‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 41 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'était un principe établi, même parmi les païens, et dont ils ont fait comme le point capital de leur morale, que de se connaître est l'abrégé de toute la sagesse et de toute la perfec-

tion. Connaissez-vous vous-mêmes, disaient ces sages du monde, dépourvus du don de la foi, mais dont les maximes ne laisseront pas de servir un jour à la condamnation des chrétiens : connaissez- vous vous-mêmes, et vous serez humbles. Or, étant humbles, nous vous répondons de vous; et si^u-s de cette seule vertu, nous vous garantissons toutes les autres. Connaissez^ vous vous-mêmes, ajoutaient-ils, et quelque figure que vous fassiez dans le monde, vous avouerez que vous êtes peu do chose, que peu de chose vous enfle, et que peu de chose vous abat ; connaissez-vous, et vous découvrirez dans vous des misères qui vous confondront, des vices qui vous effrayeront, des faiblesses d'esprit dont vous rougirez, des bassesses de cœur dont la seule vue réprimera tout voire orgueil et tout votre amour-propre ; connaissez-vous, et vous trouverez dans vous une raison pleine d'erreurs, une volonté fragile et inconstante, des passions insensées, et souvent les phis lâches et les plus honteux désirs. Tout cela vous humiliera, tout cela vous détrompera des vaines idées que vous avez de vous-mêmes; mais c'est parla que \ous parviendrez au mérite des vertus solides; c'est parla que vous serez justes, modérés, doux, charitables; en un mot, connaissez votre néant, et vous deviendrez des hommes parfaits, .\insi l'aisonnaient ces infidèles, et c'était sur ce fondement que le savant Gassiodore, chrétien de profession et de religion, croyait avoir droit de conclure que la véritable grandeur est de bien comprendre sa petitesse : Nimia magnUndo, siii est intelligere parvitatem. Et moi, mes chers auditeurs, prenant la chose dans un sentiment, ce semble, opposé, mais également propre à nous instruire et à nous édifier, je prétends que la petitesse dont nous avons le plus à nous confondre, et que nous devons plus souvent nous reprocher, c'est de ne pas connaître assez notre véritable grandeur. Je soutiens que l'homme étant aussi grand dans les idées de Dieu qu'il est petit dans lui-même, sa perfection et son bonheur est de se regarder toujours dans Dieu, et jamais dans lui-même ; de s'élever continuellement à Dieu, et de ne faire nul retour sur lui-même ; de se confier , de se glorifier en Dieu, et, s'il était possible, de s'oublier éternellement lui-même : pourquoi? parce que la vue de lui-même, détachée de celle de Dieu, ne peut que le désespérer et le désaler, et qu'il est question de le fortifier et de l'encourager.

Mon dessein n'est doue pas maintenant de vous inspirer ces pensées basses de vous-mêmes, ni de vous représenter ce fonds d'humiliation

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

qui, comme parle un prophète, est au milieu de vous ; mais je veux au contraire, sans préjudice de riuunilité chrétienne, et pour vous attacher à vos plus importants devoirs, vous mettre devant les yeux votre excellence et votre dignité; excellence que vous avez jusqu'à présent ignorée, dignité dont vous avez été mille fois les profanateurs. Je veux vousrendrel'uneet l'autre sensible, et, à l'exemple du grand saint Léon, réveiller par là votre foi, en vous disant '• Connaissez, ô hommes, ce que vous valez, et connaissez ce que vous êtes. Deux choses à quoi se réduit toute la science, je dis la science pratique et salutaire de nous-mêmes; deux choses qu'il faudrait étudier tous les jours de notre vie : ce que nous valons, et ce que nous sonmies : ce que nous valons dans l'estime de Dieu, etceque nous sommes par la vocation et la prédestination de Dieu; ce que nous valons, quoique pécheurs, et ce que nous sommes comme chrétiens. Or, pom" l'apprendre, il sulfit de ccnsidéi'cr ce qui se passe aujourd'hui dans le temple deJérusalem; et c'est ici que j'ai encore besoin de foule \otre attenlion.

