait le prophète royal, dans une espèce de défaillance, quand j'ai vu. Seigneur, jusqu'à quel point votre loi était profanée ; quand j'ai vu les pécheurs de la terre la mépriser avec insolence et la rejeter. Voilà ce qui obligeait les prophètes à paraître dans les cours des princes, pour opposer au torrent de l'impiété le zèle de la loi qui les animait ; et me voici, chrétiens, chargé du même ministère, et envoyé pour la

1 Exod., V, 2, — 2 Psal., LXXli, II. — ^ EccU., T, i. — ' Psalm, XYUi, 63.

SUR LA PUP.IFFCVTION DE L\ VIERGE.

niôme fin. QiiaïKï je prPclio ailleurs la parole de Dieu, il me sulliUle dire ii ceux qui ui'écoulent, s'ils ne vivent pas en chrétiens : Infortunés que vous êtes, vous avez abandonné la loi de votre Dieu, et c'est ce qui vous a perdus ! Mais j)arlant aujourd'hui 5 des grands du monde, jeteur fais un reproche encore plus terriîjle : je leur dis, avec le prophète Malachie : Vos autem. . scandalizastis j lurimvs in lege ' ; Non-seulement vous avez abandonné la loi de votre Dieu, mais \o n la lailes abandonner à je ne tais combien duu- Ires que vous scandalisez, et qui ne sont pas à ré[)reuve de votre exemple. Jlais cette pensée m'emporterait trop loin : revenons à notre sujet.

Outre que nous nous élevons au-dessus de la loi de Dieu par une révolte de cœur, nous tombons encore dans ce désordre par un aveuglement d'esprit : c'est-à-dire que nous nous laissons préoccuper de certaines erreurs, que nous cherchons des excuses et des prétextes pour nous décharger du fardeau de la loi de Dieu ; que, raisonnant selon notre sens, et nous faisant des principes h notre gré, nous adoucissons la sévérité de la loi de Dieu ; que, pour parvenir à nos lins, nous interprétons comme il nous i)lait les obligations de la loi de Dieu : et que, séduits par les artifices de l'amour de nous-mêmes dont nous sommes prévenus, nous accommodons la loi de Dieu à nos inlérèls, à nos vues, à nos inclinations et à nos passions, au lieu d'accommoder nos intérêls et nos pa.-;sions, nos inclinations et nos vues, à la rigueur de la loi de Dieu. Or, voici encore Marie et Jésus-Christ même qui, par la sainteté de leur exemple, nous font évidemment connaître le danger et le dérèglement d'une conduite si pernicieuse :connnent cela? en se soumettant l'un et l'autre à une loi dont ils étaient incontestablement esceplés, h une loi qui s'expliquait d'elle-même en leur faveur, et(pii, dans les termes où elle était conçue, ne portait rien qui les obligeât.

Non, mes frères, disait saint Augustin, soit qu'on eût égard à l'esprit de la loi, soit qu'on la prit à lu Ictti'e, ni Marie, ni le Sauveur du monde ne pouvaient y être compris. Car il n'y avait rit n à puriOer dans Marie, et le Sauveurdcs hommes était, par lui-même, consacré à Dieu d'une manière plus excellente (ju'il ne pouvait l'être par loides les cérémonies du judaïsme, lis n'avaient donc l'un et l'autre qu'à user de leurs droits, puisqu'ils étaient disi)ensés de la loi de Moïse. Mais Dieu, ajoute saint Augustin, par

