DEUXIÈME PARTIE
C'est un principe de foi, que la loi de Dieu, quelque parlaite qu'elle puisse être, non-seulement n est point impossible, mais qu'elle n'est pas même tellement élevée au-dessus de nous, que nous ayons droit de nous plaindre de sa difficulté, et de nous en faire un prétexte pour justifier nos lâchetés et nos infidélités : Mandatum hoc, quod ego prœcipio tibihodie, non supra te est, nec procul positum, nec in cœlo sitiim, ut possis dicere : Qitis 7wslrum valet ad cœlum ascendere, ut déférât illud ad nos i ? Le commandement que je vous fais, disait Dieu aux israélites, n'est ni au-dessus de vos forces, ni hors de l'étendue de vos conditions ; en sorte que vous puissiez dire : Qui de nous arrivera là ? et pour le garder, il ne faut ni passer les mers, ni se retirer dans les déserts et dans les solitudes, comme s'il était bien éloigné de vous : Nec trans mare positum, ut causeris et dicas : Quis ex nohis poterit Iransfretare 2 ? Car c'est un commandement, ajoutait le Seigneur, que j'ai mis dans vos mains, dans votre bouche et dans votre cœur : dans votre cœur, en vous le rendant aimable ; dans votre bouche , en vous faisant avouer qu'il est souverainement juste ; et dans vos mains, en vous donnant de puissants secours pour l'accomplir avec facilité : Sed juxta te est... inore tuo,etin cordetuo, ut facias illum 3. Ainsi parlait le Dieu d'Israël par l'organe de Moïse, en publiant une loi qui néanmoins, comme nous le savons, était une loi de «rainte, une loi de rigueur et de servitude. Qu'aurait-il dit, c'est l'excellente réflexion de saint Augustin, et que n'aurait-il pas pu dire, s'il avait été question de publier la loi évangélique, qui est une loi de grâce, une loi d'amour et de liberté ?
Cependant, chrétiens, nous établissons un principe tout contraire ; et pour avoir de quoi nous délendre de toutes les accusations que cette sainte et adorable loi formera contre nous un jour, ou qu'elle forme déjà devant Dieu,
I Deut., XXX, 11, 12 — î Ibid., 13, — 3 Ibid., 4.
nous l'accusons elle-même de n'être pas asser proportionnée à notre faiblesse ; nous nous U figurons dans un degré de sévérité où nous prétendons que nul de nous ne peut atteindre ; et, par une pusillanimité dont nous voudrionf la rendre responsable, nous disons sans cesse, comme l'israélite prévaricateur : Quis in cœlum ascendet ? Et qui est l'homme qui pourra jamais parvenir à un point de sainteté si sul)lime? en un mot, nous nous persuadons que cette loi, pour exiger trop de nous, est absolument au-dessus de nous : et pourquoi ? appli« quez-vous à ceci : Parce qu'elle nous engage, disons-nous, à nous dépouiller en mille occasions de ce que nous avons de plus cher ; parce qu'elle contredit certaines affections tendres de notre cœur, et qu'elle nous oblige à les étouffer; parce qu'elle nous prive de certaines joies et de certaines douceurs de la vie à quoi nous sommes attachés ; parce qu'elle nous ordonne de renoncer à un certain honneur mondain dont nous nous piquons, et que souvent elle nous réduit à paraître devant les hommes dans des états très-humiliants. Car voilà ce que nous concevons de plus rigoureux dans la loi chrétienne, et où volontiers nous supposerions que notre faiblesse, secourue même de la grâce, ne peut s'élever. Mais envisageons aujourd'hui Marie; et, témoins de sa fermeté et de sa constance, instruisons-nous et confondons-nous. Car voici les importantes leçons que nous pouvons tirer de la conduite de cette vierge, et que nous devons opposer aux sentiments lâches qui nous arrêtent : leçons que nous rendent sensibles les trois principales circonstances de ce mystère, c'est-à-dire le sacrifice que fait Marie du bien le plus précieux pour elle et le plus cher, q est son Fils; le sacrifice qu'elle fait de tou les douceurs de la vie, en acceptant le glaive douleur dont Siméon lui prédit que son â sera percée ; surtout le sacrifice qu'elle fait son lionneur, en voulant paraître comme autres femmes, impure et pécheresse, elle était l'innocence et la pureté même. Ah ! cl tiens, que n'ai-je le zèle des apôtres pour vo faire sentir, mais efficacement, mais viveuieut, toute la force d'un si grand exemple !
