‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 46 sur 132 · POUR LE JEUDI DE LA SECONDE SEMAINE · texte numérisé non relu

POUR LE JEUDI DE LA SECONDE SEMAINE

Si»" les richesses.

Factum psl autem ul morcrclur menJicus.cl (jorlareiur »b Angi\ib iii siniim Abrahse. Morluus csl auleni el divcs, etsepu;tus t st iii iiiferiio.

Or, il iirriea que le pnuvre nioiirut, et qu'il fut emporté par les Anqes dans le sein d'Aln-ahmn. Le riche mourut aussi, el il fut enseveli dans l'enfer {S. Luc, cliap. XVI).

Un pauvre glorifié dans le ciel, et un riche enseveli dans l'enfer; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démon*; un pauvre dans le sein de la béatitude, et un riche au milieu des flammes, n'est-ce pas, dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourrait d'abord désespérer les riches et enllcr les pauvres? Mais non, rii hes et pauvres, ajoute ce saint docteur, n'en lirez pas absolument cette conséquence; car, s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres, et s'il y a des pauvres dans le ciel tous les riches n'en seront pas exclus. N'en cherchons point ailleurs la preuve que dans l'évangile même du mauvais riche : el voyez Lazaie, qu'il mé/rii-ail, el à qui il refusait jusqu'aux miellés (jui tombaient de sa lable. C'e>t un pauvre, il est vrai, et ce pauvre est cmnoité par les anges : Quis sublatiis est ah ane/elis ? pauper (Autj.) ; mais où est-il emporté ? dans le sein d'Ahra- Jiam, de ce riche qui, selon le témoignage de l'Ecrilure, possédait des biens immenses : Quo sublatus est ? in sinum Abrahœ (Idem). Voilà donc tout à la fois dans le séjour de la gloire, cl un riche, et un pauvre, ou plu ôt tous deux riches et tous deux pauvres : tous deux riches de Dieu et des trésors de la giâce; et tous deux pauvres de cœur et détachés des biens de la Urrc : Ambo Deo diiiles, ambo spiiilu patipcrcs [IJcm). Et je vous dis ceci, mes frères, conclut saint .Auguslin, afin que les pauvres ne condamnent pas témérairement les riches, et que les riches ne perdent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable , et contre le dés' ;»poir des uns, et contre la présomption des autres.

11 faut, après tout, convenir, chrétiens, que l'opulence est un plus grand obslacle au salut que la pauvreté; et nous sommes obligés de reconnaître que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, cl qu'il a fr.ippé les riches de sa malédiction. Nous savons en (jucls ternies il s'en est expliqué, el combien de fois il nous a fait entendre (juil était, sinon impossible, au moins Irès-dirticile , qu'un riche enlràl d.ins le royaume du ciel : (Jiiam difficile qui pecunins hnhcvl, introibunt tn regnum Dei {Luc XVIII) ! Or, d'où peut venir celle extrême diffieulté '.' c'est de quoi je vais vous instruireaprès que nous auroi:s salué Marie, en lui disant : Aie , Maria.

De toutes les idées (jne nous pouvons nous former du monde (irofane, du monde per- ■\erli el corrou)pu , du monde reproiné de

Dieu, la plus juste, ce me semble, est celle que nous en donne le bien-aimé disciple saint Jean, quand il nous dit que tout ce qu'il y a dans le monde n'est que concupiscence Je la chair ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie ; Omne quod in mundo est , roncupiscentia est oculorum, concupi:ieenlin carnis , el superbia vilœ (I Joun., II). Concupiscence des yeux , qui, inspirant à l'homme un secret dégoût de ce (juil a, lui fait désirer et rechercher ce qu'il n'a pas. Orgueil de la vie, nui, élevant l'homme au-dessus de lui-même, lui donne du mépris pour les autres, et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la raison de l'homme, le rend esclave de ses sens. Voilà, dit saint Augustin, les trois maladies conlagieuses qui se sout rép.indues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux, ou envie d'avoir, ce qui est la racine de tous les maux, mais en particulier de l'injustice. Orgueil de la vie, qui est l'ennemi de la ( harilé, et qui conduit' ju'qu'à l'impiété. Concupiscence d.' la chair, d'où nais- .'eut les passions impures et d'où viennent les plus honli ux excès. Or, je trou\c, chrétien;, que les richesses, par l'abus que le monde en fait, servent de matière à cis trois malheureuses concupiscences; et que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes, superbes, sensuels, c'est qu'ils sont riches, ou ((u'ils ont !a passion de 1 être.