Ce que nous valons dans l'estime de Dieu : pouvons-nous l'ignorer, chrétiens, en voyant Jésus-Christ offert pour nous, Jésus-Christ livré pour nous, Jésus-Christ accepté poumons /c'està-dire Jésus-Christ offert, livré, accepté comme le prix de notre rédemption ? Dans l'cslime ôm hommes, cette règle pourrait n'être pas sûre, parce que les hommes ne connaissent pas toujours la valeur des choses, et qu'ils se trompent souvent en domiant beaucoup pour avoir peu ; mais dans celle de Dieu, qui est infaillible, le raisonnement de saint Augustin est vrai et convaincant, lorsqu'il nous dit : Voulez-vous savoir l'excellence et le mérite de ce que Jésus-Christ a racheté ? Voyez à quel prix et à quelle condition il l'a racheté : or ce qu'il a racheté, c'est votre àme, c'est votre salut, c'est vous-mêmes ; et il l'a racheté au prix de son sang, aa prix de sa vie, au prix de sa personne môme. Il yadonc Je la proportion entre votre salut et le sang d'un Dieu, entre votre àme et la vie d'un Dieu, entre vous-mêmes et la personne d'un Dieu. . l'eul-ètre ne l'aviez-vous jamais compris, mais roilà néanmoins la grande le^on que vous fait le Rédempteur des hommes, en se présentant dans le temple. Qu'est-ce que le salut de l'homme ? un bien pour lequel Dieu, agissant selon les lois de sa sagesse, n'a pas épargné son propre Fils ; un bien qui, mis dans la balance, mais la balance du sancluaire, l'a emporté par-dessus tous les mérites d'uue vie divine, puisqu'il

est vrai qu'une vie divine, avec toutes ses perfections et tous ses mérites, lui est aujom-d'hui sacriliée.

Voilà, homme du monde, ce que vous avez coûté à Dieu, et ce que vaut, dans l'idée de votre Dieu, voire salut. Prenez garde, s'il vous plaît : quand on nous dit qu'en comparaison de ce salut, tous les biens de la terre, que nous prisons tant, ne sont que des ombres et des limtômes ; que ce salut est l'unique nécessaire dont nous puissions compter l'acquisition et la possession pour un gain, et que tout ce qui ne s'y rapporte pas doit être censé comme une perte, selon l'Apùtre : Verumtamen... omnia detrimentum feci ' ; qu'il n'y a que ce salut qui subsiste et qui soit éternel, au lieu que tout le reste est passager ; que notre cœur, inquiet et volage, ne peut trouver de repos que dans ce salut, et que rien de visible ne le peut fixer, beaucoup moins le remplir ni le rassasier ; quand on nous prêche ces vérités, nous en convenons malgré nous ; el, quelque préoccupés que nous soyons en faveur du monde, nous nous disons intéiieurement qu'il n'y a en effet que le salut qui soit digne de notre estime, et qui mérite absolument nos soins. Or tout cela, pour parler avec Tertullien, ce sont les témoignages d'une àme naturellement chrélienne ; et c'est assez pour en juger de la sorte, de n'être pas déraisonnable, puisque les philosophes, prévenus du sentiment de Itur immortalité, en ont ainsi jugé eux-mêmes, et qu'ils s'en sont fait honneur. Mais quand, à ces témoignages de la nature, la foi ajoute les siens, et que, nous proposant un Dieu olfert pour nous en sacrilice, elle nous fait comprendre que notre salut n'a pu être mis à un moindre prix que celui-là ; que tout autre que ce Dieu de gloire reçu, sij'oseuserdecesexpressions, en paiement et consigné sur l'autel comme notre rançon, n'aurait pas sufli pour racheter le plus vil de tous les pécheurs ; qu'il a fallu qu'il s'y employât tout entier ; que c'est en considération de ce mystère que David, par un esprit de prophétie, appelait ce Dieu qui le devait sauver, non plus le Dieu du ciel et de la terre, mais le Dieu de son salut : Domine , Veiis salutis meœ 2 ; comme si l'on pouvait dire sans blasphème, que toute la divinité est aujourd'hui restreinte à l'ouvrage de la rédemption de l'homme, et que ce Dieu de majesté n'est plus ce qu'il est que pour l'honnue et pour son salut, puisque c'est pour le salut de l'honnue qu'il est non-seulement donné, mais donné, reprend saint Augustin, jusqu'à devoir être un jour détruit, et en quelque sorte

' Psil., ixivu, 23,

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anéanti ; tellement que cet incomparable docteur, péntMiéde la pensée du Prophète, s'écrie encore avec lui : Et factus est mihi in sahdem • ; Oui, mon Dieu, je suis votre créature, et en cette qualité j'ai été fait pour vous ; mais lorsque je vous vois revêtu d'un corps et entre les bras de Marie, dans votre adorable présentation, il me semble que tout Dieu que vous êtes, vous avez été fait pour moi, et je ne me trompe pas : Et factus est mihi in salutem ; quand la foi, dis-je, venant au secours de noire raison, remplit nos espiits de ces vérités importantes et convaincantes, ah ! chrétiens, pour peu que nous ayons de christianisme, que devons-nous penser dece salut, dont l'excellence et la prééminence, audessus de tous les autres biens, nous est si authentiquement révélée ?

