SAINT PAUL
1re(é des autres. Mais quand saint Paul paraissait confessant le nom de cet Homme-Dieu, lui qui venait d'eu être le persécuteur, lui qui était connu dans Jérusalem pour avoir entrepris d'en exterminer la secte, lui qui avait reçu pour cela et demandé même des commissions et des ordres ; et que, par un changement aussi subit que prodigieux, il publiait partout que ce crucifié à qui il avait fait si cruellement la guerre était le Sauveur et le Dieu d'Israël, qu'il était forcé de l'avouer, etqu'après ce qu'il avait vu et entendu, il ne refusait point de mourir pour signer de son sang une vérité si importante ; quand il parlait ainsi, que pouvait-on opposer à la force de ce témoignage ? Etait-ce préoccupation, étaitce intérêt, était-ce renversement d'esprit, étaitce indifférence ou mépris pour la loi de Moïse ? Tout le contraire ne se trouvait-il pas dans saint Paul ? ce changement dans un homme aussi éclairé que lui et aussi zélé pour les traditions de ses pères, n'était-ce pas une justification authentique de tout ce qu'il disait à l'avantage et à la gloire de Jésus-Christ ?
De là vient que ce grand apôtre ne faisait presque jamais de discours dans les assemhlées des juifs, qu'il ne se proposât lui-même comme un argument et comme une démonstration sensible de l'Evangile qu'il annonçait. C'est moi, mes frères, leur disait-il, qui me suis signalé dans le judaïsme, au-dessus de tous ceux de ma profession et de mon âge. Vous savez de quelle manière j'ai vécu parmi vous, et avec quel excès de fureur je ravageais cette nouvelle église, que je reconnais aujourd'hui pour l'Eglise de Dieu. Il est vrai, j'étais plus infidèle que vous ne l'êtes, et plus rebelle aux lumières de la grâce; mais c'est pour cette raison même que Dieu a jeté les yeux sur moi, et que Jésus-Christ a voulu faire éclater en moi son extrême patience, afin que je devinsse un exemple et un modèle pour vous porter à croire en lui. Oui, c'est lui-même qui m'a parlé, et qui, par des signes et des prodiges dont tous ceux qui m'accompagnaient ont été les témoins, m'a réduit à l'état où vous me voyez ; qui m'a terrassé pour me relever, qui m'a aveuglé pour ra'éclairer; qui, de blasphémateur quej'étais, m'a fait apôtre, et qui, pour réparation de tous les outrages qu'il a reçus de moi, veut maintenant que je lui serve d'ambassadeur et de ministre auprès de vous. Ces paroles, dis-je, avaient une grâce toute divine dans la bouche de saint Paul, pour persuader 'es juifs. Et saint Luc remarque que c'était as- "l'il parlât, et qu'il assurât que Jésus-Christ C. ToM. — III,
était le Christ, pour confondre tous les ennemis du nom chrétien : Coiifumlebat Jiulœos... affirtnamquoniam hic est Christus i. Au lieu qu'il fallait que les autres apôtres fissent de grands efforts, celui-ci n'avait qu'à se produire, sa personne seule prêchait ; saint Paul converti était pour tous ceux de sa nation, non pas ua attrait, mais une détermination invincible à embrasser la foi. Et en effet, à bien méditer les circonstances de cette conversion, à peine avons-nous un motif de créance en Jésus-Christ plus convaincant et plus touchant que celui-là. De là vient que les chefs de la snagogue, qui avaicntconjurécontrele Sauveur, se montrèrent toujours si passionnés contre saint Paul ; de là vient qu'ils usèrent de tant de stratagèmes pour le perdre et pour lui ôter la vie ; et qu'entre les auh-es disciples ce fut celui-ci qu'il persécutèrent le plus cruellement : pourquoi? parce qu'ils savaient que c'était celui dont le témoignage devait faire plus d'impression sur les esprits, et qu'il était impossible que Jésus- Christ ne fût reconnu dans la Judée pendant que saint Paul y serait écouté. Il avait donc une grâce particulière pour faire l'office d'apôtre à l'égard des juifs.