Première leçon : Marie n'a qu'un fils, et, po obéir à la loi, elle se résout à le sacrifier, fils qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, fils qu'elle avait conçu par miracle, ce fils qui elle possédait tous les trésors, elle l'o dans le temple de lérusalem ; mais elle l'off de la manière la plus héroïque, sans condiliOB et sans réserve, sachant les ordres rigoureux
SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE
que le Ciel a porti?s, ei qui doivent un jour s'exécuter dans la personne de ce divin enfant; consentant déjà qu'il soit la victime et le prix de la rédemption des hommes; renonçant pour cela à tous les sentiments de son cœur; et, par un dernier effort de la plus généreuse et de la plus rigoureuse obéissance, voulant bien que ce fds ne soit plus à elle, qu'avec le triste, mais indispensable engagement de le voir dans la suite des années immolé sur la croix ; voilà ce qu'il en a coûté à Marie pour accomplir la loi. Or esî-ce là, mes chers auditeurs, ce qu'il nous en doit coûter à nous-mêmes? Il est vrai, pour obéir à la loi de Dieu, il nous en doit quelquefois coûter le sacrihce de ce que nous avons de plus cher; mais confessons-le de bonne foi, et ne nous déguisons rien à nous-mêmes; ce que nous avons alors déplus cher, est-il assez considérable pour le faire tant valoir à Dieu? quelque cher qu'il nous soit, du moment ([u'il répugne à la loi tle Dieu, n'est-ce pas ce qui nous trouble? n'est-ce pas ce qui nous dérègle? n'est-ce pas ce qui nous corrompt? n'est-ce pas ce qni nous décrie ? et enfin n'est-ce pas ce qui nous damne ? Si la loi de Dieu nous retranche un mal aussi pernicieux que celui-là, avons-nous sujet de nous en plaindre; et la sainte violence qu'elle nous lait en nous obligeant à un renoncement si salutaire, doit-elle passer pour un excès de rigueur? prenez garde, s'il vous plait; ceci mérite une réflexion particulière. Dans cette sainte solennité , Dieu nous dit comme à Marie, ou, si vous voulez, comme à Abraham : Toile lîlium luum uniijenitum quein (liligis... atque... olferes eum in holocauslum^ ; Sacrifie-moi ce premier-né, c'est-à-dire cette passion ilominaute qui est dans ton cœur. Cela nous semble dur ; mais en même temps, faisant un retour sur nous, nous sommes contraints d'avouer que cette passion dominante est, par exemple, un attachement honteux qui nous déshonore, un esclavage des sens qui nous abrutit, une loi de péché qui nous captive et qui nous tyrannise ; mais en même temps nous sommes forcés de reconnaître que cet attachement dont nous nous faisons une passion, n'est qu'une fascinalion d'esprit, qu'un ensorcellement de cœur, qu'une source d'égarements dans notre conduite, et de dérèglements dans nos affections et dans nos actions; uîais eu même temps l'expérience nous montre que cette passion, dont nous sommes possédés, n'a point d'elfet plus présent ni plus ordinaire que de remplir notre âme de chagrins, de jalousies, de remords, de
•Geiieà., XXII, 2,
B. — Toji. III.
désespoirs ; que, tandis que cette passion nom dominera, nous n'aurons jamais de paix ni avec Dieu, ni avec nous-mêmes ; que notre conscience, notre raison, notre foi, s'élèveront toujours contre elle; qu'elle nous exposera même à la censure du monde, et qu'ainsi le monde, tout corrompu qu'il est, préviendra, par son jugement, le jugement terrible de Dieu que nous avons à craindre : en un mot, nous sentons bien que cette passion, avec ses prétendus charmes, du moment que nous nous y sommes livrés, est comme un démon qui s'est emparé de nous, et qui, malgré nous, nous fait trouver dans nous-mêmes une espèce d'enfer. Or, cela étant, quelle plainte avons-nous droit déformer contre la loi de Dieu? et quand il nous dit : Tulle; Délivre-toi, chrétien, de cet enfer, sors de cet esclavage, arrache cette passion de ton cœur, pouvons-nous lui répondre : Seigneur, vous m'en demandez trop ?