Car, pour vous cxjiliquer mon dessein el pour y mettre quelque ordre, je distingue, avec saint Chrysostome, trois choses dans les richesses : l'acquisition, la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois propositions, qui m'ont paru autant de vérités incontestables, cl dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands fmils pour la réformalion de vos mœurs : car je dis que l'acquisition des richesses, dans la pratique du monde, est communément une occasion d'injustice, ou, si ^ous voulez . que le désir d'acquérir des richesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien, est une disposition prochaine à l'injustice; cl voilà l'effet de la concupiscence des yeux : première vérité. Je dis (jue la possession des richisses cnlle naturellement une âme vaine, et que rien n'est plus propre à lui inspirer ce que saint Je an appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin, je dis que c'est le mauvais usage des richesses qui entrelienl dans un cœur l'amour du plaisir, el ((ui fomente la concu[)iscence de la chair: troisième et dernière vérité. Appliquez-vous, mes chers audiliurs, à C( s trois points de morale L'homme du siècle, injuste, parce qu'il \eut ac(](iérir les biens de la terre; Ihomme ilu sièile, orgueilleux, parce qu'il possède les biens de la terre; 1 homme • lu siècle, voluptueux, parce qu'il use n)al des biens de la terre : trois caractères du riche mondain, «lui vont parl;igerce discours. .M.iis, à ces trois maux, quel remède ? celui même que négligea le mauvais riche, 4e \eu\

CAREME. SEUMON Mil. SUR LES RICIIESSKS.

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dire l'aumône; car il suffit de bien comprendre l'obligation de l'aumône, pour être plus modéré dans li" désir des richesses, plus humble dans la possession des ritlicssrs, plus saint dans l'usage des richesses. C'est t;)Ut le sujet de votre attention.

PREMIÈRE P.4RTIE.

Il était difficile que saint Jérôme, malgré toute son autorité, c%itàt la censure des riches du siècle, quand il a dit généralement, cl sans nulle modification, que tout homme riche est, ou injuste dans sa personne, ou héritier de l'injustice et de l'iniquité d'autrui : Omnis rfiÏT.«, (iHt iniquus (st . uut hœres iniqui [Hieron.]. Cette proposition a (laru dure cl odieuse; qiiebiues -uns nicnie l'ont condamnée comme indiscrète et fausse ; mais je doute qu'en la condamnant, ils l'eussent approfondie avec des lumières aussi pures et un sens aussi solide et aussi exact que ce Père, dent un des caractères particuliers a été la science et l'usage du monde. Or, plus on entre dans le secret et dans la connaissance du monde, plus on demeure persuadé que ce saint docteur a dû parler de la sorle, et qu'en effet il y a peu de riches inm cents, peu dont la conscience doive être tramiuille, peu qui soient exenipls de la nialédiclion où il semble qucette proposition les envelopiie. .l'en appelé à votre expérience. Parcouiez les maisons et les familles distinguées par les richesses et par l'abondance des biens : je dis, celles qui se piquent le plus d'être honorablement établies, celles où il paraît d'ailleurs de la probité et même de la religion ; si vous remontez jusqu'à la source d'où cette opulence est venue , à peine en trouverez-vous où l'on ne découvre, dans l'origine et dans le principe, des choses qui font trembler.

Sans autres recherches que de ce qui a été ou de ce qui est même encore d'une notoriété publique, <à peine en pourriez-vous marquer où l'on ne vous fasse voir une succession d'injustice aussi bien que d'héritage; c'està-dire où la mauvaise fui d'un père n'ait éié, par exemple, le fondement de la fortuned'un fils ; où la friponnerie de l'un n'ait seri i à enrichir l'autre; où la violence de celui-ci n'ait fait l'élévation de celui-là. Et vous reconnaîtrez avec frayeur que, tel qui passe aujourd'hui pour homme équitable et droit, et pour possesseur légitime de ce que ses ancêtres lui ont transmis, n'est pas moins chargé devant Dieu de leurs iniquilés cl de leurs crimes , qu'il est avantageusen;eiit pourvu, selon le monde, de leurs revenus et de li'urs trésors : Omnis dives, aiit iniquus esl, u\it hœres iniqui.

