‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 4 sur 132 · POUR I.A FÊTE DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

POUR I.A FÊTE DE TOUS LES SAINTS

Sur la recompense des saints.

ri;niililo' el cxullnlc : Ecc • enimnierces vPslra cnpiosa est in rielis.

néjoiiiliscz-voiis , cl fnllcs feinter votre joie : car tiiic qrmide récompense ro«s esl réservée dans le ciel (S. Hnll . 'du V).

Sire, c'est le Fils de Dieu qui parle, e( qui, dans l'Kvangile de ce jour, nous propose la' gloire céleste, non pas comme un simiite héritage qui nous est acquis, mais conme une

récompense qui nous doit coûter. II savait, dit saint Jean-Chrysostome , combien nous sommes intéressés; et voilà pourquoi, usant avec nous d'une condescendance digne de lui pour nous attirer à sou service, il nous prend par notre intérêt. Sans rien relâcher (le ses droits, ni rien rabattre du commandement qu'il nous fait de l'aimer comme notre Dieu, pour lui-même et plus que nous-mêmes ; il veut bien que notre amour pour lui ait encore un retour sur nous; et, pourvu que notre intérêt ne soit point un intérêt servilc, il consent que nous l'aimions par intérêt , ou

l'UEMlEU AVK.NT. SEil.MON 1 SLR LA lUXOM. l.NSK OES SMNTS.

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))liilôt, tjui' iMUs nous fassions un inlôrèl du l'aimer; car c'est pour cela qu'il nous proniel une récompense dont la vue est iiiCninient capable de nous élever à ce pur et parf.iil amour qui, comme ajoute saint Clirysostome, rénnil saintement et divinement noire inlérèt à l'inlcrél de Dieu.

Entrons donc, mes chers auditeurs, dans la pensée de Jésus-Christ; et, sans nous piquer aujourd'hui d'une spirilualilé plus suliliine que celle qui nous est ensein;nce par ce maître adorable, attachons-nous à la récompense où il nous appelle et qu'il veut que nous envisagions quand il nous dit : Une grande récompense vous est réser>ée dans le ciel : Ecce merccs vestra copiosn egl in cœli^. Il est de la foi que nous la pouvons cl que nous la devons mériter cette récompense , et c'est ce que je suppose ici comme un principe dont il ne nous est pas permis de douter; mais, ce principe supposé, je veu\ vous montrer combien celte récompense est digne de nos désirs et de nos soins. Pour vous eiigigcr à la mériter, je veux vous en découvrir l'excellence et les avantages. Par 1 1 comparaison que j'en ferai avec les récompenses du monde, je veu\ vous la faire goûter, et par là même exciter en vous , si je puis , un saint zùlc de l'acquérir.

Or, pour \ous en donner u;u idée juste, je ni'arréle aux paroles de mon le\ "donll'exposilion liltéraleva dévehipperd'alK.-dloulmon dessein. Concevez-en bien l'ordre .1 lu [lar- (agc : Ecce merces vestra copiosa esl in cœlis. CvlU' récompense ((ue Dieu prépare à ses élus est une récompense sitre : Ecce, la voilà. C'est un Dieu qui vous la promet, el si vous la v(ml('z (le bonne foi , elle est à vous : Ecce mrrcrs vcslra. C'i'st une récompense ahondaiite qui n'aura point d'autre mesure (jue la nia;,Miiliren(( d un Dieu et qui mellra seule le ( omliie à tous vos désirs : Ecce mcrcrs ves- Ira copiosa. Enfin , c'est une récompense élernelle que vous n ■ perdrez j.'mais , parce (|u'elle vous esl réservée dans le ciel , où il n'y aura plus de changement ni de révolutions : Ecce merccs vesira copiosa esl in cœlis. Qualités bien propres, chréliens, à faire etsur vos esprits et sur vos cœurs les jdus fortes impressions, surtout si \ous en jugez par op- |)Osilion aux récompenses du monde, c'està-dire par les trois essentielles différences que je vous prie de remarquer entre les réc()m|)cnses du monde et celle récon. pense des élus de Dieu : car c'est là ce ((ui m'a paru devoir plus vous inléresser cl révc iller voire foi. La récompense des élus de Dieu est une réionipense sûre, au lieu (lui- les récompenses du monde soûl douleuses et incertaines; ce sera le premier point. La récompense des élus de Dieu esl une récomi:ense abondante, au lieu que les récompenses du monde sont vides el défeclueuscs : ce sera le second point. La récompense dis élus de Dieu est une récompense éternelle, au lieu que les récompenses du monde sont caduques et périssables : ce sera le dernier point.

