‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 40 sur 139 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Connaître Dieu dans lui-même, c'est le privilège delà gloire et de l'état des bienheureux: le connaître dans ses œuvres et par rappoi-t à nous, c'est l'avantage de la foi, et ce qui sano tilie les hommes sur la terre. Connaître Dieu comme souverain Seigneur , comme premier principe et dernière fin, comme l'Etre par excellence, de qui relèvent tous les êtres et de qui ils dépendent essentiellement; le connaître comme source de tous les Liens, comme Celui, dit l'Ecriture, qui protège, qui sauve, qui vivilie, et d'où procède toute grâce et tout don parlait ; le connaître comme vengeur du péché, comme Saint des saints, qui saU punir le péché autant que le péché est punissable ; en un mot, le connaître dans l'étendue de ces trois divins atlributs que nous distinguons, mais quisont en eux-mêmes indivisibles, savoir, dans l'étendue ue sa grandeur, de sa bonté et de sa justice : voilà, dit l'Ange de l'école, saint Thomas, ce qui s'appelle poumons, dans la vie, la science de Dieu, el ce que l'homme chrétien doit conti nnelleraent étudier, s'il veut s'acquitter envers Dieu des trois plus importants devoirs que la i-eligion lui impose : devoir de dépendance, devoir de reconnaissance, et, S!ippo?é que Dieu soit offensé, devoir de pénitence. Or ce sont jus tement, mes chers auditeurs, les trois idées que le Sauveur du monde a voulu imprimer dans nos esprits, en nous meltani devant les yeux l'oblation adorable de sa peisoune dans le temple de Jérusalem. Ceci mérite votre attention.

C'est Jésus-Christ, Fils de 3Iarie, qui est présenté à Dieu : et pourquoi ?pour lionorer la souveraineté infinie de Dieu : Sanclilica milii omne primogenitiim... tam de hominibiis, quum de jumentis ; mea suntenimomnia ' ; Que chiique premier-né me soit offert, disait Dieu au législateur Moïse, dans le chapitre treizième dti l'Exode (pesez, s'il vous plaît, ces paroles, qui font le sujet principal de cette fête, et qui contiennenj en substance l'iustruclion solide et touchante que j'en vais tirer) : Que chaque premier-né me soit offert, parce que toutes choses m'appai^ tiennent, et que, sans exception, je suis le Seigneur absolu de toutes les créatures. Ainsi Dieu usant de ses droits, et sj fai.sant connaître pour ce qu'il élait, l'onlonnait-il aux Israélites. Telle était la tin de la loi. Celait pour cela que les mères portaient à l'autel ce qu'elles avaient de

1£xod.,xiu, 2.

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plus cher, leurs aînés et le premier fruit de leur fécondité. C'était par là qu'elles rendaient hoinmage h ce suprême empire que Dieu exerce, et qu'il ne convient qu'à lui seul d'exercer dans l'univers : Ego Domimis, et non estalius '. C'est moi qui suis le Seigneur, et il n'y en a point d'autre que moi. Tel était, dis-je, l'esprit de cette sainte et divine loi que Moïse avait publiée, et qui se terminait à protester, par une cérémonie solennelle, que tout était à Dieu, de Dieu, et pour Dieu : à Dieu, en qualité de Souverain ; de Dieu, en qualité de principe; et pour Dieu, en qualité de fin dernière : Mea enim sunt. omnia. Mais il fallait que la loi de grâce relevât encore cette cérémonie, et lui donnât toute sa perfection : il fallait, pour honorer cet empire de Dieu autant qu'il devait l'être, un premierné d'un ordre et d'un mérite supérieur à tous ceux qui jusqu'alors avaient été présentés. IL n'y avait que Jésus-Glirist qui, offert par Marie, et s'offrant lui-même, pût dignement et parfaitement remplir la mesure de ce devoir : pourquoi ? saint Jean Chrysostome en apporte deux excellentes raisons. Premièrement, parce qu'en conséquence de sa prédestination éternelle, il était le premier-né de toutes les créatures ; auguste et éminente prérogative que lui attribue saint Paul : Primogenitus omnis creaturœ^; secondement, parce qu'étant Dieu et homme tout à la ibis, la présentation de sa personne était un hommage, non-seulement digne de Dieu, mais proportionné et égal à la majesté de Dieu : Non raplnam arhitratiis est esse se œqualem Deo ^. Je m'explique. Dieu voulait que dans chaque famille le premier-né lui fût voué, pour lui répondre de tous les autres, et pour être comme un otage de la dépendance où devaient vivre tous les autres, représentés par celui-ci, qui était leur chef. Mais chacun de ces premiers-nés n'étant chef que de sa maison, et la loi dont je parle n'obligeant que les enfants d'Israël, il n'en pouvait revenir à Dieu qu'un honneur borné et limité. Que fait Dieu ? Il choisit dans la plénitude des temps un homme chef de tous les hommes, dont l'oblalion lui est comme nu tribut universel pour toutes les nations et poiu- tous les peuples ; un homme qui nous re|)résente tous, et (|ui, faisant à notre égard l'office d'aîné, repond à Dieu de lui et de nous, à moins que nous n'ayons l'audace de le désavouer, et que nous ne soyons assez aveugles pour nous détacher de lui ; un homme, dit le grand Apôtre, dansqui tous les êtres réunis rendent aujourd'hui à Dieu le devoir de leur soumission, et

