‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 65 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour établir solidement la vérité de ma première proposition, et pour vous en donner d'abord la juste idée que vous en devez avoir, j'appelle dauslcs principes de l'Ecriture l'acconiplisscMicnt de l'apostolat , prêcher un Dieu crucilié, et, malgré les contradictions de la prudence du siècle, proposer la croix aux hunmies comme lassule source de leur bonheur, comme le tond;- ment unique de leuresi)éiance, comme le mjslcre de leur rédemplion, comme le mojen sur et infaillible de leur salut : ainsi l'a entendu saint Paul quand il a liil : i\us uidem prcBiiicunius Christum cnici/ixum '. \oilà à quoi il a léduit toute la fonction du ministère évangéli(|ue ; et lellecst la fin [wur quoi Dieu a suscité ces douze princes de l'Eglise , ces premiers

' ICor., 1,2a.

fondateurs du chrislianisme, ces hommes en voyés au monde pour y annoncer Jésus-Christ, dont ils étaient les ambassadeurs, et |)our y publier sa loi, dont ils ont été par oKice les interprètes fidèles: ProChristo legatione fuiigi ur* , Qu'ont-ils lait ? ils ont prêché la croix ; et u lieu que la croix n'avait été jusque-là qu'un si jet de malédiction et qu'un opprobre ; au lieu que la croix de Jésus-Christ était le scandale des juifs, et paraissait une folie aux gentils, à force d'en exalter la vertu ils l'ont rendue vénérable à oute la terre. Voilà, dis-je, à quoi s'est terminée leur vocation, et par où ils ont mérité le nom d'à pôtres. Or il est évident, chrétiens, que saint André s'est signalé entre tous les autres dans ce glorieux emploi, et qu'il a eu un droit particuher de prendre, si j'ose m'exprimer de la sorte, pour devise de son apostolat : Nos autem prœ- (Ucamus Christum crucifixum. Et il est encore évident qu'il n'a jamais mieux accompli ce qid est marqué dans ces paroles, que quand il a été lui-même attaché à la croix : pourquoi cela ? parce que c'est sur la croix qu'il a prêché Jésus- Christ crucifié, ou, si vous voulez, la loi de Jésus- Christ, avec plus d'autorité et de grâce, avec pins d'efficace et de conviction, avec plus de succès et de fruit: trois avantages que sa croix lui a procurés, et en quoi je fais consister la perfection d'un apôlre et d'un prédicateur de l'Evangile. Reprenons, et suivez-moi.

Non, mes chers audileurs, jamais saint André n'a prêché le mysière de la croix, ou la loi de Jésus-Christ, avec tant d'autorité et tant de grâce, que quand il a été lui-même crucilié ; et ma pensée siu- ce point n'a presque pas même besoin d'éclaircissement ; car pour vous la rendre en deux mots, non-seulement intelligible, mais sensible, il n'appartient pas à toutis sortes de personnes de (irêcher la croix. C'est une vérité éternelle qu'il taut porter sa croix ; et que, pour la poiler en chrétien, il la faut |iorter voloniairement jusqu'à l'aimer et jusqu'à s'en glori lier : Absit gloriari, nisi in cruce Uo» mini tiostri 2. Mais cette vérité, quoicpie éleinelle, n'a pas la même grâce dans la bouche de tout le monde : les hommes, pour être sauvés, ont intérêt de la bien comprendre; mais en même temps ils ont une secrète opposition à en être instruits par ceux qui ne la prati(iucut pas, et qui n'en (ont nulle épreuve ; et si quelquolois un mondain s'ingère de leur en faire des leçons, bien loin de s'y lendre dociles, ils se révoltent, et ne peuvent soulfrir qu'un homme à (pii rien ne manque, et qui jouit tranquillciuent des dou-

' IlCur., ï, 20. — • Galat. ^' ''