Mais son ministère ne se bornait pas là. Dieu l'appelait à quelque chose de plus grand, et cette séparation mystérieuse que le Saint-Esprit commanda qu'on fit de sa personne, comme il est dit au livre des Actes, était encore pour une entreprise plus haute. Prêcher Jésus-Christ aux juifs, c'est-à-dire à un peuple que Jésus- Christ avait instruit lui-même, à un peuple déjà prévenu de la foi du Messie, déjà éclairé des lumières de la vraie religion, c'était proprement le partage des autres apôtres, même de ceux qui paraissaient comme les colonnes de l'Eglise, sans en excepter saint Pierre ; mais répandre la grâce de l'Evangile sur toutes les nations de l'univers, prêcher Jésus-Christ à des païens et à des idolâtres, porter son non devant les monarques et les souverains, persuader sa religion aux philosophes et aux sages du montle, leur faire goûter la foi d'un Dieu- Homme, leur en inspirer le culte et la vénération, les détacher de leurs fausses divinités, et, ce qui était bieu plus difficile, des fausses maximes du siècle, pour les souineth-e au joug de la croix ; faire adorei' la sagesse de Dieu dans un mystère qui n'avait pour eux que des apparences de folie : ah ! chrétiens, c'est pour cela qu'il fallait uu saint Paul, et c'est ■ ()ijur cela que saint Paul était prédestiné. i»'ucl-
■ A et. IX, 23.
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que pouvoir général qu'eût reçu saint Pierre au-dessus des autres apôtres, sa mission spéciale n'allait pas a convertir les gentils. Le dirai-jc? Jésus Christ même ne l'avait pas voulu entreprendre, puisque, tout Sauveur et tout Dieu qu'il était, il s'était réduit aux brebis perdues de la maison d'Israël : Non sum missus nisi ad oves quœ perierunt domus Israël '. Jlais, comme remarque saint Augustin, ce que Jésus- Christ n'a pas lait par lui-même, il l'a fait par saint Paul : il n'était venu par lui-même que pour les Israélites ; mais dans la personne e par le ministère de saint Paul, il était venu pom' tous les hommes : de sorte que saint Paul devait cire le supplément de la mission adorable de cet Homme-Dieu. Woûh le grand ouvrage pour lequel le Saint Esprit avait ordonné qu'on lui réparât cet apôtre : Segregate mihi Sauium -.
U., comment y a-t-il réussi? Ah! chrétiens, à peine lui-même osait-d le dire, tant la ciiose lui semblait surprenante; à peine en croyait-il à ses yeux, voyant, non pas les fruits, mais les prodiges que ses prédications opéraient. Lnaginez-vous, dit saint Chrysostome, et il nous est aisé de l'imaginer, un conquérant qui entre à main armée dans un pays; qui mesure ses pas par ses victoires, à qui rieu ne résiste, et de qui tous les peuples reçoivent la loi • voilà une mage de saint Paul convertissant la gentil ité. Il entre dans des pays où le démon de l'idolàtrie était en possession de régner, et il le tait tuir de toutes parts. Depuis l'Asie jusques aux extrémités de l'Europe, il établit l'empire de la foi : dans la Grèce, qui était le séjour des sciences, et par conséquent de la sagesse mondaine: dans Athènes et dans l'aréopage, où l'on sacritlait à un Dieu inconnu; dans Ephèse, où la superstition avait placé son trône ; dans Rome, où l'ambilion dominait souveramement; dans la cour de Néron, qui lut le centre de tous les vices : il publie là, dis-je, l'Evangile de l'huinilité, de l'austérité, de la pureté, et cet Evangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu'il persuade ; mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls, des hommes éclairés qu'il luit renoncer à toutes leurs lumières, en leur proposant un Dieu crucitlé ; ce sont des femmes vaines et sensuelles qu'il dégage de l'amour d'elles-mômes, pour leur faire embrasser la pénitence. Il annonce Jésus-Christ dans des lieux où ce nom auguste et vénérable n'avait jamais été entendu, Nonubi nominatus est Chris-
Mattb., XT, 24. — : Act., XIII, a.
tus 1 ; il y voit naître des Eglises nombreuses, ferventes, florissantes, qui remplissent toute la terre de l'admiration et de l'odeur de leur sainteté. Que pensez-vous, chrétiens? Si la tradition, ou plutôt si l'expérience même n'autorisait ce que je dis, peut-être le prendrions-nous, vous et moi, pour une fable ; mais tout l'univers témoigne encore aujourd'hui que c'est une vérité : le christianisme que nous voyons, la vaste éleudue du royaume de l'Eghse, tant de nations devenues fidèles par la prédication de ce grand saint; tant de peuples qu'il a engendrés par l'Evangile, et qui le reconnaissent encore pour leur père, nous-mêmes qui en sommes sortis, et qui n'avons point d'autre origine que celle-là, tout cela ce sont autant de monuments etde preuves suffisantes des conquêtes de saint Paul sur la gentilité.
