‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 71 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Entreprendre de justifier la foi par l'infidélité même, c'est ce qui semble d'abord un paradoxe; mais, dans le sentiment de saint Augustin, c'est une des voies les plus courles pour discerner la vérité de l'erreur. J'appelle justifier la foi par l'infidélité même, opposer la conduitederinfidélitéauxcaractèresde lafoi, les caractères de l'infidélité à la conduite delà foi; c'est-'.-dire, opposer les égarements de l'infidélité à la ilroiture de la foi, les désordres de l'infidélité à la perlection de la foi, la léinérilé, la lolie, et souffrez que j'use de ce ternie, qui n'a paru ni trop fort ni trop dur à saint Augustin, l'extravagance de l'infidélité à la prudence de la foi ; en un mot, comparer l'une avec l'autre et examiner l'une par l'autre, puisqu'il est vrai que cet examen seul et celle couipariiison doit obliger tout homme rai-ounable à conclure en faveur de la foi, elle préserver pour jamais du péché de l'infidélité. Arrêtons-nous donc à ce plan que je me propose, et cou^idélons-le dans toute son étendue. Car je remar- (lue dans l'incrédulité de saint Thomas (juatre différents caractères qui nous expriment parfaitement la nature de ce péché, aujourd'hui si contagieux et si répandu dans le monde ; j'y remarque, dis-je, l'esprit de singularité, la préoccupation du jugement, l'attache opiniâtre à sa première résolution, el la petitesse d'un génie borné qui veut mesurer par les sens les choses de Dieu, eu ne croyant que ce qu'il voit. Voilà, mes cliers auditeurs, ce qui fit le malheur de cet apôlre, et ce que vous avez dû, comme moi, observer dans la suite de notre Evangile. La singularité paiait, en ce que saint Thomas se 11 ouva séparé des autres disciples, quand le Sauveur du monde se fit voir à eux le huitième

POUR LA FftTE DE SAINT THOMAS, APOTRE.

jour après sa résurrection : Non erat cum eis, quando veiiit Jésus ' ; la préoccupation, en ce que, avant de s'éclaircir et de s'informer exaclemcntdi'sclioses, il se détermina à ne pas croire que le Fils de Dieu fût ressuscité, et déclara qu'il ne le croirait pas , Aon cvedam 2 ; l'opiniâtreté, en ce qu'il persista et qu'il s'obstina à ne le pas croire eu effet, malgré le témoignage de tous les autres, qui assuraient avoir vu leur Maître vivant , \'idin>us Domiinim 3 ; enfin la petitesse d'un génie borné, en ce qu'il voulut que ses yeux lussent les seuls et unique juges d'une vérité si solidement conflrniée d'aideurs ; prolestant (jue, s'il ne voyait pas lui-même Jésus-Christ, on ne le feraitjamaisconvenirdecequ'on lui en rapportait : Msi videra... fixitramclavorum... et mittammannm meam inlatus ejus''. Caractères, dit saint Augustin, propres de tous les esprits incrédules et pervertis dans la foi ; comme si Dieu avait eu dessein de nous marquer dans cet exemple tous les écneilsauxqnelsil prévoyait que notre foi serait un jour exposée, et que nous aurions à éviter dans le monde, si nous voulions y conserver une religion pure et sans tache : caractères d'incrédulité directement opposés aux caractères de la foi et de l'esprit chrétien ; car l'esprit chrétien qui agit par les mouvements de la la foi est un esprit universel, un esprit dioil, un esprit docile, un esprit élevé au-dessus des sens : un esprit universel, qui s'attache à l'Eglise, et qui s'y conlonne; un esprit droit, qui, pour chercher la vérité, se dégage de toute prévention; un esprit docile, qui revient aisément de ses erreurs ; un esprit élevé au-dessus des sens, qui n'a pour règle que les grands principes de la toule-puissance et de la sagesse de Dieu, lorsqu'il s'agit des œuvres de Dieu. Encore une fois, quand il n'y aurait que cette seule opposition entre la foi et lincrédulité, ne faudrait-il par avouer que l'incrédulité, de la manière qu'elle se forme dans la plupart des hommes du siècle, est un pur dérèglement de l'esprit humain ; au lieu que la foi est par excellence la vertu des âmes raisonnables et sages? Faisons sur chacun de ces caractères autant de réfle.vions, et tâchez de bien entrer dans toutes ces pensées.

