‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 66 sur 139 · B. — TOM. III · texte numérisé non relu

B. — TOM. III

rendit h cette vérité, quelle conséquence les spectateurs de son martyre n'étaient-ils pas forcés de tirer en faveur de Jésus-Christ et de sa religion ? Considérant cet homme, d'ailleurs vénérable par l'intégrité de sa vie, illustre par les miracles qu'il avait faits au milieu d'eux, et qui, par sa conduite pleine de sagesse, s'était attiré le respect des ennemis mêmes de son Dieu ; le voyant, non pas mépriser ni braver la mort par une vainc philosophie, mais la désirer par un pur zèle de se conformer à son Sauveur crucifié ; aimer, par ce motif de christianisme, les deux choses que le monde abhorre le plus, savoir l'ignominie et la douleur ; et, malgré les révoltes de la nature, faire de la croix l'objeC de son ambition et ses plus chères délices : tout pa'iens, tout juifs qu'ils étaient, que pouvaientils conclure de là, sinon qu'il y avait dans cet apôtre quelque chose île surhumain, et que la chair et le sang n'ayant pu former en lui des sentiments si élevés au-dessus de l'homme, il fallait qu'ils lui vinssent de plus haut ? A moins qu'ils ne voulussent s'aveugler eux-mêmes et s'obstiner dans leur aveuglement, pouvaient-ils ne pas reconnaître qu'il n'y a que Dieu qui puisse inspirer à un homme mortel un amour de la croix si héroïque, et à moins qu'ils n'eussent des cœurs de pierre, quoique païens et infidèles, pouvaient-ils n'être pas touchés, n'être pas ébranlés, n'être pas changés par la vue d'un spectacle si surprenant et si nouveau ?

De là même aussi, mes chers auditeurs, suivit le succès prodigieux de la prédication de saint André, et la bénédiction que Dieu donna à son apostolat. Si nous en croyons les Actes de son martyre, de tout le peuple attentif à 1' écouter prêchant sur la croix, à peine resta-t-il un païen qui, éclairé des luuiières de la grâce et cédant à la force d'un tel exeini) le, ne renonçât à l'idolâtrie et ne confessât Jésus-Christ : au lieu queJésus-Christ crucilié avait pu dire ce que Dieu, par la bouche d'un prophète, disait à Israël: Expandi manus meas tota die adpopulum incredulum ' ; J'ai tendu mes bras à un peuple rebelle et incrédule , saint André eut au contraire la consolation de tendre les bras à un peuple docile, qui reçut, sa parole avec respec te t qui s'y soumit avec joie, pour accomplir, ce semble, dès lors ce qu'avait dit le Fils de Dieu, que celui qui croirait en lui feraitnon-seuleinent les mémos œuvres, mais encore de plus grandes œuvres que lui : Qui crédit in me, opéra qux ego facio, et ipse faciet, et majora horiim faciet '^. Do-; milliers d'infi lèles, que le supplice de cet apôlie avait rassemblés autour

' iSft-, ua, it — ' Joaii., XIV, 12.

