‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 108 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n'est point un paradoxe que j'ai a\ ancé. mais un principe certain que j'ai établi. quand j'ai dit que le privilège de la conceplion de Marie, par où elle a triompiié du péché, nous l'ait clairement connaître l'état malheureux où le pccbc nous a réduits ; et que, pour nous bien convaincre de ce que nous sommes sans la grâce, nous n'avons qu'à nous appliquer le mystère de ce jour. Kn voici la picuv c. Marie, au moment que Dieu la forma dans le sein de sa mère, se trouva, par l'avantage singulier de sa conception ,et la plus illustre, cl la plus accomplie, et la plus heureuse de toutes les créatures. La plus illustre : elle était de la maison royale de Juda; et, comme petile-lllle de David, combien pouvait-elle compter parmi ses ancêtres de monarques cl de souverains'.' La plus accomplie : elle était dès lors le chef-d'œuvre de la toutepuissance du (Créateur; et, par les qualités éiiiinenles qui la distinguaient, et qui devaient faire de sa personne le miracle de son sexe, rien dans la nature ne lui pouvait être comparé. La plus heureuse :ellc était conçue pour être la mère d'un Uieu et pour donner au monde un Rédempteur. Rien de plus vrai, chrétiens. .Mais , o profondeur et abîme des conseils de Dieu ! tout lela, sans la grâce, et hors de la grâc« dont .Marie, dans sa conception, reçut les prémices, non-seulement n'eût été de nul mérile devant Dieu, mais n'eût pas empêché que .Marie même, malgré tous ces avantages , ne lût personuellemeul l'objet de la haine de Dieu : c'est ce que la foi nous oblige de croire. Or, (luellc consé- (luence ce devons-nous donc pas tirer de là, pour comprendre ce que c'est, p.ir rapport à nous, que la malédiction du péché, et jusqu'où s'étend la fatale disgrâce de notre origine? Non, mes cbers auditeurs. Dieu , dont le discernement est infaillible, et qui, seul juge équitable du mérile de sa créature, sait l'e^iiiiier p.ir ce qu'elle vaut, ne considéra Marie dans sa conception, ni ])ar la noblesse de. naissance, ni par les grâces naturelles dont le ciel commençait déjà et si libérùlenieul à la pourvoir, ni même absolument {>arce que le Saint des saints devait n.iître li'elle. Cela pouvait suffire pour rendre sa concyplion glorieuse, mais cela ne sulfisait |.as pour faire de cette Vierge une cré.iture selon le cœur de Dieu. Ainsi Dieu ne l'esti- .-.la , Dieu ne la regarda comme sa fille bienaimée (|ue parce qu'elle lui parut dès lors revêtue de .-^a grâce, et affranchie de la cur

OnATEl.r.S SAC!'.! s. \iV.

ruption du péché. Vérité si constante ( ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostome, aussi édifiante pour vous qu'elle est essentielle au sujet (jue je traite ), vérité si constante que, parce qu'il y a eu des ancêtres de Marie prévaricateurs, impies, idolâtres, quoique ancêtres de Marie et de Jésus-Christ même, ils ont néanmoins été réprouvés du Dieu. Par où Dieu, ajoute saint Chrysoslome, a voulu montrer, jusque dans les ancêtres de son Fils, que tout ce qui ne porte p.is le caractère de la sainteté est indigne de lui ; que tout ce (|ui est infeclé de la contagion du pé- <hc, (juclquc grand d'ailleurs qu'il puisse être selon le monde, n'est à ses yeux qu'un sujet de réprobation. Arrêtons-nous là, chrétiens; cl, sans perdre Marie de vue, commençons par là à découvrir ce que nous sommes.

Nous avons tous été conçus dans le péché; la foi nous l'apprend et l'expérience même nous le fait sentir. Voilà le fond de notre misère que nous prétendons bien connallre ; et mui , je vais vous faire voir combien il s'en faut que nous l'ayons , jus(|u'à présent , connu. Kcoulez-nioi , et vous en allez convenir. Il est vrai, éclairés des lumières de la foi, nous confessons avec l'.^pôlre (ju'au moment de notre coneeiition nous sommes tous enfants de colère : Nnlura filii ivtr {Ephes.. H) ; et il n'y a personne qui ne soit prêt aujourd'hui à dire à Dieu comme David: L'cce in iniiiuilatihas conccplas stim , ei in peccutis concrpit me mnler mea [Ps. L) : Vous voyez, Seigneur, que j'ai été formé dans l'ini(|uité, et que la mère qui m'a conçu, m'a conçu dans le péché. Ainsi parlons-nous , quand, touchés de l'esprit de pénitence, nous entrons dans les sentiments de ce saint roi. Nous n'en demeurons pas là, parce que nous avons été conçus dans le péché, nous nous reconnaissons de bonne foi sujets aux désordres qu'il produit, et qui en sont les tristes elTels : c'est-à-dire nous savons que ce premier péché nous a allirc un déluge de maux, et que, par les deux plaies morlelles qu'il nous a fiiles, l'ignorance et la concupiscence, il a répandu le venin de sa malignité dans toutes les puissances de notre âme ; que c'est pour cela qu'il n'y a plus rien en nous de sain ; que noire esprit est susceptible des plus grossières erreurs; que noire volonté est comme livrée aux plus honteuses passions; que noire imaginaiion est le siège et la source de l'illusion ; que nos sens sont les portes et les organes de l'incontinence; que nous naissons remplis de faiblesses , assujettis à l'inconstance et à la vanité de nos liensées, esclaves de nos tempéraments et de nos humeurs, domines par nus propres désirs. Nous n'ignorons pas que de là nous vient cette difficulté de faire le bien, cette pente e( cette inclination au mal, celle répugnance de nos devoirs, cette disposition à secoucile joug de nos plus légitimes obligations ; cette haine de la vérité qui nous corrige et qui nous reiiresse, cet amour de la Halirij ([uî nous lroin[;e et qui nous corrompt, (« dégoût de la vertu , ce charm? enipolsoniiu

[Trente- huit.)

liOS

Or,\TEURS SACRES. BOlTiDALOUF..

iï96

(lu vice; de là ccllo guerre intestine que nous sentons dans nous-mêmes, ces combats «le la ihair contre la raison , ces révoltes secrètes de la raison mémo contre Dieu, cette bizarre obstination à vouloir toujours ce qui la loi nous défend, parce qu'elle nous le drfend, et à ne \ouloir point ce qu'elle nous commande, parce qu'elle nous le commande ; à aimer par enlélement ce qui souvent en soi n'est point aimable, et à rejeter injustement et opiniâtrement ce qu'on nous ordonne d'aimer, et ce qui méiilerait de l'être. Renversement monstrueux, dit saint Augustin, mais qui, par là même qu'il est monklrueus , devient la preuve sensible du péché que nous contraclons dans notre origine, et (jucnous apportons en naissant. Voilà, encore une fois, ce (jue nous éprouvons, et ce que nous regardons comme les suites malheureuses de notre conception. Or, convenir de tout cela, me direz-vous, n'est-ce pas sufti- -amment nous connaître"? Non, mes chrrs auditeurs : entre les effets de ce premier pé- ( hé dont je parle, il y en a encore de plus affligeants, et à la connaissance desquels le mystère que lious <élébrons nous conduit. Ce n'est la que le fond de notre ni3stèrc : mais pienez garde ; en voici le comble , en voici l'excès, en voici le prodige, en voici l'abus, en voici la malignité, en voici l'abomination ; et, si ce terme ne suffit pas, en voici, pour m'exprimer avec le prophète, l'abominalion de désolation. Autant de points que je vous prie de bien suivre, parce qu'étant ainsi distingués, et l'un enchérissant toujours surrautre,c'est de quoi vous donner par degrés une idée juste de ce fond de corruption que nous avons à combattre, cl que la grâce de Jésus-Christ dnit détruire en nous. Je reprends, et je m'explique.