Je sais , chrétiens, quelles conséquences s'ensuivent de là ; je sais quels troubles et quels scrupules je répandrais dans les cnnscienccs de tout ce qu'il y a de riches qui m'écoutcnt. si je les obligeais à creuser le fond de cet abîme, et à se faire parties contre euxmêmes, pour examiner jusqu'où va sur ce point leur obligation ; ou plutôt, je sais de quelles erreurs la plupart des riches se lais-

sent préoccuper, faussement convaincus que, de quelque manière qu'aient été autrefois acquis les biens qu'ils possèdent aujourd'hui, ce n'est point à eux de faire le procès à la mémoire de leurs pères ; que d'exiger des enfants une telle discussion , c'est renverser l'ordre de la société; que les péchés, s'il y en a eu, sont personnels , et que , malgré les doutes les plus violents qui pourraient leur rendre suspecte la conduite de ceux à qui ils ont succédé, la bonne foi leur tient lieu d'une prescription sur la(]uelle ils ont droit de se reposer. Erreurs insoutenables dans les maximes de la vraie religion, et qui servent néanmoins de prétextes à tant de riches du monde pourctoulTer tous leurs remords. Mais malheur à eux , si , prévenus d'une aveugle cupidité qui les séduit, ils risquent , dans un sujet si important , les intérêts de leur salut ; et malheur à moi, si, par une lâche complaisance, et pour ne pas troubler leur fausse paix, je dissimule ici des vérités, quoique amères et fâcheuses , qui les doivent sauver!

Quoi qu'il en soit, chrétiens, c'est un oracle prononcé par le Saint-Esprit , et vérifié par l'expérience de tous les siècles, que quiconque veut devenir riche tombe dans les pièges du démon, et s'engage en mille désirs, iu)n-seulen)ent vains, mais pernicieux, qui le précipitent enfin dans l'abîme de la perdition et de la damnalion éternelle : Qui volunt divi- Ics (iiri, iiicidunl in tentationrm , et in laqucum diuboli, et desideria nntlla inulilia et nocivn, quœ mergunt liomines in inlcritum (I Tim., VI). Ainsi l'a déclaré le grand Apôtre, dans sa première èpître à Timothée.Sur isjuoi saint Cbrysostome, examinant en partic ulier quels sont ces désirs, cl raisonnant Selon les principes de la morale et de la foi , observe que celte destinée malheureuse et ce cara( tère d'injustice et de réprobation attaché aux richesses de la terre, vient de trois désnrdres dont il est rare de se préserver dans le soin d'acquérir. Appliquez-vous, s'il vous plaît, aux réflexions de ce Père; elles sont également sensibles et instructives ; car on veut être riche à quelque prix que ce soit; on veut être riche sans se prescrire de bornes ; et on veut être riche en peu de temps. Trois désirs capables de pervertir les saints, trois sources empoisonnées de toutes les injustices dont le monde est rempli. Une simple exposition va vous en faire connaître les funestes conséquences , et vous en découvrir la malignité.

On veut être riche : voilà la fin qu'on se propose, et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite ; mais le capital est d'avoir, dit-on , de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde , de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde, et c'est ce que l'on envisage comme le terme de ses désirs. On voudrait bien y par\enir par des \oies honnêtes, et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique: mais au défaut de ces voies honnêtes, on esl secrèle-

ORATEIRS SACRES. BOURDALODE.

iTicnt disposé à m prrndrc ir.iiitres, et à ne rien excepter pour venir à bout de Sfs prétenlioiis : 0 cives, civrs , quœrcnda pecitnid P'iinum csl. Virliis post niimmos (florot.) I e'esi ce que dis.Til le satirique dp Rome, reprnclinnl à ses concitoyens In dépravation de leurs mœurs ; et pourquoi, reprend saint Augustin , n'écoiilerons-nous p.is ces sasies dii paganisme , quand il s'agit de régler les nôtres ? 0 âmes vénales et intéressées , s'écriait ce païen, voici l'indigne li çon que vous fait continuellement votre avarice, et que vous n'avez pas lionle de suivre 1 La vertu après le bien ; mais le bien avant toutes choses. Quand nous en aurons, dites-vous, nous i)cnserons à l'étude de la sagesse ; m;iis, préfcrablement à la sagesse, il faut travailler <à s'enrirliir ; s.:ns cela, la sagesse même est uiépriiée et passe pour folie. C'ist ainsi que vous raisonnez; et toute votre philosophie se réduit à cette damnable conclusion : Rem, .'■/ possif, rcctc : si non quocnmqnc modo 7-cin (Idem) : Faisons notre fortune, augmentons nos revenus , amassons du bien, du bien, si nous le pouvons, légitimement ; sinon du bien à quelque condition que ce puisse cire ; et, aux dépens de tout le reste, du bien. Au-si !eur l'aisait-il remarquer la corruption de leurs cœurs , et ma douleur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie , conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens, qui semblent n'avoir point d'autre religion que celle-'à : Rem, si pnssis , rectc : si von (luocumqnc modo, rem {Idem). On ne laisse pas de sentir une répugnance; secrèic à se servir de moyens honteux ; mais avec cette répugnance que l'honneur inspire, et dont on ne se peut déf.iire, on a encore plus d'àpreté et plus d'avidité; et il arrive, ce qn'.iioule saint Chrysosiome, que le désir de la fiii l'onporle sur l'injustice du moyen -.Sinon, quncnnvjuc modo, rem.

