‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 43 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est une réfli'xion bien judicieuse que fait saint Amhroise, lorsque, parlant de la vertu de religion, qui est le lien de la dépendance et de la snbordiraîion parfaite qu'il doit y avoir entre Dieu cl l'homme, il dit que le devoir et le mérite de celte verlu ne consistent pas à s'offrir simplement à Dieu ; et la raison qu'il en apporte est convaincante: car il n'y a point d'homme, ajoule-l-il, pour lâche ou pour pécheur qu'il puisse êlre, qui, dans le relâchement .même ou dans le désordre de sa conduite, ne voulût être à Dieu à certaines conditions, ne fût près de se donner à lui jusqu'à un certain point d'engagement, et ne lui fit sans peine le sacrifice de sa personne avec certaines réseiTes. Le mérite donc de la religion, conclut ce saint docteur, est de faire à Dieu l'oblatiou de soimême, dans une étendue proportionnée à celle du domainede Dieu. Or, pour bien reconnaître l'élendue du domaine de Dieu, la condition indispensable doit être de s'offrir à Dieu sans condition; le terme de notre engagement, de s engager sans aucun terme, et la juste mesure denotfe sacrifice, de se sacrifier sans mesure : pourquoi ? je vous l'ai dit, chrétiens : parce que Dieu étant absolument ce qu'il est, et son domaine étant infini aussi bien que son être, tout ce qtii est borné du côté de la créature ne peut plus avoir, en quali'é d'hommage et de tribut, la proportion requise pour l'honorer. Il faut dans le cœur de l'homme, si j'ose m'expi imer ainsi, quelque chose tl'aussi vaste et d'aussi immense que ce domaine môme qui est eu Dieu, afin qne Dieu puisse être content; c'est-à dire, qu'il faut que l'homme veuille être aussi universellement à Dieu que l'empire de Dieu s'étend universellement sur lui. Or, ce caractère d'universalité dans l'acte de religion dont nous parions, c'est ce qui en fait le difficile et l'héroïque; et voilà néanmoins la seconde leçon que nous devons tirer de notre mystère.

Car, prenez garde, chrétiens, Jésus-Christ ne

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE

se contpnle pasd'êlre présen'é dans le lenip' mais il se présente hii-mènie avec une connaissance dislir.cte de tout ce qui lui arriver ■ en ,0 : équence de celte picsenialion; je ven- Jire avec une vue actuelle de tous les ordres rigoureux qui seront un jour exécutes sur sa chair innocente et sur sa divine pei sonne ; il s'offre à Dieu pour être la victime du genre humain ; il s'engage jusqu'à vouloir bien accomplir ton* ce qui est prédit de lui; jusqu'à vouloir bien leiKincer aux droits les pins inaliénables de >^a gloiie ; jusqu'à vouloir bien se dépouiller de sa libellé, en prenant la forme d'un esclave; jusqu'à vouloir être rassasié d'opprobres, être un homme de douleurs, être regardé comme un ver de terre, être anatlième et malédiction, être couvert de la lâche du péché, et traité comme pécheur ; en un mot, jusqu'à cette affreuse extrémité de mourir, et de mourir par les mains des hommes, et de mourir entre deux criminels, et de mourir sur la croix : Usque ad mortel)', mortem autem irucis^. Car sans cela, tout Sauveur et tout Dieu qu'il est, il ne s'acquitterait pas envers Dieu de ce qu'il lui doit ; et si, de toutes ces épreuves, il en eût exepté une seule, Dieu n'aurait pas été pleinement satisfait de lui. Il fallait tout cela, pour honorer Dieu selon toute l'étendue de son domaine.

Ah ! mes frères, s'écrie saint B<Mnard à considérer cette obla' ion telle qu'elle se fait dans le temple, et par rapport à l'heure présente ; à l'examiner seulement en elle-même, et sans égard à ses suites, elle parait assez douce et bien facile. On porte Jésus-Christ à l'autel, on le consacre au Seigneur de toutes choses, on le met pour cela dans les mains du piètre, on le rachète avec deux tourterelles, et aussitôt on le rapporte dans la maison de Joseph -.Ohlatio ista salis delicata videtur, ubitaiilum sistilur Domino, redimitur avibus et illico reportatiir. Mais n'en jugf z pas par la simplicité de cette cérémonie : car le jour viendra où ce divin Enfant sera offert, non plus dans le temple, mais au Calvaire ; non plus entre les bras de Siméon, mais entie les bras de la croix ; non plus par le ministère de Marie, mais par le ministère des bourreaux : Veniet qiiando non in templo (.fferelur, nec inter bntchia Simeonis, sed extra cimtalem inter brachia crucis. Ce qui se fait aujo;ird'hui n'est que le prélude de ce qui se fera alors; ou plutôt, ce qui se fera alors ne seia que la consommation et l'accomplissement de ce qui se fait aujourd'hui. Car cet Homme-Dieu ne sera persécuté, ne sera moqué et insulté, ne sera meurtri de