Thomas, un des disciples du Sauveur, n'était pas avec les autres, quand le Sauveur ressuscité parut au miheu d'eux : Thomux aiitem unus ex duiidecim non eral cum eis, quando venit Jésus. Prenez garde, s'il vous plait, qu'il n'était pas avec les aiities, dans un temps où il avait toute sorte d'intérêt et même d'obligation de s'y trou-

1 ioia.. xjc. 24. — 2 IbiJ, 2â. — 3 Ibid. — ' Ibid.

ver, puisque c'était dans un temps où le trou, peau de Jésus-Christ, auparavant dispersé, venait heureusement de se réimir; dans une temps où les apôtres, premiers pasteurs de ce troupeau, se tenaient assemblés en un môme lieu : Ubi erant discipuli congregati ' ; et par conséquent où il était très-dangereux d'être séparé de leur compagnie, parce que, selon la remarque de saint Cin'ysostome, l'asscmisiée des apôtres et des disciples, eu ce même lieu, représentait tout le corps de l'Egiise naissante. Cependant saint Thomas en dmieure éloigné ; et dans cette conjoncture, où deux raisons parlie:iii"'res les obligeaient lui- à se tenir unis, l'i o pourse préparer à souionir la persécution des juifs, Ubi erant... congregati prop'.i'r melum Judœorum 2; l'autre, pour attendre l'efiotde la parole du Fils de Dieu, qui leur avait expressément promis cette apparition, et qui par là voulait pleinement les convaincre de la vérité d'un mystère qu'il savait être nn des plus solides fondements de leur foi : saint Thomas, dis-je, est le seul qui, dans une conjoncture aussi essentielle que celle-là, ne communique point avec ses frères : l\on erat cum eis, quando venit Jésus. Tel est l'esprit de singularité ; et je prétends, chrétiens, que cet esprit est le principe le plus ordinaire de l'incrédulité : car voilà une des plus communes sources d'où procèdent mille désordres qui corrompent ou qui altèrent, dans les esprits des hommes, la pureté de la foi. Qui fait dans le monde tant de libertins en matière de créance ? l'affectation d'une vaine et orgueilleuse singularité, dont les libertins se piquent ; ils croient qu'il leur suffit d'être singuliers, pour avoir plus de lumières et plus déraison (pie les autres : ne pas penser comme les autres, et parler autrement que les autres; dire ce que personne n'a osé dire, et rejeter ce que tout le monde dit, voilà en quoi consiste cette supériorité d'esprit dont ils se flattent ; voilà tout le secret de leur libertinage. Et sur quoi s'appuient-ils et se fondent-ils pour secouer le joug de la foi ? sur leur propre sens, à l'exclusion de toute autre règle : car, bien loin de convenir avecceux qui marchent dans la voie d'une humble soumission à la foi, à peine conviennentils avec aucun de ceux qui méprisent celte voie, et qui sont libertins comme eux ; puisqu'il est vrai que chaque libertin, selon son caprice, se fait intérieurement une créance à sa mode, et qui n'est que pour lui seul ; suivant eu aveugle toutes ses idées, raisonnant tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, se formant des syslèmes

' Joan., XX, 19. — ' Ibid.

POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS, APOTRE

chimériques de providence et de divinité, qu'il renverse, selon l'iiuineur présente qui le domine; ne se fixant à rien, et contestant sur tout.