Ah ! mes frères, reprend saint Chrysostome, si Dieu en usait avec nous dans toute l'étendue de sa puissance, et que, sans nul égard au plus et au moins de ce qu'il nous en peut coûter, mesurant les choses par la seule règle île ce qui lui est dû, il nous commandât de lui sacrifier nos inclinations même les plus innocentes et les plus légitimes ; s'il disait à l'un : Descends de cet état de grandeur qui te distingue dans le monde; à l'autre : Dépouille-toi de ces biens que tu as si justement acquis ; à celui-ci : Oublie cet enfant qui est l'espérance de ta maison ; à celui-là : Romps ce commerce, quoique honnête, que tu entretiens avec cet ami, et qui fait la douceur de ta vie ; si Dieu, dis-je, nous parlait de la soite, nous n'aurions rien à répliquer ; et pour le seul respect de sa loi, nous devrions être disposés à tout. Amitié, grandeur, inlérêls, famille, il faudrait abandonner tout : pourquoi ? parce qu'en matière de loi, dit Tertulien, mais paiticulièrement de loi divine, l'autorité de celui qui commande ne doit point être mise en comparaison avec l'utilité de celui qui obéit. Mais Dieu, mes cliers auditeurs, tient à notre égard une conduite bien ditïérente; et, par une condescendance digne de lui, il ne nous fait point de loi qui ne nous soit avantageuse. Que nous ditil? Sacrilie-moi, chrétien, ce qui te nuit, ce qui te perd, ce qui te damne, car tout le reste, je le laisse à ton pouvoir ; possède ces biens dont je t'ai pourvu, mais défais-toi de cet amour criminel^ qui serait le principe de ta réprobation; metstoi au-dessus de cet ennemi que tu nourris dans ton sein, et qui t'éloignerait ilo la voie du s.dut; quitte ce péché dont tu t'est fait ime habitude,
SUR LA PURIFICATION DE
et qui, par les dégoûls et les amertumes dont il est inèlé, te iait bien payer par avance les faux plaisirs que lu y goûtes. Voilù comment Dieu nous liaite, plutôt en père qu'en souverain et en législateur ; et ne sommes-nous pas inexcusables si, pour autoriser nos lâchetés, nous osons encore alléguer que le joug de sa loi est dur et pesant ?
Il est dur de renoncer à ce qu'on a de plus cher ; mais moi, je soutiens que cela n'est dur que parce qu'il ne nous plait pas de l'adoucir par les grands et puissants molifs que Marie se proposa dans la présentation du Sauveur. Car, comme renutrque saint Bernard, ce qui rendit à Marie l'accomiilissement de celte loi, je ne dis pas supportable, mais aimable, ce tut la vue qu'elle eut, qu'en | résentant son Fils, elle le sacriliait à Dieu, elle lléchissait la colère et la justice de Dieu, elle s'acquittait elle-même des obligations inlinies qu'elle avait à Dieu, elle attirait sur elle et sur nous les faveurs de Dieu : voilà ce qui l'anima, et ce qui lui fit surmonter celte tendress: maternelle qui s'opposait à son sacrillce. Or, à qui tient-il que nous n'agissions dans les mêmes vues? et que, dans la nécessité où nous nous trouvons quelquefois d'accomplir un précepte qui combat la nature et à quoi elle répugne, nous ne nous soutenions par ces pensées: 11 est vrai que ce qu'on me demande et ce qu'il faut que je sacrilie, c'est ce que j'aime uniquement; mais par là je donnerai à Dieu ce qu'il attend de moi; mais par là je montrerai à Dieu que je veux reconnailre ses dons et les grâces qu'il a répandues sur moi ; mais par là j'apaiserai Dieu, justement courroucé contre moi ; mais par là, tout pécheur que je suis, j'engageiai Dieu à avoir compassion de moi; mais par là je me rendrai Dieu propice, je le mettrai dans mes intérêts, je le porterai à user de miséricorde envers moi. Au lieu que celte passion a fait jusqu'à présent tout mon désordre, du moment que je la sacrifierai, elle fera devant Dieu tout mou mérite. Si nous avions ces motifs présents à l'esprit, quel précepte nous paraîtrait rigoureux? et si, pour ne nous pas aider de ces motifs, la loi nous devient pénible, devons-nous nous en prendre à d'autres qu'à nous-mêmes? Il est dur de sacrifier sans condition et sans réserve ce que I'oh aime ; mais moi, je prétends qu'on le fait bien tous les jours pour obéir aux lois du monde. Car, pour satisfaire à certaines lois du monde, que n'abandonne-t-on pas, et de quoi ne se prive-t-on pas? Vous me direz que les lois du monde ne vont pas jusqu'au sacrifice du cœur ; et n'est-ce pas pour cela même, répond
saint Ambroise, qu'elles sont plus dures, en nous obligeant à sacrifier tout, tandis que le cœur n'y consent pas et qu'il y contredit? au lieu que la loi de Dieu ne nous oblige à rien à quoi elle ne dispose notre cœur, jusqu'à nous en faire aimer la difficulté.