' Isa., XLT, 18. — 2 Coloss., I, 15. — s Plùlip., ii, g.

qui, par son obéissance, remet sousTempire de Dieu tout ce que le péché en avait soustrait Car c'est ce que le Saint-Esprit a voulu nous exprimer dans ces admirables paroles de l'épitreanx Ephésiens : Instaumre omnia in Christo • ; et c'est aussi sur (juoi est fondé ce droit d'aînesse que Jésus-Christ devait avoir au-dessus de toute créature : Primogenitus omnis creaturœ 2.

Je dis plus : toutes les créatures, prises même ensemble, n'ayant nulle proportion avec l'être de Dieu, et, comme parle Isaïe, toutes les nations n'étant devant Dieu qu'une goutte d'eau, ou qu'un atome et qu'un néant, quelque clfort qu'elles fissent pour témoigner à Dieu leur dépendance, Dieu ne pouvait être pleinement honoré par elles ; et dans le culte qu'il en recevait, il restait toujours un vide infini, que tons les sacrifices du monde n'étaient pas capables de remplir. Il fallait un sujet aussi grand que Dieu, et qui, par le plus étonnant de tous les miracles, pos-;é(lant d'un côté la souveraineté de l'être, et de l'antre se mettant en état d'être immolé, pût dire, mais dans la rigueur, qu'il offrait à Dieu un sacrifice aussi excellent que Dieu même, et qu'il lui soumettait dans sa personne, non point de viles créatures, non point des esclaves, mais le Créateur et le Soigneur môme. Or c'est ce que fait aujourd'hui le Fils de Dieu. Sacriftcium et oblntionem noluisti... holocnustum et pro peccato non postulasti ; tiinc dixi: Ecce venio^ ; Vous n'avez plus voulu, ô mon Dieu, d'oblation ni d'hostie ; les sacrifices de l'ancieime loi ont cessé de vous agréer : c'est pourquoi j'ai dit : Me voici, je viens, je me présente à vous. Car c'est à la persounedu Sauveur que conviennent littéralement ces paroles du Prophète royal, elc'estdans le temple de Jérusalem qu'elles furent authentiquement vérifiées, puisque ce fut là que cet Homme-Dieu, abolissant les anciens holocaustes pour en établir un nouveau, vint lui-même s'offrir à son Père, se consacra, se dévouasolennellement, entra dans le sanctuaire, non plus, dit l'Apôtre, avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang ; c'est-à-dire honora Dieu , non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même ; et, par cette unique oblation, donna pour jamais à ceux qui devaient être sanctifiés, une idée parlaite du vrai culte qui est dû au Dieu vivant : Una oblation» consummavit in sempiternumsanctificatos'^. Voilà donc, mes chers auditeurs, ce que nous inspiré le mystère de ce jour, un sentiment profond

' Ephes., 1, 10. — ' Coloss., i, 16. — » fsal-j xxiiic, 7,8.— 'iitbr, X, U.