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c inps et décliiré de fouets, ne sera crucifié, que arce qu'il l'aura voulu. Or. c'est aujourd'hui ;'il sedéclare solennellement vouloir tout cela: il se lient obligé de le vouloir, parce qu'il se lésente à Dieu ; nous apprenant, par son exemple, qu'à proportion de ce que nous sommes, il nous en doit autant coûter pour nous mettre lans l'ordre de cette dépendance entière et pariaite où nous devons vivre à l'égard de Dieu ; et que, pour peu que nous prétendions composer avec Dieu, l'oblation que nous lui faisons de nous-mêmes n'est ni complète, ni recevable.

Voilà, mes frères, dit saint Léon, ce qui nous justifie sensiblement l'excellence de cette loi divine que nous avons embrassée, et qu'une infidélité secrète qui nous aveugle ose quelquefois condamner d'excès. Quand on nous dit que la loi chrétienne poite l'assujettissement et le dévouement de la créature à Dieu jusqu'à la la haine de soi-même, jusqu'au crucifiement de la chair, jusqu'à l'hiiiniliation de l'esprit, jusqu'à la mort des plus vives et des plus dominantes passions, jusqu'au retranchement des siuiples désirs, jusqu'au pardon des injures, jisqn'à l'oubli de l'intérêt, jusqu'au sacrifice de l'homme el de tout l'homme , et que, sans une disposition de cœur qui comprenne tout cela, il est inutile de nous offrir à Dieu, ie dirai-Je ? tout fidèles que nous sommes, nous ne pouvons goûter cette morale ; elle nous parait outrée , et nous la traitons d'exagération. Mais d'où vient notre erreur sur ce point? de ne nous pas applicpier assez bien à connaître et le domaine de Dieu d'une part, et de l'autre la tyrannie du monde. Ne perdez pas ceci de vue, je vous prie: je dis, d'une part le domaine de Dieu ; car si j'avais une lois bien compris ce que c'est que Dieu, et par combicii de titres je lui appartiens, quelque épreuve (ju'il voulût faire de moi et de ma fidélité, ma raison n'aurait rien à ré[)liquer. Ce nom seul d'un Dieu maître de l'univers, s'autoiisant de ce suprême domaine pour porter ses lois, ne les fondant sur rien autre chose, sinon qu'il est le Seigneur : Ego Dominas ' • d'un Dieu à qui nous sonmies redevables de tout, parce que nous avons tout leçu de lui; d'un Dieu de qui no.is avons une d p xlauce si universelle, que nous ne pouvons rien sans lui et que par lui ; ce nom seul, je le répète, pris dans toute l'étendue de sa signification, répondrait à toutes les difficultés que la ])indence humaine pourrait former au préjudice de ses droits. A quoi que ce soit qu'il lui jiirit de les étendre, je conclurais qu'ils vont bien au delà,

' I.evit.. xix, 3*.

SrR LA PURIFICATION DE LA VIEllCl':

et^je tous les hommages que je lui rends ne sont encore que comme de faibles essais de ceux que je lui dois. Surtout je le conclurais de la sorte» en considérant, d'autre part, la tyrannie du monde ; car je n'ai qu'à me souvenir comment le monde veut être servi, coimnent il veut qu'on soit à lui, pour apprendre ce que Dieu demande de moi, et ce que je ne puis sans injustice lui refuser. En effet, le monde est-il content qu'on ne se donne à lui qu'à demi ? Et que réservezvous, que croyez-vous pouvoir rt'server, quand .1 s'agit de marquer votre atlachement à ces maîtres mortels dont la nécessité ou le devoii' vous font dépendre ? Voilà, chrétiens, une conviction sensible, palpable, et à laquelle je ne vois pas que vous puissiez jamais répondre; voilà le sujet de votre confusion : si vous n'y pensez pas, il est bon de vous y faire penser.