Le comble de notre misère, c'est que notre misère même, quoique humiliante, ne nous humilie pas; et que, malgré tant de sujets qu'elle nous donne de nous confondre, nous ne laissons pas d'être encore remplii d'orgueil. Pour être aveugles, faibles, pauvres, misérables (car, fussions-nous d'ailleurs les dieux de la terre, tel est, en qualité d'entants d'Adam, notre apanage et notre sort ) , nous n'en sommes pas moins prévenus d'eslime pour nous-mêmes. Pour être dégrades et dépouillés de tous les privi'éges de l'innocence, nous n'en sommes pas moins contents de nous-mêmes, pas moins occupés de nousmêmes, pas n-.oins amateurs ni moins idolâtres de nous-mêmes. Marie, avec la plénitude de la grâce, a été humble, et nous, avec le néant du péché, nous sommes superbes. Oui, mes frères, voilà le désordre que nous avons tous à nous reprocher. Beaucoup d'ignoraii'e, jointe à beaucoup de présomption ; faiblesses extrêmes, soutenues d'une piloj.ihle vanité; indigence affreuse des vrais et solides mérites, accompagnée d'une enflure de cœur, qui seule, selon l'Ecriture , suffirait pour nous attirer l'indignation de Dieu : car qu'ya-l-il «le plus propre à irriter la colère de Dieu , qu'un pauvre orgueilleux? Or, qui de nous, à ii se conn.aU bien, u'uvoucra pas qu'il a

part comme pécheur, à celle malédiction? l'atipercm superbum odivit anima mea [Ec~ des., XX.V). il y a plus.

L'excès de noire misère, c'est qu'étant aussi déplorable que je vous l'ai représentée, toute déplorable qu'elle est, nous ne la déplorons pas. Les saints et les élus de Dieu en ont gémi, et nous n'en sommes pas touchés. S.iint Paul, dans l'amertume de son âme, s'en est affligé, et nous nous en consolons. Ah! Seigneur, s'écriait le saint homme Job, pourquoi m'avez-vous mis dans une disposition qui me rend si contraire à vous , et pourquoi par là me suis-je devenu insupportable à moi-même? Quare posuislime coiilrarium tibi, et foetus sum mihimel ipsi gravis {Job. VII)? Est-ce ainsi que parle un mondain; est-ce ainsi qu'il pense? non : insensible à ses maux, il souffre tranquillement cet état de contrariété entre Dieu et lui. S il gémit sous le joug de ses passions, ce n'est point parce que ses passions le rendent contraire à Dieu, mais parce qu'elles troublent son repos, mais parce qu'elles lui causent de mortels chagrins, mais parce qu'il se voit souvent dans l'impuissance de les satisfaire. De ce qu'elles le tiennent captif sous la loi du péché, c'est à quoi il ne fait nulle attention. 11 est esclave de la concupiscence qui le domine, mais esclave volontaire, parce qu'il en veut bien être dominé. Il sent dans son cœur mille révoltes intérieures contre Dieu : et ces révoltes continuelles el si dangereuses, bien loin de l'élonner, ne lui donnent pas la moindre inquiétude. Pourvu qu'il arrive à ses fins, il consent à vivre sous l'empire de la chair, et à être vendu au péché. A combien de pécheurs du siècle ce tableau n'cxpose-t-il pas leurs véritables mais damnables sentiments? Allons plus avant.

Le prodige de notre misère, c'est qu'au lieu de la dé|>lorer, nous nous aveuglons tons les jours jusqu'à nous en féliciter, jusqu'à nous en glorifier. Car où est l'ambitieux qui ne s'applaudit pas intérieurement des idées, des projets, des succès de son ambition? où est le riche avare qui nese sait pas bon gré de ses sordides épargnes et de son avarice? où est l'impudique qui ne met pas son bonheur dans ses infâmes voluptés? où est le vindicalif qui ne se fait pas un triomphe de sa vengeance? Ces passions , dont l'Apôtre de Jésus-Christ faisait le sujet de sa douleur, à mesure i|ue nous oublions Dieu, deviennent le sujet de notre joie. Par un renversement de religion et même de raison, ces passions deviennent nos divinités; nous leur faisons sans cesse des sacrifices, nous leur obéissons avcuglénient : non contents de leur être soumis nous-mêmes , nous exigeons des autres qu'ils s'y soumettent; nous voulons qu'ils eu soient les approbateurs : entrer dans nos p.is,<ions, c'est savoir nous plaire; les contredire, c'est nous offenser : plus ces p issions sont vives et ardentes, moins nous souffrons qu'on y résiste ; plus elles sont honteuses, plus nous sommes jaloux qu'on les respecte, et (ju'on ne les choque pas. Ce que je dis, n'est-ce pas le monde tel qu'il est; el cela

MYSTERES. SERMON XIII. SUR LA CONCErTION DE LA VIERGE. ugg

'jliiT Ic'soin du .snlnl. Si Dii'U , par des

même, si nous avons une élincellc do cliris- (ianismo, ne doil-il pas nous lairo liorreui? \'oici néanmoins quelque chose encore aud(\a.

L'abus de notre misère, c'est que nous en tirons môme avantage, jusqu'à nous en ser- \'\r comme d'une excuse dans nos pèdiés, et jusqu'à nous en prévaloir contre Dieu. Au lieu (lue David demaiid.iit huiiiliicnicnl à Dieu d'être p;ucri de sa faiblesse, s'en accusant comme d'un mal : Miserere mei. Doiiiiiie, e/uotiiam infiniMS sam ; sana me {Ps. Vi), nous alléguons la nôtre comme une raison ([ue nous ^uppos<)ns devoir couvrir nos dérèglements cl nous tiMiir liru de justificalion, c'eslà-dire, parce que nous sommes faibles cl que nous avons été conçus dans le pcclié, nous voulons que Dieu dissimule nos crimes, iju'il U>s tolère et qu il ne les riclurche pas dans toute la rigueur de sa justice. Mi< ux instruits que lui-inéne de léquilé de ses jugenicnls, nous prétendons que, parie qu'il connaît notre fragilité, il soit moins tu droit (le nous condamner et de nous pui.ir; et, à force de le prétendre, nous nous accoutumons à le penser et à le croire. Dit u, (jui, selon les oracles de l'Ecriture, est le vengeur inexorable du péché, mais paraît, pour des créatures aussi fiagiles (juc nous le sommes, un Dieu trop sévère et trop rigide : ou plutôt , selon noire caprice et notre sens, nous nous en faisons un Dieu (ilus humain, un Dieu plus condescend.Mil à nos inclinations, un Dieu moins ennemi de nos désordres; parce qu'étant, disons-nous, l'auleur de notre être, il sail de quelle masse il nous a tirés, cl qu'il n'exige pas de nous une sainteté si parfaite. Car ne sonl-ce pas là les téméraires et pernicieux raisonnements que forme tous les jours l'impielé? et voilàce que j'appelle abuser de notre misère même.

La malignité de noire misère, c'est que le péché dans leqmd nous sommes conçus, par une funeste qualité qui lui est projjre, infecte en nous loul ce ([ui vient de Dieu, et tout ce (;uc nous avons reçu de Dieu : talents de l'esprit, forces du corps, capacité, santé, noblesse, beauté, dons de la nature, et [lar conséquent du Créateur; prospérités, honneurs, dignités, richesses , dons de fortune, c'est-à-dire de la Providence; mais tout cela, par le malheur de notre conception, occasion de péché, instrument de péché, source de péché. Voilà ce qui perd l'homme chrétien, mais ce que l'Iiomme charnel et mondain ne sent pas et ne comprend pas. Permettez-moi de vous le faire comprendre, et d'en tirer la preuve de vous-mêmes. Dans l'ordre nalurel des ihoses, plus vous êtes heureux selon le monde, jdus vous devriez èlre soumis à Dieu et reconnaissants envers Dieu. Mais , parce que le péché a renversé dans vous ce bel ordre, plus Dieu vous comble de ses biens, plus il semble que vous soyez nés pour lui être ingrats et rel)€lles. Jusqu'à ses grâces et à ses faveurs, tout vous pervertit ; la prospérité vous corrompt, les iionneurs vouscnllent, les richesses entretiennent voire luxe, la santé vous fait ou-

