SERMON XI
POUn LE LUNDI DE L\ SECONDE SEMAINE.
Sur rimpénitence'-finnle.
Ego vado; et qiiserelis me, et in peccalo vesiro nioriemini.
Je m'en rais ; vous me chercherez, et vous mourrez dans voire péché {S. Jean, ch. VIII).
Ce sont deux grands maux que le péché et la mort : le péché, par où la mort est entrée dans le monde ; et la mort, par où Dieu a puni le péché : le péché, qui dégrade l'homme dans l'ordre de la grâce ; et la mort, qui le détruit dans l'ordre de la nature ; le péché, qui nous a fait tomber de ce bienheureux élat d'innocence où Dieu nous avait créés ; et la mort, qui nous dépouille de tous les biens temporels dont Dieu, après le péché, nous a encore laissé l'usage. Mais après tout, chrétiens, ni la mort, ni le péché, pris séparément, ne sont point des maux extrênjes ; et j'ose même dire qu'ils peuvent avoir leur avantage et leur utilité : car la mort sans le péché peut être sainte et précieuse devant Dieu, et le péché sans la mort peut servir de matière aux plus excellentes vertus qui rendent l'homme agréable à Dieu. La mort sans le péché fut dans Jésus-Christ une source de grâces ctde mérites; et le péché sans la mort, Oratelus SACiu.s. XIX
comme l'enseigne la théologie, a élé dans les prédestinés, et un principe, et un effet de leur prédestination. La mort sans le péché acheva de sanctifier Marie; et le péché sans la mort devint un motif de conversion pour Madeleine. Mais le souverain mal, et ce qu'il y a de plus affreux, c'est le péché et la mort unis ensemble : la mort, qui met le dernier sceau à l'impénilence du pécheur; et le péché qui imprime à la mort le caractère de sa malice : la mort, qui rmd le péché pour jamais irrémissible; et le péché, qui rend l.i mort pour toujours criminelle et réprouvée. La iiiort dans le péché, la mort avec le péché, la mort même, comme il arrive souvent, par le péché: voilà, mes chers auditeurs, ce qui m'efl'raie, et ce qui doit vous effrayer comme moi ; voilà ce que Dieu a de plus terrible dans les trésors de sa colère; voilà de quoi le Fils de Dieu menace aujourd hui les Juifs, el de quui nous avons, aussi bien que les Juifs, à niius préserver. Pour bien entrer d ms ces sentiments, implorons le secours du ciel par l'intercession de la Vierge, que nous prions Ions les jours de nous être l'.ivorahleà la mort, et disons-lui : Ave, Maria. C'était, chrétiens . une triste vérité pjur les Juif. . mais une vérité fondée sur la parole même de Jésus-Christ, qu'après avoir vécu dans le péché, ils mourraient dans rimpénilencc : In prccnio vesiro tnoricmini. Or, en quel sens cet oracle doit-il être entendu ? car il nous importe de le bien savoir, puisque le S.iuveur du monde nous parlait à nous-mêmes dans la personne des Juifs, et qu'il n'y va pis moins que d'une éternelle réprobation. K-t-ce une simple menace que Jésus-Christ f.isait à cette nation incrédule pour les obliger à se reconnaître? Est-ce un arrêt définitif qu'il portait contre eux , et prétend, lit-il leur signifier que la mesure de leurs crimes était remplie, et qij ils n'avaient plus de grâce à espérer de la part de Dieu ? Saint Chrysoslome l'a pr s dans le sens le plus favorable; et ce Père estime que ce fut seulement comme une sentence coraminatiiire qui déclarait aux Juifs ce qu'ils avaient à craindre s ils demeuraient plus longtemps dans leur infidélité ; de même que Jonas, en prêchant aux Ninivites, leur annonça qu'après le terme de quarante jours Niiiive serait détruite : Adiiiic qiiaclrafjinla (lies, el i\7nive siibverletur [Jonœ III]. Saint Jérôme s'est attaché à la lettre ; et sa pensée est que le Fils de Dieu ne parlai! pas seulement aux Juifs en prophète, pour les intimider, mais en juge et en souverain , pour les condamner; c'est-à-dire qu'il ne leur marquait pas seulement le danger où ils étaient d'une réprobation prochaine, mais qu'il leur intimait expressément que leur réprobation était déjà consommée. Car, reprend ce saint docteur, quand Dieu , dans l'Ecriture , veut seu* leiiient menacer, il ajoute toujours à ses me- ' naces des conditions qui en suspendent l'effet et qui les modifient. Ainsi dit-il à Adam, si tu manges de ce fruit, tu mourras : In quo enim die comederis, morle morieris (Gènes., X\'II); au lieu oue le Sauveur du monde [Sizc]
OHATEURS SACHES. nOURDALOUf:.
);>:i;iit uno proposition absolue, en disant iiux Juifs : Vous niourn z (i;ins volrc pcclié: Jn pecciito vi'siro moricmini.