Trois sujets de consolation et de joie que rr.glise nous propose en nous niellant devant

les jeux la gloire des saints, et en nous an:manl parce motif à être les imitateurs de h ur sainteté : Gaiulclc cl cxultnle. Si vous vous conformez à leurs exemides , rcjouissrzvous ; et de quoi ? de ce que vous serez sûrement, de ce que vous serez pleinement, de ce que vous serez élernelLnient réciuiipenses. Au contraire, pleurez et affligez vous . si, malgré tous ces avantages, possédés de l'amour du monde, \ous vous sentez peu de goût et peu d'allrait pour cette récompense des jusies. Non-seulement pleurez, mais tremblez, si la <lurelé de vos cœurs vous rend insensibles à des véi ilcs si louchantes. Donnezmoi grâce , Seigneur, pour traiter dignement et utileiiient un si grand sujet; et faites que ceux qui m'éeouîent, pénétrés de la vertu de votre divine parole, conçoivent un désir ardent, une espérance vive, un saint avantgoût des biens que vous leur préparez ; qu'en vue de ces biens inefl'ables , ils se détachent de la terre, ils n'aient plus de pensées que pour le ciel , ils renoncent à la vanité, ils cherchent solidement la vérité, ils soient, aussi bien que vos saints, etcouune devant èlre un jour l(^s (ompagnons de leur gloire, délerniinés à combattre le monde et à le vaincre. C'est ce(iue je vous demande pour eux et pour moi par l'intercession de la plus sainte des vierges : Ave, Maria.

l'UEMlènE PAllTIE.

Se fatiguer, s'épuiser, souvent s'immoler pour des récompensi'S incertaines, auxquelles on parvient difficilement, et dont tous les jours, après dévalues espérances, on a le chagrin de se voir ou malheureusement frustré, ou même injustement exclu ; c'est la triste et fatale destinée de ceux qui s'allaihenl au monde. Au conlraire, travailler pour une récompense sûre el servir un maîlre auprès duquel on peut compter qu'il n'y eut el qu'il n'y aura jamais de mériti s perdus, c'est ce qui a fait sur la terre le bonheur des élus de Dieu et de ces saints prédestinés dont nous lionorons aujourd'hui la glorieuse mémoire. Ils servaient un Dieu fidèle dans ses promesses et ils avaient en vue une récompense qui ne leur pouvait manquer. Voilà , dit saint Chrysoslome , ce qui les a rendus capables de tout entreprendre et lie tout souffrir, l'atior, disait un d'entre eux , plein de cette force héroKiuc que la foi d'une vérilé si consolinlc lui inspirait : c'était saint Paul ; patior, scd non coiifundor (H Tint.. 1) : Je soulïre ; mais bien loin de m'en aflliger, ]<• m'en glorifie, et pourquoi'? .Scio enim cui crcdidi, et ccrdis sum r/nia potens est drposiluni metim scrvare in illum diem [Ibid.). Parce que je sais, ajoutait-il, quel est celui à qui j'ai confié mon dépôt ; et que je suis assuré qu'il n'est que trop puissant pour me le garder jusqu'à ce grand jour où chacun recevra selon ses œuvres. (Ju'enlendail il par son déi)ôl ? le fond de mériles qu'il s'était acquis devant Dieu, c'est-à-dire ce qu'il avait fait pour Dieu , ce qu'il avait enduré pour Dieu, et dans l'espérance de la gloire dont il savait que ses travaux apostoliques devaient être récompensés : e'esl le sens littéral de ce oas-

[dcux.]