mojens tout conlr.iires, veut vous forcer de retourner à lui, les remèdes qu'il y emploie se tonruenl [lour vous en poison : l'adversité vous irrite, l'humilialiou vous désespère, la disclle (car où n'eît-elle pas, et quelles condilions eu sont exempts?), la disette vous l'ait tomber dann l'injustice, et l'infirmité dans le rclàcheme tt et la tiédeur. Cl- qui devrait vous sanclif er, vous endurcit ; ce qui devrait vous lonvcitir et vous rapprodicr de Dieu vous en éloigne, 'l'ant il est vrai que le péché w comme anéanti, ou plutôt a corrompu il.\in vous tous les dons de Dieu, et ruiné pleinement et absolument l'icuvre de Dieu, l'eul-on rien .ajoutera ceci? oui, mes chers auditeurs, et ce que j'y ajoute est encoie infini me ni plusdlgnede noslarmcs. L'abomination de notre misère, c'est que, non contents d'être fcuf.inls de colère par nature, nous le soninies cl nous voulons b en l'être par notre chuix. Avoir péché dans autrui, et n.iître ennetnl de Dieu par la nécessité iiiévilable de notre origine, c'est la malédiction commune où nous nous pLiignons d'avoir été enveloppés; mais nous en plaignons-nous de bonne foi, tandis que nous y joignons celle d'être encore ennemis de Dieu par un libre consenlemenl de notre volonté".' Or, V(!us le savez, hommes mondains à qui je parle, vous sivcz jusqu'où sur ce point va le libcrtiu.ige du siècle, el souvent jusiju'à <]uel excès vous l'.ivez vous-mêmes porté. Avoir été conçu dans li- pêdié, c'est le sort de toute la postérité d'Adam , mais vivre impunément dans !e péché, mais se plaire dans le péché, mais faire gloire du (lêché, mais s'endurcir dans le pcché, mais persévérer avec obstination dans le péché, mais s'exposer sans crainte au danger prochain de mourir d.ms l'élat ilu pèche, mais vouloir bien aeluellcmenl mourir dans son péché, c'est le sort particulier, mais le sort affreux, de je ne sais combien d'âmes perverties que le torrent du monde entraîne : el Dieu veuille qu'entre ceux qui m'écoulenl il n'y en ait point de ce nombre. Job demaiulait à Dieu que le jour pérît où il avait été conçu. Jl souhaitait que ce jour eilt été changé en ténèbres, que jamais le soleil ne l'eût éclairé, et qu'il eût pu être effacé du nombre des jours, el il avait raison , dil saint Augustin, puisque c'était le jour malheureux où il avait commencé d'être pécheur, el.sans le vouloir même, ennemi de Dieu. Que fait le libertin? par un sentiment bien contraire, il compte parmi les beaux jours de sa vie, certains jours, où, librement et sans remords, il s'est livré à l'esprit impur : ces jours infortunés qu'il a passés dans le crime; ces jours où, pour se satisfaire, il a renoncé à son Dieu; ces jours , en eux-mêmes pleins d'horreur, ne laissent pas, parce qu'il est sensuel et voluptueux, de se représentera lui comme des jours agréables; il en conserve le souvenir, il en souhaiterait le retour; bien loin de pleurer parce qu'ils ont élc, son chagrin est qu'ils ne sont plus. Mais, sans parler préciséraenl du libertin, el fans

noo

1 èiro, mes cIuts aiidilcius proclie (lue nom avons aujounl'liui à nous taire, c'csl qu'à ce |iéché d'origine, rontraclé |iar une autre volonté que la nôtre, nous ajoutons de notre chef mille autres |ié(hés personnels, d'autant plus punissables devant Dieu, que nous les commettons souvent de dessein formé, et que nous ne pouvons les imputer qu'à nous-mêmes. Péchés <]ui ne sont ni d'i!,'norance ni de surprise, mais qui, |irocédant d'une malice pure , cmt encore plus d'opposition à la sainteté de Dieu, et par là doivent beaucoup plus outrager Dieu. Pé- < liés qu'il nous sérail facile d'éviter, et auxquels nous ne succombons que parce que nous ne comptons pour rien d'y succomber; péchés dont nous recherchons l'occasion , dont nous attirons la tentation, dont nous ne craignons point de courir le risque, et qui, par toutes ces circoustances, portent avec eux un carartère particulier do réprobation, puisqu'il est vrai alors que nous sommes enfants de colère, non plus par nature et par nécessité, mais par notre propre volonté. Aije pu mieux vous exprimer raboininatiou de iiolre misère"? Ne nous lassons point d'en sonder l'abîme profond, et sur cela écoutez ce qui me reste à vous dire.

L'abomination de la désolation dans notre misère, c'est qu'au lieu que la grâcequisanclitia la concc|ition de Marie, a parfaitement et absolument triomphe dans sa personne du péché originel, nous, au contraire, malgré la grâce du baptême, qui efface en nous ce péché, par un dernier désordre qui ne peut' être attribué qu'à la dépravation de notre cœur, nous suscitons encore tous les jours dans le christianisme, si j'ose ainsi m'exprimer, de nouveaux péchés originels, pires que le premier, et d'une conséquence |iour nous plus pernicieuse. Qu'est-ce à dire, nouveaux péchés originels ? c'est-à-dire, cer- I lins péchés dont nous sommes les auteurj, . t qui , par une fatale propagation , se communiquant et se répandant, passent de nos personnes dans celles des autres. J'appelle péchés originels, ces péchés de scandale contrelesquclsleFilsde Dieua prononcédans l'Evangile de si foudroyants analhèmes : j'appelle péchés originels , certains péchés dis pères et des mères à l'égard de leurs enfants ; d'un père <iui , par succession, inspire à son tils SCS inimitiés et ses vengeances ; d'une mère qui, oubliant qu'elle est chrétienne, pervertit sa Qlleen lui inspirant la vanité et l'amour du monde : j'appelle péchés originels, certains péchés des chefs de famille à l'égard de leurs domestiques; d'un maître qui, pire qu'un infidèle, fait des siens les ministres de ses débauches; d'une femme qui, abusant de son autorité, engage la conscience d'une jeune personne que Dieu lui a confiée , et la perd en l'obligeant à être la confiilente de ses intrigues : j'appelle péchés originels , certains péchés des grands à l'ég nd des peuples, des prêtres a l'égard des laïques , des supérieurs à l'égard de leurs inférieurs. En quoi le péché d'Adam fut-il ,plui ciior/nc devant Dieu"? eu ce qu'il ne fut

or.ATKijns sAc.r^ES nounnAioi'E

le honteux re-

pas le péihé d'un seul, mais de plusieurs ; en ce (]u'Ad,im, violant le précepte, nous comprit tous dans le malheur de sa désobéissance , en ce qu'étant noire chef, il ne put commettre ce péché sans nous en rendre coupables. C'est un mystère de foi que nous révérons : mais ce qui nous paraît mystère dans le péché d'Adam, est évident et sensible dans les espèces de péché que je viens de vous marquer. Car je dis toujours que la désol ition de notre misère est de répandre sur autrui notre iniquité ; et de ne nous pas contenter d'être pécheurs; mais de iiervcrlir avec nous des âmes innocentes, et de les rendre complices de nos désordies, et de les en charger ; est d'être aussi bien qu'Adam, le principe et la source de leur damnation. Ah ? chrétiens, n'est-ce pas ici que je pourrais m'écricr avec le prophète Jérémie , et conclure avec lui : Quis dabil ciipili mco aquain, et oculis mcis fonlem lacrymaj-itm (Jerem., IX) ■?Qui donnera à mes yeux une fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit ilo pareils malheurs?malheurs qui sont les suites du premier péché, mais malheurs inlinimeiit plus déplorables que ce péché-là même dont nous ressentons les tristes effets.