Vous le savez, jusqu'où le monde souvent fait aller ses prétentions à l'égard de ceux qu'il tient ious son empire. Délibérer et balancer quand il est question de son service, ne se p; s livrer en aveugle à toutes ses volontés, se prescrire là-dessus certaines bornes, et ne pas vouloir passer plus avant, c'est assez pour le refroidir, assi'z pour le piquer contre vous, assez pour lui rendre votre fidéUté suspecte, et pour vous attirer sa disgrâce. Vous vous êtes mille fois sacrilié pour lui; vous avez eu pour lui toutes les déférences ; vous lui avez rendu loufes les assiduités qui pouvaient lui faire voir votre zèle; vous lui en avez donné mille preuves, et tous li s jours vous lui en donnez encore de nouvelles : cela est vrai ; mais parce que dans une occasion vous n'avez pas fait parailre la même ardeur, parce qu'il ne vous a pas trouvé également vif, également prompt, également déterminé à seconder tous ses désirs, il n'en faut pas davantage pour vous détruire dans son esprit, et pour répandre un nuage sur tous vos mérites passés. Dieu dit autrefois à Abiaham, lorsque ce saint patriarche consentit à innnoler Isaac, son fils unique et sou bien-aimé : Quia feeisti hanc rem • ; Parce que vous m'avez obéi en telle rencontre, pour celle seule chose que vous avez faite, je \ous bénirai, je vous comblei'ai de gloire, je vous donnerai une longue et heureuse postérité, je verserai sur vous mes grâces les plus abondantes. Jlais s'il m'est permis de faire celle opposition, je puis bien dire, au contraire: Parce qu'il y a eu un point et tel point où le mondeatlendait de vous un plein dévouement de vous-même, et où vous vous êtes épargné, cela sullil; sans égard à tout ce qu'il a d'ailleurs reçu

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de vous, le monde vous méprisera, le monde vous oubliera, le monde vous frappera de ses anathcmes et vous réprouvera : telle est la cou' duile du monde, telle en est la loi ; et ce qui m'étonne encore plus, c'est de vous voir si soumis à cette loi. Quels sacrifices ne fait-on pas aux hommes pour mériter leurs bonnes grâces, et pour s'insinuer dans leur faveur? le sacrifice de ses biens ; on s'épuise pour eux en fi'ais et en dépenses excessives, rien ne coûte, pourvu qu'on [larvienne à leur plaire, et l'on ne compte pour lien le désordre de ses rffai e; et la ruine entière de sa famille : le sacriiice de son repos; que de réflexions, que d'assiduités, que de veilles, que de courses, que de falinues I le sacrifice de sa santé ; on se consume de travaux, et encore plus de chagrins qui en sont inséparables : le sacrifice de sa vie ; on s'expose à tous les orages de la mer, à tous les périls des armes, et l'on devient prodigue de son propre sang : le sacrifice même de son âme ; on :e rend complice des injustes cntre|irises d'un grand, ou compagnon de ses dcibauches. Dis-je rien dont vous ne soyez témoins, et dont nous ne devions gémir ? Prenez garde, s'il vous plaît: je ne prétends point ralentir l'ardeur qu'on a, et que nous devons avoir pour ces maîtres que le Ciel a placés sur nos têtes, et qu'il a revêtus de son autorité : Soyons dévoués à leurs persoimes, dévoués à leurs intérêts; et hors l'intérêt de Dien et celui de notre conscience, ne ménageons rien de tout le reste, et soyons-lem* fidèles jusqu'à la mort : non-seulement j'y consens, mais c'est un devoir que je vous prêche, 1 1 à quoi je ne puis trop fortement vous porter. L'unique chose que je veux vous faire comprendre, et que je déplore, c'est votre injustice, lorsque vous usez de tant de réserve à l'égard du plus grand de tous les maîtres, et que vous faites gloire de vous iumioler pour les autres.

