SERMON POUR LE JOUR DE LA COMMÉMORATION DES MORTS
ANALYSE
Sdjet. Je vom dis en vérité que l'heure «tt venue, et c'est celle-ci, oà les morts entendront lavois du Fils dt Dieu,
où ceux qui l'entendront vivront.
Celte voix ilu Fils de Dieu, c'est la voix de son sang, qui, dans le sacrifies de l'autel, a été aujourd'hui offert à Dieu ponrles morts ; il s'est fait entendre à ces âmes que la justice de Dieu retient dans le purgatoire, et il leura annoncé l'heureuse nouvelle de leur délivrance.
Division. Ne pas secourir les âmes du purgatoire, parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles y souffrent, ni qu'il y ait nn purgatoire, c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur : première partie. Etre persuadé des peinesque souffrent les âmes du purgatoire, et ne pas travaillera les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraireà la piété et aux lois mêmes de l'humanité : deuxième partie. Etre disposé à secourir les âmes du purgatoire, et ne se servir pour cela que de moyens inefùcaces, c'est un désordre aussi commun qu'ils est déplorable dans le christianisme : troisième partie.
Première partie. Ne pas secourir lésâmes du purgatoire, parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles y souffrent, ni qu'y y ait un purgatoire, c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur. Telle est néanmoins la conduite des hérétiques, et de ceux qui, par libertinage, entrent sur ce point dans leurs sentiments : conduite où il est aisé de découvrir troi? grands défauts.
l" Dans un doute de spéculation, ils se mettent au hasard de manquer à un des plus importants devoirs de la justice et de la charité chrétienne: car enfin les hérétiques, malgré eux, sont forcés de reconnaître que, comme ils n'ont point d'assurance qu'il j ait un purgatoire, aussi n'ont-ils point d'assurance qu'il n'y en ait pas. Or, dans un tel doute, conclure à ne point prier pourles morts, esl-ce une conduite sage? Nous qui croyons le purgatoire, nous ne sommes pas pour cela certains que ceux d'entre les morts pour qui nous prions en particulier, .soient actuellement ; car ils peuvent être, ou dans le ciel, ou dans l'enfer. Cependant nous prions toujours : pourquoi ? parce que, comme dit saint Augustin, il vaut mieux s'exposer à faire pour c«s âmes des prières superilues, que de se mettre en danger de ne pas faire pour elles des prières nécessaires. Ainsi devraient raisonner le» hérétiques.
ï' Ils ne prient pas pour les morts, parce qu'ils ne croient pas le purgatoire ; mais, tout au contraire, lis derraieni croire le purgat.ire, parce qu'il est évidint et incontestable qu'il Kiut prier pour les morts. Rien de plus solidement élabl; par l'autorité Je l'Ecriture, par celle des anciens conciles et des Pères, par toute la tradition, que la prière pour les morts. Or s'il faut prier pour les morts, il y a donc un purgatoire. Mais pour ne vouloir pas tirer celte conséquence, les héréliquej nient le principe, et, pour le nier, ils rejettent des livres de l'Ecriture très-authentiques, et ne défèrent ni aux conciles, ni aux Pères, m à la tiadition.
3° De ce qui est incertain touchant le purgatoire, ils se font un préjugé contre le purgatoire même. Par exemple, ce qui les choque, ce sont certaines peintures sensibles et affreuses qu'on nous en fait, .liais moi, si j'étais à leur place, je me diraish moimême :' Je ne sais point expressément ni où souffrent les âmes des morts que Dieu purifie, ni ce qu'elles souffrent, ni comment elles souffrent; mais sans examiner toutes ces circonstances, qui ne sont point essentielles, ilme suffit desavoirqu'elle souffrent nu'il est juste qu'elles souffrent, et que je puis les soulager dans leurs souffrances. Quel bonheur pour nous, fidèles catholiques, d'être les enfants d'une Eglise qui ne nous abandonne, ni pendant notre vie, ni après notre mort 1
Dedsièub partie. Etre persuadé despeinesquesoulTrent lésâmes du purgatoire, et ne pas travailler à les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mêmes de l'humanité ; elle blesse trois intérêts différents: 1° l'intérêt de Dieu ; 1° l'intérêt de nos frères ; 3° notre propre intérêt.
1° L'intérêt de Dieu: car, délivrer une âme du purgatoire, c'est procurer un accroissement de gloire à Dieu ; c'est autant glorifier Dieu qu'on le glorifie par la conversion des infidèles; c'estle glorifier commeJésus-Christ le glorifia lorsqu'il descendildans les limbes poui en tirer les âmes des anciens patriarches ; c'est, pour ainsi dire, le tirer lui-même d'un éut violen* oii il se trouve, obligé qu'il est de punir des âmes qui lui sont chères, et qu'il voudrait rassembler dans son sein.