Vous seule, ô glorieuse Vierge, avez été préservée de cette corruption et de cette m;:lédiclion originelle; vous seule, dans votre conception avez paru devant Dieu pure et sans tache ; mais c'est pour cela même que nous recouronsàvous,ctque nous imploronsvolre protection toute puissante. Car le privilège que vous avez reçu de Dieu pour être exemple de nos misères , ne peut vous inspirer pour nous que de la compassion. Vous êtes la Mère de miséricorde ; mais vous ne pouvez l'être que pour nous, et pour nous comme pécheurs. "Votre gloire dépendait en quelque façon de notre disgrâce, et, s'il n'y avait eu des pécheurs, vous n'auriez jamais mis au monde celui qui les a sauvés, et par conséquent jamais vous n'auriez été Mère de Dieu. C'est doncavecune ferme confiance que nous nous prosternons devant vous. Malheureuse postérité d'une mère pécheresse ; mais, trouvant en vous une l\Ière sainte et une Mère charitable, nous vous adressons nos prières et nos vœux, nous poussons vers vous des soupirs ; et les secours que nous vous demandons , c'est pour ajqirendre à nous humilier dans la vue de notre misère , à la déplorer, à n'en pas tirer au moins une vaine gloire, à n'en pas abuser, à ne la pas augmenter; enfin, à connaître, non-seulement ei; que nous sommes sans la grâce, mais aussi ce que vous avez été et ce que nous sommes par la grâce. Nous Talions voir dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

C'est le sentiment de toute l'Eglise , qui nous doit ici tenir lieu de règle, que Marie après Jésus-Christ a été la première des élus de Dieu; et il est d'ailleurs évident que le premier effet de son élection ou de sa prédestination a été la grâce singulière en quoi j'ai fait consister le privilège de sa conception. Grâce souveraine, dont elle put bien

iîOI MYSTF.IU.S. Si;UMON Mil. SUI', l,A COMCEPTION 1>I' L\ YlKllCIv {^Qf-

(iiicilos lors : loiil ce qtio je suis, et tout ri> (ils présniiiplif, rendant par avant r, si je puis

que je serai jamais, je le suis en vertu île ainsi parler, celle esptV-e de res|)ect i\ sa ma-

lelte prâce dniil Dieu me prévient aiijour- lerniié l'nlure : De venlre. mali is mcw rccor-

d'hni : Gratin Dit sum iil qnod s'um (1 Cor., iltilns est riominis met. Ce n'est pas lonl.

XV). (Iràee l'écomle, <]iii. dès ce niomenl-là, J'ai dit que la };iâce d;î la (■()n(e|)lii)n de

lui donna lieu de pouvoir ajouter avec l'A- Marie, au même temps (lu'elle sane'ilia sa

pôtre, mais bien plus jusleinent(iue l'Apôtre: |>ersonne, l'ut eu elle comme une source in-

Ët greilia ejus ni nie vnruii non fuit (Kiid.) : larissalile de mérites, pour consacrer et pour

et cette jjrace de mon I)i<'u n'a point été sté- relever tontes les actions de sa vie. (A^<i n'est

rile en moi. Car il est vrai , chreliens , (|ue pas moins digne de votre attention. Car se-

cette (îràce fui, à ré^;ard de Marie , comme Ion les régies et les principes de la tlicolo

nneonclicui célesle donthieu la remplildans gie, il est encore vrai (juc la mérc de Dieu,

l'instant même (]u'e!le fut conçue. M. lis pour- ilurani tout le cours de sa vie, n'a pas l'ail

quoi"? pour sanclifier sa |!ersonne, el pour une seule action qui n'ait tiré son mérite et

relever le mérite de toutes les actions de sa sa valeur de celle première grAce. Autre

vie. Ne perdez rien de ces deux pensées, abîme des trésors inlinis de la miséricorde

Pour sanclilier sa personne de la manière divine: 0 alliltido divilinrum { llum.,\l]\

la plus parfaite el la plus avant.igeuse dont l'uur vous faire mieux enlendrc ce que je

une pure créature peut élre sanctifiée au- veux dire, je vais vous en donner une figure

dessous de Dieu, el pour relever le mérite de sensible , et la voici. Im.iginez-vous , mis

toutes les actions de sa vie , c'esl-à-dire, cliers auditeurs, ce pelil grain de l'I^lvangili',

pour rendre toutes ses actions précieuses qui, semé dans le cli.imp, et ayant germe,

devant Dieu et dignes de Dieu. Deux merveil- croît peu à peu, jusqu'.à devenir un grand

leux effets que je distingue, el qui, par 1 s arbre. lUen de plus juste pour ex|)rimer ma

deux conséquences que j'en tirerai, en coni- pensée. Dès que ce grain a pris rai'ine, il

parant toujours la conception de Mario avec pousse son germe, il sort de la terre; à force

la nôtre , nous feront conn.iîlre à nous-mè- de s'élevci-, il jelle des brani lus, il se cou-

nies l'heureux état où nous é'évc par le bip- vrede feuilles, il se pare de fleurs, il porte

lémc la grâce de notre adoption. des l'riii's, mais en soi le (jui' tout cela n'a

Grâce qui sanclifia l.i ]ieisiinne de ÎSfarie, de subsistance et de vie (|nc j)ar lui. Car

et qui la sanctifia de la m inière qui couve- c'est de l;i racine et de ce grain que les plus

nail à une créature que Dieu lormait actuel- hautes branches de l'arbre tirent la sève (|Lii

IcinenI, et qu'il destinait pour être !a mère les nourrit; el, celle sève ainsi répandue,

de son Fils. I^.ar, dans te bienheureux mo- entrelienl li fraîcheur des feuilles, fait l.i

nient, Mario déjà pleine de grâce, el pleine beauté des lleiirs, donne aux fruits Icurgm'ii.

de l'esprit de Dieu, <'ut droit de dire bien it leursa\eiir. \'oilà le sjmhole de la grâce

mieux qu'lsaïe : Dominiis td) ulcro vocarit que recul Marie dans sa conceiition. Ce fui

»7ie (/.sv;i., XI.IX). .\vanl que je visse le jour. comme un germe divin ijui se forma dans

le Seigneur m'a appelée : De ventre malris son cicur, mais donl la vertu se répandit cn-

weœ recordatus est nomitiis mei [lliid.). Dès suile dans tout le coips de ses aciions. Tout

le sein de ma mère il m'a fait sentir l'impres- ce (jua jamais fail Marie a été saint, et d'un

sien de sa grâce, cl s'est souvenu de mon mérite inestimable devant Dieu : pourquoi ?

nom. Oui, dès cet instant, le \'crbo de Dieu parce que tout ce qu'elle a fail p irtait d'un

se souvint de l'auguste nom, du sacré nom, princijie de sanctification (]ui éliil en elle cl

du nom vénérable que Marie devait un jour iiui donnait le prix à tout. Or, quel était ce

porter ; el parce ((ue c'était d'elle qu'il mui- princi|ie de s.im tilic.ition '? la grâce de sa

lait naître, au lieu (|u'il dil à Isaïe : .SfJt-ii.s conccplion. (jelle grâce , je l'avoue, n'élail

meus es lu, quia in te (jloriabor [Uiid.]. Vous (lue la racine des dons sublimes dont le ciel

êtes mon serviteur, et c'est en vous que je ensuite la combla, el qui relevèrent à une

me glorifierai ; il dil à Marie, (iiioiqu'elie fût pcrfeclion si éniinenle. Mais, parce que la

son humble servante : Vous êtes celle (pie racine élail sainle, les branches le turent

j'ai choisie pour élre ma mère; car c'est in nussi : Si radix sau<-la,el rami {ll)id.).()i\\'sl-

celte qualité que vous êtes aujourd'hui cou- ce que j'entends par les branches? ce sont

çuc : el voilà pourquoi, non-seulement je me les vertus que celle iiicom|)aral)le Vierge pra-

glorifierai, mais dès maintenant je me glo- tiquail, les bonnes œuvres (|u'elle Hiisail, les

rifie en vous. Dès cet iiistant-là, dis-je, le devoirs qu'elle accomplissait, le culte qu'elle

Verbe de Dieu, en vue de son incarnaii >n rendait à Dieu , les offices de charité dont

prochaine, se fil comme une gloire parlicn - elle s'acquitlail envers l(^ prochain, les exer-

lière, el crui se devoir à lui-même de sar.c- cices d'humililé «iiii la rendaient si attenlive

tificr celte Vierge, de l'eniicbir de ses dons, sur elle-même. Car ce n'est point une vaine

cl de la combler de ses faveurs les plus c\- coiijeclurc, mais une vérité sidide, (lue tout

quises. Le souvenir que c'élait celle dont il cela fui sanctifie par la même grâce qui sanc-

dovail être bientôt le fils, sa tendresse lui lil lifia son âme au moment de sa conception;

oublier les lois générales de sa justice rigou- et (jue celle grâce qu'elle ne perdit jamais,

reusc, pour la séparer de la masse commune fut, pour me servir du terme de l'iivangile,

des enfants d'Adam ; pour la privilégier, pour le levain sacré dont la bénédiclion et lelli-

la distinguer, pour l'Iinmirer, en consacrant c icc se conununiqua à tous les temps de sa

les prémices de son êlie par celle onction de vie.