Ce que je dis, n'est-ce pas ce que l'expérience nous fait voir tous les jours en tant de mondains, et ce qu'éprouvent peut-être plusieurs de ceux qui m'entendent ? Qui de tout temps a produit les hérésies dans l'Eglise de Dieu ? Permeltez-moi de m'étendre sur ce point, spécialement propre pour ceux d'entre nos frères que le malheur de leur naissance avait autrefois séparés de notre communion ; car je sais qu'il y eu a dans cet auditoire, et je n'aurais pas le zèle que je dois avoir pour leur conversion parfaite et pour leur salut, si je manquais à leur domier une inslruclion qui leur peut être si utile. Qui donc de tout temps a produit les hérésies dans lEyli^e de Dieu ? L'amour de la singularité. Voulez-vous une notion générale des hérétiques? la voici, telle que je la lire de l'Ecriture : Ce sont des hommes, dit l'apôtre saint Jude, qui se séparent eux-mêmes: //ïsuiif qui segreyantsemetipsos*;c'esi-h.-iiire des hommes qui, par un schisme malheureux, entretiennent au milieu du christianisme des sociétés particulières au préjudice de l'unité ; des hommes qui se font des intérêts à part; qui, comme parle saint Augustin, se glorilient d'un certain chef, dont la secte est aussi nouvelle que le nom : Prœsumentes de nescio quo duce suo, qui cœpil heri ; et qui, par un aveuglement extrême, aiment mieux abandonner la créance de l'Eglise, aiment mieux dire que l'Eglise s'est trompée, aiment mieux avoir toute l'autorité de l'Eglise à éluder ou à combattre, que de renoi.car à ce préteudu chef. C'est pour cela que les partisans de ces sectes infortunées, dont lerojaume de Jésus-Glirista été troublé, ont toujours eu, malgré eux, des noms qui les ont disiingués dans le monde : luthériens, pélagiens, nesloriens, ariens ; au lieu, disait Vincent de Lérins, que nous, qui sommes demeurés fidèles et qui détestons leurs erreurs, nous avons conservé le nom de catholiques et d'eniants de celte Eglise universelle, qui n'est ni de celui-ci, ni de celui-là, mais de Jésus-Christ ; nom vénérable qu'on ne nous a point disputé, et dont la possession paisible est un des titres que nous gardons plus chèrement. Or, je dis que cela seul est un préjugé, mais un préjugé infaillible en faveur de notre foi : cai' si dans tout autre sujet la singularité doit être suspecte, combien plus lorsqu'il s'agit de la foi, laquelle, selon

' Ëpùt. Juda, 19.

l'Apôtre, est le sacré lien qui doit unir tous les hommes dans le culte d'un m'orne Dieu et d'un même Seigneur ? Umis Dominus, una fides i. Si, dans les affaires même temporelles, s'écarter du sentiment commun est une témérité insoutenable que doit-on penser de celui qui s'en écare dans une chose aussi essentielle que la religion; qui, pour discerner le vrai et le faux dans les difficultés et les différends qui peuvent naître en matière de créance, prétend, comme les sectateurs de Calvin, que ce n'est point par l'esprit de l'Eglise qu'il doit être dirigé, mais par un esprit intérieur qui est en lui ? Que faut-il attendre d'un semblable conduite ? et s'il est si dilficile à l'homme livré à son propre sens de trouver la vérité qui dépend des simples lumières de la nature, comment trouvera-t-il celle dont la connaissance est un don de la grâce ? Car enfin, à qui Jésus-Christ a-t-il promis ce don ? à qui a-til confié le dépôt de cette vérité ? à qui en a-til révélé le secret et l'intelligence ? n'est-ce pas à l'Eglise son épouse? De là vient que saint Paul, après avoir employé quatorze années de son apostolat dans la prédication de l'Evangile, voulut, comme il le déclare lui-même, retourner à Jérusalem : pourquoi? pour exposer aux fidèles, etsm-tout à ceux qui tenaient dans l'Eglise les premiers rangs, la doctrine qu'il avait prêchée aux gentils, afin, disait-il, de ne pas perdre le fruit de ce qu'il avait déjà fait, et de ce qu'il devait faire encore dans l'exercice de son ministère -.Ne forte in vacuumcurrerem, aui cucurrissem'^. Comment l'entendait-il, demandent les Pères? Puisque son Evangile, ainsi qu'il l'assure, ne venait point de la révélation des hommes, qu'avait-il besoin d'en converser avec les hommes ? L'aj îut reçu immédiatement de Jésus-Christ, ne devait-il pas être tranquille, et devait-il craindre, selon son expression, d'avoir couru en vain, en prêchant ce qu'il avait appris du Seigneur même ? Ah 1 mes Frères, répond saint Chrysostome, il est vrai que saint Paul se ten.iit sûr devant Dieu de son Evangile et de sa doctrine ; mais il voulait nous montrer par là combien il est dangereux d'être singulier en ce qui touche la religion, puisque son Evangile même, tout inspiré de Dieu qu'il était, devait avoir ce caractère d'uniformité pour être annoncé utilement. Et voilà, mes chers auditeurs, cequi nous doit consoler, et tout ensemble fortifier dans la profession que nous faisons de n'avoir point d'autres sentiments que ceux de toute l'Eglise ; de pouvoir dire, après saint Jérôme, avec cette sincérité de cœur dont Dieu est

