‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 86 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je fais l'éloge du prince des apôtres, du chef visible de l'Eglise, du vicaire de Jésus-Christ en terre, mais qui, par une disposition particulière delà Providence, n'a pas laissé avec tout cela d'être pécheur , qui, malgré tout cela, est tombé, et a eu besoin de se relever par la pénitence ; et qui, par la pénitence, est aussi rentré dans tous les privilèges et dans tousies droits attachés à son apostolat. Je parle d'un saint dont Jésus- Christ a béatifié la foi, et le zèle à confesser la foi ; mais qui, dans l'abondance même des lumières de sa foi, avant qu'il eût reçu le Saint- Esprit, n'a pas laissé d'avoir ses ténèbres, c'est, à-dire ses erreurs ; et qui, malgré la ferveur de son zèle, a eu ses imperfections et ses faiblesses : or l'un et l'autre, dans le dessein de Dieu, doit aujourd'hui nous instruire, et contribuer à notre édification.

Il est donc du devoir de mon ministère que je ne sépare point ces deux choses, et qu'en prédicateur fidèle fJe la divine parole, considérant saint Pierre dans l'état où l'Evangile nous le représente, je veux dire dans cet état de béatitude commencée, mais non encore consommée par la venue du Saint-Esprit: Beatus es, Simon Bar-/o»ia i, je vous parle de ses erreurs aussi bien que de ses lumières, de ses faiblesses aussi bien que de ses ferveurs, de sa chute et de son péché aussi bien que de ses mérites. I| est vrai, c'est sur la foi de saint Pierre que la prééminence de sa dignité fut dès lors fondée; mais après tout, la foi de saint Pierre n'élait pas encore parfaite, quand Jésus-Christ lui dit : Vous êtes bienheureux, parce que ce n'est point la chair ni le sang qui vous a révélé ceci, mais mon Père qui est dans le Ciel. Il est vrai, saint Pierre confessa que Jésus-Christ était le Fils du Dieu vivant, et c'est par cette confession qu'il mérita d'entendre ce que Jésus-Christ luiré-

> Mattb., xn, 17.

pondit : Vous êtes Pierre, et c'est sur cette pierre que je bâtirai mon Eglise ; mais après tout, eo ce moment-là saint Pierre n'était pas encore h l'épreuve des tentations où sa foi devait être exposée ; il n'était pas encore inébranlable dans celte confession de foi qu'il faisait avec tant de zèle. Or c'est à nous, comme je l'ai dit, de profiter, non-seulement de l'exemple de sa foi , mais des imperfections même de sa foi ; de l'exemple de sa foi en l'imitant, et des imperleclioiis de sa foi eu les évitant. C'e^t à nous d'apprendre de lui à confesser de bouche la foi que nous avons dans le cœur ; et si quelquefois nous sommes assez malheureux pour manquer de ferveur et de courage dans la confession de notre foi, c'est à nous d'apprendre à réparer comme lui, par une fervente pénitence, celte honteuse et scandaleuse lâcheté : deux points, mes chers auditeurs, où je renferme toute cette première partie. Ecoutez-moi ; il n'y aura rien là qui ne soit proportionné à la capacité de vos esprits, ni rien que chacun de vous ne puisse et ne doive s'appliquer. Commençons.

La foi de saint Pierre était grande sans doute et h'ès-grande, quand Jésus-Christ lui dit : Beatus es ; Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean. Car en vertu de cette foi, saint Pierre avait tout quitté pour suivre Jésus-Christ ; en vertu de cette foi, il avait marché sur les eaux pour aller à Jésus-Christ ; en vertu de cette foi, plusieurs d'entre les disciples s'étaient retirés du troupeau de Jésus-Christ, parce qu'ils se scandalisaient de sa doctrine sur le sujet de l'Eucharistie, et Jésus-Christ ayant demandé aux apôtres s'ils voulaient aussi se sé|)arer de lui, saint Pierre lui avait dit: Hé ! Seigneur, à qui irionsnous ? car vous avez les paroles de la vie éternelle. Tout cela, marques évidentes de la grandeur de sa foi, qui ne fut pas, dit saint Augustin, une foi de spéculalion et en idée, mais une foi réelle et de pratique ; qui ne fut pas une foi morte, mais une foi vive et animée ; qui ne fut pas une foi stérile et infructueuse, mais luie foi, pour ainsi parler, riche et féconde, |iuisi|u'elle produisit en lui de si surprenants et de si merveilleux effets. Tout cela, preuvesinconteslabies» que, dès son premier engagement avec Jésus- Christ, il l'avait reconnu pour Fils du Dieu vivant. Car, comme raisonne saint Augustin, s'il l'avait cru seulement honnne, il n'aurait pas renoncé pour lui à tout ce qu'il possédait dans le monde , s'il l'avait cru seulement homme, il ne lui aurait pas dit : Domine, si lu es, jubé me ad te venire iuper aquas ' ; Si c'est vous, Seigneur, coaunan-