Mais si cela est, comme nous n'en pouvons douter, où en sommes-nous, et que devons-nous penser de nous-mêmes, en voyant l'affreuse contradiction qu'il y a sur ce point entre notre vie et notre foi ? Car enfui , comment accorder une telle foi avec cette indifférence pour le salut, avec cet oubli du salut, avec ce mépris du salut, avec cet abandon volontaire du salut où nous vivons? est-il rien de plus négligé dans le monde ? vous demandiez autrefois, Seigneur, ce que l'homme pourrait donner en échange pour son âme, et par où il pourrait se racheter, s'il venait jamais à se perdre : Âut qitam dabit homo conimutationem pro anima sua 2 ? Et je ne suis point surpris que vous en ayez ainsi parlé ; car, après vous être donné pour l'homme, ne l'aviez vous pas réduit dans l'impossibilité d'imaginer jamais un échange qui le dédommageât de la perte de son salut ? ne deviit-il pas être le premier à se dire un million de fois : Quain dabit houio commutationem pro anima sua ? Depuis que ton Dieu t'a racheté à ses propres dépens, pour quel avantageet quelle espérance dusiècle,malhenreux, te commettras-tu désormais, et t'exposeras-tu à périr ? Mais, hélas ! ne faut-il pas ici changer la proposition, et, saisi d'un prodige aussi outrageux pour von s. Seigneur, qu'il nous est funeste, ne puis-je pas demander pour quel sujet, fût-ce le |)lus frivole, l'homme mondain n'est-il pas prêt à tout moment de donner son âme, de la vendre, de la prostituer ? Est-il un intérêt qui ne l'aveugle ? Est-il un intérêt qui ne l'emporte? esl-ii une chimère d'honneur dont il ne s'entôle? est-il un attrait de volupté qui ne le charme, etnele corrouiMejusqu'àvouloirbiense damner? A en juger par ses actions et sa conduite, ces alutsi prisé de Dieu ne parait-il pas avoir

! Fsai., CiTK, U.— ' Malth., xvi, 26,

dans son estime le dernier rang; ettouslesjours, par la plus insigne folie et le renversement le plus monstrueux, à quoi ne le sacritie-til pas ? comme s'il avait entrepris de vérifier la proposition contradictoire à celle de Jésus- Christ : Quam non dabit commutationem pro anima sua ? Combien de chrétiens, plus maudits et plus réprouvés qu'Esaû, vivent trasqu'dles, après avoir renoncé pour im vain plaisir à leur droit d'aînesse et à l'héritage des enfants de Dieu ? combien de pécheurs, aussi sacrilèges que Judas, font encore sansfrémir le pactte exécrable que fit cet infortuné disciple, et vendent comme lui à un vil prix le sang du Juste, c'està-dire leur salut, qui a coûté le sang d'un Dieu ? en cela même d'autant plus sacrilèges que Judas, qu'au moins ce traître se reconnut, détesta son crime et en témoigna de l'horreur ; au lieu que ceux-ci y sont insensibles. Or, c'est ce prodigieux aveuglement que Jésus-Christ, comme la lumière du monde, est venu guérir ; et voici l'excellent remède qu'il y a apporté. Car, pour ne point sortir de notre mystère, et pour faire toujours rouler cette divine morale sur la présentation du Sauveur, voici par où mon salut m'est devenu précieux. Je l'abandonnais, ce salut; et l'abandonnant, je m'aviUssais moi-même, je me liviais à ma passion, je servais en esclave la créature, j'obéissais aux sens et à la chair, et par là, selon la parole sainte, je me dégiadais jusqu'à me rendre semblable aux bêtes. Mais viens, me dit aujourd'hui cet Homme-Dieu viens, et à la faveur des lumières dont le temple est éclairé, profilant de l'état où lu me vois, et du sacrifice, quoique non sanglant, que je présente pour toi, commence enfin à te connaître. Me voilà sur l'autel comme la victime et le prix de ton âme : regarde, et par le prix auquel je l'achète, comprends ce que tu perds en la perdant. C'est là, dis-je, ce qu'il nous fait entendre ; et malheur à nous, si par l'endurcissement de notre cœur, et par une indocilité criminelle, nous n'écoutons pas sa voix ! si jamais nous perdons le souvenir de notre excellence et de ce que nous valons, et de plus, si nous ne soute nous pas encore, par la sainteté de nos mœurs, notre dignité et ce que nous sommes !