I Ephcs., IV, 5. — ' Galat,, n , 3.

POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS, APOTRE

le juge : Je crois ce que croit l'Eglise ; je ne iioiinais point Paulin, je ne sais ce que c'est que Vital, je ne m'intéresse point pour Mélèce; mais je m'attache à celte Eglise qui a été bâlie sur la pierre ferme ; je veux vivre et mourir dans cette (oi qui a été confirmée par tant de conciles, autorisée par le consenement de tant de siècles, signée du sang de tant de martyrs : d'ajouter avec saint Augustin : Je suis catholique, et ce nom de catholique, qui justifie ma créance, me la fait aimer et m'y affermit de plus en plus. Au contraire, voilà ce qui nous doit faire trembler, quand nous nous éloignons de ce principe, et qu'il nous arrive de contredire même intérieurement ce que l'Eglise a décidé ; car il ne s'agit pas alors d'une spéculation indifférente où il soit permis de croire et de penser ce que persoime n'a pensé ni cru, et où l'égarement de la raison, sans avoir rien de commun avec le salut, soit en quelque façon du droit et de la liberté publique: il s'agit de la foi, dont la moindre altération est un crime; et où les fausses démarches que l'on fait aboutissent toutes à la perdition, et sont autant de chutes terribles, mais inévitables à un esprit présomptueux et singulier. Tandis que je m'en tiens à la foi de l'Eglise, je suis en sùi'clé de ce côté-là, et je jouis d'un profond repos. Je me trouve embarqué dans un vaisseau (autre pensée de saint Jérôme, dont il était touché), je me trouve embarqué dans un vaisseau qui peut bien être agité des vents et des tempêtes, mais qui ne peut fau'e naufrage : si j'en sors pour me laisser emporter aux mouvements de mon espril, dès là je cours tous les risques de mes propres erreurs ; dès là je ne puis me défendre de donner dans recueil de l'infidélité. Tel est néamnoins, mes chers auditeurs, le penchant de l'homme libertin: il ne compte pour rien de risquer sa foi, d'exposer sa religion, et même de la corrompre, pourvu qu'il abonde en son sens. Daiuuable esprit desingularité, quels maux n'as-tu pas causés, et ne causes-tu pas encore tous les jours dans le monde chrétien ! Revenons à notre évangile.

Non-seulement saint Thomas se sépara des apôtres, mais dans le doute où il était de la résurrection de son Maître, il se préoccupa, et conclut d'abord qu'il ne croirait pas : Non credum '. Quelle raison eut-il de s'en déclarer de la sorte ? point d'autre, dit saint Chrjsostome, qu'une prévention aveugle, qui lui fit prendra parli sans savoir pourquoi, et qui l'engagea à cou lester et à nier une vérité, avant que de

' Joan., icz, 25.

s'en éclaircir et de s'en instruire. En effet, s'il eût agi prudemment, son premier soin devait être d'approfondir la chose : il se serait appliqué à en bien peser toutes les circonstances ; il aurait écouté avec attention ce que lui disaient les disciples, et sur un témoignage si exprès et si unanime, il eût au moins suspendu son jugement ; mais de commencer par une déclaration aussi formelle que celle-là , Non credam, et sans avoir rien examiné, dire absolument. Je ne croirai pas, ce ne peut être le langage que d'un esprit prévenu, et c'est aussi le second désordre que j'ai à combattre.