' Malach., Il, 8,-

une disposition merveilleuse de sa providence ne voulut pas que notre religion, dont Jésus et Marie jetaient alors, pour ainsi dire, les premiers fondements, commençât par unedis|iense, quoiipie légitime : cette dispense, quelque autorisée qu'elle eût été, aurait pu, parles tausses conséquences que nous en aurions tirées, servir à nos relâchements, et notre amour-propre n'eût pas manqué à s'en prévaloir. Ainsi, pour nousôler ce prétexte, le christianisme, qui devait être l'idée de la plus irrépréhensible sainteté, a-t-il connnencé par une obéissance volontaire, parune obéissance gratuite, païune obéissance qui anéantit tout ce qu'une vaine subtilité peut nous suggérer contre les saintes lois <pie la religion nous impose ; par une obéissance qui condaume sans réserve tant de dispenses abusives que nous nous accordons, tant de singularités odieuses que nous all'ectons, tant d'exceptions du droit commun i]ue nous couvrons du voile d'une prétendue nécessité, tant de raisonnements frivoles et mal fondés, tant d'opinions hardies et trop larges, tant de probabilités chimériques, tant de détours et de raffinements où nous altérons la pureté de la loi ; en sorte que, tout étroite qu'elle est, elle ne nous oblige plus qu'aulaut que nous le voulons et de la manière que nous le voulons. Car, quelle vertu l'exemple de l'ilomme-Dieu et de sa bicaheureuso Mère n'a-t-il pas pour nous déliomper de tout cela, et pour nous en découvrir l'illusion ?

De là vient qu'en conséquence de ce mystère, notre divin Maitre, instruisant ses diciplcs, leur déclarait si souvent ce que son hnmililé uoiis prêche aujourd'hui d'une voix bien plus forte et plus intelligible : Non veiiisolvere (leijcm), sed adiniplcre > ; Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi, ni pour l'enfreindre. Comme s'il eût craint, remarque saint Ghrysoslome, que sa qualité de Messie et d'auteur de la nouvelle alliance ne leur donnât lieu de former cette pensée, qu'il savait ne leur pouvoir être que préjudiciable. iXou veni soh'ere, sed adimplere ; Non, je ne suis pas venu pour la destruction, mais pour l'accomplissement de la loi : parole t divine, et (jui doU pour jamais nous fermer ^ la bouche. C'est pour cola même (|ue ce Sauveur adorable était si lidèle et si attaché à toutes les observances de la loi écrite, qu'il se rendait si régulièiviiiiMit à Jérasuleni pour y célébrer la Pàqne, el que jusqu'à nu seul point, il ne laissait rien pasïcr des moindres devoirs sans y satislaire : Iota unum aitt tinns apex non prieleribit

» Mallli., V, il.

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

a ieç\e, donec omma jiant 2. Par où il prétendait comljaitre en nous celte disposition ciiminolle que nous avons à disputer avec Dieu, quand il s'agit de sa loi ; par où il prétendait nous faire sentir l'injuslice de notre procédé, lorsque nous ne rendons à la loi de Dieu qu'une obéissance forcée, qu'une obéissance intéressée, qu'une obéissance imparfaite, et qui se réduit toute h. cette règle : Y suis-je obligé dans la rigueur ? est-ce un commandement absolu ? y \a-t-il du salut éturnel ? règle trompeuse, et qui nous expose à une réjirobation éternelle, pifisqu'il est CCI (ain qu'entre l'obligation de la loi et le conseil il n'y a souvent qu'un pas à franchir, et que, NOUS conduisant de la sorte, nous marchons toujours sur le bord du précipice. Par où il préleiidiiit nous confirmer dans celte importante maxiir.e, que nous devons toujours prendre contre nous-mêmes le parti de la loi de Dieu ; que sur le sujet de la loi de Dieu, nous devons toujours craindre de nous tromper et de nous former de fausses consciences, que pour décider en mille occasions jusqu'où la loi de Dieu s'éicn.l, nous ne devons point consulter les lois du monde ; qu'en ce qui regarde la loi de Dieu, le seul nom de dispense nous doit faire trembler, et que nous devons nous en défendre avec tout le zèle que peut inspirer une ferme et solide religion. Car voilà, chrétiens, les saintes leçons que nous lontdansce mystère la présentation d'un Dieu Fils de Dieu, et la purification de la reiiiC des vierges.