Car voici le désordre, chrétiens; et pour peu que vous vous appliquiez à ilécouvrir les sentimentsde votre cœur, vous aurez bientôt reconnu que c'est le vôtre. On veut être à Dieu, mais toujours avec certaines exceptions. Qu'il demande tout ce qu'il lui plaira, tout lui est préenté, pourvu qu'il fasse grâce à cette passion, pourvu qu'il ne condamne pas celte inclination pourvu (pie ce point d'honneur soit à couvert, pourvu qu'on ne soit pas obligé de renoncer à ce jeu, pourvu qu'on puisse toujours entretenir cette société et se trouver à ces assemblées. Voilà le plan qu'on se forme d'une conduite chrétienne; voilà le traité qu'on voudrait faire avec Dien : et moi, je dis que ce jdan est chi-

SUR LA PURÎFtnATION DF I.A VIFRGR.

niérique, et que ce traité ne peut subsister : poiir^iiioi ? parce que c'est voulou* vous partage'" entre Uieu et le monde, entre Dieu et vous-inênios, et que Dieu ne peut souffrir de partage ; parce que c'est vouloir limiter le domaine de Dieu, et que son domaine n'a point de limites.

En effet, chrétiens, avez-vous jamais bien pénétié le sens de ces (laroles que Dieu dit à Moïse et sur quoi est fondée la cérémouic de ce jour : M'.'d siuit omnia ' : Toutes choses sont à moi? Paroles courtes, mais qui, dans leur ])rièveté, comprennent les devoirs les plus essentiels de riiounne envers Dieu, en nous donnant la plus ju^le idée du domaine de Dieu sur l'honiiiie. Meti suiit omnia : Tout est à moi : c'est-à-dire, comme nous l'enseigiie le disciple bien-aimé, que tout dans ce vaste univers a été fait par lui, et que rien de tout ce qui a été fait ne l'a été sans lui ; par conséqueni que !'houiirie. en particulier, n'a rien qu'il n'ait reçu de lui ; et, par une conséquence non moins nécessau'e, que l'homme n'a rien qui ne doive remonter vers lui comme à sa source, et lui èti'e rapporté. Mea t^unt omnia : Tout est à moi : c'est-à-dire que comme il est l'auteur de tout, il eu est le conservateur; en sorte, dit i'Apôire, que nous n'agissons que par lui, et qu'il n'y a pas une peiiséede notre esprit, pas un sentimentde notre cœur, pas une action, qui ne dépende actuellement de lui :d'oii il s'ensuit que tout' sk'S[)ensées de notre esprit, que fous les sentiments de notre cœur, que toutes nos actions doivent être pour lui. Mea sunt omnia : Tout est à moi : c'est -à-diie, selon la [larole du Saint-iisprit, qu'il peut disposer de tout à sou gré, et suivant les absolus et sages conseils de sa providence, qu'il a dans ses mains les biens et les maux, les richesses et la pauvreté, la fortune et l'adversité, la maladie et la santé ; qu'il les distribue comme il lui plaît , et partout où il lu ])l;iil ; que c'est lui qui blesse et lui quj guérit, lui qui dépouille et lui (pii enrichit, lui (pii ai)aisse et lui qid oiève, lui qui afflige el lui qui console : car toutes les Eci iiures sont pleines de ces expressions ; el de là que fautil conclure ? (jue quelque disposition (ju'il fasse de nous, qu'en quelque état qu'il nous place, nous n'avons donc ni ne pouvons avoir aucun droit de nous détacher de lui.

Ah! chrétiens, quel fonds de morale ! reprenoiis-le, el lâchons à nous instruire. Uien dans nous qui n'appartienne à Dieu; et cependant que lui donnons-nous de tout ce (jue nous soinuKs ? Dans ce pailage que nous maisons de