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et respectueux de la souveraineté de Dieu; un attaclicment inviolable à ce premier devoir de religion, qui est l'obéissance et la soumission à Dieu ; une disposition à se sacrifier, et, s'il était possible, à s'anéantir pour reconnaître, comme iésus-Clnist, Tenipire de Dieu.

Or, de là même concluez et jugez quel est le désordre dcriiomnie qui, par une propriété inséparable de son être, de quelque condition d'ailleurs qu'il soit, étant né sujet de Dieu, vit néanmoins, à l'égard de Dieu, dans une espèce d'indépendance d'autant |)lus criminelle, que bien loin d'en rougir, il semble encore souvent s'en glorifier. Indépendance de Dieu, péché capital des grands du monde, dont le caractère le plus commun est de vivre comme s'ils n'étaient nés que pour eu\-mènies, et qui, par un renversement de principes, usant du monde, ou plutôt en jouissant, comme si le monde ne subsistait que pour eux, rapportent tout à eux, au lieu que tout doit être rapporté à Dieu. Indépendance de Dieu, d'où il arrive que dans leurs entreprises Dieu n'est pas même consulté; que sa loi n'est jamais un obstacle à leurs injustes desseins; que leur polifique est la seule règle de leurs plus importantes actions, pendant que la conscience n'est écoulée et ne décide que sur les moindres ; que ce qui s'appelle leur intérêt n'est jamais pesé dans la balance de ce jugement redoutable où eux-mêmes néanmoins doivent l'être un jour, comme si leurs intérêts étaient quelque chose de plus privilégié qu'eux-mêmes ; comme si leur politique pouvait prescrire contre la loi de Dieu, qui est étern .lie ; comme si la conscience n'était un lien que pour les âmes vulgaires ; comme s'il y avait des hommes affranchis, par leur état, de la suprême domination du Seigneur de toutes choses. Indépendance de Dieu, souvent accompagnée d'illusion et d'erreur ; en sorte que ces esprits mondains, professant au dehors la religion, ne laissent pas d'en être secrètement les déserteurs, ne s'y assujettissent qu'autant qu'il leur plait, l'interprètent selon leur sens, l'accommodent à leurs passions, et au lieu de régler par elle leur ambition , leurs désirs, leurs vues , la /"ont toujours servir à leurs vues, à leurs désirs et à leur ambition. Indépendance de Dieu, qui vient, dans les uns, d'un oubli général dt» leurs devoirs ; dans les autres, d'un excès C ; mour-propre ; dans ceux-ci, d'un esprit d'or gueil ; dans ceux-là, d'un fonds de libertinage et d'impiété : quatre sources du désordre que je conibals. Oubli généial de leurs devoirs, lorsque dissipés et emportés par le torient du siècle,