Car, en conséquence de cette rédemption que le Sauveur des hommes vient de commencer en se présentant pour nous à Dieu, nous sommes spécialement l'héritage de Dieu, la conquête de Dieu, le jieuple de Dieu. Il est vrai, comme créatures formées de la main de Dieu, nous appartenions déjà à Dieu; mais comme raclietés d'uu Dieu, nous lui appartenons en-

SUR L.\ PURIFICATION DE LA VIERGE

corc par un droit tout nouveau, et nous lui sommes consacrés d'une façon toute spéciale : or voilà ce que j'appelle notre dignité. Car remarquez ici une différence essentielle entre Dieu et les boninias : appartenir aux hommes, c'est un esclavage qui nous humilie et nous rabaisse ; mais appartenir à Dieu et être à Dieu, c'est, selon l'Ecriture, un état dj liberté qui nous relève et qui nous honore, en nous dégageant de la plus honteuse servitude, qui est ceUe du monde et de l'enfer. C'était la belle leçon que faisait siunt Paul aux premiers fidèles, quand il leur disait : 31es frères, vous n'êtes plus à vous : Non estis vestri i ; mais vous êtes à Dieu ; et appartenir à un si grand mailre, c'est votre glou-e. Lt sur quel principe l'Apôtre appuyait-il celte consolante vérité, qu'ils n'étaient plus à eux, mais à Dieu ? Sur ce qu'ils avaient été rachetés de Jésus-Christ, et rachetés à un très-grand prix : Empti eniin estis pretio magno 2. Ce n'est ixis assez ; mais parce qu'en qualité de chrétiens, nous avons beaucoup plus de part à cette rédemption, d'ailleurs universelle et commune, c est surtout comme chrétiens que nous sommes à Dieu, smtout comme chrétiens que nous appartenons h Dieu; et par conséquent, surtout comme chrétiens que nous avons été honorés du saint et glorieux caractère d'enfants de Dieu.

D'où le même apôtre, instruisant toujours les mêmes fidèles, concluait deux choses que je vous prie, mes chers auditeurs, de n'oublier amais, et qui vous doivent servir de règles dans toute la conduite de votre vie. Empli estis pretio magno; Vous avez été achetés à un grand prix : glorifiez donc Dieu, et portez-le dans vos corps ; première conséquence : Glorificale ; et portate Deum in corpore vestro 3. C'est-à-dire qu'il ne suffit pas que, en vertu decette rédemption, Dieu règne dans nos esprits; mais qu'il taut (jue nos corps participent à la grâce de ce mystère, et que, par l'exercice d'une continence cxacle, ils paraissent, aussi bien que nos âmes, rachetés de Jésus-Christ, et purifiés de tout ce qui les pourrait souiller. Or, pour cela, ils doi- \eiit être revêtus de la mortification du Seigneur Jésus, et c'est ce que l'Apôtre entend, quand il nous exhorte à porter Dieu dans nos corps : Empti estis pretio maijno. Vous avez été achetés à un grand prix, ne vous engagez donc pas dans la servitude des houimes ; seconde conséquence : ÎSolite jieri servihomintim ^. Car il y a une servitude des hommes incompatible avec le bienheureux état de cette Rédemption

'ICor., T», 19. — 'IOid.,20. — nbid. — < Ibid., vli,23.

[larfaitc où nous entrons aujourd'hui, une servitude des hommes essentiellement opposée à la liberté que Jésus-Christ nous a acquise, une servitude des hommes redoutable à tous les serviteurs de Dieu. iMais à qui le prédicateur de l'Evangile en doit-il donner plus d'horreur, qu'à ceux qui mènent la vie de la cour? et où les effets que produit cette damnable servitude sontils plus funestes et plus pernicieux qu'à la cour ? Servitude des hommes, engagement comme nécessaire à l'iniquité, disposition prochaine à l'injustice, assujettissement aux erreurs d'autrui, aux caprices d'autrui, aux passions d'autrui ; servitude des hommes, dont on sent tout le poids, dont on voit toute l'indignité, dont on connaît les dangereuses suites, dont on gémit dans le cœm', dont on voudrait être délivré, et dont on n'a pas le courage de secouer le joug; servitude des hommes, qui vous lait entrer dans toutes lem's intrigues et tous leurs desseins, quelque criminels qu'ils soient ; qui vous fait acheter leur faveur aux dépens de tous les intérêts de Dieu, aux dépens de tous les intérêts de la conscience et du salut, aux dépens de vous-mêmes et de votre àme. Ah ! mes frères, êtes-vous hommes, et surtout ètes-vous chrétiens, pour servir de la sorte ? Prenez garde, je dis pom- servir de la sorte : car à Dieu ne plaise que je fasse d'ailleurs consister la liberté chrétienne à s'affranchir du juste devoir qui nous soumet aux puissances légitimes. Je reconnais avec l'Apôtre et selon l'ordre sagement établi de Dieu, qu'il y a des hommes qui doivent être obéis par d'autres hommes et servis par d'autres hommes. Je puis même ajouter que jamais ils ne sont mieux obéis ni mieux servis que par des hommes vraiment chrétiens, parce que l'esprit du christianisme est un esprit de subordination et de soumission. Mais, du reste, cette dépendance que nous inspire la religion a ses bornes, et j'en reviens toujours à la maxime de saint Paul : Nolile fieri seni hominum. Non, vous ne devez point servir les hommes jusqu'à en faire des divinités, jusqu'à les substituer en la place du premier et souverain Maitre à qui vous appartenez, jusqu'à leur vendre sa loi, à leur vendre votre innocence, à leur vendre votre éternité, en vous rendant fauteurs de leurs vices, couip lices de leurs désordres, compagnons de leurs débauches, approbateurs perpétuels de tout ce que leur suggèrent la cupidité, le plaisir, l'ambition, l'envie, la haine, la vengeance, le libertinage et l'impiété. Voilà ce que j'appelle, non plus une obéissance raisonnable, mais une servitude, et la plus vile