POUR LA FÊTE DE SAINT ANDRÉ

ceurs de la vie, ose leur prêclier la péniteuceet la mortiflcalion. Aussi, comme remarque saint Clirysostome, Jésus-Christ, tout Dieu qu'il était, pour s'accommoder là-dessus à la disposition des hommes, ne vint annonce rau monde l'Evangile delà croix qu'en se luisant lui-iuêine un hounne de douleur, c'est-à-dire un homme dévoué à la souffrance et à la croix : Virdolorum '. Indépendamment de cette qualité, il avait toute l'autorité d'un Dieu, j'en conviens ; mais s'il n'avait été que le Fils de Dieu, ou s'il avait toujours été, comme Fils de l'homme, dans la béatitude et dans la gloire, sans participer à nos peines, il lui eût manqué, par rapporta nous, une certaine autorité d'expérience et d'exemple, sur quoi est fondé le droit dont je parle, de prêcher aux autres la croix ; et de là vient qu'il se détermina à souffrir : car c'est ce que le grand Apûlre a prétendu nous déclarer, quand il a dil que la sagesse de ce divin Législateur avait paru, en ce qu'étant Fils de Dieu, il avait appris i)ar lui-même, et par ce qu'il avait souffert comme homme, l'obéissance qu'd exigeait des hommes, et qu'il voulait les obliger de rendre à sa loi ; loi parfaite, mais sévère, dont toutes les maximes vont à nous faire comprendre ia sainteté, l'utilité, la nécessité delà croix : Quiciim esset Filiits Dei, (li'Hcil ex iis quœpassus est obedientium'^. En effet, il est aisé d'exhorter les autres à la pratique d'une vie austère, au retranchement des plaisirf, au crucifiement de la chair, tandis qu'il n'en coûte rien. Un honune bien nourri, liisait saint Jérôme, n'a point de peine à discouiirde l'abstinence et du jeûne ; un homme abondamment pourvu de tout, à qui rien ne manque, et qui est en possession de mener une vie agrilable et connnode, s'érige aisément en prédicateur de la plus exacte réforme. Mais quelque éloquent et quelque zélé qu'il puisse être, on croit toujours avoir droit d'en appeler à son exemple, et de lui répondre que ce zèle de réforme ne lui convient pas, que ce langage lui sied mal, et que, s'il veut porter les choses à celte rigueur, il devrait chercher des au iiteurs dontillûtun peu moins connu. Non pas dans le fond que ce reproche soit absolument légitime, puisque Jésus-Christ ordonnait qu'on obéit auMpharisiens, du moment qu'ils étaient assis sur la chaire de Moïse, et qu'on respectât leur doctrine, quoique lein- conduite y fût toute contraire ; mais parce qu'il est vrai que cette contrariété entre la doc- Irine et la vie est au moins un spécieux prétexte dont notre malignité ne manque pas de se prévaloir contre les vérités dures qu'on nous prè-

' Is». L )i, 3. — •• Hebr , t, 8.

che ; et parce que naturellement nous nous ëi6vons contre quiconque entreprend de nous assujettir à toute la rigueur de nos devoirs, et n'est pas pour cela bien autorisé. Or là-dessus saint André a eu tout l'avantage que peut avoir un apôtre ; car il a prêché la croix dans un état où les censeurs les plus critiques et les ennemis de la croix les plus déclarés n'avaient rien à lui reprocher. 11 ne l'a pas prêchée comme ces docteurs hypocrites dont saint iMatthieu parle, qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux pesants, et qin ne voudraient pas eux-mêmes les renmer du doigt ; il ne l'a pas prêchée comme ceux dont saint Paul disait à Timothée, qu'il viendi-ait dans les derniers jours des hommes qui auraient l'apparence de la plus éclatante piété, mais qui seraient remplis de l'amour d'eux-mêmes, enflés d'orgueil et pervertis dans la foi ; c'est-à-dire il ne l'a pas prêchée comme ont fait presque dans tous les siècles certains prétendus réformateurs de l'Eglise, qui connus d'ailleurs pourdes hommessensuels, n'en étaient pas moins hardis à invectiver contre la mollesse; déplorant les relâchements de la pénitence, tandis qu'ils en rejetaient les œuvres pénibles et laborieuses ; plus occupés peut-être de leurs personnes et du soin de leurs corps, que n'aurait été un mondain de profession. Non, chrétiens, ce n'est pas ainsi que saint André a prêché la croix ; mais, pour la prêcher, il s'est mis luimême sur la croix. Sa croix a été la chaire d'où il s'est fait enlenJre : c'est delà, comme nous Usons dans les Actes de sa vie, qu'il exhortait le peuple à embrasser ce moyen salutaire et nécessaire, dont dépend tout le bonheur des élus de Dieu ; et voilà non-seulement ce qui l'autorisait, mais ce qui donnait de la force à sa parole, pour annoncer le mystère de la croix avec plus d'efticace et de conviction.