■ Mattb., xir, 28.

POUR LA FÊTE DE SAllNT PIERRE.

dez, et dès l'instant je marcherai sans crainte sur l'eau pouraller à vous ; s'il l'avait cru seulement homme, il se serait scandalisé, aussi bien que les autres, du commandement que lui fit Jésus-Christ démanger sa chair et de boire son sang ; s'il l'avait cru seulement homme, il n'aurait pas pris ce que Jésus-Christ leur annonçait de ce mystère, pour des paroles de vie et d'une vie immortelle : Verba vitœ œternce hahes K 11 est donc vrai que ce n'était dès lors, ni la chair ni le sang, mais l'Esprit même de Dieu qui lui avait donné les hautes et sublimes connaissances dont il se trouvait lempli.

Voilà, mes chers auditeurs, les qualités de la foi de saint Pierre, et voilù en quoi la foi de saint Pierre doit être le modèle de la nôtre. Prenez garde : ce fut une foi pratique, une foi efficace et agissante, que celle de saint Pierre, et telle doit être notre foi ; car une foi oisive, une foi qui s'en tient à des paroles, une foi qui ne consiste qu'en de belles et de spécieuses maximes, une foi qui se borne à des sentiments sans aller jusqu'aux œuvres, c'est une foi qui ne peut servir qu'à notre condamnation; c'est la foi des démons, qui croient, qui tremblent, et qui en demeurent là. Ce fut une foi généreuse, en vertu de laquelle saint Pierre abandonna non-seulement tout ce qu'il possédait, mais tout ce qu'il était capable de posséder, mais tout ce qu'il pouvait espérer, mais tout ce qu'il pouvait désirer ; tellement qu'il eut bien raison de dire ; Ecce nos reliquimus omnia 2 ; Voici que nous avons tout quitté. Et c'est ainsi que notre foi doit nous détaclier de tout, eu sorte que nous quittions tout, non pas toujours réellement et en effet, mais au moins de cœur : c'est-à-dire que nous soyons disposés à quilter tout ; que nous soyons dégagés de toute affection aux biensque nous possédons ; que nous soutenions avec patience la perte de ces biens, quand il plaît à Dieu de nous les enlever ; que nous soyons tranquilles et soumis, quand la Providence permet que ces biens diminuent ; que nous nous dépouillions avec joie d'une partie de ces biens pour en assister les membres de Jésus-Cln-ist et nos frères, qui sont les pauvres ; car une foi en conséquence de laquelle on ne renonce à rieu, ou ne quitte rien, on ne se refuse rien et l'on ne veut rien se refuser, c'est une foi chimérique, qui ne peut être de nul mérite devant Dieu et que Dieu même réprouve. Ce fut une foi pleine de confiance qui fit marcher saint Pierre sur les eaux, sans craindre le péril où il s'exposait, ni la tempête dont la mer était agitée ; et si notre foi est

' Joiu., Ti, 69, — 2 ilatth., xii 27.