SUR LA. PURinCATION DE LA VIERGE.

servilucJe; voilà de quoi un Dieu Sauveur a prétendu nous dégager.

Prenons donc des sentiments dignes de lui et dignes de nous. Respectons dans nous-mêmes le droit de Dieu, et ne profanons pas ce qui lui vient d'être solennellement dévoué par l'oblation de l'Homme-Dieu. Car je puis bien vous ap[)liquer cette parole que nous avons lue dans l'Evangile de ce jour, et, selon le sens qu'elle exprime, dire de chacun de vous qu'il est le saint du Seigneur ■.Sandum Domino vocabitur • ; le saint du Seigneur, parce que dans la personne de Jésus-Christ il a été offert au Seigneur; le saint du Seigneur, parce qu'il ne doit servir et qu'il n'est destiné qu'à procurer la gloire du Seigneur; le saint du Seigneur, parce qu'il en est la demeure, qu'il en est le temple vivant, et que c'est en lui que l'Esprit du Seigneur est venu habiter pour en prendre possession : Sanctum Domino vocabitur ; tellement que, sans rien diminuer en nous des sentiments de l'humilité chrétienne, nous pouvons nous regarder devant Dieu comme quelque chose de sacré ; et que dans cette vue nous devons en tout nous comportei' avec la môme attention et la même circonspection qu'on traite les choses saintes. Or, ce qui est saint ne doit être employé que pour Dieu, ne doit être rapporté qu'à Dieu; autrement ce serait le méconnaître, et nous méconnaître nous-mêmes : Sandum Domino vocabitur.

C'est, Sire, cette intention droite, cette vue de Dieu, qui consacre et qui relève les grandes actions de Votre Majesté. A en juger seulement selon les principes de la sagesse humaine, nous y trouvons tout ce qui peut faire un grand roi selon le monde : c'est-à-dire un roi puissant, absolu, régnant par lui-même, magnifique dans la paix, invincible dans !a guerre, impénétrable dans ses conseils, infaillible dans ses entreprises, vénérable à ses sujets, fidèle à ses alliés, redoutable à ses ennemis, donnant la loi aux souverains, tenant dans ses mains la destinée et le sort de l'Europe, au-dessus de la llatterie et de l'envie par son élévation, et au-dessus de sa propre gloire par sa modération. Mais, Sire, Votre Majesté est trop chrétienne et trop instruite des saintes maximes de l'Evangile, pour ne pas voir l'inutilité el le néant de tout ce qui brille aux yeux des hommes, s'il n'est consacré au Seigneur, et si l'on n'en peut dire : Sanctum Domino vacabitur. De cet éclat qui vous environne, de ce nom qui a retenti dans toutes les

I Luc, II, 33.