C'est le second avantage de son apostolat, dit saint Chrysostome, d'avoir montré par là jusqu'à quel point il était persuadé lui-même de la vérité qu'il prêchait, et d'avoir eu par là même le don d'en persuader si fortement les autres, que, tout infidèlesqu'ils étaient, ils n'ont pu résister à la sagesse et à l'Esprit de Dieu qui parlait en lui. 11 faut, ajoutait saint Bernard (et permettez-moi d'appliquer sa pensée à mon sujetj, il faut que le prédicateur de l'Evangile, pour convertir les cœurs, fortifie sa voix ; et parce que .sa voix n'est que faiblesse, il faut qu'elle soit accompagnée d'une autre voix, puissante et pleine de force : Dabitvoci suœ vocem virtutis '. Mais quelle est cette voix puissante et pleine de

' Psal., LXTii, 34.

POUR T..\ FÊTF, HE SMNT ANDHÉ.

force ? La voix de l'action, cotte voix infinimciii plus éloquente, plus pénétrante, plus touchante que tous lesdiscours : montrez -moi par vos exem. pies et par vos œuvres que vous êtes vous-même persuadé, et alors votre voix me persuadtn-a et me convertira : Habis voci luce vocem virtutis, si qiiod 7nihh^uades, prius tibl videaris persunsisse. Or, voilà par où saint André triompha, et de rinfidélilé dos païens, et de la dureté des juifs. Ilveut que sa voix soit pour eux cette voix toutepuissante qui, selon le Prophète, abat les cèdres et brise les rochers ; il veut que sa voix ait la vertu d'amollir les cœurs les plus endurcis, et de soumettre les esprits les plus superbes: Vox Domiiiiconfnn(ientiscedros...vo.tDomini conçu tientis desertum. ' ? Que fait-il. 11 commence par les convaincre qu'il est lui-même parfaitement et solidement convaincu de ce qu'il leur prêche ; qu'il est, dis je, convaincu de la nécessité d'embrasser la croix de Jésus-Christ, de s'attachera elle par un esprit de foi, et de s'en appliquer les fruits parle long usage des souffrances de lavie. Car quelle preuve plusauthentique leur peutil donner sur cela de la persuasion où il est, que l'empressement et l'ardeur qu'il témoigne pour souffrir?On lui prononce son arrêt, et tout àcoup ils est saisi d'un mouvement de joie qui va jusques à l'extase et au ravissement ; le peuple veut s'opposer à l'exécution de cet arrêt, et André s'en tient offensé ; on le conduit au supplice, et d'aussi loin qu'il envisage la croix qui lui est préparée, il la salue dans des termes pleins d'amour et de tendresse. Il se fait une émotion populaire, pour le délivrer : Eh quoi ! mes frères, leur dit-il, êtos-vous donc jaloux de mon bonheur ? faut-il qu'eu vous intéressant pour moi, vous conspiriez contre moi, et que, par une fausse com^iassion, vous me fassiez perdre le mérite d'une mort si précieuse ? Le juge intimidé s'offre à l'élargir, et André le rassure ; le juge commande qu'on le détache de la croix, et André proteste que c'est en vain, parce qu'il y est attaché par des liens invisibles que l'enfer même ne peut rompre, ■qui sont les liens de sa foi et do sa charité ; s'il n'était en effet persuadé, 'penserait-il, parleraitil, agirait-il, souflrirait-il de la sorte ? et, pour marquer que ses sentiments sont sincères, persisterait-il doux jours entiers dans le tourment le plus cruel : Btduo pendens 2; publiant toujours que Jésus-Christ est le seul Dieuiju'il faut adorer, et que toute lasaintoté, toute la prédestination des ho;n nos est renfermée dais la croix î Mais supposé le témoignage que saint Aatiré

' Psal-, Jtxyiii, 5, 8. — ! Act. mar;. S. A.nit.

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