1 Exod., XM, a.

nous-mcracs, si Dieu n'est pas absolument oublié, du reste que ne réserAous-nous pas pour notre vanité, pour notre ambition, pour notre ])lair.ir , pour nos coiumodilés et nos aises, pour notre intérêt el notre avare cupidité ? Ce qu'il y a de plus déploraijle et ce qrii rend notre erreur plus dangereuse, c'est que nous nous conduisons en cela même par principes, mais principes qui nous Iroinp nt, ou parce que notre amour-iiro(ire nous les fait porter trop loin, ou parce qu'il nous les foi! mal entendre. Car il faut cire à Dieu, disonsnous, mais y être d'une manière convenable à notre état ; il faut être à Dieu, mais aussi, dans mon état, nedois-jepas abandonner tout le soin de mon établissement selon le monde ; il faut être à Dieu, mais aussi, dans mon état, ne doisje pas me distinguer par des singularités, ni manquera toutes les bienséances du monde; il faut èlre à Dieu, mais aussi, dans mon état, ne dois-je pas me priver de tout diverlissement et de tout relâche ; il faut être à Dieu , mais aussi, dans mon état, fau;-;l me maintenir , et si je ne pense pas à moi-même et à mes affaires temporelles, qui y pensera et qui j pouvoira ? Spécieux raisonnements, qui, pris dans un sens chrétien, peuvent être vrais, el alors ne nous fout rien dérober à Dieu de tout ce que nous lui devons; mais qui, de la manière que nous les entendons, n'aboutissent iju'à nous taire entièrement quitter Dieu pour le inonde, ou du moins qu'à nous justifier de l'indigne réserve que nous faisons de la meilleure pari de nousmêmes, pour la donner au monde. Allons plus avant : rien dans nous, non-seulement qui n'appartienne à Dieu, mais qui n'ait une dépendance actuelle de Dieu pour subsister, ni qui puisse agir sans Dieu. iV'ais voici l'injure la plus sensible que puisse recevoir de nous ce premier moteur qai concourt à toules nos pensées, à tous nos sentiments, à toutes nos actions, par lin secours continuel el toujours présent : c'est qu'à peine nous occupons-nous quelques moments de lui , qu'à peine tournons-nous quel(iuefois notre cœur ^ers lui; que de tant d'actions qui composent notre vie, à peine en peut-il compter quelques-unes qui soient pour lui. Je dis [ilus encore : comme Dieu es< le souverain auteur de nos êtres, il est mailre de nos destinées : car, selon le raisonnement de l'Apôtre,l'ouvrier ne peut-il pas laire tout ce qu'il veut de son ouvrage? le placer comme un vase d'honneur sur le buffet, ou l'employer aux plus vils ministères ? le conserver ou le briser? el, quoi qu'il en fasse, n'est-ce pas toujours sou

sur, LA PHillFlCATION DE LA VIF.-IGE,

ouvr;ige? C'csl-h-dire, Dieu, qui nous a créés inclépendaninu'iil île nous el sans nous, ne peulil pas, sans nous cl intlépi'ndaniincnl de nous, déckler de n ilre sort? et île quelque manière que sa providence en décide, soit pnur nous faire brilliT dans l'éclat, ou pour nous laisser dans l'obscurilé ; soil pour nous combler des biens de la vie, ou pour nous en priver ; soit pour nous rendre h< ureux selon le monde, ou pour nous refuser ce prélendu bonheur: riches on pau- ^res, grands ou petits, sains ou malades, consoés ou alfligés, ne sommes-nous j)aslouJoui'sdes créalm-es lormées de sa main? et la dil'lérence de nos conditions, qiii ne cb-;'.n;îe rien à ce caraclcre inefl'a(.ablc de créatures que nous portons, cbange-t-elle quelque chose à ce droit inviolable qu'il a sui' nous, et à ce caractère de maîlre qui lui est propre? Si donc nous voulons être à Dieu connue nous le devons, si nous voulons rendre à son domaine l'houmiage qui lui est dû, il tant que ce soit par une soumission sans bornes, et par un plein abandon de nousmêmes à toutes ses volontés. Qu'il nous fasse monter aux plus hauts rangs, ou qu'il nous eu fasse descendre; qu'il nous appelle à des emplois éclatants, ou qu'il nous destine à ce qu'il y a de |;lus conunun ou même de plus nié|)ri>able ; qu'il seconde nos desseins , ou que , par une conduite particulière de sa sagesse, nos desseins échouent; dans la paix ou dans la guerre, dans la gloire du triomphe ou dans l'humiliation de la défaite, dans l'autorité ou dans la sujétion, dans la faveur ou dans la di.-gràce, dans le repos ou dans le travail, dans ro(>ulence ou dans la dibCtlc, pai tout i: faut nous souveiur, connue le grand prêtre lléli, qu'il est le Jlaitre: Hcnniuusesl' ; que c'est à lui d'ordonner, sans nous rendre raisnn de ses ordres, et à nous d'obéir sans nmrmurcr, sans nous plaindre : que c'est attenter à ses droils, que de prétendre nous marquer nous-niémes la roule que nous devons prendre, et choisir l'état où il nous plail de nous pousser ; que, lui appartenant dans lou.^ les états, il n'y en a [joint, quel qu'il soil, qui puis e nous dispenser de lui être sincèrement et lolalement dévoués.