Combien y a-t-ilde ces esprits prétendus forts, dont tout le raisonnement sur certains articles de la religion se réduit à cette parole de saint Thomas : Non credam ? Ils n'ont jamais pénétré la difficulté de ces questions, et peut-être à peine la conçoivent- ils ; bien loin d'en avoir fait une étude exacte, ils avouent souvent que ces matières ne sont pas de leur ressort ; ils n'ont nulle évidence et nulle démonstration du contraire, et toutefois ils n'en disent pas moins hardiment : Non credam. En faut-il davantage pour les confondre? Ce qui les rend inexcusables devant Dieu, c'est que, sur tout le reste, ils auront, si vous voulez, de la docilité. Proposez à un mondain de ce caractère les opinions les plus paradoxales d'une nouvelle philosophie qui fait bruit et se répand, il vous écoutera sans préoccupalion ; mais parlez-lui d'une vérité de foi, il semble (ju'il soit en garde contre Dieu, et qu'il ait droitde tenir pour suspect son témoignage : n'y a-t-il pas en cela un abandonnement visible à ce que l'Ecriture appelle sens réprouvé ? Non pas, chrétiens (prenez garde, s'il vous pluit, à cette remarque), non pas que l'intention de Dieu soit que nous donnions aveuglément et sans choix en toute sorte de créance, ni qu'il s'ensuive de là que nous soyons obligés de recevoir, sans discussion, tout ce qu'on nous présente comme révélé de Dieu : si cela était, notre foi ne serait plus une loi discrète, ni par conséquent une foi divine ; bien loin que Dieu le prétende ainsi, il exige au contraire qu'en matière môme de foi, tant pour n'y être pas trompés que pour en pouvoir rendre compte, nous nous instiuisious des choses ; et quoiqu'il nous défende de raisonner, quand nous sommes une lois convaincus que c'est lui qui nous parle, il trouve bon que nous raisonnions pour nous assurer si c'est lui en effet qui a parlé : nonseulement il le trouve bon, mais il le veut, et selon la mesure de notre capacité, il nous l'or donne : Nolite omni spiritui credere, sed probace

POUR LA FftTF. DE SAINT THOM\S, APOTRE.

tpirittis si ex Deo sint i. Mais il veut aussi, et 'avec justice, que nous fassions cet exauien sans prévention, et que ce soit an moins avec le même respect que nous examinerions la parole d'un souverain de la terre, dont on nous signifirrait Ips ordres. 11 veut, dit saint Augustin dans le livre admirable de l'Utilité de la Foi, que nous ajons pour ces divins oracles, qui sont les Fcrilures saintes, l'esprit et le cœur favorablement préparés ; et que si, dans ces sacrés volumes, ou dans toule l'économie de notre religion, il y avait quelque cbose qui nous troublât ou même qui nous choquât, nous soyons plutôt disposés à confesser notre ignorance, qu'à rejeter des mystères que nous ne comprenons pas bien ; mais surtout il veut que nous corrigions un certain esprit de malignité qui fail qu'en ce qui regarde la foi, nous ne souhaitons d'être éclairés que pour coidredire,que pour critiquer, que pour (ihilosopher, que pour disputer, et peut-être avec une intention secrète de ne nous laisser pas persuader ; il veut, disje, que si nous ne sonnnes pas encore parfaitement soumis à la foi, nous ne nous fassions pas de ce pernicieux esprit un obstacle à l'èlre ; que si nous ne connaissons pas encore le don de Dieu, nous ne nous rendions pas par là incapables de le connaître ; cnlin il veut que, coninie nous comptons pour une vertu d'être dociles à l'égard des hommes, nous comptions pour un dc\oir indispensable et inviolable de l'être envers Dieu, afin de vérifier dans nos personnes la prédiction du Sauveur : Eterunt omiiesdocihiles Dii 2. Voilà ce que I»ieu exige de nous : pouvonsnous nous plaindre qu'il en use avec trop d'empire ? et si nous n'avons pas pour lui cette docilité chrétienne, aura-t-il tort de nous punir dans toute la rigueur de sa justice ? Mais savez- vous, mes cbers auditeurs, ce qui augmente encore dans les mondains le désordre de celte préoccupation, si contraire à res[irit de la religion ? Etoiilez-moi : C'est la vaine crainte qu'ils ont d'une autre piéoccupalion tout opposée à celleci. Je m'explique : pleins d'une raison fière qui les entle, ils craignent d'êtie préoccupés en faveur de la foi, et ils ne craignent pas d'être préoccupés contre la foi ; ils appréhendent d'avoir trop de facilité et de disposition à croire, ils n'appréhendent jamais de n'en avoir pas assez ; ils se défendent de la simplicité connue d'un faible, et ils ne pensent pas à se défendre de l'orgueil, qui est encore un plus grand faible. Cependant, mes frères, dit saint Augustin, lequel des deux est le plus dangereux pour nous;