telle que Dieu la demande, il faut qu'elle se soutienne au milieu des dangers du monde, au milieu des persécutions et des disgrâces du monde, au milieu des changements et des révolutions inévitables dans le cours du monde ; car une foi qui doute, une foi quihésite, n'a plus ce caractère de lêrmeté qui est essentiel à la vraie foi. Ce fut une foi à l'épreuve du scandale où tombèrent ces disciples incrédules, qui, ne pousr.nl comprendre l'adorable mystère de nos au'.els que Jésus-Christ leur annonçait, en prirent occasion d'abandonner ce Dieu Sauveur ; et notre foi, comme celle de saint Pierre, doit nous fortifier contre tant de discours que nous entendons, contre tant d'exemples que nous avons sans cesse devant les yeux, afin que nous puissions faire à Dieu la profcstalion que fit ce prince des apôtres : Et si omnes scandaliz-ali fiierint in te, sed non ego ' ; Non, Seigneur, je ue m'éloiguerai jamais de vous ; quand tous les hommes vous auraient renoncé, et que de tous les hommes je resterais seul sous l'obéissance de votre loi, je ne m'en départirai jamais ; fallùt-il résister à toutes les puissances de la terre, fallùl-il donner ma vie, vous me trouverez toujours fidèle : Et si oportuerit me simul commori tibi, non te negabo 2.

Telle était, dis-je, la foi de saint Pierre ; mai; quelque grande que fût sa foi, j'ai ajouté qu'elle n'était pas encore parfaite, parce qu'il n'avait pas encore reçu le Saint-Esprit : il ne faut que lire l'Evangile pour en être persuadé ; car, immédiatement après que saint Pierre eut rendu témoignage à la divinité de Jésus-Christ, le Fils de Dieu ayant déclaré à ses disciples qu'il allait à Jérusalem, et que là il devait être livré aux gentils , moqué , outragé, déchiré de fouets, crucifié : Ah ! Seigneur, reprit le saint apôlre, à Dieu ne plaise que tout cela vous an'ive I parole dont Jésus-Christ parut indigné, et qui lui (il dire à ce chef même de son Eglise : Retirez-vous de moi, satan ; vous ètesun scandale pour moi, et vous n'avez point de goût pour les choses de Dieu, mais seulement pour les choses de la terre : Vade post me, satana, scandulum es mihl 3. H s'en fallait donc bien, remarque saint Clirysostome que la foi de saint Pierie ne fût dans le degré de perfection où elle devait être , puisqu'il se trouvait prévenu d'une erreur aussi pernicieuse et aussi grossière que celle de croire qu'il ne convenait pas à Jésus-Christ de mourir pour le salut des hommes. Elle n'était pas non plus parfaite, cette même foi, lorsque saint Pierre ayant d'abord marché avec confiance sur

' Marc, xiT, J». — ' Ibid., 31. — ^ Matth., ivi, ÏS.

POUR LA FETE DE SAINT PIERRE

les eaux, mais voyant ensuite les flots de la mer agiles, craignit, et s'écria : Seigneur, sauveznous, autrement nous sommes perdus; sur quoi le Fils de Dieu lui fit ce reproclie : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous eu peur ? Modicœ fidei , quare diibitasti ' ? Enfui, sa foi était bien imparfaite, quand, après avoir été trois ans entiers à l'école de Jésus-Christ, après avoir entendu si souvent ce divin Maître expliquer les vérités évangéliques, il ne les comprenait pas ; car, comme l'a formellement observé saint Luc, ce que cet adorable Sauveur disait à ses disciples de la nécessité des souffrances, de l'avanlage des croix, du renoncement à soimême, ils le regardaient comme des mystères cachés, et comme autant de paradoxes : Et erat verbitm istud abscondilum ab eis 2.