parties de la terre, de cette réputation qui a passé jusqu'aux extrémités du monde, et qui vivra dans la plus longue postérité ; de ces batailles gagnées, de ces victoires remportées, de tant de faits mémorables, rien ne restera devant Dieu que ce qui se trouvera marqué de son sceau : cela seul subsistera, cela seul sera pour vous le fonds d'une gloire solide et d'un mérite éternel. Vous vous êtes aujourd'hui présenté, Sire, à ce suprême Seigneur de toutes choses, non-seulement comme le premier-né de la plus auguste famille qui soit sous le ciel, mais comme le fils aine de l'Eglise. De tout temps nos rois se sont glorifiés de cette qualité; mais votre Majesté s'en est fait un engagement aux plus éclatantes et aux plus héroïques vertus. Elle ne s'est pas contentée du titre de fils aîné de l'Eglise, mais elle a voulu le remplir et le soutenir d'une manière dont les siècles passés ont vu peu d'exemples, et qui pourra servir de modèle aux siècles futurs. Comme fils aîné de l'Eglise, elle a écoulé les ministres de Jésus- Christ, elle s'est rendue à leurs remontrances, elle a secondé, ou plutôt prévenu, excité, fortifié leur zèle ; et puisque c'est ainsi qu'ellemême s'en explique, elle a consenti à la diminution de ses droits, pour contribuer au rétablissement de la discipline et à la conservation de la pureté de la foi; n'ayant compté pour rien ses intérêts, parce qu'il s'agissait des intérêts de l'Eglise, et sans consulter une fausse prudence, ayant fait cédera sa religion, non-seulement ses prétentions, mais ce qui lui était déjà tout acquis par une longue possession. C'est de quoi cette déclaration que VotreMajesté vient de donner, si authentique, si sensée, si pleine de l'esprit chrétien, si propre à concilier le sacerdoce et la royauté, fera le précieux monument. La postérité la lira, et, en la lisant, confessera que Louis-lev *îrand n'a pas été moins grand par son inviolable a^'achement à l'Eglise, que par toutes les vertus politiques et mihtaires. Voilà, Sire, ce qui est marqué dans le livre de vie, avec des caractères ineffaçables. On oubliera enfin tout le reste ; et, quelque, immortalité que le monde lui promette, le monde périra lui-même, et toute grandeur humaine périra avec le monde. Ce que Votre Majesté fait pour l'Eglise ne s'oubliera, ni ne mourra jamais : l'Eglise le publieraet, commeelle ne doit point avoirdelin,sa reconnaissance n'aura point de terme, non plus que la récompense qui vous est réservée dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.

SUR LA PTIHIFKÎATION DE LA VLT.GE

TU01SIÈ.ME SEP.MOX SUR LA PUIUFICATION Di: LA VIERGE.

Sujet. Le temps de l(i purificafion de }farie étant accompli selon la loi de Jfoise, ils portèrent l'enfant à Jérusalem pour le présenter au Seigneur,

C'e<l ain-ii que nous devons nous présentei' mus-m5ines à Dieu.

Divisio,\. Jésus-Christ se présente à Die i, pour reconnaître et pour honorer le domaine de Dieu ; domaine essentiel que nous devons recouniitrj, commi Jésm-Giirist, par une sincère oblation de nous-mêmes, première partie; domaine universel que nous devons reconnaître, comine Jé-ius-Chrisi, par un,' eatièrc ohl.ilion de nous-mémej , deuxième partie; domaine éternel que nous devons reconnaitre, comme Jésus-Christ, par une prompte oblation de nous-mêmes , troisième partie.

Première PARTIE. Do naine essentiel que nous devons reconnaître, cominj Jésus-Christ, pir une sincère oblation de nousmêmes. De tous les tributs que nous 1 vons k Dieu comme au souverain Seigneur, celui par oii n lus distinguons Dieu comme Dieu, c'est celte oblation de nous-m;mes; car nous ne nous devons nous-mêmes qu'à Dieu : voilà l'important devoir queJésus- Chri4 nous enseigne dms ce mystère. Il sait que le domaine di Dieu son Père a été violé, et il en vient réparer la gloire: cammenl ? en s'olTrant lui-m"'me. .M lis que sert de nous offrir ainsi nous-m!'mîs, puisque nous appartenons déjà essentiellement à Dieu en qualité de créatures ? H est vr.ii, nous appartenons d'une l'açon à Dieu par la nécessité inséparable de notre être : mais comme il nous a ftiits libres, nous pouvons d'ailleurs ne lui pa* ap.iartenir par le choix injuste et criminel de notre volonté. Or, il veut qu'en nous présentant nous-mé nés à lui, nous lui appartenions vo'ontairement, comme nous lui appartenons déjà' nécessairement : voilà ce qui fait en quîlque sorte la perfection de son domaine, c qui fait sa gloire et la nôtre.

Qu'est-ce proprement que noui-mimjs, et (|u'entenduns-nous par nous offrir nous-mêmes ? C'est offrir notre '.cœur qui est somme notre premier-né. Dieu veut lavoir; il en est jaloux, et il le mérite bien: serons-nous assez injustes pour le lui refuser ? Sous lui avons dit cent fois que nous lui donnions ce cœur ; mais par le péché nous le lui avons ravi : et pourquoi '? pour une passion qui nous dominait. Faisons-lui le sacrifice de cette passion, et il nous comblera de ses grâces.

Vous me direz : Mais cette passion est criminelle; comment donc l'olTrir à Dieu ? Voici le miracle de la grâce : c'est que ce qui nous ren I o'iminels ,sert à nous snnctifijr par le sacrifice que nous en faisons. Ainsi, il faut, ou que nous soyons saints pour nous offrir à Dieu, ou qu'en nous offrant à Dieu nous devenions saints ; car nous le devenons en effet, puisque s'offrir à Dieu sincêremeut et de bonne foi, c'est se sanctifier. Il n'en est pas ainsi à l'égard des grands : on peut se donner à eux, et n'en être pas meilleur: à quel autre maître dois-je donc plutôt me cons.icrer qu'à Dieu ?