1' L'intérêt de nos frères: ils souffrent, et ce sont nos proches, nos parents, nos amis.
3" Notre propre intérêt; autant d'âmes que nous délivrons, ce sont autant de protecteurs que nous avons dans le ciel.Maissi nous abandonnons ces âmes. Dieu permettra que nous soyons nous-mêmes un jour délaissés.
Troisième partie. Etre disposé à secourir les âmes du purgatoire, et ne se servir pour celaque de moyens inefficaces, c'est nn désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme. On ne laisse pas d'avoir pour les morts quelque piété ; mais, i° piété stérile et infructueuse ; 2° piété JostenlaUon et de faste ; 3= piété toute païenne ; 4° piété qui, quoique chrétienne, no oroduit que des œuvres mortes et sans mérite. ' 1° Piété stérile et infructueuse Beaucoun de larmes et peu de prières : c'eslmême s autres qu on se décharge absolument
î°^p!étfe°d^osfèntation et de faste. On ne pense qu'à l'extérieur des devoirs funèbres, aux cérémonies d'un deuil, ele. 3» Piété toute païenne. Elle n'a que la chair et le sang pour objet, sans agir dans les vues de la foi. i' Piété nui, quoique chrétienne, ne produit que des œuvres mortes et sans mérite. On prie, mais sans être en grâce avec .en. Tout ce que nous faisons alors sont des œuvres mortes pour nous-mêmes : faut-il s'étonner qu elles le sment encore plus our les nutres'? Exceptons néanmoins de cette règle le sacrifice de la messe. Indulgence pour les morU qu on peut gagner par la communion, après s'être purifié par le sacrement de la pénitence.
POUR LA COMMEMORATION DES MORTS
Amen, amen di£o vobis, qttia venit hora, et nunc «/, quando mor- «ri andient vocem Filii Dei ; et qui audierint, vivent.
Je TOUS dis en vérité que l'heure est venue, et c'est celle-ci, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et où ceux qui l'entendront vivront. (Saint fean, ehap. V, 26.)
C'est un mystère qiie Jésus-Christ nous propose aujourd'hui dans l'Evangile, mais un mystère qui, même après la dcclaralion que Jésus- Christ nous en a faite, a encore son obscurité, puisque les Pères de l'Eglise ne s'accordent pas sur le sens de ce passage : les uns ont cru, et c'est la pensée d'Origènc, qu'il fallait l'entendre de la résurrection générale, où en effet les morts, pour comparaître devant le tribunal du Fils de Dieu et pour recevoir leur dernier arrêt, sortiront de leurs sépulcres ; d'autres, comme saint Cyrille, l'ont expliqué des résurrections particulières, c'est-à-tiire des miracles qu'opérait le Fils de Dieu, lorsque, en Tcrtu d'une seule parole, il ressuscitait les morts. Saint Augustin l'a pris dans le sens moral de la résurrection spirituelle et de la justification des pécheurs, qui, de morts qu'ils étaient par le péché, se sont vivifiés par la grâce intérieure de Jésus-Christ, et par la vertu de son sacrement. Trouvez bon, chrétiens, que dans un tel partage de sentiments, je m'attache à ce qui me parartt le plus conforme à l'esprit de l'Eglise, et que, sans entrer plus avant dans la discussion de ce mystère, je me contente de l'appliquera la fête que nous célébrons. Venit hora, et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei : C'est en ce jour que les morts ont entendu la voix du Fils de Dieu, parce que c'est en ce jour qu'on a offert pour les morts, dans toutes les parties du monde, le sacrifice solennel du corps et du sang de Jésus-Christ. Or !e sang de Jésus-Christ a une voix aussi bien que le sang d'Abel, mais une voix bien plus forte que le sang d'Abel, une voix qui pénètre jusque dans les cieux, et qui se fait obéir jusque dans le centre des abîmes de la terre. Oui, mes frères, le sang de cet agneau sans tache a crié aujourd'hui sur nos autels ; etqu'a-t-il demandé à Dieu ? Le soulagement de ces âmes fidèles, qui, quoique séparées de leur corps et prédestinées, ne laissent pas de soulïrir et de gémir dans l'attente de leur béatitude, parce qu'elles ont encore des restes de péchés à expier : c'est pour cela que ce sang divin a été immolé ; c'est pour cela qu'il a poussé sa voix, premièrement vers le ciel, pour y solliciter Dieu eu faveur de ces âmes souffrantes, et ensuite jusques au lieu où ces âmes sont arrêtées, pour leur annoncer l'heureuse nouvelle de leur liberté, et pour leur dire que l'heure est venue de sortir de leur