saiuleté dont elle lui remplie; el. comme son Or, de là., chrétiens, faisant un relouj- sur

ORATEURS SACRES. liOURbALOUE.

nous-mêmes, il nous cit aisé de conclure ce que nous somnirs par la grâce et avec la grâce. Car le bapl^'me, qui, selon les Pères, est, comme j'ai dit, le sacrement de noire conception spirituelle, et ïiiêmela pénitence, qui est celui de notre JHstificalion, nous donnent une grâce, qui, pour être d'un ordre bien intérieur à colle de Marie, ne laisse pas d'opérer en nous par proportion les mêmes effets. Je veux dire que nous recevons une grâce qui s.Mirlilie nos personnes, en nous élevant ius(iirà la dignité d'enfants de Dieu, et(|ui répand sur toutes nos actions un mérite par où elles deyiennent dignes de Dieu, et do la vie élornelle que nous devons posséder en Dieu. A (juoi sommes-nous sensibles, si nous ne le sonniies pas à ces deux avantage s si préeleux? En vertu de la grâce qui nous sanctifie, nous sommes les enfants <le Dieu. C'est ce que nous a expressément déclaré celui d'entre les apôtres qui pouvait mieux nous en instruire, cl à qui ce secret fut révélé, quand il reposa, comme bien-aimé disciple, sur le sein de son maître. C'est lui qui nous a mis en main ce titre autlientique de notre adoption; et qui, nous apprenant ce que nous sommes, pose pour fondement de son Evangile, que le pouvoir d'éire enfants de Dieu nous a été donné à tous : Quolquot aulcm rcccpcriint cum, (ledit cis p()(esta- Wm filios Dci péri {Joan. XIV). Or, il est de la fui que ce pouvoir est essentiellement attaclié à la grâce habituelle dont je parle. Si nous savions priser le don de Dieu ; si le pé- « hé ne nous aveuglait pas jusqu'à nous ôtcr le seiilinienl do notre propie gramleur, c'est de celte grâce que nous ferions toute notre gloire : l'unique pensée qui nous occuperait, et dont nous serions vivement touchés, ce serait de respecter dans nous cette qualité d'enfanls de Dieu, de la soutenir par notre conduite, de la préférer à tous les honneurs du siècle, et de rentrer souvent dans nousmêmes pour faire celle sainle réflexion :Qui suis-je (levant Dieu et auprès de Dieu'? tandis ((ue je suis dans l'état de sa grâce, j'ai «Iroit lie l'appeler mon père, cl il veut bien, loui Dieu qu'il est, me reconnaître parmi ses enfants. Voilà ce (]u'il estime en moi, et sur quoi je dois faire fond pour me glorifier et pour me confier en lui. Tous les autres titres, ou de nai>sa:!ce, ou de fortune, (jui ])onrraient dans le monde me distinguer, soûl titres vains, titres périssables, tilies dangereux : titres vains, puisqu'ils ne sont pas capables par eux-mêmes de me rendre agréable à Dieu; litres péiissablcs, puisque la mort les efface si loi, et les fait évanouir; titres dangereux pour le salnl, puixiu'il est si facile d'en abuser, et si diificile de n'en abuser pas, et ([u'on n'en peut allendre autre chose que d'être jugé de Dieu plus exactement et plus rigoureusement. Toute ma conliance doit donc être dans ce tilie honorable "l'enfant de Dieu ; et malheur à i ous, mes « hers auditeurs, si jamais il vous arrivait de t.iire consister la vôtre dans une grandeur seulement humaine. Je ne prétends poiut pour cela diminuer les avantages, uicnie ex

térieurs et temporels, que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie, je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créateur, doit m'inspirer un autre seuliment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie celte grandeur de la naissance, dont l'Eglise même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fût d'un sang noble et royal : pourquoi? pour faire éclater, dil saint Chrysostonie, la vertu de sa glace, et pour donner ans grands du monde celle consolation dans leur étal, non-seulement que la grandeur peut ser\ir de fond à la plus éininente sainteté, mais que la sainteté, pour être éminenle, ne trouve point do fond qui lui soit plus propre que la grandeur; pour leur marquer que, selon le dessein de la Provid.nce, ils peuvent, sans rieu confondre, élre grands et être saints, mais qu'ils ne sont grands que pour être saints, et que, plus ils sont granJs, plus ils sont capables d'honorer Dieu, quand ils sont saints. Divine leçon que leur fait aujourd'hui lu Saint-Esprit, eiv leur proposant la généalogie de la mère de Dieu, comme la plus auguste de l'univers. Mais cette leçon, qui ne regarde que les grands, n'aurait pas assez d'élendue. Je parle donc à tous sans exception, puisqu'il n'y a point de juste sur la terre , de quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis né de Dieu, et cette grâce qui me sanctifie, n'est rien moins dans moi ([u'une participation de la nature de Dieu. C'est l'idée que chacun de nous sans présomplion peut et doit avoir de soi-même, s'il est en grâce avec Dieu, puisque Dieu, en termes exprès, nous le témoigne par le premier de ses apôtres : Ul per hœc efficiamini divinœ co)îsor(cs naturœ{ll /'e/r., Ij.Queli^ue languissante (luo soit notre foi, si nous raisonnions et si nous agissions suivant ce principe, en faudrait-il davantage pour la ranimer? Voyez, mes frères, disait saint Jean, exhoi'lanl les premiers fidèles, et pounjuoi dans !e même sens no vous ledirais-je pas aujouid'hui? voyez (|uel amour le Père qui est notre Dieu, nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfants, et que nous le fussions en elTel : Viiletc (lualem charilatem dedil Paler nobis, ut filii Dci nominemur et simiis (I Joan., III). Mais voyez aussi, ajoulait-il, et dois-je ajouter, quel retour de zèle, de ferveur, de reconnaissance, demande celle charilé d'un Dieu; voyez à quelle pureté de mœurs elle vous engage; voyez l'obligalion qu'elle vous impose de vous sanctifier en esprit et en \érilé, pour n'êlre pas indignes de cette adoption qui vous donne un Dieu pour père ; voyez si c'est trop exiger de vous, quaiwl Dieu prétend que pour cela vous cessiez d'être des hommes charnels, et ([ue vous commenciez à vivre en hommes raisonnables; voyez si toute la perrection contenue dans la loi chrétienne est trop pour des enfants tie Dieu : Videle. Ah I Seigneur, s'écriait saint Léon, pape, méritons-nous de porter un si beau nom, si uous vcroiis à le tlotrir, ou-

JlVSrf.Ut.S. SI-IIMO.N Xlil. StU L\ CONCEPTION l)K t,\ VIIlUGF.

Mianl la noltlesse de notre origine, pour nous laisser doniiner par des vices honltux; cl ne faut-il pas i\uc nous renoiuiuns |.oiir jamais à l'honneur de vous appartenir, si nous marchons encore dans les voies corrompues du siècle? être enfants de Dieu, et succomber à toutes les passions de rhoiiimc, 1 1 être sujet à toutes les faiblesses de l'huninic, et s'abandonner aux désirs déréglé-i de l'homme, ne serait-ce pas un monstre d.ms l'ordre delà grâce? c'est néanmoins, mes cliers auditeurs, ce qui do:t confondre t.iiit d'àmes mondaine^, et sur quoi je veux liien me promettre que, dans l'espiit d'une saintironiponction, chacun s'appliquera de bonne foi à reconnaître devant Dieu son injustice et à la pleurer. Poursuivons.