DEiixiÈME PARTIE. Domaine Universel que nous devons reconnaître, comme. Jésus-Christ, par une entière oblation de nousmêmes: car le mérite de la religion, dit saint Ambroise, est de faire à Dieu l'oblation de soi-même dans une étendue proportionnée à celle du domaine de Dieu. Jésus-Christ s'offre à son Père sans réserve, et jusqu'à s'engager même à lui sacrfier tout son sang et sa vie. Et si nous voulons user de réserve avec Dieu, c'est que nous ne conn lissons point encore assez bien le domaine de Dieu d'une part, et de l'autre la tyrannie du monde: le domaine de Dieu, de qui tout dépend, la tyrannie du monde, qui prétend qu'on lui sacrifie tout, et pour qui en effet nous n'épargnons rien.

Avons-nous jamais bien pénétré le sens de ces paroles que Dieu dit à Moïse, ei sur quoi est fondée la cérémonie de ce jour: Kea sunt omnia; Tout esta moi'? Tout est à Dieu, parce qu'il est l'auleur de tout, parce qu'ilestle conservateur de tout, parce qu'il dispose de tout: delà apprenons comment nous devons être à Dieu ; et toutefois comment y sommes-nous'? nous occupons nous de lui ? agissons-nous pour lui? nous soumettons-nous à lui et à ses ordres?

Voiil.iir retenir quelque chose et le refuser à Dieu, c'est n'avoir plus pour Dieu cet amour de préférence qui le met à la tête de tout ; et ne 1 ■ pas aimer de cet amour de préf êren-'e, c'est se rendre indigne de sa grâce : voilà ce qui arrête tant de conversions. Un pécheur voudrait se donner à Dieu; mais ce qui le retient, et ce qui fait évanouir tous ses projets, ce n'est souvent qu'un seul point. Disons à Dieu comm^ David: Uetus obluli unirersa; C'est avec joie. Seigneur, que je vous offrirai toutes choses: pourquoi ? Tu doininaris omnium; C'est que toutes choses vous appartiennent.

Tro siÈME PARTIE. Domaloe étemel que nous devons reconnaître, comme Jé>us-Christ, par une prompte oblation de nousmêmes. En conséquence de cette éternité de domaine, il n'y a pas un moment où nous ne devions être à Dieu, puisqu'il n'y a pas un miiment ou nous n; dépendions de Dieu. D'où saini Thoma» conclut qu,; 1 honme, dès le premier instant qu'il connaît Dieu, est obligé de l'aimer et de s'élever vers lui ; et c'est en ce sens que saint Augustin disait à Dieu : Beauté si ancienne, je cous- 01 aiméelrop tard. C'est encore par cette règle que les prophètes ne demandaient pas moins à l'homme qu'une éleriiiléde cul:e ut d'à luration, c'e4-à-dire un culte de toute la vie.

Jésus-Christ nous donne là-dessus un grand exemple. Dès sa plus tendre enfance il se présente à son Père; mais nous, nous voulons être à Dieu; ijuan I? toujours pourlavenir, et jam lis pour l'heure présente. Est-ce là honorer Dieu, ou n'est-ce pas l'on, liager? Mais que fera-t-il ? il nous méprisera à son tour, et il nous privera de sa grâce ; en sorte que nous ne reviendrons janiaisà lui. Cela né.inmoins ne doit pas déses;)érer ceux qui jusqu'à présent ont passé de longues années sans se donner à Dieu; car il y en a eu, après tout, qui, malgié d'aussi longs reiardements, ont été appelés et reçus de Dieu ; mais au8^i, comme il y en a pluiieurs a qui D.eii n'a pa; fait la même miséricorde, c'est ce qui doit instruire et saisir de frayeur ceux qui, dans un âge moing avancé, sont en état de consacrera Dieu les préujii:** de leurs années. Ne diirerons donc pas; mais oll'rons-nous, commejésus- Ckrisi, de bonne heure, et par Marie.

Compliment au roi.

SUR LA Pt'RIFIGATlON DE LA VIKRGE.

Postquam impMi sant liiespurgaUonhejus ^ecunlum legem Maysi, ilderunl illum 'n Jemsi'.em, ut sislerent eiim Doîii'iin.

Le temps de la purifirra'ion de Marie étant accompli selon la loi de Moïse, ils portèrent l'enfant à Jérusalem, poar le présenter au Seigneur. (SiiiK Luc, cliap. Il, 22.)