Je sais, encore une fois, que si chacun de nous veut s'écouter, il n'y aura personne qui ne se croie fondé en raison pour se dispenser des lois de Dieu les plus indispensables. El pour en venir aux espèces particulières, je sais, par exemple, que la loi qui défend l'usurpation du bien d'aulrui, et qui en ordonne la restitution, se trouvera anéantie, si l'on veut consulter la politiqiu^ qui ne manquera jamais de décider en faveur de l'ambilion et de la cupidité. Je sais que la loi qui défend de se venger n'aura plus de lieu, si l'on se met en possession de donner aux vengeances les plus déclarées le nom de justice, et si chacun, se faisant droit sur ses propres injures, s'opiniàlre à ne rien rabattre de la salistaction qu'il se croit due. Je sais que la loi qui fait de l'occasion prochaine du péché, recherchée ou entretenue, un péché déjà consommé, ne sera plus qu'un fantôme de la loi, si chacun en veut être cru ou sur ses prétendus engagements qu'il proteste ne pouvoir rompre, ou sur la confiance qu'il a dans ses

> Maub., T, IS.

forces et dans sa disposition présente. Je sais que celte loi de rabsilnciice et du jeûne du carême, que l'Eglise va bientôt publier, deviendra une loi chimérique, si chacun, idolâtre de sa santé, ne veut avoir égard qu'à sa délicatesse, ou, pour mieux dire, qu'à sa liïoUesse. En un mot, je sais qu'en suiv ant l'esprit du monde, qui est un esprit de licence, nous secouerons le joug des plus rigoureuses obligations et de nos devoirs les plus essentiels. Mais où va une telle conduite, et qu'en pouvons-nous attendre? avons-nous affaire à un Dieu qui puisse être surpris, et à qui nous puissions eu imposer? Lui (jui a fait la loi selon les vues de sa sagesse infinie, et qui ne nous a pas appelés à son conseil quand il a voulu l'établir, s'en rappoi terat-ilànous? en passera-t-il par nos avis, s'en tiendra-t-il à nos décisions, quand il viendra pour nous juger? Si Jésus-Christ et Marie avaient raisonné comme nous, ce mystère de leur obéissance que je viens de vous représenter, et qui a tant contribué à notre salut, aurait-il eu son accomplissement?

Ah ! Seigneur, s'écriait le prophète royal (et c'est la conclusion que nous devons tirer avec lui), heureux ceux qui, purs et innocents, marchent avec humilité dans la voie de votre sainte loi! Beati immaculati in via, qui ambulatit in lege Domini » / Heureux ceux qui cherchent cette voie avec un cœur droit, et qui, l'ayant une fois trouvée, la suivent avec une invincible persévérance 1 car vous l'avez ordonné, mon Dieu, et il était juste que vos lois fussent exactement gardées : autrement elles ne seraient plus vos lois, et elles n'auraient plus ce caracîère de souveraineté qui leur est propre, s'il nous étai/ permis d'altenter sur elles, et de les interpréie( au gré de nos passions. Voulez-vous, chrétiens, un abrégé de tout ce que je viens de vous dire! le voici dans ces deux paroles de saint Augustin, qui expriment ma pensée bien plus noblement et plus fortement que moi : Mariam supra legem fecerat gratia, sub lege fevit humilitas. La grâce, dit ce saint docteur, avait élevé Marie au-dessus de la loi, et l'immiliié l'a assiijeltie à la loi ; la gi âce de son innocence et de sa maternité demandait qu'elle lût libre, et l'humilité de sou cœur lui a fait préférer d'être obéissante et dépendante. Au contraire, et la grâce et l'humilité nous inspirent également la soumission : pourquoi ? parce que la grâce qui est en nous, n'est autre que la grâce de la pénitence, et par conséquent de l'humilité même. Mais notre orgueil s'oppose à l'une et à l'aulre,

1 Fsalm., cxviii, I,

SUR LA PURIFICATION DE LA VIEUGE

et, tout sujets que nous sommes à la loi, je (lis iloublement sujets, et comme hommes et comme péclieurs, il nous révolte contre Dieu. De ce que Marie s'est soumise à la loi par une hum!)le oiiéissance, c'est la confusion de notre oriiucil ; et de ce qu'elle a surmonté toutes les dillicultés de la loi par une obéissance généreuse, c'est la condamnation de notre lâcheté, comme nous Talions voir dans la seconde partie.

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