enflés de leurs succès et plongés dans le plaisir, ils ne se souviennent plus enfin qu'ils ont uo maître, un législateur, un juge; tellement qufc le respect et la crainte de Dieu s'effacent à mesure que le monde les possède, et qu'il ne leur reste plus qu'une foi morte, inca[ialjle de les toucher, beaucoup moins de les contenir dans l'ordre d'une obéissance exacte et fidèle. Excès d'amour-propre, lorsque à force de s'aimer, de se flatter, de se rechercher et de se satisfaire, ils se font d'eux-mêmes leurs idoles; qu'ils se regardent ,. eux-mêmes comme leur fin, et que dans l'usage ^ de la vie toujours occupés d'eux-mêmes, toujours pleins d'eux-mêmes, toujours allachés et bornés à eux-mêmes, ils deviermeut insensibles nonseulement pour tout ce qui est hors d'eux-mêmes, mais pour le Dieu qui les a créés, et dont la supériorité leur parait gênanteet incommode. Esprit d'orgueil, lorsque à l'exemple de ce roi infidèle dont parle l'Ecriture, ils disent au moins dans leur cœur: Quisest Dominus, ut ciudinm vocem ejiis '? Et quel est ce Seigneur, dont ou me menace sans cesse ? qu'ils méprisent sa voix, qu'ils rejettent ses grâces et ses inspirations, qu'ils violent avec impunité ses commandements et ses lois, qu'ils lui résistent en face, et qu'ils portent l'obstination et l'endurcissement jusqu'à lui pouvoir être rebelles sans cesser d'être tranquilles. Fonds de libertinage et d'impiété, lorsque, livrés à leurs erreurs et au sens réprouvé qui les aveugle , ils passent jusqu'au raisonnement de l'insensé : Y a-t-il un Dieu ? s'il y en a un, est-il tel qu'on nous le figure? connaît-il toutes choses? y prend-il un intérêt si grand? a-t-il une providence aussi exacte et aussi sévère que celle dont ou veut que nous dépendions? iif dixerunt : Quomodo scitDeus, et si est scicntia in Excelso-? Car voilà, chrétiens, où conduit peu à peu l'esprit du monde. Or, à tout cela Dieu a voulu par son infinie miséricorde opposer, dans la personne de son Fils, un exemple sensible, un exein[)le convaincant, et à quoi nous n'eussions rien à répliquer. Car si, dans l'ordre des décrets divins qui se développent aujourd'hui à nos yeux, un IIouune-Dieu ne parait devant Dieu que sous la lormeet dans la posture de serviteur, avec quel front pouvons-nous soutenir l'indépendance chimérique et prétendue que nous affectons ? Je le répète, chrétiens, ce que nous prêche cette auguste solennité, et le premier fruit que nous en devons retirer, c'est une dépendance entière de Dieu. Je ne suis pas à moi, mais à Dieu; donc je ne dois pas vi\re pour moi, mais pour

' Eïod., V, 2. — " Psaim., lxxii, U.

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Dieu ; donc toutes mes vues doivent avoir Dieu pour terme; donc je dois mettre Dieu à la tête de tous mes conseils ; donc il faut qucDieusoitla règle de toutes mes entreprises ; donc je ne dois rien désirer que dans les bornes, quoique clroilcs, de l'inflexible équité de Dieu ; donc je ne dois rien résoudre, ni former aucun projet, qu'après l'avoir mis à l'épreuve de la loi de Dieu ; donc je dois être prêt à me départir de tout ce qu'une licence criminelle, ou une prudence humaine m'aurait engagé à faire contre les ordres de Dieu ; car c'est là dans la pratique ce que nous appelons dépendre de Dieu. Je dois vivre pour Dieu ; donc il ne m'est pas permis d'avoir d'établissement, de fortune, de dignité, de rang, de grandeur, que pour Dieu. Une grandeur pour moi-même, un établissement pour moimême, une élévation , une fortune pour moimême, serait un monstre dans la nature, et comme une idolâtrie subsistante au milieu de moi-même, dont la jalousie de mon Dieu se trouverait piquée, et qui m'attirerait infailliblement ses vengeances. J'appartiens à Dieu, et je ne suis ce que je suis que pour dépendre de lui ; donc je dois être sincèrement, efficacement, continuellement disposé îi m'immoler pour lui ; donc, en mille occasions qui se présentent, je dois me renoncer, et, selon l'expression de l'Evangile, me perdre moi-même pour lui ; donc je ne dois ménager ni réputation, ni crédit, ni faveur, ni biens, quand il s'agit de me déclarer pour lui; car voilà ce que c'est que sacrifice, et je ne puis autrement témoignera Dieu que je suis sa créature. Malheur à moi, si, pour tout autre que pour Dieu, j'étais disposé de la sorte! pourquoi? parce qu'U ne peut y avoh- que Dieu de qui je dépende de cette dépendance absolue dont le sacrifice est la marque. Malh-eur à quiconque voudrait être ainsi dévoué à un homme mortel ! parce qu'il n'y a point d'homme mortel à qui ce dévouement puisse être dû, ou plutôt à l'égard de qui ce dévouement ne fût un crime. Aux hommes, dit le Saint-Esprit, le tribut, fhonneur, le service ; mais à Dieu seul le sacrifice de tout ce qui est en nous et de nous-mêmes, puisqu'il est le Seigneur par essence, et que nous dépendons de lui jusque dans le fond de noire être.