Si RE,

C'était une figure que ce qui se pratiquait parmi les juil's ilans la cérémonie île ce jour, où ils présonhiieut à Dieu le pieinior-né de chaque famille ; el c'est .lans la personne de Jésus-Christ, présenté par Marie au Père éternel, que cette figure a tro ivé son en'.ier acco uplissement , puisque ce divin Sauveur, selo;i l'expressiou de saint i\aul, est pur excellence le jireinicr-né de toutes les créatures. Mais en ceci, chrétiens, il est arrivé quelque chose de bien singulier, et de bien remaiciuable pour votre instruction. Car, au lieu que les autres figures, s'accom plissant en Jésus-Clu'ist, out cessé pour nous, celle-ci non-seulement a subsisté, mais a reçu comme un nouvel accroissement d'obligation qu'elle n'avait pas du temps de Moïse ; c'est-à-dire que Dieu veut que dans la loi do ;.;ràce, aussi bien et même encore plus que dans la loi écrite, nous nous prosciiti ,ns à lui pour lui ôlrecon.sacrés , el voilà ce que l'Eglise a prétendu nous déclarer en nous mettant des cierges dans les mains, comme les symboles du sacrifice que nous devons faire de nos personnes au souverain Auteur de notre être. Car, si nous l'avons bien compris, telle est la pensée qu'a dû nous inspirer ce mystère. Nous avons reconnu que nos vies, comme celte cire sanctifiée par la bénédiction des prêtres, devaient être einj)loyées au service du Dieu que nous adorons, et consumée? pour sa gloire. Nous avons haute. nent protesté que nous appartenions h Diea, et que nous ne voulions plus être désormais qu'à Dieu ; ou si ce n'est pas ainsi que vous l'avez conçu, il est du devoir de mon ministère de vous le taire con.prendre, et de vous instruire à fond d'un point aussi important que celui-là. Vierge sainte, c'est vous qui, dans la présentation de votre tils , nous mettez devant les yeux le grand modèle que nous devons imiter : obtenez-nous encore les grâces néce>saires pour apj)reailre a profiter de son exemple, et daignez écouter la prière que nous vous laison= en vous saluant : Ave, Maria.

Peut-ôlre, chrétiens, n'avez-vous jamais fait toute la réfiexion qu'il faut au mystère que célèbre aujourd'hui l'Eglise; et peut-être, ne vous attachant qu'a l'extérieur de celle cérémonie, ne vous éles-vous jamais appliqués à en pénétrer le fond. C'est donc à moi de vous en donner

toute rintelligence nécessaire, et voici sans doute un des sujets les plus importants que j'aie jusqu'à présent traités dans celte ciiaire, et que j'y puisse traiter : car il s'agit d'étudier le christianisme dans ses premiers élé.uents, .selon le langage de l'Apôtre; il s'agit d'étuilier Jésus-Christ mèu)e, et de l'imiter dans une des plus grandes et d''S plus saintes actions de sa vie, qui est sa présentation. Nous avons paru comme lui dans le terrv pic du Seigneur, et cette fête, qui était la fêtt des juifs, est encore plus la nôtre; mais il est question de voir comment nous la solennisons, et si nous en avons bien |)ris l'esi'iit : de là dépend votre éd.fiicationet la mienne, et sans cela je ne salisferais qu'imparfaitement à ce que demande ici de moi mon ministère. Comprenez , s'il vous plaît, le dessein de ce discours. Jésus- Christ dans le temple se présente à Dieu : pourquoi ? pour reconnaître et pour honorer le domaine de Dieu ; car voilà ce qui nous est expressément marqué dans ces paroles de mon texte : Ut sisiereiil etim Domino; pour l'offrir au Seigneur, c'est-à-dire au souverain .Maiirj de toutes cboses. Or c'est ainsi, mes cliers auditeui-s, que nous avons dû ou que nous devons nous oflrir nous-mêmes; el pour vous expliquer en trois mots toute ma pensée, je trouve que ce suprême domaine de Dieu a trois qualilés principales et trois caractères qui le ilistingiieut : c'est un domaine essentiel, c'est un domaine universel, et c'est im domaine éternel. Domaine es.scntiel, fondé sur la nature même de Dieu ; domaine universel, qui, sans exception et sans Loines, s'clend à tout ; enfin, domaine éternel, qui n'eut jamais de commencement, eî qui ne doit jamais avoir de fin. Sur cela je reprends, el je dis : domaine essentiel que nous devons reconnaître, comme Jésus-Christ, par une sincère oblatioa de nous-mêmes , ce sera la première partie; domaine universel ;ue aou- ;.c\ ons reconnaître, comme Jésus-Clirist, par une entière oblatiou de nous-niêmes, ce sera la seconde partie; domaine éternel que nous devons reconnaîlrej comme Jésus-Cluist, par une prompte oblatioa de nous niêuies , ce sera la conclusion. Trois points de morale d'une conséquence infinie, et que je vais développer.

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