Or, supposons un homme d.ins cette disposition; que ne fera-t il pas, et qui l'arrêtera ? Quelle conscience ne sera-t-il pas en état de se former? A quelle tentation ne se Irouvera-t-il pas livré ? Le scrupule de l'usure rinquié:er.i-t-il ? le nom de confidence #t de simonie l'étonnera-t-il ? manquera-t-il d'adresse pour déguiser et pour pallierlevolV 8cra-t-il en peine de chercher des raisons spécieuses pour autoriser la concussion et la violence? S il est en charge et en dignité . rougira-t il des émoluments sirdides qu'il tire et qui décrient son ministère? s'il est juge, halancera-l-il à vendre la justice ? s'il est dans le négoce et dans le traiic , se feral-il un crime de 1,1 fraude elilu parjure? si le bien d'un pupille lui est confié, craindrat-il de le ménager à son pr(ifiit?s'il manie les deniers publics, comptera t-il pour péculat tout ce qui s'y commit d'abus? Non, mes chers auditeurs , rien de tout cela ne sera capable do le retenir, ni souvent même de le troubler. Du moment qu'il veut s'enrichir, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne, rieiuiu'tl ne présume lui être dû, rien qu'il ne se croie permis. S il est faible et timide, il sera fourbe il {lompeur; s'il est puissant et hardi, il sera

dur et impitoyable. Dominé par celte passion, il n'épr.rgnera ni le profane, ni le sacré : il prendra ju«quc sur les autels. Le patrimoine des pauvres deviendra le sien; et s'il lui reste encore quelque conscience, il trouvera des docteurs pour le rassurer, ou plutôt il s'en fera. Il leur cachera le fond des choses; il ne s'expliquera qu'à demi, et, par ses artifices et ses détours , il en extorquera des décisions favorables, et les rendra, malgré eux, garants de son iniquité. Que le public s'en scandalise, il aura un conseil dont il se tiendra sûr. Du moins , quoi qu'on en puisse dire, il parviendra à ses fins. Il veut élre riche, et il le veut absolument : ^cm, rem, quocumque modo, rem.

Non-seulement il le veut être, mais il le veut être sans se prescrire de bornes; autre désir aussi dangereux qu'il est déraisonn;:ble et insensé : car. où sont aujourd'hui les riches qui, réglant leur cupidité par une s ige modération, mettent un point à leur fortune ? où sont les riches qui, contents de ce qui suffit, et portant lents pensées plus haut, disent : C'est assez de biens sur la terre; il faut se pourvoir de ces trésors célestes que ni le ver ni la rouille ne consument point ? Kn vain on leur représente que se borner de la sorte, c'est la marque la plus certaine d'un esprit solide et judicieux. En vain on leur fait voir la folie d'un homme qui, n'ayael que des besoins limités, a des désirs immenses et infinis; semblable à celui dont parlait encore le même auteur profane qui, n'ayant affaire que d'un verre d'eui, voudrait le puiser dans un grand fleuve, el non pas dans une fontaine. En vain leur diton avec l'Eeclésiaste, que cette ardeur d'amasser et d'accumuler n'est que vanité el affliction d'esprit; que, dans la cupidité fiiême, comme en toute autre chose, il doit y avoir une fin ; et qu'un des châtiments de Dieu les plus visibles sur les riches avares, c'est que, pour être dans l'opulence, ils n'en craignent pis moins la pauvreté, cl que plus ils ont acquis, plus ils veulent acquérir. V.n vain leur remontre-t-on, qu'entassant toujours biens sur biens , ils n'en sont dans le monde ni plus aimés, ni plus estimés, ni plus honorés ; que la mesure nécessaire une fois remplie, ils n'en vivent pas, du reste, plus agréablement ni plus doucement ; et que tout l'effet de ces grandes richesses est de leuraltirer l'envie, l'indignation, la haine publique; tout cela ne les louche point. Brûlés d'une avare convoitise, ils se répondent secrètement que tout est nécessaire dans le monde; que rien, à le bien prendre, ne suffit ; qu'on n'en peut jamais trop av(»ir; que les hommes ne valent et ne sont comptés ijue sur le pied de ce qu'ils ont ; qu'il est doux de cueillir en pleine moisson ; qu'il ne convient qu'à une âme timide ou à une conscience faible, de fixer ses désirs. Maximes qui les endurcissent, et dont ils se liissent tellement prévenir, que rien ne les [)eut détromper. Or, figurez-vous quelles injustices cette passion effrénée traîne après soi. Imaginez-vous de quelles vexations^ de