(>r.\Tirr.s s.ucks i;o; iï;t.\Lni e.

sage. J'ai conibaliii , disail-il eiiroro dans la niéiiic Epitre à 'J'imolhcc , j"ai atlicvé ma coursp , j'ai été constant dans la (oi ; il ne me reste que d'attendre la couronne de juslice qui uicst réservée , et que le Seigneur, en ce jour-là, me donnera comme jusie juf;e : In reluino rcpûsila est milii coronn justiliœ, quam rccldcl milii Dominus in illn ilie, JHstiis judex (II Tim., ÏV). Ainsi parlait l'apôlre de Jésus- Christ , et ainsi a droit de parier après lui tout liommo cliréiien , puis- (ju'il reconnait lui-même que celle couronne de justice u'élait pas seulement réservée pour lui , mais nénéralement et sans exception [lour tous les serviteurs de Dieu : Non solain iiulem mihi , s:d et lis qui diligiint adccaium ijus (Ibid.).

Car voici , mes chers auditeurs, comment chacun de nous doit raisonner, en s'appliquanl persoiinellcment ces paroles : Scio cui crcdidi ; el c'est l'important mystère de rc- !ig;ion sur quoi doit élre fondée toute notre conduite selon Dieu. Je ne sais pas si je serai jamais assez heureux pour mériter la récompense que Dieu prépare à ceux qui l'aiment ; mais je sais que si je la mérite, je l'obtiendrai ; je sais qu'autant que je l'aurai méritée, je la posséderai ; je sais que tout ce que je fais el tout ce que je soulTrc pour Dieu est un dépôt sacré que Dieu me garde, dont il veut bien lui-même me répondre, et qui ne dépérira point entre ses mains: Scio cui c/"e(i((//; c'est-à-dire je ne suis pas sûr de moi, mais je suis sûr du Dieu pour qui je travaille. Je suis sûr de sa bonté, je suis sûr de sa fidélité , je suis sûr de sa puissance : Et ccrtus sum , quin potens est. Or, l'assurance que la foi me donne de tous ces altrib'als de Dieu et de Dieu même . est ce qui m'encourage et qui m'anime. C'est ce qui a S(nilenu la ferveur et le zèle de ces bieiilieureus qui régnent maintenant dans le ciel et qui ont sandifié la lerre par leurs vertus; ils étaient sûrs du Dieu ([u'ils servaient et des biens qu'ils en altendaient ; non-seulement ils espéraient eu lui, mais ils savaient, et ils savaient infailliblement , qu'espérant en lui ils ne seraient pas confondus : Scio cui credidi.

Un mondain est bien éloigné de pouvoir lonir ce langage à l'égard du monde et des récompenses du monde ; car fondé sur le lémoignage qu'il se rend de sa propre coniluite, il peut souvent dire tout au contraire, en gémissant et en déplorant son sort : Je sais que par rapport au monde j'ai fait mon ilevoir ; mais je ne sais pas pour cela si le monde m'en tiendra com[)te; je ne sais pas si le monde reconnaîtra mes services; je ne sais pas même si mes services lui ont été agréables. Pour ce qui regarde les récompenses du monde, il peut dire sans présomption : Je suis sûr de moi ; mais j" ne suis pas sûr de ceux qui sont les maîtres et les distributeurs des grâces ; je ne suis pas sûr (]u'ils aient pour moi de favorables disposilicns ; je ne suis pas sûr qu'ils en aient iiicine d'éijui.tables. Il peut , dms un s "ns conlradicloireinent o;>po>c au s ns de saint

