‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 4 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

11 est vrai, chrétiens, le saint et glorieux enfant dont nous célébrons la naissance, avait été promis au monde en qualité de Sauveur. Mais selon les piincipes de la foi, il ne devait l'être, et même dans l'ordre de la justice, il ne 'pouvait l'être qu'à deux conditions: l'une, d'expier le péché, et i'.iutre, de réformer l'homme pécheur. Car Dieu voul lit être satisfait : et tandis que l'homme demeurait dans la corruption et le désordre où l'avait réduit le péché, il n'y avait point de salut pour lui. Il fallait donc que Jésus-Christ pour opérer ce salut et pour faire l'olfice de Sauveur, c'esl-à-dire de médiateur entre Dieu et l'homme, donnât à Dieu, d'une part, toute la satisfaction qui lui était due, en portant la peine du péché; et, de l'autre, corrigeât dans l'homme les dérèglements du péché. Or, pour nous marquer qu'il était prêt d'accomplir ces deux conditions, et que déjà même il les accomplissait, je prétends, et vous l'allez voir, qu'il ne pouvait choisir un signe plus naturel que la pauvreté et l'humilité de sa naissance. Transeamus usque Bethléem, et rideinmis hnc verbum qtiod faclum est '. Passons en esprit jusqu'à Lelhléein ; et, à l'exemple des

Luc, M, U.

pnsVurs, conicmplant avec les yeux de la foi ce que nous y voyons aujoMnriiiii, et ce que Dieu nous y fait counailre, tâeiiuis de nous former l'idée d'un des plus grands mystères de notre religion.

Gomme Sauveur, le Fils de Mu-ie devait expier le péché, et être la victime du péché. Pouvait-il pour cola se produire au monde dans un élat plus convenable que celui où la Providence l'a fait niitre ; disons mieux, (pie celui où, par son propre choix, il a vouiu nadre ? Ce fut là, ce fut dans l'élable de Lellili-em, que, brûlé de zèle pour les intérêts de Dieu, il termina les anciens sacrifices, et, comme souverain prêtre de la loi d3 grâce, il en établit un nouveau ; là que, la crèche lui servant d'autel, il fit à Dieu pour la première fois r(jblation solennelle de sa persoime;là, comme |)orte le texte sacré, que son humanité hd tenant lieu de tabernacle, d'un tabernacle vivant, qui n'avait point été fait par les mains des hommes, mais qui était l'ouvrage du Saint-Ks|uit, il parut non plus avec le sang des b^iucs et des taureaux, mais avec son (U'opre sang ; et pour parler en ternies plus simples, là qu'il se mit en devoir d'être déjà l'agneau de Dieu, cet agneau sans tache qui devait satisfaire à la justice divine par lui-même, et aux dépens de lui-même. Dieu ne voulait plus de toutes les aidres victimes; mais ce corps tendre et délicat, dont il avait revêtu son Fils unique, était la vraie hostie qu'il atlcmlait depuis tant de siècles. Or la vuilà enfin celte hostie pure, .sainte, digne de Dieu, la voilà qui commence à être immolée. Ainsi les Pères de l'Eglise l'ont-ils conçu, et ainsi Terlullien s'en expliquait-il, quand il nous donnait celte excellente idée de Jésus-Christ .• A partu vinjineo e/fectiis liostia; un Sauveur aussitôt sacrifié qu'il est né, aussitôt offert à son Père qu'il est sorti du sein de sa Mère. Car ne vous imaginez pas, dit saint Chrysoslome, que l'immolation de cet agneau de Dieu ait été la dernière action de sa vie, ou du moins qu'elle n'ait été que la dernière. Si c'est par là qu'il voulut finir, ce fut aussi par là qu'il voulut commencer; c'est-à-dire, s'il acheva son sacrifice sur la croix, il en consacra les prémices dans la crèche.