En vertu de la grâce qui nous sanitifie comme enfants de Dieu, nous sommes les héritiers de Dieu, et les cohériters de Jésus- Christ dans le royaume de Dieu : Si aulcin fia et lifFicdef, hœreiles r/uh'cm Dd, coliœrrdes autcm Clirisli {linm., Wll]. Héritiers de Dieu, parce que Dieu, dit saini .Augustin, ne nous a point promis d'autre héritage que la possi's ion de lui-même. Or, c'est la grâi c .^anctifiante qui nous assure cet héritage céleste ; et Dieu, le meilleur et le plus libéral de tous les pères, ne peut nous le refuser, tandis ijue sa grâce est en nous, et que nous sommes en grâce avec lui. Cohéritiers de Jésus-Christ: car nous devenons capables , iion-sculemcnl de posséder, mais de méi iter le royaume de Diru, et de le mériter par autant de titres que nous pratiquons de bonnes œuvres, et que nous faisons d'actions chrétiennes : puisqu'il est encore de la fm, que toutes nos œuvres élevées, sanctiliées, et comme divinisées par la grâce, nous servent de mérites pour la gloire; que chacune, en puliculier, est p.ur nous (onimc un droit acquis à cette gloire; que les filus viles cl les plus basses eu apparence ont une suintelc propirtionnée à cette gloire ; qu'à un verre d'eau donné pour Dieu, est dû par justice et par récompense uu degré de ci lie gloire; et qu'ainsi la vie du juste sur la terre devient un mérite continuel, dont Dieu, selon saint Paul, veut bien être dès maintenant le dépositaire , pour en être éternellcm-nt le rémunérateur. Il est vrai : mais aussi reinersant la proposition, coniluez de là quelle perte fait un pécht ur qui vient à déchoir de l'étal de grâce, puisqu il n'est pas moins de la foi, qu ■, hors de cet état, toutes nos œuvres sont des œuvres mortes, de rul pris devant Dieu, et incapables de nous obtenir la récompense des élus de Dieu. Ce n'est pas que, dans létal du péché, quoique privés de la grâce, nous ne puissions faire des actions louables cl vertueuses, des actions saintes et surnaUirelles, des actions même utiles pour le salut, puisqu'au moins elles peuvent nous servir de dispositions pour nous convi rtir à Dieu. Mais je ne vous instruirais pas à fond lie votre religi.m, si je ne vous avertissais ((US loutcs CCS actions, (|uoique saintes, ij.:ioi que suriialurcllcs, quoajue utiles, hors

('e l'étal de grâce, ne méritent rien pour le ciel : que Dieu ne nous en tiendra jamais compte dans l'éternité, et qu'au lieu qu'étant consacrées par la grâce, elles nous auraient acquis des trésors de gloire ; du moment qu'elles n'ont pas cet avantage , elles ne p( uvenl nous conduire à ce royaume, que Dieu, (omme juge équitable, réserve à ses amis. Or, ma douleur est de V'irdes cliiéliens insensibles à de si importantes vérité'- ; des chrétiens qui perdent la grâce IranquiHement, qui la perdent sans chagrin et sans Irouble, et (jui par là ne montrent que Iroii Itur | eu de foi et mémo leur secrète irréligion. 0 homme ! concluait le grand saint Léon, imligué du scandale que je déplore, et touché d'un ^i prodigieux aveuglement; ô homme ! qui que vous soyez, reconnaissez dune pujourd'hui v(.tre dignité , et, sancl fié comme vous l'èies par la grâce qui >oi!S associe à la nature divine, ne retombez pas dans votre première bassesse : Af/noscc, ô liomo, diijuitatciii luam ; et (livinœ consors faclus naturcp, noli in vete~ rem vilitatcm deycneri conversatiune redire [Léo). Mais il faul pour cela, mes chers auditeurs, que nous appliquant l'exemple lie Maiie, nous apprenions ce que nous devons a la grâce : c'est la dernière partie.

TliOISlÈME PARTIE.

C'est une véiité, chrétiens, qui ne |eut élre conlesiée , qu'après Jésus - Christ, l'exemple de M.irie, sa mère, esl l'idée la plus excellente (jue nous puissions nous proposer pour 1 1 conduite de notre vie. A t|uoi j'ajoute en parlieulier (juc l'usage qu'a l.iil Marie de la grâce de sa conceptiun est le modèle le plus parfait que Dieu pût nous mettre devant les yeux pour nous apprendre l'usage (|ne nous devons faire delà grâce de notre sanctification. trest, mes chers auditeurs, ce qui \uus va paraître évident, par la comparaison de ces deux grâces, ou |diilôt par l'opposition que je rcinarque entre Jlarie et nous, louchant la correspondance et la fidélité due a ces deux grâces. Opposition qui d'une part nous confondra ; mais qui de l'autre nous instruira, et dont il ne tiendra qu'à nous de tirer les règles les plus solides et les plus sûres d'une \ie chrétienne.

Car, prenez garde, s'il vous plaît : Marie, quoiqu'exemple de toute faiblesse, et conlirmée en grâce dans sa conception, n'a pas laiSié de fuir le monde et !a corruption du ii:onde. Marie, quoique conçue avec tous les privilèges de l'innocence n'a pas laissé de vivre dans l'austérité el dans bs rigueurs de la pénitence. Jlarie, (luoique remplie du Saint- Lsprit dès l'instant de sou origine, n'a pas laissé de travailler, el, sans mettre jamais de bornes à sa sainteté, elle a toujours été croissant eu verlus et en mérites. Quelles conséquences pour nous qui sommes, il est vrai, soit dans le baptême, soit dans la pénitence, régénérés et justifiés par la grâce; mais par une grâce qui n'a ni la stabilité de celle de Marie, ::i son intégrité, ni sa plénitude, ou plut('it par une grâce dont lescaractères sont tout diffcrculs de celle da

ORATEUnS SACRES. COUUDALOIJE.

nm

Marie. Je veux dire par une grâce qui. tuute-puissante qu'elle esl, se trouve cspcsséeà nos inconstances et à nos fragilités; qui, lou'te sanctifiante qu'elle est, nY'tanl pas un(; fïi'âce d'innocence , ne nous dispense pas de l'ohiifîation de pleurer et de nous mortifier; qui, tout abonda nie qu'elle esl, n'eui pèche pas iju'il ne reste encore en nous un vide, je dis CH) ville de mérites que Dieu veut que nous remplissions par nos actions cl par nus (puvres! Cependant, malgré la dilTérence lie ces caractères, nous nous obstinons à n'en croire que noire propre sens ; et suivant des n>a\imes et des voies contradicloiremenl opposées à celles de Marie, quoique fiapiles el sujets à tous les désordres d'une nature corrompue, nous nous exposons témérairement aux plus dangereuses tenlalioiis du monde. Ouoi(iue conçus dans le péché, dans riui(iuilé, nous prétendons vivre dans la mollesse el dans le plaisir ; (juoique dénués de mérites et de vertus, nous arrêtons le don de Uieu, et nous retenons sa grâce dans l'oisiveié d'une vie mondaine el inutile. N'apprendrons-nous jamais à. nous conduire selon les lois de cette parf/iite sagesse qui, comme parle l'Evangile, doit nous ra[>peler, tout pécheurs que nous sommes, ;\ la prudence des justes , et Dieu pouvail-il nous y engager par jies raisons plus fortes et plus pressantes que celles-ci, qui sont les suites naturelles du n>3slèrc que nous célébrons?

Marie, sanctifiée des sa conception, n'a jamais perdu la glace qu'elle avait reçue de Dieu, je ne m'en étonne pas. Non-seulement elle ne l'a jamais perdue, mais elle n'en a jamais terni le lustre par le moindre péché. Ainsi, selon le témoignage et la déciiion du concile de Trente, l'a toujours cru toute l'î'^glise : Qnfwadmotiuin de bealn Virginc fend £cclesia (Coneil. Trid.). Ce n'est point encore ce (jui me surprend , mais ce que jadmire cl ce qui fait le sujet de mon étonnement, c'est de voir la circonspection, l'attention, la vigilance, avec laquelle Marie a conservé cette grâce, qu'cdio ne devait jamais perdre el même qu'elle ne pouvait perdre; l'ayant ménagée avec autant de préciulion que si elle eût couru tous les risques, s'étant pour cela dès sa plus tendre enfance séparée du monde, ayant renoncé pour cela à tout commerce et tout engagement avec le monde, ayant consacré pour cela les prémices de sa vie |iar un divorce solennel el éternel avec le monde , ayant vécu pour cela dans un si parfait éloigncment du monde, (]ue la vue même d'un ange la troubla, parce (lu'il était transfiguré en homme; voilà , dis-je, ce (jui me jette dins r.iilmiralion. (lar enfin la grâce de la conce|]tioii de Marie était à répreuve de |,i coiluption du monde, c'était une grài-e sulule (jue toute rini(|nilé du moinh» ne pouvait allércr ni élirinler, et la même Iheolugie ()ui nous enseigne «juc la Mè-e <le Djcu ne l'éclia jamais, nous apprend (ju'elle était iml)i"«:abie pargrâce, connue Jésus-Christ l'était l'i! nature, pane qu'à 1 instant même (lu'ejle