Cependant son ministère, pour un entier accomplissement, demandait qu'il travaillât à former les chrétiens : c'était son principal et dernier ouvrage, et c'est ce qu'il a fait d'une manière qui lui est si propre, que, sans rien ûter aux autres apôtres, on peut l'appeler, par excellence, le Docteur de l'Eglise. En elfet, mes chers auditeurs, sans parler du premier christianisme qu'il a planté, qu'il a arrosé, qu'il a cultivé par ses soins, c'est lui qui nous a instruits à être ce que nous sommes, ou ce que nous devons être, c'est-à-dire, chrétiens, par la doctrine toute céleste qu'il nous a enseignée. Pourquoi pensezvous qu'il ait été ravi au troisième ciel, et pourquoi Jésus-Clirist, dans l'état même de son immortalité, a-t-it voulu se faire le maître de cet apôtre? afin de nous dire, par la bouche de cet apôtre, ce qu'il ne nous avait pas dit par la sienne : £30 eiiim accepi a Domino quod ettradidi vobis 2. 11 y avait cent choses que le Fils de Dieu n'avait pas révélées aux hommes, étant avec eux, parce qu'ils ne pouvaient pas les porter; et c'est saint Paul qui devait les en rendre capables.
C'est lui qui nous a découvert les trésors cachés dans ce mystère incompréhensible de l'incarnation du Verbe, qui nous a expUqué récouomie de la grâce, qui nous a fait concevoir la dépendance infinie que nous avons d'elle, jointe à l'oMigation de travailler avec elle, afin de ne la pas recevoir en vain ; qui nous a éclairci ce profond abîme de la prédestination de Dieu, pour nous apprendre à l'adorer et non pas à le pénétrer, à nous en faire un motif de zèle pour le salut, et non pas de libertinage et de désespoir; qui nous a donné ces hautes idées de l'Eglise de Jésus-Christ, qui nous a fait le plan
' Kom.i XV, 20. — 2 1 Cor., xi, 23.
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de sa hiérarchie, qui nous a intimé ses lois, qui nous a développé ses sacrenienls. Sans lout cela nous ne pouvions pas être chrétiens, et à peine TEvanaile nous déclarait-il rien de tout cela; mais cette bouche, encore une fois, par laquelle, comme ditsaintChrysostome,Jésus-Chiist a prononcé de plus grands oracles que par luimême : Os illud per quod Chrislus majora quam per se ipsum loculus est, saint Paul nous en a pleinement informés; c'est lui qui, pur les divins préceptes de sa morale, a sanctifié tous les états, et qui en a réglé tous les devoirs; lui qui apprend aux évèques à être parfaits, aux prêtres à être réguliers et fervents, aux vierges h être modestes et iuimbles, aux veuves à être retirées et détachées du monde, aux grands à vivre sans faste et sans orgueil, aux riches à ne se point enfler de leurs richesses, et à n'y point mettre leur appui; aux maiires à veiller sur leurs domestiques, aux domestiques à i-especter leurs maîtres, aux pères et aux mères à conduire leur famille, aux enfants à honorer leurs pères et leurs mères ; ainsi de toutes les autres conditions que le temps ne me permet pas de parcourir.
C'est pour cela que saint Ghrysostome appelait saint Paul le grand livre des chrétiens, et c'est pom' cela môme qu'il exhortait tant les fidèles à la lecture des divines épitres de cet apôtre. Il n'en fallut pas davantage pour achever la conversion de saint Augustin; vous savez en quelles perplexités il se trouvait : Dieu l'attirait lorlement, et le monde le retenait, la grâce le pressait, et ne lui donnait aucun repos; mais la passion d'ailleurs livrait à son cœur les plus rudes combats, et l'habitude faisait évanouir ses plus belles résolutions. Que fallait-il donc pour le faire triompher de l'habitude, pour le forlilier contre la passion, pour l'arracher au monde et à tous ses engagements? Uien autre chose que ce que lui marqua cette voix qu'il entendit; et c'était d'ouvrir et de lire les épilres de saint i'aul : Toile, lecje. Prenez et lisez. Il )béit, et tout à coup ses (ers furent rompus : quelques paroles de ces saintes lettres dissipèrent tous les nuages de son esprit, et, d'impulique qu'il était, en tirent un hounne ciiaste et an saint. A quoi tient-il que nous n'en relirions le môme fruit? l'Esprit de Dieu, dont ces excellentes épitres sont remplies, n'est pas moins puissant pour nous qu'il le fut pour saint Augustin.