C'est là, dis-je, de quoi je dois me souvenir. Ainsi, tant que je voudiai niellie à ce devoir capital el général des exceptions, tant <pie je ne serai pas dis|jo>é ù bénir Dieu, ou. lounne le jrand pi'èlre lléli, loisqu'on m'anuoniira delà part de Dieu, les ordres les plus rigoureux ; ou, Co:;inie Marie, lorsqu'on me dira, au nom de Dioiî, jue j'aurai l'àme percée d'un glaive de

douleur ; ou, comme Jésus-Christ, lorsque par l'arrêt de Dieu je me verrai condamné ;\ la croix, c'esl-à-dire aux adversités et aux sonffiances de la vie; tant que j'entreprendrai de me conduire moi-même, et de m'ingérer où il me plaira, où mon ambition me portera, où mon intérêt m'engagera , où mon plaisir m'attirera, sans ég.ird aux vues de Dieu, et snns examiner quels desseins il aura formés sur moi; tant que je m'élèverai coidre Dieu, dès (pi'il ne condescendra pas à mes désirs, et qu'il permettra que je sois humilié, délaissé, perséiuté, ruiné ; tant que je dirai : Si j'étais en lelle ou telle situation, je servirais Dieu, je me do, nerais à Dieu, mais piésentcniLn! je ne puis rien l'aire pour Dieu ; eulin, tant que j'oserai comiiier avec Dieu, et que je ne lui fesai pas, sans rcs- Iriction, comme un Iransport universel del'iit ce que j'ai et de (ont ce que je puis avoir, de lotit ce que je suis el de fout ce que je puis devenir; il ne se tiendra jaunis suffisaniment honoré de moi, ni jamais je n'aurai rien à attendre de lui. Car, pour aller jusqu'au principe, vouloir relenir quelque chose et le refuser à Dieu, c'esl préférer à Dieu môme ce que vous retenez, el ce que vous lui refusez : par conséquent ce n'est plus avoir pour Dieu cet amour de préférence qui le met à la Icte de tout, et ne le pas aimer de la sorte, c'est se rendre indigne de sa race, c'est mériter sa haine, et s'attirer ses plus rigoureux châtiments.

Et voilà, mes chers auditeurs ( comprenez bien ceci, c'esl une remarque bien viaie el bien im[)ortanle), voilà ce qui arrête tous les jours tant de conversions, ce qui fait évanouir tant de bons desseins, ce qui retient jusqu'à la mort tant de pécheurs dans un affreux éloignement de Dieu, et ce qui les damne. Je ne veux que vous-mêmes pour vous convaincre de ce que je vais vousdire, et voire seule expérience en sera la preuve la plus sensible. Combien de mondains sesenteut ipu'bpiefois touchés de la grâce? Pécheurs d'habilude, el plongés depuis de longues aimées dans Ions les désordres, ils voient l'horreur de leur état : la raison, qui les édaiie, la lui qu'ils n'ont pas encore perdue, la conscience qui les piipiean fond de l'àme, tout leur fait connaître le ilér 'glemenl de leur conduite, la néLCssité de revenir i liicu, lesconsiM, ncesde ce relour, le prix iulini du salut; ils voudraient y penser, que dis je? ils sembleni même en effet le vouloir. Alais dès qu'il en faut venir à l'i^véculion, ce qui déconcerte le projet qu'ils ont formé, ce n'est souvent qu'un seul point : à cet écueil toutes leurs résolutions échouent. Que

SUR LA PURTFICATin\ DE LA VIERGE.