prison : car c'est ce qui se fait dans cette solennité plus authentiquement et plus généralement qu'à nul autre jour de l'année, puisque celui ci est uniquement consacré à la mémoire de ces saintes âmes, et au devoir public que nous leur rendons, en offrant pour elles le sacrifice de notre religion : Venit hora, et nunc est, quando mortui audient vocem Filii Dei. Au reste, chrétiens, quiconque des morts entendra cette voix favorable du sang de Jésus-Christ, il jouira d'une vie bienheureuse : pourquoi ? parce qu'en môme temps délivré des liens du péché, il entrera en possession de l'héritage des enfants de Dieu, où il trouvera une source Je vie qui ne finira jamais : Et qui audierint, vivent. Voilà de quoi j'ai à vous entretenir, après que nous aurons imploré le secours du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Trois choses, selon saint Bernard, font la perfection d'un devoir chrétien, etdoivent nécessairement y concourir : une foi pure pour le connaître, une dévotion tendre pour l'aimer, et des œuvres solides pour l'accomplir; et trois choses, selon le même Père, y sont essentiellement opposées, l'aveuglement de l'esprit, l'indifférence du cœur, et l'inutilité des œuvres : l'aveuglement de l'esprit, qui fait qu'on ignore ce devoir ; l'indifférence du cœur, qui fait qu'on y est insensible; et l'inutilité des œuvres, qui fait qu'on s'en acquitte mal : or, c'est sur ce principe, mes chers auditeurs, que je fonde ce discours, où j'entreprends de vous engager à secourir les âmes de vos frères que la mort a séparés de vous, et à leur donner des marques de votrecharité, dans l'état malheureux où je vais vous les représenter; car voici fout mon dessein. Je trouve dans le christianisme trois sortes de personnes qui, par différentes raisons, ne contribuent en rien au soulagement des âmes du purgatoire : les premiers sont ceux qui ne croient pas leurs peines; lesseconds, ceux qui les croient, mais qui n'en sont pas touchés ; et les derniers, ceux mêmes qui en sont touchés, niais qui n'emploient pas les moyens efficaces pour les soulager : dans le premier rang, je comprends les libertins et les hérétiques, qui, par un esprit d'incrédulité, rejellenl la foi du purgatoire , dans le second, certains catholiques indifférents et sans compassion, qui, confessant la foi du purgatoire, ne se sentent émus d'aucun zèle pour la délivrance des âmes que la justice de Dieu y a condamnées ; et dans le troisième, un nombre de chrétiens presque infini, qui, se liât tant d'avoir là-dessus tout le zèle
POUR LA COMMÉMORATION DES MORTS
nécessaire, n'en ont que les apparences, parce qu'ils ne l'exercent que par des œuvres stériles et vaines, qui ne sont devant Dieu de nul effet. Or , pour vous inspirer, autant qu'il m'est possible, la dévotion qui occupe aujourd'hui toute l'Eglise, et dont les âmes du purgatoire font l'unique objet, j'établirai contre les premiers la vérité de cette dévotion, j'exciterai les seconds à cette dévotion, et je réglerai les derniers dans l'exercice et l'usage de cette dévotion. Permettezmoi de vous développer encore ma pensée : ne pas secourir les âmes du purgatoire, parce qu'on n'est pas persuadé des peines qu'elles souffrent, c'est une conduite aussi déraisonnable qu'elle est pleine d'erreur, voilà la première partie ; être persuadé des peines que souffrent les âmes du purgatoire, et ne pas s'intéresser à les secourir, c'est une dureté aussi criminelle qu'elle est contraire à la piété et aux lois mêmes de l'humanité, voilà la seconde partie ; être disposé à les secourir, et ne se servir pour cela que de moyens inefficaces, c'est un désordre aussi commun qu'il est déplorable dans le christianisme, voilà la troisième partie. La première tient lieu d'une controverse, mais d'une controverse aisée, qui ne fera que vous affermir dans les sentiments orthodoxes touchant la charité qui est due aux morts ; la seconde sera une exhortation pressante pour vous porter à accomplir fidèlement le devoir de cette charité ; et la dernière, une instruction pratique, pour vous apprendre en quoi doit consister cette charité : c'est tout le sujet de votre attention.