Ah! chrétiens, pourquoi pense/.-vous que le christianisme ait de nos jours dégLiiéré dans celte corruption de mœurs, et dans ce désordre
où nous le voyons? Disons-le à notre confusion: après tout ce qu'a fait saint Paul pour l'accomplissement de son ministère, pourquoi avonsnous encore la douleur de voir, au milieu du christianisme, uu cerlain levain de judaïsme et de paganisme? car j'appelle levain dejuda'isme, celte opposition secrète à Jésus-Christ, qui est dans le cœur de tant de chrétiens ; opposition, dis-je, à la croix de Jésus-Christ, à l'humilité de Jésus-Christ, aux maximes et aux exemples de Jésus-Christ •. j'appelle levain de paganisme, cette malheureuse coutume qu'on se fait de n'agir que par les vues du monde, sans prendre jamais les vues de la foi ; de ne se conduire en toutes choses que par politique, que par raison, que par des considérations et des respects humains, sans consulter jamais la religion. Est-il rien aujourd'hui de plus commun que ce scandale, et d'où vient cela ? c'est, mes frères, que nous n'écoutons pas saint Paul, et que nous ne proîitons pas des salutaires enseignements qu'il nous donne : tout mort qu'il est, il nous prêche encore; disons mieux, il est encore vivant dans ses incompaiables écrits. Voulez-vous réformer le christianisme, ou plutôt voulez-vous vous réformer vous-mêmes? Tulle, lege : Prenez et lisez. Il ne vous faut point d'aulre maître, point d'autre prédicateur, point d'antre guide et il'autre directeur que saint Paul, iel que l'Kglise vous le présente, et tel qu'elle vous le fait entendre. Je dis plus : voulez-vous avoir part au ministère de ce grand apôtre? voakz-vous, pères et mères, faire de vos familles des familles chrétiennes? servez- vous de la morale de saint Paul; ayez soin de vous en instruire et d'en instruire les autres. Au lieu de tant de livres scandaleux, de lant de hvres impies, de tant de livres médisants et insolents, attachez-vous à celui-là, et dans peu vous en connaîtrez le mérite, et eu ressentirez l'eflicacc : ce sera votre sanctification particulière, et la sanctification de vos maisons. Quoi qu'il en soit, comme saint Paul a pleinement accompli le ministère de l'apostolat par la prédication de l'Evangile, il l'a encore parfaitement honoré par la conduite qu'il a tenue dans la prédication de l'Evangile : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PAUTIE.
Tirer de l'honneur de son ministère parce qu'on l'exerce dignement, c'est la récompense du mérite ; affecter l'honneur qui est allaché h son ministère et s'en prévaloir, c'est l'effet de l'ambiliou luunaino ; se l'aire honneur aux dépens de son ministère, c'est une criminelle pré-
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■varication : mais faire honneur à son ministère aux dépens mêmes de sa personne, c'est le caractère des grandes âmes, et en particulier celui de saint Paul : ilnesevitpasplustôt engagé dans ce glorieux emploi de prêcher l'Evangile aux gentils, qu'ils s'en expliqua hautement : Vobis enivi dico gentibus : Quamdiu quldem ego sum gentium apostohts, minislerium meum honorificabo ' ; Oui, mes frères, leur dit-il, je vous le déclare, puisqu'il a plu à Dieu de me choisir pour être le ministre de sa parole, et qu'il rti'a établi votre apôtre, tant que l'en porterai le titre et le nom , je travaillerai à le soutenir honorablement. C'est ainsi qu'il parlait aux Romains, et il n'en faudrait pas davantage pour vérifier ma proposition ; mais il est nécessaire, pour notre instruction, de la développer et d'cnti'cr dans le détail, afin d'apprendre l'usage d'une maxime aussi essentielle au christianisme que celle-ci, qui est d'honorer les ministères que Dieu nous confie. Voici donc, chrétiens, de quelle manièrey procéda saint Paul : a[)[tliquezvous à cette morale, plus capable que tous les éloges du monde de vous faire admirer cet apôtre. Première règle. Il considéra que si quelque chose pouvait jamais déshonorer le ministère apostolique, et l'exposer à la censure des hommes, c'était surtout l'esprit d'intérêt, esprit bas et sordidedansquelque condition qu'il se trouve, mais honteux et infâme quand il entre dans le commerce des choses saintes. Il prévit dès lors que ce qui obscurcirait dans la suite des temps l'éclat et la gloire de l'Evangile de Jésus-Christ, ce serait la cupidité de certaines âmes mercenaires qui y chercheraient des avantages temporels, et qui, sous des apparences spécieuses, feraient trafic du don de Dieu : Existimantium quœstum esse pietatem 2; que cela seul ruinerait de réputation et de crédit, non-seulement les prédicateurs de la vérité et les dispensateurs des acres mystères, mais la vérité et les mystères mêmes ; que cela seul ferait perdre aux peuples tout le respect qu'ils devaient avoir pour eux, et serait un prétexte éternel pour les rendre odieux et méprisables aux ennemis de 1 Eglise ; au contraire , qu'un désintéressement parfait eiuit toujours l'ornement de leur élatet de leur iuuclion, etqu'ils n'annonceraient jamais Jésus- Chrisia\ec plus d'honneur, que quand ils parailraienf plus libres et plus dégagés des prétentions de la terre. Voilà le principe qu'il établit; et que conclut-il de là ? Ah ! chrétiens, ce qu'il conclut ! 11 se fit une loi, mais une loi inviolable et qu'il observa dans toute la rigueur, d'exercer
• Bom., XI, 13. — ! I Tiœ., vi, 6.