Dieu voulût icwr passer cet article, ils seraient préls à lui sacrifier tout le reste ; que sur cela seul le confesseur, ministre de Dieu et vengeur de ses droits, se relâchât et leiu' fit grâce, il n'y a rien d'ailleurs à quoi ils ne fussent en disposition de se soumettre : mais au moment qu'on leur paile d'immoler cet Isaac, au moment qu'on veut appliquer le ciseau sur cet endroit vif, toute la nature se révv'lle, toute leur constance se dément, llsétaient en voie de devenir des saints, sans cet obstacle qui s'est présenté et qu'ils n'ont pas le courage de lever ; et parce qu'ils ne veulent pas faire ce dernier effort, parce qu'ils craignent de rompre ce lien qui les attache, au lieu de se rapprocher de Dieu et de rentrer en grâce avec lui, ils s'en éloignent plus que jamais, ils se rengagent dans leurs habitudes criminelles, ils ne gardent nulles mesures, et se laissent emportera tout ce que leur cœur corrompu leur inspire. Car ils sentent bien qu'ils ne [leuvent être à Dieu, s'il n'y sont pleinement ; et qu'après lui avoir immole mille autres victimes, s'ils épargnent celle qu'il leur demande, il ne peut êlre coulent. D'où ils concluent, que ne voulant pas faire à Dieu ce sacrifice, ils n'ont donc plus rieri à ménager sur tout le reste, et qu'autant vaut se perdre en satisfaisant toutes leurs passions, qu'en n'en satisfaisant qu'une seule. Damnai.!e raisonnement, dont les suites sont affreuses. De là plus de frein qui les arrête, plus de crainte de Dieu, plus de soin du salut; et ce qui met le comble à leur malheur , c'est que les années, bien loin de déprendre leur cœur de ce qu'ls ont aimé jusqu'à ne pouvoir se résoudre d'y renoncer pour Dieu, ne servent au contraire qu' j les y altacher davantage. Jusqu'à la mort ils en sont idolâtres ; ils emportent avec eux celle \ictiine d'iniquité, ou ils ne la laissent que pour passer en la quittant dans les mains de la justice divine, et pour en ressentir les plus redoutables vengeances. Combien de réprouvés souffrent dans l'enfer, et ysonf/riront éternellement ! Pouiqnoi? une seule attache les a perdus. Sur toute autre chose ils étaient les mieux disposés du monde, ils avaient des principes de probité et d'honneur, ils avaient un fonds de christianisme et de religion ; mais la reUgion s'i tend à tout, et ils ont voulu la restreindre ; ils ont voulu composer avec Dieu, et Dieu ne veut point de composition : il les a abandonnés, et ils se sont iibandonnés eux-mêmes.

Si donc, chrétiens, nous nous sentons aujour. d'hai touchés de quelque désir d'être à Dieu, suivons-le ; mais entrons dans le sentiment du Prophète. Cet exemple est d'autant plus propre

pour vous et pour cette cour, que c'est l'exemple d'un gi-and roi et d'un saint roi. David, humilié devant Dieu, lui disait : Seigneur, tout est à vous, et tout vient de vous, la grandeur, la puissance, la gloire : Tua es'. Domine, mcifjnificentici, et potentia, et gloria ' ; rien dans le ciel et sur 11 terre qui ne vous appartienne, et qui ne soit soumis à votre empire : Cnucta quœ in cœlo sitnt et in terra, tua sunt...tu dominaris omnium 2. De là que concluait-il ? Ah ! Seigneur, c'est donc avec joie et dans la simplicité de mon cœur, que je vous offrirai toutes choses: avec 'oie, parce que je sais que je n'en puis faire un usage ni plus glorieux pour vous, ni plus salutaire pour moi ; dans la simplicité de mon cœur, sans user d'aucun détour et sans vous en dérober la moindre partie : Unde et i'(jo in simjilicitate cordis mei lœtus obtuli uni versa ^. Vo\ez-^ous, mes chers auditeurs, comment de l'universalité du domaine de Dieu, si je puis encore user de ce terme, il tirait comme une conséquence nécessaire l'universalité de l'oblalion que nous devons faire de nous mêmes à Dieu? Et, bien loin qu'il couîplât pour beaucoup un tel sacrifice, el qu'il crût faire par là quelque chose de grand, il s'étonnait au contraire que Dieu voulût bien l'accepter de sa main. Car qui suis-je, Seigneur, ajoutait-il, et qu'est-ce que ce peui>le dont vous m'avez donné la conduite, pour que nous osions vous offrir cela, et que vous daigniez le recevoir de nous? Ne sont-ce pas vos dons que je vous rends, et ne sont-ce pas vos biens que je vou^ présente ? Quis ego et quis populi s meus, ut passimus hœc tibi universa promitlere? Tua sunl omnia ; et quœ de manu tua accepimtis, dcdimus tibi *. Ainsi parlait un roi victorieux et conquérant ; ainsi, dans l'éclat qui l'environnait et au milieu de toute la pompe du siècle, se souvenaitil qu'il y a au-dessus de tous les rois, et par conséquent au-dessus de tous les hommes, un souverain Maître, dont le domaine essentiel demande une sincère oblalion de nous-mêmes, dont le domaine universel demande une entière oblation de nous-mêmes, et dont le domaine éternel demande enfin une prompte oblation de nous-mêmes. C'est la troisième partie.

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