* lEpist. Joui., iv, 1. — ' Joan., tj, 46,

et lorsqu'il faudra subir le jugement de Dieu, duquel des deux aurons-nous [ilus sujet de nous repentir, ou d'avoir été simples et humbles, ou tl'avoir été superbes et incrédules î Quand cette simplicité de la loi, qui est la marque la ]ilus inlaillible de la ^raic piété, nous aurait fait innocemment tomber en quelque erreur, quel mal nous en peut-il arriver, coml)arable à celui que noire opposition à la foi nous attirera ? Je sais qu'il faut éviter l'un et l'autre excès ; mais est-il juste de n'éviter l'un que pour s'abandonner à l'autre, et de se gtoritier de celui-ci pendant qu'on aurait honte de celui-là ? Ksprit de prévention dont je défie le libertin de pouvoir devant Dieu se disculper. Allons plus avant.

Outre que saint Thomas se préoccupa, il s'opiniâlra dans son incrédulité. Tout le portait à croire que Jésus-Christ était ressuscité ; le rapport des femmes qui l'avaient vu, le témoignage de Madeleine qui lui avait parlé, celui des deux disciples qui avaient mangé avec lui dans la bourgade d'Emmaùs; la déclaration de tous les apôtres assemblés, au milieu desquels il venait de |>araître; l'événement des choses, c'est-à-dire le tombeau trouvé vide sous le sceau public, la synagogue alarmée, les gardes confus; tout cela sans doute devait le convaincre de la résurrection de son Maître. Mais malgré tout cela il persiste, et s'obstine à dire qu'il n'en croira rien : autre caractère de l'infidélité du siècle, qui, par un endurcissement opiniâtre, se rend impénétrable et inflexible à la vérité. Pouirait-on se le persuader, si l'expérience ne nous l'apprenait pas, qu'il y eiit dans le monde de ces impies, qui, pour se confirmer dans une monstrueuse et scandaleuse impiété, font gloire de rejeter toute autorité ; osent s'ins-, crire en faux contre les témoignages les plus évidents, contre les miracles les plus avérés»! contre les faits les plus incontestables; pensent eu être quittes pour dire que ceux qui attestent ces faits, quchjne vénération qu'on ait pour leurs perjonnos, pour leur capacité, pour leur sainteté, les Cyprien, les Ambroise et les Augustin, ont été ou trompés eux-mêmes, ou des trompeius, ou des visionnaires, ou des imposteurs? C'est ainsi néanmoins que parle le libertin. Le croirait-on, que la corruption de l'esprit de l'homme allât jusqu'à se taire un point d'honneur de ne revenir jamais de son sentiment, de n'acquiescer jamais à la vérité, quand on s'est une fois déclaré contre elle; de pousser une erreur aux dernières extrémités, parce qu'on s'est engagé à la soutenir, et d'ai-,