Seconde leçon : Pour garder la loi de Dieu, il y a des douceurs dans la vie dont il faut se passer : et c'est encore ce qui effraie notre amour-propre. Car, quelque disposition que l'on ait à vivre dans l'ordre, on se propose toujours, en vivant ainsi, un certai u état de douceur ; et souvent même c'est cette douceur que l'on cherche, en se réduisant à l'ordre ; et un des taibles les plus ordinaires de la piété est de se rebuter de l'ordre, dès qu'on n'y trouve pas cette douceur. Mais Marie nous apprend bien aujourd'hui à nous préserver de cet écueil : pour accomplir la loi du Seignem", cette vierge incomparable sacrifie toutes les joies de son àme. Je m'explique. Elle sait bien que ce qu'elle va faire, en présentant Jésus-Clirist, doit être pour elle une source de douleurs ; elle voit déjà Siméon qui lui montre le glaive dont elle sera percée ; elle entend foracle du Ciel qui lui est annoncé par ce saint vieillard, et elle n'ignore pas que la prédiction qu'il luifait estle coimnencement de son martyre. Il n'importe : le zèle de la loi la presse ; elle entre dans le temple, elle parait dev.mt Siméon, elle lui met son fils entre les bras ; et par ces paroles prophétiques : Tuam ipsius animani perliansibit gladius '; elle reçoit de lui le coup mortel. Car ne pensez pas qu'elle n'en ait senti l'eliét qu'au Calvaire, lorsqu'elle assista au crucifiement de son fils. Tout ce qu'elle doit souffrir alors, elle le souffre dès aujourd'hui, et dès aujourd'hui elle peut dire qu'elle est attachée à la croix. Mais pourquoi laut-il qu'en obéissant à la loi, elle endure ce martyre douloureux? Ah ! chrétiens, parce qu'elle était prédestinée pour nous enseigner cette grande vérité, que là . où il s'agit de la loi de Dieu, il n'y a ni plaisir, J ni douceur de la vie à ménager. Or en voici la | preuve authentique : car si îles joies aussi saintes et aussi pures que les siennes ont du être sacrifiées, il n'est pas juste, dit saint Bernard, que nous épargnions les nôtres, qui sont vaines, qui sont toutes profanes, qui nous dissipent, et qui nous font perdre l'Esprit de Dieu. Et si la Mère de Dieu, qui, par excellence entre toutes les femmes, était bienheureuse, a néanmoins consenti, en se soumettant à la loi, d'être la plus affligée, nous ne devons pas si aisément nous rebuter de cette divine loi, pour quelques peines
> Luc, u. 36.
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qu'il y a à supporter en l'observant. Mais le moyen, direz-vous, de mener une vie insipide et ennuyeuse ? car voilà le spécieux prétexte dont se couvre la lâcheté de tant d'âmes mondaines, quand on leur parle d'une soumission parfaite h la loi de Dieu : Le moyen de soutenir cet état? Mais, mon cher auditeur, comment L' soutenez-vous tous les jours dans les engagements malheureux que vous avez avec le monde? Comment le soutenez-vous dans la dépendance servile où vous vous réduisez pour suivre toutes les volontés et tous les caprices d'un homme dont vous recherchez la faveur? comment le soutenez-vous quand votre ambition ou votre cupidité vous le commande ? Si vous agissiez par l'esprit de la foi, je vous dirais que la grâce, qui est toute-puissante, saura bien vous adoucir cet ennui que vous craignez. Si vous connaissiez le don de Dieu, vous confesseriez que ces joies courtes et passagères auxquelleson renonce pourDieu, sont abondamment compensées par des consolations bien plus solides, et bien plus propres à remplir la capacité de votre cœur. Et si, au défaut de toute autre considération, vous vouliez vous souvenir des désordres où vous avez vécu, vous vous estimeriez heureux de trouver dans cet ennui et dans cet éloignement des fausses joies du monde de quoi faire pénitence, et cette pénitence, quoique secrète et cachée, surpasserait en mérite toutes ces pénitences et ces réformes d'éclat, que la vanité quelquefois soutient plus que la religion. Quoi qu'il en soit, je vous dis qu'il est indigne que, sur un devoir aussi important que l'observation de la loi de Dieu, vous apportiez une excuse aussi frivole que l'est cet ennui prétendu qui vous y parait allaché.