gratuitement le ministère dont Dieu l'avait chargé ; et dans cette vue [ne perdez pas, s'il vous plaît, ceci) , de renoncer à tous les droits, même les plus légitimes et les plus acquis, bien loin d'en exiger de douteux ; ne demandant rien, n'acceptant rien, se passant de toutes choses, se retranchant mille commodités de la vie, dont ta dépendance et la recherche est ce qui rend les hommes intéressés ; ne se fondant, même pour le nécessaire, que sur Dieu et sur soi ; vivant du travail de ses mains, se faisant serviteur de tous, et, pour l'honneur de l'apostolat, ne tirant service de personne, afin qu'on ne lui reprochât jamais qu'en nourrissant le troupeau il s'était enrichi de sa dépouille, et qu'en semant d'une main il avait moissonné de l'autre : car voilà proprement l'esprit de saint Paul. Vous le savez, mes frères, disait-ilaux Milésiens en se séparant d'eux, si j'ai jamais désiré votre or ni votre argent, et si d'autres mains que celles que vous voyez ont fourni à ma subsistance; vous m'êtes témoins si j'ai été à charge à aucun de vous, et si, dans mes fatigues les plus laborieuses, je me suis permis ou accordé le moindre soulagement qui vous pût être onéreux, m'étant toujours souvenu de la parole de notre Maître, qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir'. Cela les faisait fondre en pleurs, dit le texte sacré ; ils se jetaient tous avec respect aux pieds de l'apôtre, et, en l'embrassant avec tendresse, ils s'affligeaient de ce qu'ils ne le verraient plus. S'il était sorti de leur ville bienpourvudetout, c'est-à-dire chargé de leurs biens et de leurs présents, l'auraient-ils pleuré de la sorte ? Ils l'honoraient, dit saint Chrysostome, ou, poui- mieux dire, ils honoraient l'Évangile en lui, parce que dans lui l'Evangile n'était point avili ni dégradé par cette servitude de l'intérêt, qui avilit et dégrade les choses les plus nobles. Ce n'est pas, ajoutait ailleurs ce grand apôtre écrivant à ceux de Corintlie, que je sois obligé d'en user ainsi : car ne suis-je pas libre, et ne m'employant que pour vous, ne m'ètcsvous pas redevables de tout ce qui me manque ? n'ai-jepas le même droit que les autres de vivre de vos aumônes, et de recevoir ce tribut et cette reconnaissance de votre foi? n'est-il pas juste que celui qui plante la vigne en mangedes fruits, et que celui qui sert àl'autel ait part aux oblations de l'autel ? Mais, pour moi, je n'ai point voulu me servir de ce pouvoir, ayant raieu.^ aimé souffrir desincommoditosextérieures, que d'apporter faut soit peu d'obstacles à l'Evangile de Jésus-Christ. Tout ceci ce sont ses paroles ;
I Aa., SX, 33 à 3».