Oui, mes frères, ce fut dans sa sainte nativité que ce Verbe fait chair coinmen!,'a le sacrilice qu'il devait consommer au Calvaire. 11 ressentait déjà ces divins empressements dont il donna dans la suite de si sensibles lémoigiiages à ses disciples, quand il leur disait : Buptismo habeo baptiztiri ; et quomodo coarclor usquedum

SUR LA NATiVIT!' DE JÉSI'S-CFinîST.

perpcialur '; Je dois être baptisa d'un baptême (c'était le b;iptôine douloureux de sa passion et de sa moi t) ; et que je nie sens pressé jusqu'à ce qu'il s'accomplisse ! Ce terme coacffor, selon la belle remarque de saint Ambroise, ne pouvait mieux s'apiiliquer ni mieux se rapporter qu'au mystère de la crèche, où toute la uiajeslé de Dieu était connue resserrée dans la petitesse d'un enfant, et où tout le zèle de Jésus- Christ, ce zèle immense, se trouva en quelque sorte contraint et gêné, parce que le temps n'était pas encore venu de le faire paraître, et de le déployer dans toute son étendue : Et quomodo coarctor iisqitedtim perficiahir? Il les rcssenlail, dis-je, ces saints empresseinenls, et il n'atlendit pas que son sang lût enlièreinent formé dans ses veines pour se livrer connnc une viciime. A quoi donc ce Dieu nouvellement né pcnsa-t-il dès le moment de sa naissance? à quoi s'occupa celte grande âme renfermée dans un si petit corps ? Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à luic vérilé si touchante. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche '! Il réparait par ses humiliations tous les outrages que l'orgueil des hommes avait déjà faits ou devait faire encore à Dieu; il réiabtissait reii.;iire de Dieu ; il rendait à Dieu toute la giou'c que le péché lui avait ravie. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? 11 apaisait Dieu, il dcsainiail la colère de Dieu , il attirait sur les hommes la plénitude des miséricordes de Dieu. Disons quelque chose de plus particulier. Qae taisait Jésus-Christ dans la crèche? H expiait tous les crimes dont les hommes étaient alors, et dont nous-mêmes nous devions être nu jour chargés devant Dieu : nos révoltes contre Uieu, nos désobéissances à la loi de Dieu, nos résistances opiniâtres aux inspirations de Dieu, nos ingratitudes envers Dieu, nos froideurs, nos relâchements dans le culte de Dieu. 11 payait les dettes inlinies dont nous devions être comptables à la ju.siice de Dieu ; et voilà ce qu'il nous annonce par le signe de sa pauvreté, par le signe de son humilité, par le signe de sa mortitlcalion. jEf /ioc vobis sigiinm. En effet, que nous apprend autre chose cet état pauvre où il se réduit, cet état humble où il parait, cet état souffrant où il nait, sinon qu'il vient faire pénitence pour nous, et nous apprendre à la faire? Ecoutez ceci, cinéliens. Je dis : nous apprendre à la faire; car c'est aujourid'hui que Dieu veut que nous ciicevions une haute idée, uneidée juste de celle sainte vertu; en voici le signe, en voici la mesure et le modèle. Un Dieulunnihé et anéanti, un Dieu plen-

I Luc, XII, 60

rant et versant des larmes, un Dieu souffrant Oui, dit saint Chrysostome, couché dans la crèche, il faisait pénitence pour nous, parce qu'il savait que nous étions incapables de la taire sans lui , et que notre pénitence, sans la sienne, nous eût été absolument inutile, puisqu'elle eût élé indigue de Dien. Et il nous ap|)renait à la faire, parce qu'il voulait que nous connussions l'indispensable nécessité où nous sommes d'être pénitents connnc lui, et qu'il savait que sa pénitence sans la nôlre, quelque niérile qu'elle pût avoir, ne nous serait jamais a|)plii)uée, ni jamais, par rapport à nous, ne serait ace plée de Dieu. C'est là, dis-je, ce qu'il nous enseigne; et lacièche n'en est-elle pas la marque la plus convaincante? Mais comment encore nous l'enseignc-til, cette pénitence ? Ah ? chrétiens, élevez vos esprits au-dessus des bassesses aiiparenîes de ce mystère. Il pleure nos péchés, que nous ne pleurons pas nous-mêmes ; et il les pleure doublement, parce que nous ne les pleurons pas nous-mêmes. Mystère adorable, et capable d'exciter dansnos cœurs les sentiments de la plus vivecoidrilion. Car prenez garde, inestrères, c'est la remarque de saint Bernard : si Jésus-Christ naissant pleure dans la crèche, il ne pleure |)as comme lis antres enfants, ni par le même prinipc que les antres enfants : Plorat qtdppe Ciiristiis, sed non ut cœteri aut certe non quare cœteri.Les autres enfants pleurent par faiblesse, et celui-ci pleure par raison, pleure par amour et par compassion; les autres pleurent leurs propres misères, et celui-ci pleure les nôtres; les autres pleurent parce qu'ils portent la peine du péché, et celui-ci parce qu'il vient déiruire le péché, et l'effacer par ses larmes. Or ces larmes d'un Dieu, ajoute le même ; ère, me causent tout à la fois et de la douleur et de la honte : l'orro lacrymœ istœ, fratres, et dolorem mihi pariuiit, et pudorein. De la honte, quand je considère que le Fils unique de Dieu a compati à mes maux; qu'il en a élé si vivement touché, et que j'y suis moi-même si insensible ; quand je fais réflexion qu'un Dieu a pleuré sur moi, et que je ne pleure pas sur moi-même ; au contraire, que je soutiens avec une affreuse indolence, avec une tranquillité cl un endnrcissenienl monstrueux, le souvenir de mon péché, dont je devrais faire la matière élernelle de mou repentir cl de mes pleurs. De la douleur, quand je pense qu'après avoir fait pleurer Jésus-Chrisi dès son berceau, je lui en donne encore tous les jours de nouveaux sujets ; que, pouvant le con^o!er par la réforuialion de ma vie, j'insuUe, pour ainsi dire, à ses larmes ^ar