Troisième et dernière leçon : Marie, pour obéir à la loi , sacrifie jusqu'à son propre honneur, puisque en se purifiant elle paraitdemèmecon. dition que les autres feuunes. Ainsi l'éclat de sa virginité est obscurci , de cette virginité dont elle avait été si jalouse dans le mystère de l'incarnation , de cette virginité dont la gloire est de briller au dehors, et de ne pas laisser voir la moindre tache. Elle consent à en perdre la réputation et le nom; et de toutes les humiliations, voilà, j'ose ie lUre, la plus difficile à soutenir, d'être pure devant Dieu comme le soleil, et de paraître impure aux yeux des hommes. Tel est néanmoins le sacrifice que fait la plus sainte de toutes les vierges : pourquoi ? afin de ne pas manquer à la loi. Or, cette loi de Dieu, mes chers auditeurs, ne nous oblige à rien de si Humiliant. Elle veut que nous paraissions ce que
nous sommes; qu'étant essentiellement soumis au souverain domaine de Dieu, nous ne rougissions point des services qu'il exige de nous, et des hommages que nous devons lui rendre ; surtout, qu'étant véritablement impm-s et pécheurs, nous n'ayons pas honte des pratiques de la pénitence, qui doivent servir à nous laver, à nous réconcilier, à nous acquitter auprès de la justice divine Mais que faisons-nous ? Par le plus étrange renversement, nous voulons être pécheurs et paraître justes ; Marie abandonne les apparences, pourvu qu'elle soit du reste assurée de conserver le trésor de sa virginité; et vous, souvent peu en peine de la chose même, vous ne cherchez qu'à sauver les apparences. Du moins, n'est-ce pas précisément alors le faux honneur du monde qui vous fait garder la loi de Dieu ? Mais en combien d'autres occasions cette adorable loi est-elle sacrifiée ? Parce qu'on veut s'élever et tenir un certain rang, on viole toutes les lois de l'équité et de la justice , on opprime le faible, on trompe le simple, on forme mille intrigues contre des égaux et des concurrents ; on emploie contre eux le crédit, l'artifice, la médisance, la calomnie, et sur leur ruine on établit sa fortune et les fondements de sa grandeur. Parce qu'on est prévenu de cette damnable maxime, qu'en matière d'injure il faut avoir raison de tout, et qu'autrement on est sans honneur; malgré la loi la plus authentique et la plus expresse qui nous ordonne de pardonner, quels ressentiments ne conserve- t-on pas ? quels desseins ne conçoit-on pas? à quelles extrémités et à quelles vengeances ne se porte-t-on pas ? On ne veut point entendre parler d'accommodé, ment, on exige pour une offense assez légère, mais dont on se fait un monstre, des satisfactions infinies ; ou, pour mieux dire, on ne sera jamais satisfait qu'on n'ait vu périr cet homme de qui l'on se croit offensé, et qu'on ne l'ait perdu. Parce qu'on craint la raillerie, et qu'on s'y exposerait en se distinguant des autres , tout instruit qu'on est de la loi, tout disposé qu'on est à l'observer, on se laisse aller au torrent, engager par l'exemple, dominer par le respect humain ; et au lieu de mettre sa gloire à servir Dieu, on la met à le déshonorer et à l'outrager. Ah ! mon Dieu, faudi'a-t-il donc que pour un fantôme d'honneur qui nous séduit, tous vos droits vous soient refusés, qu'on trahisse tous vos intérêts, qu'on renverse tous vos desseins qu'on s'oppose à toutes vos volontés, qu'on méprise et qu'on foule aux pieds toutes vos lois î Et vous ô homme, ne comprendrez- vous jamais en quoi consiste votre véritable grandeur ? que c'est à
ICo
SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE
dépciiiirc ilii premier de Ions les Maîtres, à vous aUaclicr iiiviolablenient à lui, à vous approcher conliiiucilement de lui, à combattre géuéreusemciit pour lui, à vous rendre grand devant lui, à vous attirer son estime, et à mériter ses laveurs : tout cela par où? par l'accomplissement -ic sa loi.