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cai- c'est en quoi, pouisuivail-il, consiste ma gloire, et malheur à moi si je la perds jamais i ! Encore une fois, chrétiens, ce renoncement si généreux et si absolu, c'est ce qui rendait si vénérable le ministère de saint Paul ; avec cela il parlait hardiment et sans crainte, il reprochait, il menaçait, il faisait trembler le vice, ne l'épargnant et ne le respectant dans quelque condition que ce fût. Car que ne peut point un homme qui ne prétend rien, et qui est détaché ?;. de tout inlérèl, quand il porte la parole et les j| ordres de Dieu ? S'il eût été d'humeur à faire *| valoir ses droits et à les disputer sans en rien 1,', raballre, on n'eùteu que du mépris pour son i' zèle ; et s'il se fût proposé une fortune et un établissement, il eût lui-môme ménagé son zèle, c'est-à-dire qu'il l'eût corrompu par de lâches complaisances : car ce qui rend tous les jours la parole de Dieu timide, faible, esclave des respects humains, n'est-ce pas l'intérêt? ce qui fait qu'on la déguise, et qu'on trouve le secret de l'accommoder aux passions des hommes, n'est-ce pas l'intérêt ? ce qui la retient captive dans l'injustice, et ce qui empêche que la vérité ne soit écoutée dans le monde, n'est-ce pas l'intérêt ? Mais parce que saint Paul avait triomphé de cet intérêt, et la parole de Dieu et la vérité remportaient dans sa personne de continuelles victoires. Je dis plus, et c'est une seconde règle ; ce grand saint conçut qu'il y avait encore un autre intérêt secret, d'autant plus dangereux qu'il était plus subtil et plus délicat : car Dieu lui fit voir en esprit un certain genre d'apôtres, qui, par le plus funeste de tous les abus, au lieu d'avoir pour fin d'honorer leur profession, se serviraient de leur profession pour s'honorer eux-mêmes ; qui, au lieu de prêcher Jésus- Christ, se prêcheraient eux-mêmes; qui, au lieu d'attirer les âmes à Dieu, se les attireraient à eux-mêmes : c'est-à-dire qui, au lieu de faire que Dieu régnât en elles, entreprendraient euxmêmes de régner surelles;qui se proposeraient en elles un fonds de domination, de juridiction d'empire, et bien d'autres avantages dont, comme parle saint Grégoire pape, le ministre serait glorifie, mais le ministère détruit. Que lit saint Paul ? il eut horreur de tout cela, et, par un tifet de cette fidélité quifuten lui sans exemple, il sépara l'honneur de l'Evangile du sien ; il ne confondit point l'un avec l'autre; il considéra le sien comme urf néant, il le foula aux pieds, pour n'avoir plus désormais en vue que celui de l'Evangile. Comme il s'était déclaré aux fidèles qu'il ne cherchait point leurs biens, mais leurs
; Cor., IX,
personnes : Nonquœroqiiœ vestrasioit, s.'dros • j aussi protesta-t-il qu'il ne se prêchait point soimême , mais uniquement Jésus-Christ : Non nosmetipsos prcedicamus, sed Jesum Christum 2. Et parce qu'il est aisé de le dire, et que la difficulté est de se défendre soi-même dans une matière aussi sujette aux illusions de la vanité que celle-là, il le dit en sorte qu'il en donna les preuves les plus sensibles. Car prenez garde, chrétiens, s'il vous plaît : pour cela , lui qui était naturellement éloquent, il n'usa jamais, dans le ministère de la prédication, ni de discours élevés, ni d'aucun ornement des sciences humaines, comme il l'aurait pu faire avec succès : pourquoi ? de peur que l'Evangile de la croix n'en fût affaibli : Ut non evacuetur crux Christi ^. Un autre que lui se serait prévalu de son talent, et, au hasard du véritable et solide bien de la conversion des cœurs, aurait fait valoir ce qu'il savait et ce qu'il pouvait ; mais c'aurait été au détriment de la parole de Dieu et de sa grâce, et c'est de quoi saint Paul était incapable. Pour cela, il eut toujours une aversion sincère pour tous les vains applaudissements des hommes, dont les emplois éclatants, comme était le sien, sont ordinairement suivis. Eh ! que faites-vous ? disait-il aux Lycaoniens qui étaient idolâtres de lui, et qui se préparaient à lui rendre dffs honneurs extraordinaires ; que faites-vous ? ne savez-vous pas que nous sommes comme vous des hommes mortels, pécheurs, sujets aux mêmes infirmités ? Si Dieu a voulu se servir de nous pour vous enseigner la voie du ciel, et s'il a voulu autoriser sa parole par des prodiges et des miracles, est-il juste que la gloire nous en revienne ? faut-il que, par une fausse bienveillance que vous avez pour nous, vous nous rendiez les