Paul, dire en parlant du monde : Scio cui credidi. Je sais, el je ne sais que trop, quel est ce monde à (jui je me suis malheureusement attaché el opiniàtrémenl confié ; mais c est juslement pour ci la qu'après ^a^():r longleiiips servi , j<' ne suis encore sûr de rien , parce qu'une expérience funesie m'a appris maigre moi el m'a convaincu que le monde étant ce qu'il est , je n'ai pu ni n'ai dû f lire aucun fond sur lui. Or, n'avoir rien en vue dont on soit sûr ni sur quoi l'on puisse compter, c'est ce (jui afllge le mondain, ( e qui le désole ; et , pour peu i;ue son ambition ait d'empressement et de vivacilé, ce (jui lui tient lieu de supplice. Telle est, dis-je, la première différence que j'ai dû vous faire observer entre les récompenses de Dieu et celles du monde. Mais approfondissons celle jiensée et vruons au détail des choses ; puis- (pi'il est certain qu'il n'y en eut jamais un [dus propre pour nous faire adorer h s miséricordes de notre Dieu cl pour nous exciter nous-méu;es à l'amour et au zèle de la sainleté.

Il y a dans le monde des mérites stériles, c'est-à-dire des mérites sans récompense : poiininoî cela? c'est qu'il y a, dit saint Ciir^soslome , des mérites que les hommes ne connaissent pas; c'e>l qu'il y a des mérites, quoique connus des hommes, qui ne leur plaisent pas ; c'est qu'il y a des mérites que les hommes eslinn ut et dont ils sont même touchés, mais qu'ils ne récompensent pas parce qu'ils ne le peuvent pas. Trois causes de l'inceililude des récompenses du siècle, mais qui nous font comprendre en même temps la sûreté et l'infaillibilité d.' la récompense des élus de Dieu. Appliquez-vous cl ne perdez rien de cette excellenie morale.

Des mérites que les hommes ne connaissent pas. En effet, par ce seul principe , combien dans le monde de mérites perdus 1 combien d'ignorés! combien d'oubliés! combien d'effacés j»ar le temps! combien de détruils par les mauviiis olfices ! combien d'étouffés dans la foule el dans la multitude ! Je serais infini, si je voulais pousser cette induction. Avec Dieu, nous n'avons rien de pareil à craindre. De quelque nature que soient les mérites que nous acquérons devant lui , il les connaît, il les distingue, il en fait le discernement , Il les pèse dans la balance du sanctuaire, il en conserve le souvenir, il ne les perd jamais de vue.

Eclairé des vives lumières de son entendement divin , il connaît les mérites obscurs aussi bien que les éclatants, les vertus intérieures et cachées aussi bien que celles qu'on admire et qu'on préconise. Combien de saints dans le ciil qui n'ont jamais paru ce qu'ils étaient, et dont la saintelé, quoique iiarfaite, n'a jamais brillé pendant qu'ils vivaient sur la lerre ! Voilà pour la consolation des humbles.

Comme Dieu , scrutateur des cœurs, il pénètre le fond du mérite, qui est le cœur. Ce mérite du cœur, incimnu aux hommes, lui eu connu cl entièrement connu ; et de là , vieni qu'il nous tient coiuplo, uon-sculemeni

rUEMltR AVENT. SEUMON I. SIR l.\ LECOMl'ENSE HLS SAIMS. 4-3

CJuniiK! un honneur de s'en souvenir, cl il ne

di! nos allions ol de nos (ruvrcs . ni.iis de nos in'cnlions et de nos désirs; non seuloinen! de ce <;ue nous faisons pour lui, de ce <uie nous souffrons pour lui , de ce que nous quillons pour lui , mais de ce que nous voudrions f.iiie, de ce que nous voudrions souffrir, de ce que nous voudrions quiUer, par la raison seule que si nous l'avions, nous serions préls, en effet , pour lui à le quitter. Ainsi, selon l'expression de l'Ecriture , il entend et, par la même règle, il récompense jusiju'à la préparation de nos cœurs : l'iœpanitioncm cordis eorum audiii! amis lui: ( l's. IX ), c'est-à-dire qu'il sufiit , jinur lui plaire, de lui vouloir plaire, et qu'il sullil de lui avoir plu, pour élre comblé de ses biens. Combien de prédestinés qui n'ont eu devant Dieu que le mérite de la bonne volonté 1 Voilà pour 11 couiolalion des faibles.

l'arec que c'est un Dieu dont la pénétralion est infinie, et que rien n'échappe à sa connaissance, nos actions les p^us viles et les plus basses, pourvu qu'il en s:iit le molif, ont devant lui leur pris et leur valeur. Un verre d'eau, donné en son nom , mérite une glo're spci:iale , dont lui-même il nous assure ; les deux deniers de la veuve reçoivent un éloge de sa bouche, aussi bien (|ue les magnifiques offrandes qui se faisaient dans le temple. Voilà pour la consolaliou des pauvres.