Mais du reste, chrétiens, soit que ce soit unairél,ou que ce soit préciséuicnt une menace, n'est-ce pas assez , pour nous faire lreinl)ler, que ce soit la menace d'un Dieu ? d'un Dieu qui ne parle point en vain ; d'un Dieu qui ne parle point par passion; d'un Dieu qui ne parle point sans connaissance ; mais qui, pénétrant d.ins le fond des cœurs, et découvrant d'un coup d'œil tout l'avenir, voit par avance à quoi se doit terminer notre vie, et quelle en sera la fin ; In pcccalo vestro moricmini. Ne nous en teooiis pas là néanmoins, mais consultons l'expérience, cl voyons si 1 expérience vérifie à l'égard des pécheurs cette prédiction de Jésus-Christ; car, après la parole de D.cu , la preuve la jilus convaincante et la plus sensible, c'est l'expérience. Comment donc meurent pres- (luc tous les pécheurs da siècle; je dis ces pérlicurs d'état et de prof.'ssion,ces pécheurs obstinés dans leurs désordres, qui j.iniais n'ont fait une vraie pénitence pendant la vie; comment meurent-ils"? Ahl mes frères, c'est ici que nous devons reconnaître une providence bien sévère et bien terrible sur b's impies, comme il y en a une tout aimable et toute bienfaisante sur les justes. Us meurent, ces pécheurs invétérés, comme ils ont vécu. Us ont vécu dins le péché, et ils meurent d-ms le péché. Us ont vécu dans la haine de Dieu, et ils meurent dans la haine de Dieu. Us ont vécu en païens, et ils meurent en réprouvés : voilà ce que l'expérience nous appiend.
Mais pour vous en donner une idée pins juste, et pour partager ce discours , je les divise en trois espèces difi'érentes. Car les uns meurent dans le désordre actuel de l'impénitence : les autres nicurent sans nul senlimenl et nulle dé.nonsiration de pénitence; et les derniers meurent dans l'exercice, ou, pour mieux dire, dans l'illusion d'une fausse pénitence. Les premiers sont les jdus crimiîiels , parce qu'ils ajoutent à tous les jiéchés de leur vie celui de l'impénitence finale, par OÙ il est vrai de dire (in'ils se réprouvent eux-mêmes et qu'ils consomment pnsitlvenient leur damnation. Les seconds smit plus malheureux, et par là même plus dignes de «ompassion, parce que, sans le vouloir et sans y penser, ils se trouvent privés des secours de la pénitence. Les derniirs pailiripenl à la condamnation des uns et des autres; et, sans être ni si criminels que les premiers, ni si malheureux (jne les seconds, ils sont toulefois, etmalheureux parce (ju'ils sont aveugles , et criminels parce (ju'ils sont pécheurs et impénitents. Ainsi , j'appelle l'impénitence des j)remiers une iuipénilence criminelle; j'apjxlle l'impénilenCt" des seconds une impénitence malheureuse ; et j'appelle l'impénitence des deriiieis une impénitencc secrète et inconnue, ou , si vous voulez , une fausse pénitence, qui n'est au fond qu'une véritable iinpénitenco. Ce n'est pas
tout : car, après vous avoir marqué ces trois Ainsi meurent
caractères de pécheurs qui meurent dans leur péché , je dois ajouter trois réflexions pour vous faire connaître comment l'impénitence de la vie conduit à rimpénitencc de la mort : comprenez ceci. Je dis que l'impénitence de la vie conduit à l'impénitence criminelle de la mort, par voie de dispositi.in , ce sera la première partie. Je dis que l'oupénilence de la vie conduit ix l'impénitence malheureuse de la mort , par voie do puitition, ce sera la secoiule partie. Enfin je dis que l'impénitence de la vie conduit à l'impénitence secrète et inconnue, où à la fausse pénitence de la mort, par voie d'illusion, ce sera la troisième partie. Commençons.
PREMIÈRE r.iRTIE.
On peut mourir, dans le désordre acitiel et dans le péché de rinipéiiitcncc finale , en deux manières : ou par une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitence, lors même qu'on se trouve aux approches de la mort; ou par une omission criminelle des moyens ordinaires et marqués de Dieu pour rentrer en grâce avec lui el pour faire pénitence. Or, ces deux genres de mort sont si communs d.ins le monde, qu'ils pourraient suffire pour justifier la prédiction du Fils de Dieu : In pcccalo l'cstro moricmini. Entrons, chrétiens, dans cet abîme d'iniquité; tâchons d'en pénétrer la profondeur; et , pour nous rendre celle considération plus utile , ne craignons point de descendre à un dét.iil (jui seul ser\iia de preuve à la plus terrible de toutes les vérités du christianisme.
(Tuand je dis mourir dans une volonté délibérée de renoncer absolument à la pénitec.ce, prenez garde, s'il vous plaît, à ce que j'entends. Je ne parle pas de ce (itii peut arriver, et de ce qui arrive en effet (juelquefois |iar une impéiiitence affectée, lors<ino le pécheur, se voyant forcé de quitter la vie, ne veut pas reconnaître celui dont il l'a reçue et qui lui en va demander compte; et <iue, prêt à p.iraître devant le tribunal du Dieu , il ose encore se révolter coutie Dieu nn';me, en disant, comme ce peuple infidèle : iS'on scrvium. Non, je ne m'humilierai point. Car , quoiiim; nous en aycnis des cxem|)les, et que «eux qui passent pour athées, et qui le sont au moins de nneurs et de conduite, soient sujets à mourir do la sorte ; ces exemples, dit jinlicieu^einent saint (]|irysos!ome, sont si monstrueux, qu'ils inspirent par eux-inèmes de l'horreur; et (junn ministre de l'Evangile, pour ne jias blesser la piélé de ses ainliteuis , doit plulê.t les omettre que d'entreprendre de les comballre. Ainsi mourut un Julien l'apostat , vomissant mille blasphèmes contre le ciel , tandis ([u'il vomi<s;iit avec son sang son âmiimpure et sacrilège, .\insi sont morts tant d'ennemis de Dieu , dont la fin , aussi funeste qu'impie , a tant de fois , malgré eux , rendu téinoi;:'iage au souverain pouvoir et à la di\iiiité dece premier Etre qu'ils avaient méconnu, ou plus vraisemblablement qu ils avaient tâché , mais en vain , à méconnaître, tous les jours au milieu do