C'est dans cet esprit que tout chrétien a dû se présenter aujourd'hui devant les autels. Si, dans l'oblation que nous avons faite à Dieu de nos personnes, il y a eu quelipic chose d'excepté. Dieu ne s'est i)oint tenu honoré de notre culte, et nous ne l'avons point connu pour ce qu'il est; car, autant que nous le pouvions, nous

avons osé limiter ce droit d'empire universel et inaliénable sur quoi était appuyée la loi de la présentation : Mca eiiim sunt omnia • ; et, démentant sa parole, nous lui avons dit, non de bouche, mais par l'effet, que toutes choses ne lui appartenaient pas. Un seul intérêt réservé, une seule passion épargnée, une seule attache que le cœur n'a pas encore rompue, c'esJ ,ssez pour faire à notre Dieu un tel outrage : par là notre oblatlon, quelque fervente qu'elle nous ait paru d'ailleurs, a été non-seulement vicieuse et imparfaite, mais odieuse ; par là nous avons commis ce larcin si détesté de Dieu, et si distinctement marqué dans l'Ecriture : Quia ego Dominus diligens judicium, et odio habens rapinam in holocauslo 2. Oui, mes cliers auditeurs, ce larcin dans l'holocauste, c'est l'exception dont je parle, c'est l'injuste réserve que nous faisons d'une chose que Dieu nous demande comme Seigneur, et qui devrait être la matière du sacrifice qu'il attend de nous ; d'une chose que nous mettons à part, et que nous retranchons du nombre de celles dont nous voulons bien qu'ilsoit maître. Désordre dont nous avons dû, vous et moi, nous garantir, en présentant à Dieu, comme Marie, ce véritable, quoique mystéiieux, premier-né, figuré dans la loi ancienne, je veux dire ce que nous aimons plus fortement et plus tendrement, cette passion dominante, cet objet à quoi nous sommes si étroitement liés, et que je puis bien nommer le premier-né de notre cœur, puisqu'il en a tous les premiers mouvements. En le sacrifiant à Dieu, nous pourrions dire que nous lui avons tout sacrifié, et qu'il ne tient plus à nous que Dieu ne soit eu possession de toute la gloire dont il était si jaloux, quand il disait à son peuple : Sanctifica mihi omne primogenitum... mea enim sunt omnia ^. Et c'est ainsi, homme du monde, que vous entrerez dans les sentiments de Jésus-Christ, et que, vous conformant à son exemple, vous connaîtrez Dieu comme votre souverain.

Mais voici une seconde qualité dont il ne se glorifie pas moins, et qu'il vous importe encore plus de bien connaître. Les juifs offraient à Dieu leurs premiers-nés en mémoire du bienfait signalé qu'ils avaient reçu, lorsque Dieu, pocr les délivrer de l'esclavage de l'haraon, avait fait périr dans une seule nuit tous les premiers-nés d'Egypte: Ex quo percussi primogenitosin terra jEgypti, sanclilicavi mihi quidquid primitm nascilurin Israël 4. Ce fut, selon le témoignage de Dieu même, le motif principal pourquoi cette