Parce qu'il est souverainement et exactement juste, pour chaiiue degré de mérite et de sainteté que nous acquérons , il a un degré de béatitude et de gloire, qu'il nous dcsliiie; et c'est la propoition de ces degrés qui fait pour les saints bienheureux , aussi bien que pour les anges , l'ordre admirable l'es hiérarchies célestes. Sur la terre, le plus grand mérilc n'est pas toujours le mieux placé; souvent un mérite médiocre, par le iaux jugement des hommes. T'emporte et prévaut. Là, le mérite et la gloire, le mérite et la récom|)ense , vont toujours de pair. C'est un Dieu qui mesure et qui règle l'un par l'autre ; mais un Dieu incapable de se tromper, incapable d'être prévenu, incapable de rien eslimcr, que ce qui est essenliellcinenl estimable, savoir les œuvres saintes et la piété. Voilà pour la consolation des âmes droites et fiJèles à leurs devoirs.

Par rapi)ort au monde, il n'y a point de mérite que le temps n'efface. Tout ce que nous faisons pour Dieu , du moment que nous l'avons fait, est écrit dans le livre de vie, mais avec des caractères qui ne s'effaceront jamais. Les honunes non seulement oublient, m lis souvent sont bien aises d'oublier les SI rvicfs qu'on leur rend , et Dieu nous déclare lui-même que tous nos services sont coniine scellés dans 'es trésors de sa luiséricorde. Il nous dit en termes exprès, que nos sacrifices sont toujours devant ses yeus : JJolocausla uutem tua in ronspeclu meo sunt semper {Ps. XLIX ) ; que nos prières et nos aumônes montent jusqu'à lui, et qu'elle-; sont to'jjouis [irésenles à sa mémoire : Ora'.ioncs iuœ et eleeinusijnœ ascenderunt in memorinm n conspcvla ùci ( Act. X }. Il se fait même

peut non jilus les oublier, qu'il peut oublier qu'il est noire Dieu, et que nous sommes ses créatures. Tout cela, chrétiens, le croyonsnous? Mais si nous ne le cro3ons pas, nous r.e connaissons pas le mallre que nous servons , ou si nous le croyons , couuncnt sonunes-nous si lièdes et si négligents dans son service?

Ajoutez, pour goûter en 'orc davantage le bonheur des justi'S, ce que j'ai marqué comme le second |)rincipe de la ili-gràie des mondains et de l'incei titude île leurs récouipciises; des mérites, quoique connus, qui ne plaisent pas. Qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire? et combien, par là, ne voiton pas, parmi les hommes, de mérites malheureux, de mérites rebutés et, si j'ose ainsi dire, réprouvés; de mérites qui , par l'aliénai ion des cœurs ou par la conlitiriélé des intérêts, bien loin d'attirer la bienveillance el l'amour, excitent plutôt la jalousii' et la haine 1 C'est à quoi ne sont point sujels ceux qui travaillent à acquérir des mérites auprès lie Dieu. Comme Dieu hait r.écessairement le péché, el que, tout Dieu qu'il est, il ne peut pas ne le point ha'i'r, et en le haïssant, ne le point réprouver; aussi, tout Dieu qu'il est, ne |)cut-il [las ne point aimer le mérite des œuvres chrélienues, et, en l'aimant, ne le point couronner et ne le point glorifier. Il y a, dans les élus de Dieu, différentes espèces de sainteté; mais il n'y en a pas une, dit saint Chrysoslomc , qui ne soit du goût de Dieu, qui ne soit l'objet des complaisances de Dieu , parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit une émanation de celle sainteté originale et exemplaire , qui est Dieu ; parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit l'ouvrage de Dieu et le don de Dieu. Avoir du mérite , ou en avoir Irop, c'est souvent dans le monde une exclusion pour les emplois et pour les places qui y tiennent lieu de récompenses. Devant Dieu, plus ou a de mérite, plus ou esl aimé. Or, être aimé d'un Dieu dont l'amour fait les bienheureux, les prédestinés, les saints : c'est être déjà récompensé.