C'est, Sire, ce que Votre Majesté a si bien compris ; c'est de cette loi de Dieu que vous faites gloire d'être le défenseur et le vengeur. Avoir fait des prodiges dans la guerre, vous èti'c rendu l'arbilre de la paix, l'avoir donnée à îoute l'Europe aux conditions qu'il vous a plu, avoir forcé par la seule crainte de votre nom toutes les puissances à la recevoir, vous être surmonté vous-même, en arrêtant le cours de vos conquêtes; ce sont, Sire, des éloges auxquels la llatterie n'a point de part, que l'envie même ne peut vous disputer, que vos ennemis, malgré eux, ont publiés aussi hautement que nous, et dont votre modestie commence à être latigiiée. Il y a, Sire, une autre gloire d'autant plus solide, que l'ojjjet en est plus saint ; une gloire qu'un roi três-cluétien ne peut acquérir que par sou zèle pour la loi du Seigneur, et c'est ce que Dieu vous réservait pour mettre le comble à votre auguste destinée. Ces saintes ordonnances contre le duel, que Votre Majesté vient de renouveler, et pour l'exécution desquelles vous vous êtes fait une religion, sij'ose ainsi m'exprimer, de n'être presque plus maitre de vos grâces; ces déclarations qui sortentchaque jour de votre conseil, si avantageuses à l'Eglise, et si sages pour contenir l'hérésie dans les bornes que les éditsdc vos ancêtres lui ont prescrites; ces tribunaux érigés pour exterminer le libertinage et le vice, ce sont autant de preuves, et de preuves
authentiques, du zèle qui vOTis anime. II y avait dans la France des mouslres cachés, et Votre Majesté est le héros que iîieu a suscité pour les étoulfer et les écraser. Le sacrilège, l'impiété, l'homicide, suites funestes mais infaillibles de la débauche et de la licence des mœurs, se répandaient dans le monde ; et c'est à vous, Sire, que le monde sera redevable d'eu être purgé. II fallait un monarque aussi [)uissant, aussi éclairé, aussi religieux que vous, ]iour prendre ainsi la cause de Dieu en main, pour faire de la loi de Dieu voire propre loi, et pour être le lestaurateur du bon ordre et de la sûreté publique. Vous soutiendrez, Sire, votre ouvrage : vous y emploierez toute votre autorité, et par votre autorité royale vous y mettrez la dernière perfection- Autrefois, l'irréligion, la profanation des choses saintes, les jurements, les blasphèmes régnaient à la cour; mais ils y sont devenus des noms odieux, parce que Voire Majesté les a proscrits. Que ne peut-elle point encore contre d'autres désordres, et (jue doit-elle omettre de tout ce qu'elle peut pour les abolir ? Voilà, Sire, comment vous serez fidèle à la loi du souverain Maitre qui vous a placé siu' le trône, et fait part de son pouvoir pour le défendre : voilà ce qu'elle attend de vous. Mais autant que vous serez fidèle à la loi de Dieu, autant cette sainte loi vous sera-t-elle, selon l'expression du Sage, fidèle elle-même : £( lex illi fulelis '. Elle conduira vos pas, elle dirigera vos conseils, elle réglera vos entreprises, elle attirera sur votre personne sacrée toutes les bénédictions du Ciel, et elle vous fera enfin mériter la couronne immortelle que je vous souhaite, etc.
' Eccli , XXXIII, 3.
DEUXIÈME SERMON SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE
ANALYSE
SiiJKT !.e temps delà purification de Marie étant accompli selon la loi de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem pour k présenter au Seigneur. r.u • -r-
Deux mystères exprimés dans ces paroles, la purification de Marie, et la présentation de Jesus-Christ. Iirons-en les fruits de •ainleté qu'ils peuvent produire dans nos cœurs.
Divisio.N. Jésus-Christ dévoué et consacré à Dieu, nous apprend à connaître Dieu ; première partie. Jésus-Christ oHert et immolé l'uur nous, nous apprend il nous connaître nous-mêmes : deuxième partie.
PuEMiKUE l'ARTiE. Jésus-Ohrîst dévoué et consacré il Dieu, nous apprend il connaître Dieu, 1° comme souverain Seigneur,- 2" comme source de tous les hiens ; 3" comme vengeur du péché.
I" Comme souverain Seigneur. Si Marie présente Jésus-Christ, c'est pourhonorer lasouveraineté de Dieu, selon qu'il était porté dans la loi: Consacrez-moi chaque premier-né ; car touleschoses m'appartiennent. 11 fallait que la loi de grâce donnât îi cette céiémunie toute sa perfection : comment? en offrant il Dieu, dans la personne de Jésus-Christ, un premier-né au-dessus de tous les antres; c'est-ii-diie, I» un premier-né qui représentât tous les hommes dont il est le chef; 'J" un premier-né égal ii Dieu et
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vrai Dieu. De là comprenons quel est le souverain empire de Dien, et de là même jugeons quel est le désordre de l'homme qui vent vivre à l'égard de Dieu dans l'indépendance : indépendance qu'alTeclent surtout les grands ; indépendance qui vient dans les uns d'un oubli général de leurs devoirs; dans les autres, d'un excès damour-propre ; dans ceux-ci, d'un esprit d'orgueil , dans ceux-là, d'un fonds de libertinage. Que nous prêche au contraire l'exemple de Jésus-Christ ? une dépendance entière de Dieu : tel est le premier fruit que nous devons retirer de cette solennité. Je ne suis pas à moi, mais à Dieu ; donc je ne dois vivre que pour Dieu : c'est dans cet esprit que tout chrétien a dû se présenter aujourd'hui devant les autels, pour faire à Dieu UD sacrifiée parfait de lui-même.