usurpateurs d'une gloire qui ne nous est point due ? Pour cela, il ne souffrit jamais que, sous ombre d'estime et de confiance, on s'attachât à lui personnellement : chose d'ailleurs si engageante, et à laquelle les hommes les plus spirituels h peine peuvent-ils s'empêcher d'être sensibles. Et parce qu'il s'était formé dans Corinthe un parti de chrétiens qui se déclaraient pour lui, qui reconnaissaient ne devoir qu'à lui tout ce qu'ils étaient selon Dieu, et qui, se détachant en quelque sorte des autres apôtres, disaient : Nous sommes les disciples de Paul, Lgostim Pauli * ; il les en reprit : lié quoi ! mes frères, leur remontrait-il, est ce Paufqui a été crucifié pour vous ? est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême ? qu'est-ce que ce Paul que vous
■ U Cor., XII, 14. — ' Ibid-, IT, 6. — > I C»r., i. Vf,— * Ibi<i., U
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vantez tant? c'est un instrument faible et inutile de celui en qui vous avez cru. Pourquoi donc me regarder autiement, et [joiirquoi vous partager, en disant que vous clos à moi, au lieu de penser à vous réunir tous comme appartenant tous à Dieu ?0 merveille ! s'écrie saint Chrysostome, un homme ému d'une véritable indignation, parce qu'on a du zèle pour sa personne ; un homme affligé de ce que l'on est trop à lui, parce qu'il craint que l'on en soit moins à Jésus- Clirist ! Ah ! grand saint, c'est ce qui s'appelle travailler pour la gloire de son ministère. C'est ainsi que vous avez donné crédit à l'Evangile; et c'est pour cela que la grâce que vous dispensiez n'a rien perdu entre vos mains de son eliicace. Dans les noires, elle la perd tous les jours : parce que nous nous cherchons nous-mêmes, nous nous trouvons misérablement nous-mêmes, et en nous trouvant, nous devenons lahonle el l'opprobre de cette grâce. Nous parlons d'elle magnifiquement, mais elle n'opère rien par nous; le monde nous applaudit, mais le monde ne secon*'erfit pas ; nous établissons notre réputation, mais nous n'établissons pas l'empire de Dieu: pourquoi ? parce que nous n'avons rien moins que ce zèle d'honorer le ministère que Dieu nous a commis.
Voulez-vous, chrétiens, une preuve encore plus solide et plus convaincante de celui qu'avait saint Paul? oubliez le reste, et appliquezvous à ceci : c'est qu'il était aussi zélé pour son ministère exercé par d'au très que par lui-même ; troisième règle. C'est que le bien des âmes et l'avancement du christianisme lui étaient également chers, soit qu'illc vitprocure pard'autres, soit qu'il le procurât lui-même : c'est qu'il se souciait peu parquiJésus-Christ fùtannoncé, pourvu qu'il lût annoncé : jusque-là (ù admirable et divine leçon, si elle était bien entendue !) jusque-là que quelques-uns prêchant par un ♦.'spi il d'émulation et de jalousie contre lui (car dès lors, chrétiens, ou voyait des contentions entre les ministres de l'Evangile ; et c'est une simplicité et une erreur de regarder ce scandale comme un scandale de notre siècle, puisqu'il est aussi ancien que l'Eglise, el que Dieu, pour noire instruction, l'a permis dans tousles temps;) jusque-là, dis-je, que quelques-uns prêchant Jésus-Clnist |)ar jalousie contre lui et dans le dessein, comme il parle lui-même, n'ajouter de nouvelles traverses à celles qu'ilavait déjà éprouvées, iïj;ii1(ma/i(es/;r(?ssj<ram se suscitare vinculis meis i, il ne laissait pas de s'en réjouir : Jn
I Philip., I, 17.
hoc gaudeo, sed et gaudebo : touché d'une part de la malignité de leur intention, et ravi de l'antre de ce que l'Evangile profitait de cette malignilé. Car que m'importe, disait-il, qu'il soit publié par ceux-ci ou par ceux-là, qu'il le soil pannes amis ou par mes ennemis, qu'il le soit à ma confusion ou à ma gloire, pourvu qu'il le soit véritablement '( Or, parler ainsi et être disposé de même, c'est faire honneur à son ministère, et non pas à soi. Car, de n'eslimer le bien que quand il se fait par nous, de ne le goûter qu'autant qu'il a de rapport à nous, de ne pouvoir supporter que les autres soient plus employés quenousdanslcs intérêts de Dieu, d'avoir peine à sou (Tiir qu'ils le soient autant, de souhaiter peut-être qu'ils ne le fussent point du tout ; et ensuite diminuer leurs succès, sans prendre garde que ce sont les succès de l'Evangile, et amplifier les nôtres comme s'ils étaient les fiuits de notre industrie : qu'est-ce que fout cela, chrétiens, sinon s'usurper l'honneur de son ministère et le dérober à Dieu ?