Voilà, chrétiens, les ténèbres de la foi de saint Pierre ; mais en même temps voilà les écueilsdenotre foi, et ce quenous devons éviter. Saint Pierre crut Jcsus-Clirist Fils du Dieu vivant, mais il se scandalisa du mystère de sa passion et de sa mort ; c'est ce qui nous arrive tous les jours, car nous adorons la personne de Jésus-Christ, mais nous nous scandalisons de sa croix, nous nous scandalisons de son Evangile : l'oigueil et l'aniour-propre qui nous dominent, forment en nous une opposition secrète à ses maximes et à sa loi. Ce scandale parait dans nos actions : nous nous disons chrétiens, et nous vivons en païens. Que (il Jésiis-GInist, justement offensé du scandale de saint Pierre ? Il le reprit avec aigreur, il le traita de satan, il le rejeta. Prenez garde, mes frères, dit saint Hilaire : le Fils de pieu brûlait d'un désir si ardent de souffrir pour nous, qu'il ne put voir sans indignation que Pierre entreprit de combattrecc dessein. Or ce même Sauveur n'aurailil pas encore plus droit de nous dire, comme à son apôtre : Vade posi im, satana ; Allez, homnics lâches et sensuels, amateurs de vous-mêmes et idolâtres de votre corps, vous n'avez jamais connu le prix de ma croix ; car ce mystère de la croix est trop relevé pour vous ; et tant que vous serez esclaves de vos plaisirs, vous ne comprendrez januds que ce qui peut flalter la chair et saii-^l'aire la cupidité. Dès que saint Pierre fut a.i;aillide l'orage, il trembla, malgré la confiance ipi'd avait d'n!)ord marquée ; et tandis que nous sommes dans la prospérité, que les choses du monde vont selon nos souhaits, et que rien ne p.-^us Iroiii.le, nous nous confions en Dieu, no&s nous soumellons à Dieu, nous bénissons Dieu ; mais sommes-nous dans

Malih., xir, 31. — ' Luc, xvui, 84.

Il peine et dans l'affliction, une disgrâce imprévue nous arrive-t-elle, les affaires du siècle prennent-elles pour nous un mauvais tour, c'est là que notre courage nous abandonne, nous commençons à douter de la providence du Seigneur, nous nous élevons contre elle, nous manquons de foi, ou nous n'avons qu'une foi timide et chancelante : Modica: fidei, quare dubitasti ? Mais avançons.

Saint Pierre ne se contenta pas de croire la divinité de Jésus-Christ, il la confessa hautement, il la confessa avec zèle, il la confessa au nom de tous les apôtres ; et c'est particulièrement en vue de cette confession de foi, que Jésus-Christ le choisit pour être la pierre fondamentale de son Eglise : Et e<\o dico tibi : Quia tu es Petrus, et super hanc petram œdificalo Ecclesiam meam *. Autre exemple que Dieu nous proposeen ce saint jour ; autre règle qu'il nous ordonne de suivre, et à laijuelle nous devons nous conformer, si nous voulons solidement établir notre salut ; car pour être sauvés, chrétiens, il ne suffit pas, selon saint Paul, que nous croyions de cœur, mais il faut encore que nous confessions de bouche ; il ne suffit pas qu'intérieurement et dans l'àme nous adorions Jésus- Christ comme notre Dieu, mais il faut qu'au dehors et devant les hommes, nous lui rendions le témoignage qui lui est dû ; et comme toute l'Eglise est fondée sur la confession que fit saint Pierre de la divunté du Fils de Dieu, j'ajoute que le salut de chaque fidèle doit être Ibudé sur la confession qu'il fera de sa foi. Confession, prenez garde, s'il vous plait, confession (!e loi dont l'obligation rigoureuse est égalemeni et de droit naturel el de droit divin ; coiil'essiLi/i qui renferme deux préceptes, l'un négalif, pernietlez-moidem'exi'rinierde Iasoi-le api es les théologiens, l'autre positif: l'un qui nous défend de rien faire, de rien dire qui soitseulenient, même en apparence, contraire à la foi que nous professons ; l'autre qiù nous oblige à donner des marques publiques de cette foi, selon que les sujets et les occasions le demandenl pour l'honneur de Dieu et pour l'édilicaiion de l'Eglise : deux devoirs absolument indispensables, s'agit-il de tous les bieiis du monde et de sacrifier jusqu'à notre vie ; confession selon laquelle, au jugement de Dieu, no'.is scroîis ou l'Cc-oimus, ou réprouvés de JiJsus-Christ. Car (juiconque me reconnailra devant les hommes, disait cet ailorable Sauveur, je le reconnaiirai devant mon Père : Qui conjitehitur me coram Iwminibus, confitebor et ego eum voram l'aire meo 2.

' Matth., XVI, 18. — » Ibid.jX, 32.

POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE

Et , par une règle toute contraire , quiconque devant les hommes m'aura renoncé , je le renoncerai en présence de mon Père : Qui negaverit mecoram hominibus, negaho et ego eum coram Pâtre meo '. C'est donc à nous d'imiter saint Pierre dans cette confession si nécessaii'e : c'est ce qu'ont fait les martyrs, quand ils ont paru devant lesjugesde la terre, et qu'ils ont versé leur sang jwur la cause de Jésus- Clirist; c'est ce qu'ont fait tant d'iiommes apostoliques, quand ils ont passé les mers et qu'ils ont pénétré jusqu'aux extrémités,, du monde pour Y annoncer le nom de Jésos-Christ ; et c'est ce que nous devons faire nous-mêmes, chacun dans notre condition, et autant que le demande l'honneur de Jésus-Christ.

Cependant, ô profondeur 1 ô abîme des conseils de Dieu 1 Pierre, tout éclairé qu'il était d'en haut, n'était pas encore inébranlable : c'était la pierre sur laquelle l'Eglise devait être bâtie ; mais cette pierre n'avait pasencore toute la stabilité nécessaire pour l'affermissement de l'Eglise. En un mot, saint Pierre, après avoir confessé Jésus-Christ, le renonça ; après avoir dit à cet Homme- Dieu : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, il fut assez faible et assez lâche pom- dire, parlant de ce même Sauveur : Je ne le connais point. Dieu le permit ainsi, chrétiens, et la Providence eut en cela ses desseins particuliers, que nous devons adorer. Mais dans cet exemple, reconnaissons-nous nousmêmes, car voilîi ce que nous faisons en mille rencontres : nous confessons Jésus-Christ de bouche ; mais combien de fois dans la pratique l'avons-nous renoncé plus indignement et plus honteusement que saint Pierre? combien de de fois et en combien d'occasions n'avonsnous pas rougi d'étie chrétiens? combien de fois avons-nous paru devant les autels du Seigneur, comme si jamais nous ne l'avions connu ? et cela, tantôt par un respect humain, tantôt par ime fausse politique, tantôt par un liberlinage affecté, tantôt par un scandale qui nous a enlraîués, et à quoi nous n'avons pas eu la force de résister ; d'autant plus coupables, en trahissant notre foi, qu'il ne s'agissait pas pour nous, comme pour saint Pierie, de perdre la vie. Chute de saint Pierre, qui doit toujours nous faire trembler, qui que nous soyons, et quelque fermes, jusqu'à présent, que nous ayons pu être; car, si cet apôtre, et ce prince même des apôtres a eu un sort si déplorable, que ne devons-nous pas craindre pour «lous? si ce fondement de l'Eglise de

■ Matth., X, 33.

Jésus-Christ, a été ébranlé, et s'il est tombé en ruine, nous qui sommes la faiblesse même, la fragilité même, la pusillanimité même, avec quelle défiance de nous-mêmes et quelle frayeur des jugements de Dieu ne devons-nous pas nous conduire ? Chute de saint Pierre, qui procéda de trois causes : de sa présomption, de son orgueil, de son imprudence. De sa présomption, qui lui fit dire à Jésus-Christ, avant que de s'être bien éprouvé lui-même : Je suis prêt à vous suivre jusqu'à la mort ; quoique Jésus- Christ lui eût dit : Avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois. De son orgueil, car il se préféra à tous les autres apôtres, en sorte que le Fils de Dieu leur ayant dit : Vous m'abandonnerez tous aujourd'hui, Pierre, rempli d'une vaine opinion de lui-même, lui répondit hiy.iteuiont .'Quand tous les autres vous abandonneraient, pour moi, je ne vous abandonnerai pas. De son imprudence : tout faible qu'il était, il ne laissa pas de s'exposer à l'occasion, en entrant dans la maison du pontife, et en demeurant au milieu des ennemis de Jésus- Christ. Trois causes, m 's chers auditeurs, qui nous font tous les jours tomber dans le mêuie désordre que saint Pierre : nous sommes présomptueux comme lui, vains comme lui, impru(lents et téuiôraires comme lui. Chute de saint Pierre, qui doit, après tout, nous consoler, puisque le dessein de Dieu, en la permettant, a été de nous faire voir, dans la personne de cet apôtre, un pécheur prédestiné pour être un vase de miséricorde.