su?» L\ i;.\TIVlTÉ DE JÉSUS-CHRIST.

mes (l(^sor(lrcs ; et qn'au lieu qu'il a prétendu détruire le pioché et l'anéaulir, je le fais revivre dans moi et régner avec plus d'empire que jamais. Sur quoi ce grand saint s'écriait : 0 durilia cordis mei ! 0 dureté de mon cœur ! jusqu'à quand résisteras- tu à la charité d'un Dieu, à la pénitence d'un Dieu, au zèle d'un Dieu, et au zèle d'un Dieu pour toi-même ? Cœur de pierre ! quand t'amoiliras-lu cl quand deviendras-lu ce cœtir de chair que Dieu promettait à ses serviteurs, c'est-à-dire ce cœur tendre pour ton Dieu, ce cœur sensible aux impressions de son amour, aux mouvements de sa grficc et aux intérêts de sa gloire ? Car voilà, chrétiens, les sentiments dont saint Bernard était pénétré en contemplant la crèche de Bethléem. C'était un homme séparé du monde, crucifié au monde, mort au monde, c'était un saint. Si donc il parlait de la sorte, et s'il le pensait, nous, bien éloignés de la sainteté de sa vie et des ferveurs de sa pénitence, que devons-nous dire, et surtout que devons-nous penser ?

Il y a plus encore. Après avoir expié le péché, Jésus-Christ devait sauver et réformer l'homme pécheur, ou [ihUôt il devait sauver l'homme pécheur et le rol'onner, en expiant notre péché et eu satisfaisant à Dieu : Quia nattis est vobis hodie Salvator ^. Ne regardons point cet enfant enveloppé de langes comme la splendeur de la gloire du Père, comme le créateur de l'univers, comme le seigneur de toute la terre, comme le roi des siècles et comme le juge des vivants et des morts. Il est tout cela ; mais ce n'est sous aucune de ces qualités "qu'il vient de naître. Envisageons-le comme sauveur et comme réformateur de l'homme, et voyons si le signe qu'il choisit pour nous annoncer sa venue, n'est pas de tous les signes le plus convenable et le plus conforme au dessein qu'il s'est proposé. C'est un Dieu né pour nous sauver; et ce qui nous perdait, chrétiens, ou plutôt ce qui nous perd encore tous les jours, vous le savez, c'est un attachement criminel aux honneurs du siècle, aux richesses du siècle, aux plaisirs du siècle, trois sources de corruption, trois principes de la réprobation des houunes. Or que fait Jésus-Christ? il vient au monde avec le signe de l'h.miilité, avec le signe de la pauvreté, avec le signe de la mortification. Prenez garde : je dis avec le signe d'une humilité sans bornes; pourquoi? pour l'opposer à cctteambition démesurée qui nous fait rechercher les honiicursdu siècle, et qui est une de nos passions les plus doininantes. Je dis avec le signe d'une pau-

>Luc , 11, il.