fut conçue , Dieu la confirma cl la fixa dans l'état de la sainteté. Le monde, tout [)er\crli (]u'il esl, n'avait donc rien de dangereux pourelie. En quelque occasion qu'elle se fût trouvée, elle aurait donc pu marcher sûrement; et la grâce qu'elle (lorlait dans son cœur n'aurait pas plus été souillée de tous les désordres et de tous les scandales du monde , que le rayon du soleil, de la boue qu'il éclaire et «lu'il pénètre sans en conlracterl'impureté. Mais c'est en cela même que la conduite de celle reine des vierges devient aujourd'hui notre exemple, et que son exemple, par l'énorme contrariété (pii se rencontre entre elle el nous, est uneconviclion seule capal)le de nous confondre devant Dieu. Car voici, chrétiens, en quoi je la fais consister. Marie, en vertu de sa conception , possédait une grâce inaltérable el , comme parlent les théologiens, inamissible; cependant elle marcha toujours dans l'étroite voie de la crainte du Seigneur, el nous, tout f.iibles que nous sommes, nous nous exposons témérairement à tous les dangers. Nous portons, comme -dit l'Apôtre, le trésor de la grâce dans des vases de lerre, c'esl-à-diie dans des corps mortels et corruptibles : //«hemus thesaurum istum in vasis ficlililjHS (lI6'or., IV), el nous ne craignons rien. Nous le portons, ce riche et précieux trésor, dans un chennn glissant parmi des ténèbres épaisses, au milieu des écueils et des précipices, poursuivis d'autant de démons qu'il y a d'ennemis de noire s.Uul qui cherchenl à nous l'enlever, el rien de tout cela ne nous rend plus allenlifs et plus vigilants. Je ne sais si je m'explique assez, et je ne puis trop insister sur le parallèle. Marie qui, par la grâce de son origine, était exemple des faiblesses du péché, s'est néanmoins, par zèle et par amour de ses devoirs, éloignée des occasions du [léché; cl nous, à qui notre faiblesse fait souvent de ces occasions autant de péchés, nous nous y jetons présomptueusemenl et nous y demeurons opiniâlrémenl. Marie, à (jui Dieu dans sa conceplion avait donné uu préservatif infaillible contre le monde, se tint néanmoins dans une entière sépar.itiou du monde ; el nous, qui savons par tant d'épreuves combien le monde est contagieux pour nous, bien loin de le fuir, nous l'aimons, nous nous y plaisons , nous nous y intriguons, nous ninis y poussons ; outre les engagements légitimes ((ue nous y avons par la nécessité de noire état, nous nous en laisons tous les jours de volontaires et de crimimds.

Or, c'est en quoi paraît notre présomplion, de vouloir (jue Dieu fasse continuellemenl pour nous des miracles. 11 n'en a fait qu'un pour sanctifier Marie , et nous voudrions qu'il en fit sans cesse de nouveaux pour nous conserver. Comme ces trois jeunes hommes dans la fournaise de lîahylone, au milieu des llammes ((u'allume p.irlout l'es^pril impur, nous voudrions qu'il nous soutint en mille occasions où la curiosité nous porte, où la vanité nous conduit, où la passion nous allaihe, où nous uuU' Irouïuns

îr.09 MYSTERES. SERMON XllI. SUR I.A CONCEPTION I»E I.A VIERC.E. mn

coiilrc l'ordre du ciel, et où la grâce mèiue nclIcmeiU. Car l'exomiilc de Marie est l'.iit des ailles ne serait pas en sùrclé. Nous vou- pour vous ; et (jii.ind saint Aiubroisio parlait diioiis. avccune grâce aussi peu stable que la aux l'eninies clirélicunes do son siiVrle, l'eiiôlre, être aussi loris et avoir les mêmes lait la règle (lu'il [cur proposiil. Considérez droits que Marie, avec la grâce saine et en- Marie, leur disait-il ; il n'y a rien dans sa ticre de sa conception, et ce que Marie n'a comluite (jui ne \ous instruise. Voyez avec ]ias osé dans l'clat de Celle grâce pri\ iiégiéc, quelle réserve el avec (jucile modeslie elle nous l'osons dans le triste étal où le péché reçut la visite d'un ange, et vous appn iiiious a réduits. M.ii>; abus, chrétiens ; le pré- di-ez comment vous devez traiter avec des tendre ainsi , c'est nous aveugler et nous hommes pécheurs. C'était un ange , mais tromper nous-mêmes. Si cela était, les saints sous une figure humaine ; el voilà pourquoi auraient pris, pour ne pas risquer la grâce elle prétendit avoir raison cl même obligade leur innocence, des mesures bien peu lion de se troubler. C'était le ministre de nécessaires. Kn vain l'esiirildc Dieu, (|ui les Dieu, l'andj.is-sadeur de Dieu ; mais elle sagouvernait , bur aurait-il iiis[)iré tant de vail (|u'une épouse de Dieu doit se délier des haine pour le inonde, et en vain ce même serviteurs de Dieu même. Klle était coiilircsprit nous proposerait - il la sainteté de mée en grâce el le Seigneur était a\ec Marie comme une sainteté exemplaire, puis- elle ; mais il n'était avec elle, reprend saint «lue sans nous séparer du monde el sans le Ambroise, que pane qu'elle ne pouvait comb.ittre, il nous sérail aisé, au milieu tlu être sans peine avec tout autre qu'avec monde même, de nous maintenir dans la lui; et elle n'était confirmée en grâce que grâce. Non, non, il n'en va pas de la sorle. parce qu'elle était conlirmée dans la dé- La grâce qui nous rend amis cl enfants de iiancc d'elle - même. Voilà le modèle l'I Dieu, est une grâce que nous pouvons per- le grand modèle sur lequel Dieu vous judie, et par conséqueni nous devons veiller géra ; mais sur lequel j'aime bien mieux que avec soin sur celte grâce; prêts à exposer vous vous jugiez dès aujourd'hui vous-mél<iul le reste pour elle, parce qu'elle est la mes. Par là, je dis par votre conrormité à ce vie de notre âme; et déterminés à ne l'ex- modèle el par le soin (jue vous aurez d'imiposer jamais, parce qu'en la perdant nous 1er cet exemple, votre conduiie sera telle perdons tout. Elle nous est enviée par le (pie la veut saint Paul , irrépréhensible cl démon el c'est c.c qui nous doit rendie plus sans tache; par là votre réputation, donl circonspects, de puissants ennemis l'atla- \ous êtes responsables à Dieu et aux boniquent dans nous, et c'est à nous de nous en mes, se trouvera à couvert de la médisanee ; liéfeadre; el puisqu'il a plu au Seigneur de par là vous serez au-dessus de la censure, nous soumctlre à celle nécessité d'avoir lou- et le monde même, vous respectera ; par là jours les armes à la main, il faut de cette né- cesseront tant d'imprudences n]albcuieiise> cessité, quelque gênanti- ciu'elle puisse être, (jui l'ont le scandale île votre vie ; tant de libeinous faire un mérite el une vertu. Cela nous lés que le monde même, tout corrompu qii il obligera à opérer noire salut avec crainte el est, ne vous permet ni ne vous (jardonno •avec tremblement: ainsi le prélendail saiiil pas; lanl de conversations dont la licence Paul. Il faudra renoncera un certain monde, n'aboutit iju'à l'iniquité; par là les bienheureux si [lar là nous assurons le talenl séances les plus exactes cl les plus sévères que Dieu nous a confié ! Ou ne nous dit pas vous deviendront dans la praliiiue aussi (ju'il faille renoncer à tous les engagements douces (]u'el!es vous semblaient importunes du monde ; car il y en a qui sont d'un devoir el fatigantes; parla votre régularité conindispcnsablc et ceux-là n'ont rien d'in- fondra le libertinage , et votre piété sera une compatible avec la grâce ; mais on nous dit piété solide: car (|u'est-ce (juc votre piété qu'il faut renoncer à ceux qui n'ont point sans cette régularité, sinon un fantôme (juiî d'autre fondement que la passion, que le Dieu réprouve et donl les hommes font le plaisir, que la sensualité, parce (juc la grâce, sujet de leurs railleries '.' en un mol, vous toute sanctiûante qu'elle est, ne peut sub- réglant sur l'exemple de Marie, vous sanctisister avec eux. On ne nous oblige pas à fierez le christianisme dans vos personnes ; fuir le monde en général, mais on nous car je vous l'ai déjà dit plus d'une fuis, nusoblige à fuir un monde particulier Cjui nous dames , el j'ose encore ici vous le redire , pervertit et qui nous pervertira toujours, c'est de vous cl presque uniquement de vous parce que c'est un monde où règne le péché, que dépend le bon ordre el la saiu lilicallon un monde d'où la charité est bannie, un du christianisme : j'en appelle là-dessus à monde donl la médisance fait |U'es(]ue tous vos propres connaissances ; et, pour vous les enlrclicns, un monde où le libertinage coina:iKre de cette vérité, je ne veux pas passif non-seulement pour agréable, mais d'aulres témoins que vous-mêmes, pour honnête; un inonde dont nous ne sor- Cependant Marie n'ayant jamais perdu, tons jamais qu'avec des consciences ou trou- ni même souillé par le moindre péché, l.i blées de remords, ou chargées de crimes; grâce de sa conce[)tinn selon les lois coniiin monde au torrent duquel nous sentons munes, ne devail-elle pas êlre exemple des bien que nous ne pouvons résister. rigueurs de la pénitence"? Tel était sans Voilà l'essenliellc cl importante vérité que doute le privilège de son état; mais pieluius prêche Marie par son exemple : et tendit-elle en jouir'? non, mes chers audic'csl à vous , âmes fidèles, donl elle a ho- tiuss. Mère d'un fils qui, sans avoir connu noré le sexe, de vous l'appliiiuer pcrsuii- le péché, venait au monde p;.ur êlre la vie-