' Exod., xiii, 2.— = Isa., Lii, t>. — •! iixud., xxu, 2, — ' Nuia.» m, 13,

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cér<^monie fut instituée; et Jésus-Christ, qui était la lin et le consommateur de la loi, est aujourd'hui offert comme premicr-né de tout le genre humain, en action de grâces des obligations infinies, personnelles et singulières que nous avons à Dieu, mais que nul de nous n'était en pouvoir de reconnaître, si, par son adorable présentation, cet Homme-Dieu ne nous en eût fourni le moyen. Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens : Dieu voulait être connu de son peuple, non-seulement comme auteur des biens spirituels et surnaturels qui regardent le salut, mais comme auteur des prospérités et des grâces temporelles, qui ne laissent pas, quoique d'un oidre inférieur, d'être du ressort de sa providence. 11 voulait que son peuple les tînt de lui, en usât comme venant de lui, ne les regardât que comme des grâces d'en-haut et des dons qui partaient de lui. Car de là vient, dit saint Jérôme, que presque autant do fois que Dieu donnait aux Hébreux quelque marque éclatante de sa protection, soit en les tirant de captivité, soit en les faisant triompher de leurs ennemis, il ordonnait une fête pour en conserver le souvenir: afin, dit ce saint docteur, qu'à proportion qu'ils devenaient heureux, ils se vissent dans la nécessité d'être religieux ; et que, de siècle en siècle, de génération en généiation, les pères apprissent à leurs enlanîs que c'était le Dieu d'Israël qui les avait sauvés, qui les avait protégés, qui les avait élevés; et que comme une source de bonheur pour eux était de le publier et d'en convenir, aussi le plus grand de tous les malheurs qu'ils avaient à craindre était de l'ignorer ou de l'ouldier. Pourquoi ce soin d'entretenir cette pensée dans leurs esprits? Ne vous imaginez pas, mes chers auditeurs, qu'en cela Dieu agit par intérêt, ou comme un maître, sévère exacteur de ses droits, et déterminé à ne rien perdre de ce qui lui est dû. Mais, reprend saint Jérôme, il exigeait d'eux ce devoir, parce qu'il prévoyait que sans cela les biens mêmes qu'ils recevaient de lui leur seraient préjudiciables ; que sans cela les prospérités dont il les comblait ne serviraient qu'à les pervertir ; qu'il n'y aurait que ce devoir de reconnaissance qui pût les préserver d'une entière corruption ; que du moment qu'ils le négligeraient, leurs mœurs aussi bien que leur foi commenceraient à se dérégler ; et qu'ils ne seraient jamais ingrats, sans être, par une suite nécessaire, insolents, impies, réprouvés. Dans cette vue, poursuit saint Jérôme, Dieu leur fit observer des solennités, leur ordonna des sacrifices, leur prescrivit des cérémonies et des lois; et c'est dans

cette môme vue qu'il nous propose à nous-mêmes le Médiateur et le Sauveiu* des hommes, comme le modèle, comme le supplément, comme la perfection de notre reconnaissance. Trois ciioses que je vous prie de bien observer. Comme le modèle de notre reconnaissance ; car c'est ici que Jésus-Christ nous dit : Inspice, etfac secundum exeniplar • ; Veux-tu, chrétien, n'être pas ingrat envers Dieu ? regarde-moi et imite-moi. Offre-toi de même que je me suis offert, et sacrifie-toi dans le même esprit que je me suis sacrifié. Comme le supplément de notre reconnaissance; car tout ce qu'il y a de défectueux dans les actions de giàcesque nous rendons à Dieu, est amplement et abondamment suppléé par l'oblation d'un IMcn. Comme la perlection de notre reconnaissance, puisqu'un Dieu a pu seul rendre suffisamment, et, pour ainsi dire, avec une juste proportion, tout ce que nous devions à Dieu. Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs, et tâchons à profit er de ces divines leçons.

A quoi seVéduisent-elles? A confondi'e en nous cet esprit d'ingratitude, qui fait que, bien loin de reconnaître les bienfaits de Dieu, ou ne convient pus même avec Dieu que- ce soient ses bienfaits; que, bien loin de lui en rapporter la gloire, on ne veut pas lui en tenir compte ; qu'on se les ath'ibue à soi-même; qu'on s'en fait des armes contre lui ; qu'on eu devient plus fier, plus vain, plus orgueilleux, et par conséquent plus emporté dans ses passions et plus vicieux: car que voyons-nous dans le monde de plus ordinaire que des hommes ainsi dénaturés, sans néanmoins passer pourl'êlre, et sans faire réfiexion qu'ils le sont ; des hommes non-seulement enfli's, mais corrompus par les prospérités dont Dieu les comble ; deshonunes qui semblent ne mépriser Dieu que parce que Dieu les a distingués, et dont on peut bien dire qu'ils ne sont méchants que parce qu'ils sont heureux ? Combien en voyons-nous qui, .■ u lieu d'aller au principe des succès et des avantages qu'ils ont dans la vie, croient avoir droit de s'en applaudir, et sediseutsecrèlement à eux-mêmes: Manusiwstra excelv., et non Dominus, fecit hœc om~ ma 2 ; C'est moi qui me suis fait ce que je suis, c'est moiqui aiélabli ma maison, c'est par mon industrie et mon travail que je suis parvenu là; tout cela est l'ouvrage de mes mains ! Où est aujourd'hui le riche mondain à qui l'on ne puisse faire a\ec douleur et avec indignation le même reproche que Moise faisait aux juifs : Incrassatus est dilectiis, et recalcitravit ;iucras-

• Exod., xxv, 40. — ' D«ut., xxEi, 27.