vrelé volontaire ; pourquoi? pour l'opposer à ce désir insatiable des biens de la terre et des richesses du siècle dont nous sommes possédés. Je dis avec le signe d'une entière mortification; pourquoi ? pour l'opposer à cette mollesse qui nous corrompt et qui nous rend esclaves de nos sens. Peut-il mieux nous marquer qu'il est ce Sauveur par excellence qui doitdélivrer son peu* pie de la servitude de l'enfer et de la tyrannie du péché ? Conduite adorable de notre Dieu ! Si ce Dieu Sauveur avait paru au inonde avec des signes tout contraires à ceux qu'il a pris pour nousdcc'arersa naissance, nous eût-il jamais per« suadé CCS grandes vérités, à quoi, de noire propre aveu, notre salut est attaché ? Je m'explique. S'il eût pris pour signe de sa venue, au lieu de l'obscurité de l'élable et de la pa.ivreté de la crèche, l'éclat et la gloire, l'opulence et les aises de la vie, nous eût-il jamais persuadé l'humililé de cœur, la pauvreté de cœur, le détachement et la haine de nous-mêmes ? Et d'ailleurs, sans nous persuader tout cela, nouseùl il sauvés? Le voyant riche et dans l'abondance, k voyant sur le trône et dans la grandeur, U voyant dans le faste, dans la pompe, aurionsnous été touchés des maximes de son Evangile, de cet Evangile qui devait condamner notre amour-propre ? Quelques leçons qu'il nous eût failes touchant le mépris du monde et le renoncement au monde, l'en aurions-nous cru ? Quelque assurance qu'il nous eût donnée du bonheur de ceux qui souffrent et qui pleurent, nous en serions-nous tenus à sa parole? De sa doctrine, n'en aurions-nous pas appelé à son exemple? et quoique la conséquence de son exemple à sa doctrine ne fût pas juste par rapport à nous, eussions-nous eu assez d'équité pour ne nous en pas prévaloir ? Vous annonçant aujourd'hui un tel Sauveur, et avec de telles marques, scrais-je bien reçu à vous prêcher la sévérité cluélicnne, et oserais-je m'élever contre votre luxe, contre vos délicatesses, contre tous les désordres d'une cupidité avare ou sensuelle? Mais maintenant que je vous annonce un Sauveur né dans une crèche et réduit à une extrême misère ; mais maintenant que je vous le présente, ce Sauveur, tel qu'il a voulu être et tel qu'il est en effet, sans secours, sans biens, sans autorité, sans crédit, sans nom, exposé dès sa naissance à toutes les injures d'une saison rigoureuse, à peine couvert de quelques misérables langes, n'avant pour lit que la paille, et pour demeure qu'une vile retraite et une élable; quels reproches n'ai-je |)as droit de vous faire ? quels .irrôts ne [luis-je pas prononcer contre vous? Je dis

SUR LA ?^ATIVITÉ DE J£?US-C!!IUST.

contre vous, mondains ambitieux et entêtés d'une vaine grandeur ; je dis contre vous, mondains avides et intéressés ; je dis contre vous, mondains amateurs de vous-mêmes et voluptueux.

Car enfin, mes cliers auditeurs, raisonnons tant qu'il nous plaira; ce signe de l'humilité d'un Dieu confond aujourd'hui malgré nous tout l'orgueil du monde ; et pour peu qu'il nous reste de religion, il est iiiiiiossible qu'à la vue de la crèche nous soutenions l'énorme contradiction qui se trouve entre cet orgueil du monde et notre foi. Qu'un juif ou qu'un païen soit livré aux désirs d'une ambition déréglée, je ne m'en étonne pas ; c'est une suite naturelle de l'incrédulité de l'un et de la vanité de l'autre; mais qu'un ciiiolieu qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti ; disons mieux, qu'un chrétien qui, dans la personne de son Dieu, fait profession dadorer l'humiliation même et l'anéantissement même, soit dans sa propre personne idolâtre des honneurs du monde , ne pense qu'à se les altirer, n'ait en vue aue l'accroissement de sa fortune, ne puisse rien souffrir au-dessus de soi, se pique d'aspirer à tout, ne borne jamais ses prétentions, dise toujours dans son cœur : Ascndam ', Je n'en demeurerai pas là ; se pousse par brigue et par intrigue là où il se défie que son mérite !e puisse élever, et se plaigne de l'injustice du siècle, quand par les voies les plus obliques il désespère d'y parvenir ; ne regarde ce qu'il est déjà (ju'avec indifférence et avec dégoût, et ce qu'il voudrait être qu'avec des impatiences qui le troublent, des inquiétudes qui le dévorent; <iu'un chrétien, dis-je, avec la foi de ce grand mystère que nous célébrons, ait le cœur plein de ces sentiments, s'en fasse des règles de vie, et se croie sage et habile de les suivre : ah ! mes chers auditeurs, ce sont des contradictions que je ne comprends pas. Mais d'où viennent elles, ces contradictions, que d'une opposition secrète à ce signe vénérable de l'humilité d'un Dieu naissant? Si ce signe trouvait dans nos esprits toute la docilité que la foi demande, ces contradictions cesseraient, et notre ambition serait pour jamais détruite. Or, du moment que ce signe détruit l'ambition dans nous, nous ne pouvons plus douter que ce ne soit le signe du Dieu Sauveur.