POUR LA FETE DE SAINT THOMAS. APOTRE

mer mieux en voir les suites funestes, que de la reconnaître et d'en faire humblement l'aveu ? C'est cependant à quoi aboutit le faux zèle de l'hérétique : péché qui attaque direclement le Saint-Esprit, en opposant à touti's ses lumières un cœur dur, dont l'esprit <le ténèlires s'esl emparé; péché dont l'Eglise a reçu tant de plaies mortelles, puisque l'obslinalion d'un seul homme l'a si souvent jetée dans la confusion et la désolation ; péché qui, dans la société civile, cause tous les jours tant de désordres au préjudice de la charité qui en est blessée, de la paix qui en est troublée, de !a justice et de l'innocence qui en est opprimée. C'est là toutefois, mes chers auditeurs, ce que le monde aveugle et jiassionné lait [lasser pour force d'esprit. Ah ! Seigneur, ne permettez pas que je m'en forme jamais une semblable, et ne souffrez pas que jamais mon esprit se fortifie de la sorte aux dépens de ma foi. Non, mon Dieu, il n'en ira pas ainsi : parmi les faiblesses extrêmes à quoi je sens que mon esprit est sujet, s'il me reste encore quelque force, c'est pour vous, et non pas contre vous, que je prétends la conserver; car je veux pouvoir vous dire, aussi bien que David : Fortiludinem tneam ad te mstmliam ^ ; et je veux que ces paroles demeurent gravées dans mon cœur, pour être la première règle de ma conduite. Les libertins emploient la force de leur esprit contre votre religion, les hérésiarques contre votre Eghse, tous unanimement contre vous ; mais moi, Seigneur, qui fais profession d'èlre fidèle, je la garderai, et j'en userai pour vous : Fortititdinem meam ad te custodiam. Au lieu que ceux-là mettent leur force à ne rien croire, ou à ne croire que ce qu'il leur plaît, je mettrai la mienne à me soumettre et à me captiver : ma force sera ma soumission; et quand je vous ferai, ô mon Dieu, le sacrifice de cette soumission, qui est le plus grand effort de l'esprit humain, je me consolerai dan-; la pensée que je le fais pour vous, et non pour d'autres. Qu'on me traite d'esprit faible, que le monde juge de moi selon ses vues; peu m'importera, pourvu que je m'attache h vous par une foi vive, et que lien no soit capa!)le de m'ébranler dans la résolution où je suis de n'avoir ni esi)rit ni force q;ie pour vous, et par rapport h vous : Fortiludinem meam ad te custodiam. Voi!;V, mes frères, lîi; saint Augustin, comment un homme chrétien doit p,u-!er à Dieu, et voilà ce qui fait sa uloire • car qu'y a-t-il de plus glorieux que d'èlre vaincu, ou plulùt que de vouloir bien être vaincu par la vérité : Qitid enim gluriosius, quam vinci a

'r«al ,iviil, 10.

veritate ? Mais qu'y a-t-il de plus pitoyable que d'avoir honte de céder à la vcrit •, que (de s'ea faire une ennemie irréconciliable, avec laquelle on ne vent jamais convenir? Pouvez-vous, Seigneur, nous punir plus sévèrement, que de nous livrer à cet esprit d'obstination?