2° Comme source de tous les biens. Les juifs offraient à Dieu leurs premiers-nés en mémoire du bienfait signalé qu'ils avaient reçu, lorsque Dieu, pour les délivrer de l'esclavage de -Pharaon, avait fait périr dans une seule nuit tous les premiers-nés d'Egypte ; et Jésus-Christ, qui était la fin et le consommateur de la loi, e«l aujourd'hui offert comme premier-né de tout le genre humain, en action de grâces des obligations infinies que nous avons à Dieu. De sorte que ce Sauveur des hommes est 1° ie moddede notre reconnaissance envers Dieu ; 1° le supplément de notre reconnaissance envers Dieu ; 3° la perfection de notre reconnaissance envers Dieu. Mais au lieu de cette reconnaissance, quelle est notre ingratitude 1 nous méconnaissons les bienfaits de Dieu, et nous en abusons. Cependant nous lui en rendrons compte ; et s'ils ne servent pas à notre sanctification, ils serviront à notre damnation.
3" Comme vengeur du péché. Jésus-Christ est offert à Dieu commela victime du péché, et c'est ici, aussi bien que dans saclrconcisior., qu'il parait sous la forme de pécheur, ou qu'il se substitue en la place des pécheurs; du reste, cette oblation de Jésus- Christ ne nous dispense pas du devoir de la pénitence ; au contraire, elle doit nous y exciter en nous faisant voir combien Dieu hait le péché, et jusqu'à quel point il doit être haï et puni par nous-mêmes: mais c'est ce que nous ne voulons point comprendre.
Deuxième partie. Jésus-Christ offert et immolé pour nous, nous apprend à nous connaître nous-mêmes. Rien de plus néces saire que cette connaissance de nous-mêmes ; et en particulier, rien de plus utile que la connaissance de notre vraie grandeur. Or, ce mystère nous découvre 1° notre excellence, 2° notre ilignité.
1° Notre excellence, c'est-à-dire ce que nous valons dans l'estime de Dieu. Pouvons-nous l'ignorer en voyant Jésus-Christ livré pour nous? Voilà, homme, ce que votre âme et votre salut ont coûté à Dieu. Tellement qu'il y a de la proportion entre votre salut et le sang d'un Dieu, entre votre âme et la vie d'un Dieu, entre vous-même et la personne d'un Dieu. Cela supposé, quel est notre aveuglement, d'abandonner le soin decette âme et de ce salut ! Le Fils de Dieu disait autrefois : Quel échange l'homme donnera-t-il pour son âme? mais nous pouvons bien dire à présent: Pour quel échange l'homme ne donnerait-il pas son âme, et ne la donne-t-il pas tous les jours ? Or, c'est ce prodigieux aveuglement que Jésus-Christ est venu guérir.
2° Notre dignité, c'est-à-dire ce que nous sommes par la vocation et par la prédestination de Dieu ; car, en conséquence decette rédemption que le Sauveur des hommes vient de commencer en se présentant pournous, nous appartenons spécialement à Dieu. Appartenir aux hommes, c'est un esclavage qui nous humilie; mais appartenir à Dieu, c'est un état de liberté qui nous relève en nous dégageant de la servitude du monde et de l'enfer : deux conséquences que tirait l'Apôtre de ce principe : Empti estis prelio magno; Vous avez été achetés à un grand prix. 1° Glorifiez donc Dieu, et portez-le dans vos corps en vous revêtant de la mortification de Jésus-Christ ; 2° Ne vous engagez donc plus dans la servitude des hommes : servitude si pernicieuse pour le salut, et même si dure pour la vie présente. Ap|jliquons-nous à nous-mêmes cette parole de l'Evangile de ce jour: Sanctum Domino rocabitur; car, selon le sens qu'eiieexprime, nous sommes chacun le saint du Seigneur, c'est-à-dire que nous sommes totalement dévoués au Seigneur.
Compliment au roi.
Portquam impUli sunt dia purgalionis (Jus secundum Ugem JésUS-Clirist) : il me préparera la VOiC, il VOUS
Uoysi, lulerunt illum in Jérusalem^ ul sislerent eum Domvw. ' i * .