Et par quelle pénitence en effet se releva-t-il d'une telle chute, et la répara-t-il? Pénitence la plus prompte; il ne fallut, pour le toucher et le convertir, qu'un regard du Fils de Dieu : pénitence la plus fervente ; il pleura, et il pleura amèrement : pénitonce la plus constante ; durant tout le reste de sa vie oublia-î-il jamais son péché, et ne ne l'eul-il pas toujours devant les yeux, pour le pleurer toujours avec la même amertume? pénitence qui non-seulement rétablit sa foi, mais qui le mit en état de rétablir la foi de tous les autres ; car c'est à lui que le Sauveur du monde avait dit : Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos ' .■ Quand vous serez converti et que vous serez revenu de votre égarement, travaillez à rappeler vos frères dispersés, à les rassembler et à les confirmer : or n'est-ce pas ce qu'il a fait, et n'eut-il pas une grâce parlicidière pour gagner les cœurs les plus endurcis, pour convaincre les esprits les plus opiniâtres et pour leur iiispirer le don delà

*l,uc.,xxii, 32.

POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE

foi? Dès les premières prédications qu'il fit aux juifs, ne soumit-il pas à l'Evangile, tantôt jusqu'à trois mille âmes, tantôt jusqu'à cinq mille ? et dans le cours de son apostolat, combien de provinces a-t-il éclairées, combien d'Eglises a-t-il fondées? Ah ! mes chers auditeurs, il parlait à des juifs déclarés contre la loi qu'il leur annonçait ; il parlait à des païens élevés ilans les superstitions et les ténèbres de la plus gi'ossicre idolâtrie ; et cependant il les persuadait, ils les sanctifiait, il en faisait de parfaits chrétiens : nous vous prêchons la même loi que lui, nous vous annonçons les mômes vérités ; par quel monstrueux renversement ne seraient-elles pas aussi efficaces dans le centre du christianisme, qu'elles l'ont été au milieu du judaïsme et du paganisme ? Quoiqu'il en soit, attachons-nous à la foi de saint Pierre ; et si nous sommes tombés comme lui, faisons pénitence cjmme lui : disons à Jésus-Christ ; Tu es Cliristus, Filins Dei vivi '. 0;]i, Seigneur, je veux vivre et mourir dans cette sainlefoi, qui vous reconnaît pour l'envoyé de Dieu, pour le Christ et le Fils de Dieu ; si le libertinage de mon cœur m'a séduit en certaines rencontres et en certains temps de ma vie, maintenant que voire grâce répand dans mon esprit une lumière toute nouvelle, je renonce à mes erreurs, et je vous rends l'hommage d'une foi soumise et docile. Jamais saint Pierre ne se dévoua plus ardemment à votre service qu'après son péché, et mes égarements passés ne serviront qu'à redoubler mon zèle pour vous. Ainsi, chrétiens, devons-nous imiter la foi de ce saint apôtre^ pour imiter encore son amour, dont j'ai ù vous parler dans la seconde partie.

DEUXIÈME PAUTIE.

Selon l'ordre que nous a marqué saint Paul, le fondement de toutes les vertus, c'est la foi ; mais la charité en est le comble et la perfection : Major aiitem horiun est charitas ''- ; aussi le Sauveur ne donna-t-il à saint Pieri'e, préférablonient à tous les autres apôtres, le gouvernement de son Eglise, que parce que, entre tous les autres, ce fut suint Pierre qui lui témoigna le plus d'amour. En conséquence de sa foi, ou plutôt de sa confession de foi, Jésus-Christ lui avait promis les clefs du ciel, la puissance de lier et de délier, la juridiction spirituelle et universelle sur tout le monde chrétien. Mais comment fut-il mis en possession de ces clefs, is celte puissance et de cette autorité souve-

I Matth., XVI, 16. — > I Ckir., xiii, 18.