Enfin, saint Thomas protesta qu'il ne croirait point la résurrection de Jésus-Christ, s'il ne vo\ ait 11 marque des clous dont ses mains avaient été percées, et s'il ne mettait le doigt dans la lilaie de son côté : .Y/s; videra... fixuram clavo» rum... et miltam m'tniim meam in Inlus ejus, non credam;etqno\qii-^ la vue des plaies du Sauveur fût de toutes les preuves la plus équivoque, puisqu'au contraire, dit Origène, si Jésus-Christ était ressuscité, son corps, comme glorieux et impassible, n'eût dû naturollemeut avoir nul vestige de ce qu'il avait soulfcrt ; par un raisonnement mal euleudu. ce disciple incrédule n'^ laisse pas d'insister sm* cette unique preuve doiVi il faitdépcndre sa foi : Nisiiidero... non credam, Dertiier aveuglement de l'infidélité, qui, se contredisant elle-même, après avoir quitté le parti d'une raison solide qui la soumettait à la révélation de Dieu, veut réduire toutes choses aux connaissances des sens, comme si les sens avaient un tribunal supérieur à la révélation et à la raison; comme s'ils étaient juges compétents des mystères que la religion nous propose; comme si leur sphère pouvait s'étendre jusqu'à l'être non-seuleinent spirituel, mais surnaturel et divin ; comme s'il suffisait de dire, Je ne l'ai pas vu, pour avoir droit de douter de tout ; comme si dans les affaires mêmes du monde on ne se tenait pas obligé de croire mille choses qu'on ne voit pas, et qu'il est impossible de voir. Non, mes frères, conclut saint Bernard, traitant ce sujet dans un de ses sermons sur le Cantique des cantiques, ce n'est point par là qu'on parvient à la vérité. C'est par ce qu'on a ouï, dit l'Apôtre, et non pas par ce qu'on a vu, qu'on connaît Dieu dans cette vie : Fides ex aivlitu •. La vue des mystères de Dieu est la récompense qu'on nous réserve dans le ciel ; mais cette récouinerise doit être inéritôe sur la terre par rol)''issance de la foi. D'où vient que le Prophète disait à Dieu : Auditui meo dabis (initdium et lœtili'iyn ^; Parce que j'ai entendu avec respect votre parole, vous me doimeroz. Seigneur, la consolation et la joie d'eu voir un jour clairemont et à découvert les secrets les plus cachés. Attachons-nous donc à cet ordre si sagement établi ; et bien loin de dire avec le disciple de noire Evangile : Si je ne vois, je ne croirai pas

< Som., M, 17. — > Psal., L, 10,

POUR LA FÊTR DE SAINT THOMAS, APOTRE

remercions Dieu et comptons pour une grâce singulière de ce que dous pouvons avoir le mérite de ne pas voir et de croire, puisque Jésus- Christ nous déclare qu'en cela môaie nous sommes heureux : Beatiqui non vidcrunt et crediderunt • .' Ne soyons pas aveugles jusqu'à ce point, de nous en affliger, ni de nous en plaindre, et ne nous faisons pas un malheur de la chose même dont il nous a fait une béatitude; souhaitons que notre foi soit plus abondante, plus agissante, plus fervente, mais ne souhaitons pas qu'elle soit plus évidente ; demandons à Dieu, non pas qu'elle soit en elle-même plus éclairée, mais que nous soyons plus disposés à être éclairés par elle, touchés par elle, sanctifiés et convertis par elle; et si, au moment que je vous parle, on venait à nous dire, comme à saint Louis, qu'il parait actuellement un miracle visible dont il ne tient qu'à nous d'être témoins, soyons prêts de répondre, à l'exemple de ce saint roi, que pour croire nous n'avons pas besoin d'un tel secours, que nous avons Moïse et les prophètes, c'est-à-dire les Ecritures saintes; que nous avons l'Evangile de Jésus-Christ, dont la certitude sur[)asse tous les miracles. Ne tombons point surtout dans le désordre de ces hommes insensés dont parle l'apôtre saint Jude, qui, après avoir corrompu tout ce qu'ils savent, condanment tout ce qu'ils ignorent, abusent de ce qu'ils voient et de ce qu'ils ne voient pas. Nous en voyons assez, disait Pic de la Mirande, pour ne pas douter qu'il y a un Dieu auquel nous devons obéir ; et nous n'en voyons que trop pour attirer sur nous toutes ses vengeances, si nous ne lui obéissons pas. Cependant, après avoir vu comment l'infidélité de saint Thomas est la justification de notre foi, voyons comment la foi de ce même apôtre est le remède de notre infidélité : c'est le sujet de la seconde partie.

Page 1