.,.,„..,. ,-,,,; annoncera ma venue : et aussitôt le Messie iiiie
Le temps de la purification de Marie étant accompli selon la loi ni . . i ■>! m
de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem, pour le présenter au VOUS attentiez, CCt Ange tlu NoUVeaU Testament,
Seigneur. (.suiniLuc, chap. u, 22.) gt cc Sauveurquc VOUS demandez depuis si long- SiRE, temps et avec tant d'instance, entrera dans son Ce sont les deux mystères que célèbre l'Eglise, '•^'"l^'e, et y sera présenté comme le prix et le et qui parta-ent, pour ainsi dire, cette auguste S-'^Se de votrerédemption : Ei statim vcniH ad solennité, la^mritication de Marie et la présen- «^''"P'"'» suum Dommator quem vos quœritis, et tation de Jésus-Christ ; mystères vénérables, oii ^'m'l"s Testamenti quem vos viiltis '. 11 y entre nous découvrons ce qu'il y a dans notre reli- ''^" ^^^^^' clu-etieus, il y est aujourd'hui porté, il gion, non-seulement de plus sublime et de plus ^ '^** «acritie ; et c'est a nous à profiter de son divin, mais de plus édifiant et de plus touchant, e.vemple pour notre instruction et pour la rélbr- Un Homme-Dieu offert à Dieu, le Saint des saints »»'^l"^n ^^^ nos mœurs. Car ce n'est point seuleconsacré au Seigneur, le souverain Prêtre de la "i*^"' '^ '^ ^'^''''e que nous devons nous en tenir, nouvelle alliance dans un état de victime, le Ré- '^"'"'"«^ ^«-'^ i^i^s, mais il faut passer jusqu'à l'esdempteur du monde racheté lui-même, une P'"'* '• ce n'est point inutilement, m dans une Vierge purifiée et une mère enfin immolant son ^"'e spéculation que nous devons considérer ces fils, quels prodiges, dans l'ordre de la grâce ! fî''anJs mystères, mais en chrétiens, et avec tous Voilà ce que le Prophète avait prédit, ou plutôt ^es fruits de sainteté qu'ils peuvent produire dans Toilà ce que le Dieu d'Israël, par la bouche de "°s cœurs. Implorons pour cela le secours du son prophète avait promis aux juifs, lorsqu'il ^'el par l'intercession de Marie : Ave, Maria. leur disait : J'enverrai devant moi mon ambassadeur (c'était Jean-Baptiste, le précurseur de > Maiach., m, i.
SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE
Ce n'est pas sans sujet, chrélioi.s, que le saint pontilc Siniéon, prenant aujourd'hui le Sauveur entre ses bras, l'appelle la lumière du monde, et l'adore comme le Messie destiné à éclairer toutes les nations de la terre : Lumen adrevelatioiiem gentium '.Car je puis dire qu'une des grâces particulières du mystère de ce jour est de répandre la lumière dans nosesprils, et de nous donner deux connaissances qui font l'une et l'autre toute la science des saints. Je m'explique, et je prétends que, dans la présentation de Jésus-Christ, nous apprenons tout à la lois et à connaître Dieu, et à nousconnaitre nous-mêmes : deux choses souverainement nécessaires, deux choses dans l'ignorance desquelles le monde avait toujours vécu, deux choses d'où dépendait la perfection, le salut et le bonheur des hommes ; mais deux choses querHomme-Dieu pouvait seul parfaitement nous enseigner. Que je me connaisse, Seigneur, disait saint Augustin, et que je vous connaisse ; queje vous connaisse pourvous aimer, et queje méconnaisse pour me haïr : avec cela je renonce à toute autreconnaissance, et sans rien savoir de plus, je crois tout savoir : Domine noverim te, noverim me. Or il me semble, chrétiens, que c'est surtout au mystère que nous célébrons qu'étaient attachées ces deux connaissances. Car, pour vous expliquer mon dessein, je vais vous montrer dans les deux parties de ce discours, que nul autre mystère n'est plus propre à nous faire comprendre tout à la fois et ce que c'est que Dieu, et ce que c'est que l'homme ; ce que c'est que Dieu, et ce qui lui est dû ; ce que c'est que l'homme, et ce qu'il se doit h lui-mèine. Cet entant que Marie offre dans le temple, et dont Siméon fait l'éloge, nous apprend également l'un et l'autre; et s'il est exposé à la vue de tous les peuples : Anie faciem omnium populorinn 2, ce n'est que pour instruire tousles peuples de ces deux points essentiels et sur quoi roule toute la religion. Tâchons à les bien concevoir ; et, fortifiés des lumières abondantes dont le bienheureux Siftiéon se trouva comme investi, quand il vit ludeur et le réparateur de son salut, remplissoiîs-nous de la science de Dieu et de la science de ;vjus-mèmcs. Jésus-Christ, dévoué et consacré au Seigneur, nous donnera la science de Dieu : ce sera la première partie. Jésus-Christ, offei't et immolé pour nous, nous donnera la science de nous-mêmes : et ce sera la seconde partie. Vous voyez l'importance du sujet, com- |ien(,ons.
! Luc, II, 32. — ' Ibid., 31.