Raisonnons tant qu'il nous plaira; malgré tous nos raisonnements, ce signe de la pauvieté d'un Dieu confond l'aveugle cupidité des hommes; et il n'y a point de riche mondain, pour

peu qu'il ait encore de chri.- linnisme, qui ne soit aujourd'hui troublé, alai'mé, consterné de cette pensée : Le Dieu que j'adore est venu me sauver par le renoncement aux lichesses, et sa pauvieté est le signe qu'il m'a donné de mon salul. 11 est vrai que le monde, sans égard à ce signe, ne laisse pas de persister dans ses maximes : qu'à quelque prix que ce soit, il en faut avoir, que la grande science est d'en avoir, que la sagesse est de s'appliquer à en avoir, que tout est permis et honnête pour en avoir, qu'on ne peut jamais en avoir trop, ni même en avoir assez; que les hommes ne valent, ni ne sont estimés, qu'autant qu'ils en ont: mais il n'est pas moins vrai, répond saint Bernard, que dans tout cela le jugement du monde est réfuté, est renversé, est réprouvé par Jésus-Christ : Sed in his oninihiis judicium muudi arguitur, subverlititr, confutatiir; et que le signe de sa crèche suffit pour donner de l'horreur de ces damnables maximes. Or ce signe peut-il confondre des maximes aussi damnabb-s que celle-là, et n'être pas le signe du Rédempteur qui vient sauver le monde ? II est vrai que, malgré ce signe, les riches du siècle ne laissent pas de s'applaudir de leur prospéiité, et d'en faire le. sujet de leur vaine joie ; mais aussi est-ce pour cela, ajoute saint Bernard, que Jésus-Christ dès son berceau leur dit analhème, et que de sa crèche, comme du tribunal de sa justice, H leur prononce aujourd'hui ces arrêts de condamnation . Vœ vobis divitibns " / Malheur à vous, riches avares; malheur à vous, riches injustes ; malheur à vous, riches orgueilleux; malheur à vous, riches insensibles et sans miséricorde ! c'est-à dire, mallieiu' à la plupart de votui! car c'est là que vous conduisent communément ces biens périssables que vous possédez, ou plutôt qui vons possèdent, plus que vous ne les possédez vousmêmes. Or, dans le dessein qu'avait le Sauveur du monde de lancer un jour contre les riches cos formidables anathèmes, par quel signe plus naturel pouvait-il les v préparer, que par le signe de sa pauvreté ; et dès là n'était-ce pas un signe de salut pour eux, puisque, en les préparant à ces anathèmes, il leur apprenait à s'en préserver ?

Raisonnons tant qu'il nous plaira, malgré tontes nos vues mondaines, ce signe de la mortification d'un Dieu confond aujourd'hui la mollesse du monde, et il n'y a point d'âme sensuelle, pour peu qu'elle soit encore susceptible des saintes impressions de la grâce, qui, s'appliquant ce signe et le considérant, ne rou-

' Luc-, VI, 24,

Si:U LA :^ATlViTi; DE JSSUS-CilHisï.