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satus, impinguatus, dilatatus, dercUquit Deiim (actorem suum, et recessit a Deo salntari suo ' ; Il s'est engraissé des biens de Dieu, et c'est pour cela qu'il a été rebelle à Dieu, qu'il a quille Dieu, l'auteur de son être et le réparateur de son salut. Abus que Dieu déteste souverainement, et que nous ne pouvons assez délester nous-mêmes. Scion toutes les lois de lajuslice, plus un honuue est comblé de biens, plus il devrait être fidèle, fervent, attaché au culte de Dieu ; et par un effet tout contraire, plus on est comblé de biens, plus on est fi'oid et indifférent pour Dieu ; disons mieux, plus on est imi)ie et ennemi de Dieu.

Ah! mes frères, s'écriait saint Bernard, heureux l'homme qui est toujours en crainte, et qui n'appréhende pas moins d'être accablé des bienfaits et des grâces qu'il reçoit, que des péchés qu'il commet : Bcutiis homo qui semper est pavidus, nec minori angitur sollicitudme, ne obru(iturbene[lciis»cjuam peccatii! Pourquoi celle crainte et cette inquiétude touchant les bienfaits reçus de Dieu ? Apprenez-le : parce qu'il est certain que les bienfails reçus de Dieu seront aussi bien pour iious un sujet de damnation au dernier jugement, que les péchés commis contre Dieu ; et parce qu'il est vrai qu'au lieu que les péchés commis peuvent au moins nous humilier, et par là servu- à notre conversion et à notre prédestination; les bienfails de Dieu méconnus ne servent qu'à nous aveugler, qu'à nous endurcir, qu'à fomenter notre iiupénitence. Ne vous étonnez donc pas si j'insiste sur cette morale : peut-ètie Dieu me i'a-lil inspirée comme la plus propre à vous toucher ; et peut-être a-t-il prévu que ce serait celle à quoi vous résisteriez moins. Combien a-t-on vu de pécheurs insensibles à tous les chùtimcuts divins dont on les menaçait, se laisser altendrir par le motif de la reconnaissance? Ainsi Dieu en usa-t-il à l'égard de David : au lieu de lui représenter l'énormilédeson crime, •il lui remit devant les yeux le nombre de gràtes dont il l'avait pré\enu : C'est moi, lui dit-il par la bouche de son pro()liète, qui vous ai satié rOi d'Israël, c'est moi qui ai affermi votre troue, c'est moi qui vous ai délivré des mains de Saiii; et si tous ces bienfaits vous paraissent peu de chose, j'y en ajouterai encore de plus grands: Et si parva sunt ista, adjicicim tibi multo majora 2. David fut ému de ces paroles ; il ne put soutenir l'aimable reproche que Dieu lui faisait : de pécheur qu'il était, il devint en ce moment un juste, un saint, un homme selon le

» Deut., iiXU, 1&. — - Il Heg., xu, 8.

cœur de Dieu. Je ne vous en dis pas davantage, chréliens : Dieu vous a donné, aussi bien qu'à David, des âmes nobles ; et pourquoi le souvenir de tant de biens dont le Seigneur vous a comblés ne ferait-il pas sur vous les mêmes impressions ?