POUR LA FÊTE DE SAINT ANDRÉ

de sa croix, convcrlis par ce qu'ils ont vu et parce qu'ils ont entendu, s'en retournent glorifiant Dieu. De la ville de Patras, où Dieu, parle ministère d'Andi'é, opère ces effets miraculeux, le bruit, disons mieux, le fruit s'en répand dans toutes les provinces voisines ; on voit avec étonnement les temples des idoles abandonnés, le culte des démons aboli, le règne de la superstition détruit, le nom de Jésus-Christ partout révéré. Le li ère même du proconsul, jusque-là zélé défenseur des fausses divinités, rend hommage à la vérité. Entre les Eglises naissantes, celle d'Achaïo, où saintAndré a souffert, devient en peu de jours la plus nombreuse et la plus fervente. Qui fait tout cela ? la foi d'un Dieu cnicifié, prôihée par un apôtre crucifié ; je veux dire, le zèle d'un apôtre qui, à l'exemple de son Maître, prêche la croix du haut de la croix, et qui, selon la belle expression de saint Jérôme, confirme, par son amour pour la croix, tout ce qu'il enseigne de l'obligation rigoureuse, mais indispensable, de porter la croix : Omnem doctrinum suum crucis disciplina roborans. En effet, donnez-moi un prédicateur de l'Evangile parfaitement mort h lui-même, sincère amateur de la croix, et qui dise de bonne foi avec saint Paul, Mihi muwlus criicifixus est, et ego muiido i , Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde ; rien ne lui résistera : avec Cela, il tnompliera de l'erreur, il confondra l'impiété, il exterminera le vice, il convertira les villes entières ; avec cela, les pécheurs les plus endurcis l'ècouterontetle croiront, les libertins et les impies se soumettront à lui, les sensuels et les voluptueux subiront le joug de la pénitence : pourquoi ? parce que telle est, dit saint Jérôme, la vertu de la croix prèchée par un homme souffrant lui-même et mourant sur la croix : Omnem imtrinam suam crucis disciplina roborans.

Voilà donc, chrétiens, le pi'édicateur que Dieu a suscite pour votre instruction , et qui peut dire à la lettre qu'il n'a point employé, en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'Esprit et de la vertu de Dieu ? Et sermo meus et prœdicatio mea, non in persuasibilibus liumanœ eapientiœ verbis, sedin ostensione Spirilus etvirtulis 2. Voilàcelui que Dieu veut que vous écoutiez : c'est saint André sur la croix. Ne me considérez point, n'ayeînul égard ni à mes paroles ni à mon zèle, oubliez la sainteté démon ministère ; je ne suis aujourd'hui, si vous voulez, qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante, et ce n'est pointa moi de vous prêcher

' Gaiat., Ti, 14. — ' I Cor,, ii, t.

un Dieu crucifié ; c'est à cet apôtr", c'est à cet homme crucifié dont la prédication, plus pathétique et plus efficace que la mienne, se fait encore entendre dans toutes les Eglises du monde chrétien. Le voilà, dis je, ce ministre irrépréhensible, ce prédicateur conire lequel vous n'avez rien à répliquer ; mais que n'a-t-il pas à vous reprocher ? Il vous prêche encore maintenant le même Dieu qu'il a prêché aux juifs et aux païens, un Dieu qui nous a sauvés parla croix. Le croyez-vous ? la vie que vous menez le fait-elle voir? cet amour -propre qui vous domine, ces recherches de vous-mêmes, cet attachement servile à votre corps, cette attention à le ménager, à le flatter, à ne lui rien refuser; ces commodités étudiées et affectées, cette horreur des souffrances et de la vraie pénitence; en un mot, cette vie des sens, si opposée à l'esprit chrétien, cette vie molle et voluptueuse dont vous vous êtes fait une habitude : tout cela marque-t-il que vous êtes bien convaincus de la prédication de saint André ?

Ah ! mes chers auditeurs, si saint André nous avait prêché un autre Jésus-Christ et un autre Sauveur ; si dans le conseil delà sagesse éternelle il avait plu à notre Dieu de nous sauver par la joie, aussi bien qu'il lui a plu de nous sauver par la peine, et que saint André nous eût annoncé cet Evangile, ce nouvel Evangile ne s'accorderait-il pas parlaitemcnt avec notre conduite ? Figurons-nous que cet apôtre vient aujourd'hui nous déclarer que ce n'est plus par la croix, mais parles plaisirs, que nous devons opérernotre salut; figtnons-nousque ce que je dis cesse d'être une supposition, et devient une vérité : yaurait-ilenvous quelque choseà corriger et à réformer? Répondez, mondains, répondez ; c'est à vous que je parle : interrogez votre cœur, reconnaissez jusqu'où l'esprit du monde corrompu vous a porté : ce système de chrislianisme ne vous serait-il pas avantageux, et ne se rapporterait-il pas entièrement à votre goût et à vos idées ? Il faut donc de deux choses l'une, ou que votre vie soit un monstre dans l'ordre de la grâce, ou que saint André, avec toute la vertu et toute la force de sou apostolat, ne vous ait pas encore persuadés ; que votre vie soit un monstre dans l'ordre de la grâce, si; crojant d'une façon, vous vivez de l'autre ; si chrétiens de profession, vous êtes juifs d'esprit et de cœur ; si, reconnaissant que votre salut est attaché à la croix, vous ne laissez pas de fuu" et d'abhorrer la croix : car qu'y a-t-il de plus monstiTieux que cette cou tradiclion ? Cependant, mes frères, disait saint Bernard, tel est le ca-