raine ? par son amour, et à cause de son amour. L'amour donc, dit saint Augustin, acheva ce que la foi avait commencé. Saint Pierre, en confessant la divinité de Jésus-Christ, avait mérité que Jésus-Christ lui fit cette promesse solennelle et authentique C'est sur vous que je bâtirai mon Eglise, et par vous que je la gouvernerai ; et saint Pierre, par son amour pour Jésus-Christ, mérita que Jésus-Christ ratifiât dans la suite et accomplît cette promesse. Appliquons-nous encore ceci, mes chers auditeurs; et après en avoir tiré une nouvelle matière d'éloge pour notre glorieux apôtre, tironseu pour nous-mêmes une nouvelle instruction. Le Sauveur du monde, comme il s'y était engagé, veut établir saint Pierre pasteur de son troupeau et chef de son Eglise ; mais pour cela que fait-il ? Il ne demande plus à cet apôtre : Que disent de moi les hommes ? mais il lui demande : M'aimez -vous ? S/moH Joannis, amas me i .^Et, sans se contenter d'un amour ordinaire, il ajoute : Avez-vous plus d'amour pour moi que tous ceux-ci ? c'était des autres apôtres qu'il parlait : Simon Joannis, diligis me iHushis^l Non pas, dit saint Chrysostoine, que cet Homme-Dieu eût besoin d'interroger de la sorte saint Pierre pour être instruit de ses sentiments, puisqu'il n'ignorait rien de tout ce qui se passait dans son cœur ; mais il l'interroge pour donner lieu à saint Pierre d'effacer, par une protestation d'amour jusqu'à trois fois réitérée, le crime qu'il avait commis en renonçant trois fois ce divin ftlaître ; il l'interroge pourfaire voir quel doit être celui à qui cet adorable pasteur veut confier ses ouailles, puisque ce n'est qu'à celui q^ii aime Jésus-Christ, et qu'on ne mérite de conduire ce troupeau fidèle qu'autant qu'on aime Jésus-Christ ; il l'inlcrroge pour montrer par là combien Jésus- Christ aime lui-même son troupeau, puisqu'il n'en veut donner le soin qu'à celui qui lui témoigne plus d'amour ; mais que répond saint Pierre? Vous savez. Seigneur, que je vous aime : Etiam Domine, tu sois quia amo te 3. Eh bien ! répond le Fils de Dieu, paissez donc mes agneaux, c'est-à-dire mes litlcles : Pusce agnos mcos *. Car ce sont les miens et non pas les vôtres, etje veux que vous les gouverniez comme étant à moi et non point à vous; et qu'en les conduisant, vous n'y cherchiez point votre intérêt, mais leur utilité et ma gloire. Ce n'est pas assez : le Fils de Dieu lui demande une seconde fois: M'aimez-vous ? pourquoi ? afin qu'il paraisse davantage que l'amour de saint Pierre

I Joan., XXI, IT. — ' Ibid., 15. — ^ Ibid. — ' Ibid.

POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE

est un amour éprouvé et solide ; et pour une troisième fois il lui demande : M'aimez -vous plus que tous les autres? afin de tirer de lui celte parole si vive et si animée : Vons savez toutes choses, Seigneur, cl par là même vous savez que je vous aime, et que je suis prêt à donner ma vie pour la vôtre ; sur quoi Jésus- Christ ne lui dit plus seulement : Paissez mes agneaux : Pasce ayiws meos ; mais : Paissez mes brebis ; Pasce oves meas ' ; voulant ainsi lui faire entendre "qu'il ne lui donnait pas seulement le soin de son troupeau, mais des pasteurs de son troupeau, marqués sous la figure des brebis qui nourrissent les agneaux.

C'est donc sur l'amour de saint Pierre pour Jésus-Christ qu'est fondée la prééminence de sa dignité et de la juridiction qu'il a eue sur toute l'Eglise. Mais quelles furent les qualités de cet amour ? c'est ce que nous devons considérer, et ce qui doit servir à votre édification. En deux mots, ce fut un amour humble, et ce fut un amour généreux. Amour humble, et par là opposé au zèle présomptueux de cet apôtre pour Jésus-Christ dans le temps de sa passion. Amour généreux, et par là opi^osé à la faiijlesse el à la lâcheté de cet a.iôlre lorsqu'il renonça Jésus-Christ. Or, dans l'une et dans l'autre de ces deux qualités, l'amour de saint Pierre doit être le modèle du nôtre. Appliquez-vous.