Je serais infini si je m'étendais sur les autres règles que saint Paul se proposa, etqu'il observa. Ah ! mes frères, dit saint Grégoire, pape, que ce grand apôtre fut éloigné de l'aveuglement de ceux qui croient ne pouvoir soutenir leur ministère que par le lastedu monde, que par l'affectation delà grandeur, que par la niagniflcence du Iraiu, que par l'éclat d'une somptuosité superflue, que par les disputes éternelles sur, les préséances, sur les prérogatives, sur la di-. gnilé, en un mot, que par toutes les choses don trambiliou des hommes s'entête et s'occupe! Non, non, saint Paul n'en jugea pas ainsi ; il prit pour maxime ce que l'Esprit de Dieu, qui est l'esprit de la vraie sagesse, lui avait enseigné, que ni son miuisière, ni tout autre, ne seraient jamais moins honorés que par là ; et que, s'ils le devaient être, c'était par une conduite irréprochable et exempte de blâme, par une vie qui ne fût point sujette à rougir, qui ne craignît point la lumière du jour, qui iùt à l'épreuve de toutes les censures; par une réputation qui n'eût rien de suspect ni d'équivoque et que le libertinage même respectât. Maxime qu'il avait à cœur par-dessus tout, et qu'il inspirait à ses disciples, leur di.sant sans cesse : Mes h-ères, comportons-nous comme des ministres de Dieu; rendons-nous recoinmaudablespar la pureté de notre doctrine, par l'inlégrilé de nos mœurs, parla douceur de notre charité, par les armes de la justice ; que nos entretiens soient religieu.v. et nos actions exemplaires ■ et [lOurquoiV Ah 1 mes cliers disciples, ajoutait-il, afin que
POUR LA FÉTË DE SAINT PAUL
la parole de notre Dieu ne soit point exposée aux blasphèmes des hommes, et afin que notre miiiislère ne soit point déshonoré : Ut non vituperetur ministenum nostrum '. Cela seul le faisait agir ; cela seul était en lui comme le premier mobile de toutes les vertus qu'il pratiquait. Cette ferveur sans indiscrétion et cette prudence sans ménagement, cette humilité de cœur sans bassesse et cette grandeur d'âme sans orgueil , ce mépris du monde sans arrogance et ce zèle pour le monde sans attache ; cette tendresse envers les pécheurs, jointe à celte sévérité envers le (léché ; cette exactitude de discipline, accompagnée de cette sage condescendance ; celte science de se modérer dans la prospérité et de se soutenir dans l'adversité : voilîi ce qui faisait de saint Paul un homme respectable, et ce qui comblait d'honneur son ministère.
Arrêtons-nous là, chrélicns : car voilà au même temps notre modèle et notre exemple. C'est ainsi que nous devons, ciiacun dans noh-e condition, honorer le ministère où il a phi à Dieu de nous appeler. Ayons-y le même désintéressement que saint Paul. Dès que nous ne penserons point à nous-mêmes, nous nous préserverons de mille fautes qui avilissent les plus saints emplois, en avilissant les ministres qui en sont chargés ; nous serons exacts, droits, réguliers, équitables, vigilants, et l'on en sera édifié ; mais au contraire, dès que nous aurons des vues intéressées, toute notre conduite s'en ressentira ; nous aurons beau vouloir cacher cet intérêt, le nmnde le remarquera bientôt ; et nous ferions alors des miracles, que le monde ne nous croirapas. Travaillons à faire le bien pour le bien même, pour la gloire de Dieu, pour l'avanlage du prochain, selon l'esprit et la fin de notre état. Car souvent on fait le bien pour soi-mèiiic ; ou le fait parce qu'on se met parla dansune certaine estime; on le fait, parce qu'on s'acqnicrt parla un certain crédit ; on le fait, parce que le monde le verra et qu'il en parlera. De là tant de faiblesses humiliantes, que nous découvrons dans des gens que leur âge, leur e.\|iéiience, leur mérite en devraient pleinement dégager. S'ils en portaient toute la honte, et qu'elle ne retombât point sur leur ministère, le mal serait moins à craindre ; mais de ces exemples quelles conséquences ne lire-t-on pas contre les plus saintes professions et les dignités les |)lus sacrées? Je sais que, pour ce désintéressement parfait que demande le vrai ïèle, il faut beaucoup prendre sur soi ; mais quand il faudrait même s'immoler pour son
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ministère, n'est-ce pas le devoir d'un serviteur fidèle ? c'est ce que saint Paul a tait, comme je vais vous le montrer dans lu troisième partie.