nu

OUATI'URS SACHES. BOLRDALOtE.

rî«

time publique du péché, elle voulut avoir part à son sacrifice. Mère dun Dii-u (jui, étant l'innocence même, venait par sa mort faire pénitence pour nous , elle se fil un devoir et un mérite d'i ntrer dans ses sentiments ; elle ressentit comme lui les péchés des hommes, elle les pleura ; et la douleur qu'elle en conçu!, selon l'oracle de Siméon, fut comme une épée qui perça son âme et qui déchira son cœur. (Quoique sainte et remplie de grâce, elle passa ses jours dans la pénitence la plus austère, et c'csl ce que nous avons de la peine à comprendre. Mais, ce que je comprends encore moins , c'est que des pécheurs , et des pécheurs cliargés de crimes, par une conduite direclemint opposée, veuillent goûter toutes les douceurs de la vie. Car voilà notre désordre : déchus de la grâce de l'innocence, nous en voulons avoir tous les avantages ; conçus dans le péché, nous n'en voulons pas suliir les châtimciils ni prendre les remèdes. Les avantages de linnocence sont le repos, la tranquillité, le plaisir, la joie, je dis une joie pure sans disgrâce et sans amertume. Or, n'est-ce pas là ce que nous recherchons avec tant d'empressement et tant de passion ; el, à nous entendre parler, à nous voir agir, ne diraiton pas que nous y avons droit? Au contraire, l'assujettissement, le travail, l'humiliation , la souffrance, les larmes, selon l'Apôtre, sont le juste payement et la solde du péché : Stipendia peccati {Itom., \l) ; mais qu'avons-nous plus en horreur ? de quoi cherchons-nous plus à nous préserver ? et nous prêcher une telle morale, n'est-ce pas, à ce qu'il parait, nous offenser"? La pénitence, disent les conciles, est comme le supplément et comme le recouvrement de la grâce de l'innocence; et, malgré la perle de notre innocence , nous ne voulons point do pénitence. Si Dieu nous la fait faire par luimême, nous en murmurons; si cette pénitence se trouve attachée à nos conditions , nous nous la rendons inutile ; d'une pénitence salutaire qu'elle pouvait être, nous nous en faisons une pénitence forcée ; et voilà, mes chers auditeurs , votre malheureux élat. Car où voil-on i)lus de sujits et plus de matière de [)énilcnce (ju'à la cour; el, en même temps, où voit-on dans la pratique moins de pénilence chrétienne qu'à la cour? Là où le péché ahonde, c'est là, par nn renversement bien iléplorable , que se trouve moins la vraie pénitence, et (|ue règne avec plus d'empire l'orfiiueil de l'cspril, la mollesse des sens et l'amour de soimême.

Enfin , par une dernière opposition entre Marie et nous , quoique la gràee de sa conception fùl une grâce surabondante et presque sans mesure, Marii! néanmoins n'en est lias demeurée là ; mais toute son application, tandis qu'elle vécut , fut d'augmenier celle grâce, croissant tous les jours de mérite en mérite, de sainlelé en sainteté ; et nous , en «lui la grâce même daisse un si grand vide, nous n'avons nul zèle pour le remplir ; nous nous contentons de ce que nous somn>e'^ •

pour un homme du monde, dil-on , pour un courtisan, il n'en faut pas davantage. lit (|ui sommes-nous pour borner ainsi la grâce de notre Dieu : Qui cslis vos (Judith.) ? Si Dieu veut se servir de nous , et s'il demande dînons plus de perfections, pourquoi ne lui obéirons-nous pas, et pourquoi faudra-t-il que sa main et sa miséricorde soient racciiurcies par notre infidélité? Ah ! chrétiens , la consistance dans la grâce n'est que pour la gloire. Dans celte vie, ou il faut croître , ou il faut déchoir. C'est ce que saint Paul enseignait aux premiers fidèles. Croissez, mi s frères, leur disait-il, dans la science de Dieu , croissez dans son amour et dans sa grâce ; croissez dans la foi et dans toutes les vertus , sans cela vous êtes dans la voie de perdition. Or, pour croître do la sorle, il faut agir ; et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle l'a rendue agissante, fervente, appliquée à de conlinuelles pratiques de piété et de charilé. ALiis quelles bonnes couvres pratiquez-vous, et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous? S'il y a pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce, au milieu du monde où vous vivez, c'est celui-là. Car, au lieu que saint Birnard vdus déclare, et avec raison, que quoi que vdus fassiez, vous ne conserverez jamais l'Iiuisiilité dans le luxe, la chasteté dans les délices, la piélé dans les intrigues et dans les vaines occupations liu siècle, je vous dis pour voire consolation, qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus-Christ , et en vous employant pour eux , vous corrigerez vc)lr e délicalesse par la vue de leur misère, voire vanilé par les services que vous leur ri udrez , voire froideur et voire indévolion par la sainteté de cet exercice , et qu'aiusi , malgré les périls mêmes de votre élat, niellant cette, grâce en œuvre et la faisant agir pour Dieu, vous la sauverez pour vous-mêmes. Et de quoi nous serl-il, nies chers auditeurs, de posséder cette grâce si précieuse, et de n'eu faire aucun usage?

C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce, et que nous devons l'honorer. Quand 1 ei lullicn parle de la défiance salutaire que uuus devons avoir de nous-mêmes pour nous préserver du péché, il dit un beau mot, savoir, que la crainte de l'homme est alors un respect et un honneur que l'homme, en vue de sa faiblesse et par esprit de religion, rend humblement à Dieu : Timor hoDiinis liovor Dei (Tertull.); parce qu'en cITet rien n'est plus honorable à Dieu que celte circonspeclion de l'homme, et celte attention, ncm-seulement à ne point offenser sou Dieu , mais à ne courir pas même volontaireiiK nt lo moindre risiiuc de perdre sa grâce. 1-!! lo même Tertullicn , expliquant davanlagi- sa pensée, dans l'exemple de certains pécln urs, qui, sortis de leurs désordres et des occasions malheureuses où ils étaient engagés , y renoncent pour jamais cl de bonne foi , semblables à ceux qui , s'étant sauvés d'un naufrage, disent un éternel adieu à la mer; il ajoute que ces pécheurs houorcnl le bies-

Page 1