gisse de ses délicatesses, ou n'y renonce môme pour jamais. Or, ae là, j'ai droit de conclure que c'est donc un signe de rédemption. Car ce qui corrompt plus souvent une fune, et ce qui la rend esclave du péché, c'est l'attachement à son corps, celle vie molle dont on se l'ait une habitude, celle condescendance éternelle aux désirs de la chair, celte attention à la flatter et à ne lui rien refuser, à lui accorder tout ce qu'elle demande et plus qu'elle ne demande ; cotte supctfluité d'ajustements, de parures, de propretés, de connnodilés ; celle hoireur de la souffrance et ce soin excessif de prévenir et do fuir tout ce qui pourrait faire de la peine et morlilier : voilà ce qui entretient dans nous le règne de cette concupiscence cliarncUe qui souille les âmes. Or je défîe l'àme la plus asservie à ses sens, de pouvoir se présenter devant la crèche du Sauveur saus avoir honte d'elle-même. On tâche à justifier tout cela, et à s'en faire môme une conscience ; car qu'est-ce que la fausse conscience n'excuse pas ? mais il est question de savoir si l'on peut avec tout cela être conforme à ce Dieu, dont la chair innocente et virginale doit être le modèle de la nôIre. Or le voici lui-même, reprend saint Bernard, qui vient nous assurer du contraire; lui-même, qui est la sagesse de Dieu, vient nous détromper de loutes nos erreurs. Celle sagesse que Dieu tenait cachée dans son sein, se découvre pour cela visihlement à nous. Parce que nous étions charnels et que nous ne comprenions rien que de charnel, elle veut bien s'accommoder à notre faiblesse, elle prend un corps, elle se fait chair; et, revêtue qu'elle est de notre chair, elle nous prêche hautement et sensiblement que celte vie douce et commode est la voie infaillible de la perdition, qu'il n'j a de salut que danslapéaiîence, et qu'une partie essonlielle de la pénitence est deinater sa chair et de la crucifier avec ses vices. Car voilà, mes frères, ce que la Sagesse incarnée nous dit aujourd'hui ; voilà ce que nous annoncent l'élable, la crèche, les langes, loutes les circonstances qui accompagnent la naissance de cet adorable enfant : Hoc prœdicat siuhulum, hoc clamât prœsi'pe, hoc lacrymœ evan- (jelix-unl. Oui, Seigneur, c'est ce que vous nous faites entendre: et (juand vous parlez, il estjuste que vous soyez écouté ; il eït juste que toute la sagessedu monde s'anéantisse, et rende honnnage aux saintes vérités que vous nous révélez ; il est jusie que, renonçant à ses lumières, elle avoue que ce signe delacièche avait [tlusde proportion qyie tout autre avec l'office de Sauveur que vous vuniez CNorcei-. Si vous aviez pris, ô mon Dieu,

ce signe pour vous, il pourrait ne pas convenir à l'idée que nous avons de voh-e sainteté et de votre Sliprôme majesté; mais le prenant pour nous, nous reconnaissons t^ue c'tslle signe qu'il nous fallait, puisque c'es! [lar là que tous les dérèglements de notre esprit et tous les cinpoitements de notre cœur devaient être confondus. N'est-ce pas même ainsi que l'ange semble nous le déclarer parées paroles : El hoc vobis sigiium ' ? Comme s'il nous disait : C'est un signe, m.nis i;n signe ]>our vous et non pour lui; un signe pour vous faire comprendie ce qui vous a jusqu'à présent perdus, et ce qui doit désormais vous . au ver. Si vous étiez venu, ô mon Dieu, pour être le Sauveur des anges, peut-être ce signe n'aurail-il pai été propre pour eux; mais il était propre pour des hommes superbes, pour des honnnes remplis de l'amour d'eux-mêmes, pourdes hommes dominés et coirompus par l'avarice : Et hoc vobis siçpium. Ce signe de la crèche, reprenait TerluUien, par rapport à mon Dieu, parait indigne de sa grandeur ; mais ce qui me parait indigne de lui est nécessaire pour moi ; ce qui lait en apparence sa confusion est le remède de m;>s criminelles vanités ; ce qui est le signe de son humilialion est le sacrement de mon salut : Totum /loc (h'decus, sacramenfum cstmece saliitis. Et parce que le Dieu que j'adore ne veut èhe aujourd'hui ce qu'il est que pour mon salut; parce qu'oubliant en quelque façon qu'il eït le Dieu de tous les êlres, il se contente d'être le Dieu de mon salut; parce qu'en vertu de ce mystère, il si^nble que mon salut ne soil /as ianl pour sa gloire que sa gloire pour mon salut, puisqu'il la sacrifie à mon salut, il veut bien prendre ce signe si salutaire et si nécessaire pour moi, tout humiliant qu'il peut être pour lui.

Ainsi, mes chers auditeurs, malheur à nous, si nous rejetons ce signe ; malheur, si nous ne l'honorons qu'extérieurement ; mallietu', si^ juifs encore d'esprit et de cœur, nous noiiscc scandalisons I 0 prœsepe splentlidum ! a fdicci panni ! 0 glorieuse crèche ! s'écriait le gi and saint Ambroise, et devons-nous nous écrier a|)rèslui ; ô heureux langes ! ô précieuses marques t!.- la venue démon iîauveur, et du des» sein qa .. a de me sauver ! signe le plus naturel, mais en même temps signe le plus efficace, [juis» qu'il connnence déjà à produire les merveilb'ux effets pour lesquels le Sauveur est né, connns je vais vous le montrer dans la seconde partie.

Luc, 11, 12

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