Enfin, Dieu se fait aujourd'hui connaître comme vengeur du péché, puisque Jésus-Christ parait dans le temple de Jérusalem comme la viclime destinée pour l'expiation du péché, et pour la réparation qui en était due à la justice et à la sainteté de Dieu ; réparation que Dieu allendait depuis tant de siècles et que Jésus- Christ seul devait commencer dans la solennité présente. Dieu, dis-je, l'altendait celte réparation. Car il fallait qu'il fût vengé ; et tout miséricordieux qu'il est, il ne devait jamais pardonner à l'homme pécheur, si sa colère n'était apaisée par une hostie qui du moins pût autant le glorifier que le péché l'avait déshonoré. Or, nul autre que Jésus-Christ ne pouvait ainsi réparer la gloire de son Père ; et voilà pourquoi il s'est offert. Eu effet, c'est ici, aussi bien que dans sa circoncision, qu'il paraît sons la forme de pécheur, ou qu'il se substitue eu la place des pécheurs. Marie et Siméon, en le présentant, le livrent , pour parler de la sorte, à la justice divine ; comme s'ils disaient à Dieu : Vengez-vous, Seigneur ; votre gloire le demande, et voici de quoi vous rendre toute celle qui vous a été ravie. Frappez, et lavez dans le sang d'un Dieu tous les outrag(!S que vous avez reçus. Si le temps n'est pas encore venu de porter le coup, la viclime est toujours entre vos mains; et ce sera pour le moment que votre sagesse a marqué, et qu'il vous plaira, de faire éclater vos vengeances. Or, chrétiens, on vous l'a dit cent fois; et moi-même je ne puis trop de fois vous le redire, ni vous imprimer trop avant dans l'esprit une si imporlante vérité : quoique celte oblition de Jésus-Christ ait sufli pour effacer tous les péchés du monde, elle ne vous dispense pas du devoir de la pénitence. Au contraire, elle doit vous y exciter et vous y engager plus fortement en voustaisant voir JMsques à quel point Dieu hait le péché, et jusquesà quel point il doit être haï et puni. Je dis haï par nous-mêmes et puni par nousmêmes. Car, ne nous y trompons pas ; il est vrai que le Fils de Dieu, en se présentant pour nous à son Père, lui a présenté dans son adorable personne desmériles infinis ; mais pourquoi? afin (]ue l'excellence de ses mérites relevât les noires, et non point alin d'exclure absolument les nôtres, et de nous décharger du

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

soin (le les acquérir. Les nôtres sans les siens ne !-tM-aiciit rien ; nos satisfactions sans celles de cet Homme-Dieu offert à Dieu, seraient inutiles : mais aussi les siennes, quoique abondantes et surabondantes, manqueraient, sans les nôtres, d'un accouipagnement nécessaire pour nous les rendre profitables et pour nous les appliquer. Il faut doue que les nôtres soient jointes aux siennes. Car c'est ainsi que Dieu l'a ordonné ; et il est bien juste que, comme Dieu juge et vengeur, il exige de l'homme criminel toute la réparation dont l'homme est capable. Mai^ nous, mes chers auditeurs, nous en jugeons et nous eu voulons juger tout aulremcnl. Sans être hérétiques de profession, nous le sommes de pratique et d'effet. Je m'explique. Une des erreurs de l'hérésie des derniers siècles est de ne vouloir point reconnaître la nécessité des bonnes œuvres, surtout des œuvres pénales et satisfactoires ; et si nous renonçons à ce dogme dans la spéculation, du reste nous le suivons dans toute la conduite de la vie Nous exaltons volontiers le prix de cette divine of- Irande, qui a été faite à Dieu dans le temple de Jérusalem par les mains de Marie, et nous nous en tenons là, comme si nous étions persuadés que tout ce que nous y pouvons ajouter n'est qu'une pure surérogation. Nonseulement on vil sans pénitence , mais on cherche en tout ses aises et ses commodités ; mais on veut être de toutes les parties de plaisir, et entrer dans tous les jeux et tous les divertissements du monde ; mais on se rend idolâtre de son corps, et l'on ne refuse rien à ses sens de tout ce qui les peut flatter. Est-ce 1,\ l'exemple que Jésus-Christ nous donne dans sa présentation ? sont-ce Ih les leçons qu'il nous fait ? et par quel injuste partage prétendons-nous lui lai.sser toute la peine de notre rédemption, et en retenir tous les avantages pour nous? Non, non, chrétiens, c'est ne pas connaître Dieu, ce Dieu des vengeances, que d'espérer en être quittes auprès de lui à si peu de frais, et sans qu'il nous en coûte. Or, il ne tient néanmoins qu'à nous de le comiaitre dans ce mystère, comme il ne tient encore qu'à nous d'apprendre à nous connaître nous-mêmes, et ce que nous nous devons à nous-mêmes : vous l'allez voir dans la seconde partie.

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