Enfin, quelque justes et quelque reconnaissants que soient les hommes ; je dis plus, quelque libéraux cl quelque magnifiques qu'ils puissent être, il y a des mérites qu'ils ne récompensent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas; des mérites dont ils conviennent, et dont ils sont même touchés; mais qui excédant, ou par leur qualité ou par leur nombre le nombre des grâces dont ils sont les dispensateurs, leur deviennent malgré eux des mérites onéreux, des mérites incommodes, et même des mérites importuns. 11 n'y en a point de tels auprès de vous , mou Dieu, el l'on ne court point avec vous de semblable risque. Comme la magnificence de Dieu n'a point de bornes, parce qu'elle est inséparable de sa toute-puissance, nos mérites ont heau croître el se multiplier, elle ne s'épuise jamais. Plus nous en avons , plus il a, dit saint Chrysosloaie, de trésors de grâces et de gloire à répandre sur nous. Plus il nous doit dans le sens calholi'iue et orthodoxe qu'il

OnATEUliS SAr.Ri:S. bourdaloi e.

n.'.as peut devoir, plus il est riciie pour s'acquitter envers nous : riciio , dit le texte sacré, pour tous ceux qui l'invoquent el qui le prient : Dives in omncs qui invocanl illum (Rom., X). Mais encore bien plus riche, reprciid saint Bernard, pour tous ceux ([ui le servent fidèlement. Comme jamais il ne se lient importuné de nos prières, aussi nos niériles acquis par sa grâce ne lui sont-ils jamais à charge.

Nous sommes donc sûrs de lui; et quand nous travaillons pour lui, dans l'espérance de la gloire dont jouissent les saints, tout péciieurs qu' nous sommes, nous avons la consolation de pouvoir dire comme saint l'aul : Sprs aulem non confuiulil [Rom., V). Cette espérance ne me conibnd point : toute notre espérance est trompeuse; mais celle-là ne me tionipira jamais. (Jenl fois j'ai pu me repentir d'avoir trop complé sur les hommes el d'avoir trop espéré d'eux; mais jen'oseriis dir(>, ni me plaindre que jamais Dieu m'ait ioaniiué; et si j'étais assez ingrat pour le penser, non-seulement sa justice, mais sa miséricorde même s'élèverait pour lui contre moi.

Je suis sûr de mon Dieu : principe adorable, d'où David tirait ces saintes et édifiantes conclusions, qu'un cliiétirn, surlonl à la cour, devrait méditer tous h^s jours de sa vie : Ronum est confiderc in Domino, quam (onfidcrr in homine [Psnl. CWll) ; il vaut bien mieux se confier dans le Seigneur, que (!e se confier dans l'hotnme. Bonum est apcrare in Domino, quam spcrure in principihiis [!bi:L) : il vaut bien mieux mettre son es| érance dans le Seigneur, que de la mettre d'ins les princes de la terre. C'est un roi qui l'a dit; et celui devant qui je parle a trop de religion, pour ne pas souscrire lui-même à un témo'gnage si divin. Je suis sûr du Dieu que je sers : principe touchant, seul capable de sanctifier ma vie. Mon espérance du cûlé <ie Dieu ne me peut confoiuire. Je puis bien, de mon côté, abuser de cette espérance par ma présomp'ion ; je puis bien par ma lâcheté me rendre cette espérance vaine et inutile : mais au moins celte espérance est-elle inf.iillible pour moi de la part de Dieu; et pourvu que je m'assure de moi, j'ai droit de me promettre tout de lui.