Ce fut un amour humble ; car Jésus-Christ demandant à saint Pierre : M'ainiez-vous i)lus que tous vos frères ? Pierre ne lui répondit pas : Oui, Seigneur, je vous aime plus qu'eux ; mais il se contenta de lui dire simplement : Je vous aime, n'osant pas se préférer, ni même se comparer à eux. Il ne dit pas même absolument à Jésus-Christ ; Je vous aime ; mais : Vous savez, Seigneur, que je vous aime : comme s'il eùl voulu lui dire : c'est à vous, Seigneur, d'enjuger; car vous êtes le scrutateur des cœurs. Peut-être me tromperais-je dans le jugement que je porterais du mien ; peut-être me flatterais-je d'avoir pour vous plus d'amour que je n'en ai ; peut-être présumerais-je de moimême : mais vous en êtes le juge, et vous connaissez mes véritables sentiments. Aussi quand le Fils de Dieu l'interrogea de la sorte, ce ne fut pas tant pour éprouver son amour, par comparaison avec les autres apôtres, que pour éprouver sonhumiUté ; car il n'ignorait pas que saint Pierre ne pouvait savoir quelles étaient les dispositions intérieures des apôtres, et par conséquent qu'il ne pouvait pas dire: Je vous aime plus qu'eux. Mais ce divin Maître vouluf que

Pierre fit voir son humilité, et qu'au heu de dire comme autrefois : Quand tous les autres ne vous aimeraient pas, je vous aimerais; il dit seulement :Je vous aime. Ah! chrétiens, sans riiumilité,il n'yapointd'amour, ni de vraie charité ; et si l'amour de Dieu était mêlé d'orgueil, il cesserait d'être amour de Dieu, et dégénérerait dans un amour criminel de soi-même. C'est sur celte humilité que Jésus-Christ a établi la première de toutes les dignités ; c'est sur ce fondement que doivent être établies toutes les vertus.

Cependant notre saint apôtre s'attrista et il s'affligea, voyant que Jésus-Christ lui demandait jusqu'à trois fois : M'aimez-vous ? et pourquoi saffligea-l-il ? C'est, répond saint Chrysostome, qu'il commença à se défier de soi-même ; c'est qu'il commença à douter si en effet il aimait autant Jésus-Christ qu'il prétendait l'aimer ; c'est qu'il commença à craindre que Jésus- Christ ne vil dans le fond de son cœur quelque disposition contraire à l'amour sincère qu'il se flattait d'avoir pour cet Homme-Dieu. Il se souvint de la prédiction que le Sauveur du monde lui avait faite dans une autre rencontre, en lui disant : Vous me renoncerez jusqu'à trois fois : ce qui était arrivé malgré ses protestations et ses résolutions ; et il craignit qu'il n'en arrivât ici de même, et que la demande du Fils de Dieu ne lui annonçât dans l'avenir une chute nouvelle et aussi funeste que la première. Voilà ce qui l'attrista et ce qui l'affligea : car, touché qu'il était de l'amour le plus solide pour Jésus-ChrisI, rien ne lui parut plus douloureux et plus affligeant que de n'être pas assuré de cet amour. N'aimer pas Jésus-Christ, c'est ce qu'il regarda com;ne le souverain mal. et le comble de tous les maux. Et d'être seulement soupçonné de n'aimer pas cet aimable Sauveur, ce fut pour lui uu sujet de tristesse dont il se sentit presque accablé : Contristatus Petrus '. Ah ! Seigneur, lui dit-il, ne m'affligez pas jusqu'à ce point, que de me laisser dans uu tel doute. Je crois vous aimer; mais poiir rendre mon amour pluscerlain, metlez-le à toile épreuve qu'il vous plaira. Le plus sensible témoignage de l'amour, c'est d'être prêt à mourir pour celui qu'on aime ; je veux bien passer par celte épreuve; et déjà, dans la préparation de mon coeur, je donne ma vie pour vous : .4?!/;?iflfm meam pro teponam'i. Tirez-moi seulement, Seigneur, de cette cruelle inuortitude où je suis, et du trouble où vous me jetez en me demandant si je vous aime. La mort me serait mille fois

' Joan., x£i, 17. — 2 Ibid., xiii, 37.

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