POUR LA FETE DE SAINT ANDRÉ

ractcrc de mille chrétiens, disciples de la croix de Jésus-Chi isl, et tout ensemble ennemis de la croix de Jésns-Christ. Ou bien, mon cher auditeur, si vous vous piquez d'être de ces génies prétendus sages, qui agissent conscquemuieiit, il faut (jue saint André, ni par l'autoiité de son exemple, ni par l'ellicace de sa parole, ne vous ait pas encore touché, puisque vous êtes toujours sensuel et idolâtre de votre corps. Ainsi je pouriaisvous appliquer, au sujet de la croix de saint André, ce que saint Paul, en gémissant, disait aux Galates de celle du Sauveur : Enjû evaciiatum est scandalnm cj'ucis '. Malheur à vous, mon frère, qui, par votre infidélité, vous êtes rendu inutile lexemplede ce glorieux apôtre, et pour qui le scandale, c'est-à-dire le mystère de la croix, est anéanti ! Ergo evacuatum est scandalum crucis. On vous a dit cent fois, et il est vrai qu'au jugement de Dieu la croix de Jésus-Glirist paraîtra pour vous être conirontée ; l'Evangile même nou; l'apprend : Et tune parebit signum Filii hotninis 2 ; mais outre la croix de Jésns-Christ on vous en confronleraune autre, c'est celle de saint André. Oui, la croix de cet homme apostolique, après lui a^oir servi de chaire pour nous iubtruire, lui servira de tribunal pour nous condamner. Vojez-vous ces inliJcles ? nous dira-t-il : la vue de ma croix les a convertis, de païens qu'ils étaient, j'en ai lait des chrétiens, et de parfaits chrélicns. Voilà ce qui nous confondra : et ne vaul-il pas mieux dès aujourd'hui commencer à nous confoudre nous-mêmes, et par cette confusion salutaire et volontaire prévenir une cou. fusion forcée, qui ne nous sera pas seulement inutile, mais très-funeste ? 11 faut, chrétiens, qu'à l'exemple de saint André, nous soyons et les sectateurs et les prédicateurs mêmes de la croix. Je dis les prédicateurs ; et comment ? en portant sur nos corps la mortificalion de Jésus- Christ : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes 3. Car en la portant sur nos corps, nous en ferons connaître aux hounncs le mérite et la vertu : Vt et vila Jesu munifcstelur in corporibusnostris''. Ne concevez point ceci comme impossible, ni même comme diUicilc. Je vous l'ai dit : le saint usage des affliclions et des croix de cette vie, l'acceptation humble et soumise de celles que Dieu nous envoie, U résiguation à celles que le monde nous suscite, noire patience dans les calamités ou publiques ou particulières, dans les pertes de biens, dans les maladies, tout cela prêchera

' Galat., T, U, — ' Maltli., ixi», 3». — 3 U Cer., iv, 10. —

Ibid.

pour nous, et nous prêcherons par tout cela. C'est ainsi que saint André a trouvé sur la croix l'accomplissement de son apostolat ; et voici encore comment il y a trouvé la consommation de son sacerdoce. Donnez, s'il vous plait, une attention toute nouvelle à cette seconde partie.

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