Après cela, chrétiens, sommes-nous excusables? <Jue dis-je? ne sommes-nous pas bien indignes de notre Dieu, si nous usdns de réserve avec lui, si nous craignons d'eu trop faire pour lui, si nous ne le servons pas en Dieu? Je ne blâme point, à Dieu ne [ilaise t au contraire, je ne puis assez exalter, assez exciter le zèle que vous pouvez avoir et ([uo vous avez, de mériter les grâces du glorieux monarque à qui le ciel nous a soumis et que Dieu nous a donné pour maître. Ce que je souhaiterais, c'est qu'en le servant, vos services fussent plus sairits et plus dignes de l'esprit chrétien. C'est de lui que dépend votre destinée et votre fortune, selon le monde: ja veux bien que votre intérêt, joint à votre devoir, vous allaclie à lui. Il est l'image de Dieu; ^olre eonliance, après Dieu- ne peut

être mieux placée. Mais si vous avcï tant d'empressement et d'ardeur pour des récompenses qui, par tant de raisons, peuvent vous manquer, comment pouvcz-vous soutenir le profond el affreux oubli dans lequel vous vivez à l'égard de cette récompense souveraine qu'un Dieu vous assure? Et que répondrez-vous à Dieu , quand il vous reprochera dans son jugenunit un oubli si monstrueux et si criminel? C'est là toutefois votre désordre; et si vous n'en gémissiez pas, j'aurais droit d'ajouter ici le terrible analbèmi; de Jérémie ; Malediclus qui confidit in homine, ctponil carnem brachium suum (Jerem., XV^II) : maudit celui qui met sa confiance dans rhonnne, et qui s'appuie sur un bras de chair. Mais plus maudit celui qui, pour avoir mis sa confiance dans l'homme, ne peut se résoudre à la mettre en Dieu. Vous l'allcz voir encore bien mieux par la seconde qualité de la récompense des saints, qui n'est pas seulement sûre et immanquable, mais pleine et abondante : Ecce merces vcsti'a copiusa est. C'est le sujet du second point.

SECONDE PARTIE

Pour VOUS faire entendre ma pensée, j'appelle récompense abondante, une récompense qui surpasse, du moins qui égale les services par où l'on s'en est rendu, ou l'on a tâché 2 s'en rendre digne. C'est la première notion que nous en donne saint Jérômi-, quand il applique aux bienheureux ce que le Fils de Dieu, dans l'Evangile , promet aux justes , pour les exciter à la ferveur par le motif de l'espérance chrétienne : Mensurom bonam, et confertaw el coagilalam,et superef/luentem dnbunl in sinunt veslnim {Luc, Vlj : on versera dans votre sein une bonne mesure, qui sera pressée , comble, entassée. En effet , c'est tians la personne, ou, pour mieux dire, dans l'état des saints glorifies, que cette promessf! du Sauveur trouve à la lettre son acc(unplissement. Mais, prenant la chose dans un sens encore plus moral, et par conséquent plus propre à vous faire sentir la vérité que je vous prêche, j'appelle récompense pleine el abondante, une récompense capable par ellemême de satisfaire le cœur de l'homme; capable de remplir le vide, ou plutôt la vaste étendue des désirs de l'homme; capable de rendre l'homme heureux, et dont il peut enfin être content : c'est ainsi que saint Augustin l'a conçue, dans l'exposition qu'il a l'aile des béatitudes évangéiniues. Or, dans l'un et dans l'autre sens, le Fils de Dieu seul a eu droit de nous dire absolument ce qu'il nous dit aujourd'hui : Kece incrces vesira co~ piosn est. Pourquoi? Parce qu'il n'appartenait qu'à lui de pouvoir donner aux hommes une récompen-e qui eût ces deux propriétés (]ue je viens de marquer; ou, si vous voulez, parce (]u'il n'y a (|iie la récompense des élus (le Dieu qui, |iar r.ipjioit à cis deux propriétés, puisse être justement regardée comme une récompense abondante et pleine.

Car, n'est-il pas vrai (je commence par le premier de ces deux caractères; et, sans autre preuve, j'en appelle à vos connaissances, écoulez moi el consultez-vousj, n'esl-il pas

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