CAREME. SERMON XIII. Sl'H LES RICHESSES.

(liiollos oppressions, de quelles concussions elle doit élre accompagnée.

De là vient que les prophètes, animés lic l'esprit de Dieu, prononçaient de si terribles anathémes contre celle fuim dévorante. Vœ vobis, (jui conjunoilis domuin ad domum, et agrum agro copulalis; numquid huhitnbitis vos soli in mcdio terrœ { /.«ni., V ). Est-il rien de plus fort cl de plus éloquent que ces paroles? Malheur à vous, qui joignez maison à maison, héritage à héritage; malheur à vous, dont le voisinage pour cela même est redouté, et qui, des fonds 1rs plus médiocres, par vos odieuses acquisitions, trouvez le secret de faire de grands et d'amples domaines; prélendez-vous donc habiierseuls au milieu de la terre'? Mais pourquoi, dit un riche, ne me sera-t-il pas permis d'accroître mon fonds; el pourquoi, payant bien ce que j'acquiers, et ne fîiisant tort à personne, n'aurais-jc pas droit de m'étendre? Encore une fois, malheur à vous : l'ir ro6i.< / Maiheur, pan e que vouloir toujours s'étendre cl ne nuire à personne, ce sont conmiunément, dans la pratique, deux volontés contradictoires. Malheur, parce que ces accroissements ont presque toujours été cl seront presque toujours inju«trs, sinon envers ceUii dont vous achetez l'hcrilagc, au moins envers (eux aux dépens de qui vous le payez. Vœ qui mulliplictU non sua ( llabac. , 11 ) : Malheur à l'homme qui veut sans cesse multiplier ses revenus, parce qu'en uiullipliant le sien, il y mêle infiillibleuienl celui du prochain : Yw qui congrcgat aiariliam domuisuœ, ut sit in excelso nidus ejus (Ibid. ) -. Malheur à l'homme qui, n'écoutant que son ambition et son avarice, forme toujours de nouveaux projets, et conçoit de hautes iJees pour l'agrandissement de sa maison : piurquoi '? .\dinirez l'expression du Saint-Es|iril : Quia lapis de parirtc clamabit (Ibid.) ; parce que les pierres mêmes dont celle maison est bâtie, crieront vengeance, cl que le bois employé à la construire rendra témoignage contre lui : Et lignum quod inler juncluras œdifieinrum est, rcspondebit ( Ibid. ).

Enfin, on veut élre riche en peu de temps ; cl, parce qu'il n'y a que certains étals, que certaines conditions et certains emplois où, par des voies courtes et abrégées, on puisse le devenir: contre tous les principes el toutes les règles de la prudence chrétienne, on ambillonne ces élats, on recherche ces condilions, on se procure ces emplois. S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était ranciciine roule que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes, l'ne commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où l'on entre, mille autres moyens que \ous connaissez, voilà ce que l'empressement et l'impatience d'a\oir a mis «n usage. En effet, c'est parla qu'on fait des progrès sur|irenanls ; par là qu'on voit frurlifier au centuple son talent el son industrie; par là qu'en peu d'années, qu'en peu de mois o» se trouve comme tiansliguié, el

que. de la poussière où l'on rampait, on s'élève jusque sur le pinacle.

Or, il est de la foi. chréliens, (jue quicon(iue cherche à s'enrichir prom|itenienl, ne gardera pas son innocence : Qui fcslinaC dilari, non erit innocens { Prov. XXVJII ). C'est le Saint-Esprit même qui l'assure; et, quand il ne le dirait pas. la preuve en est évidente ; c.ir il est incompréhensible, par exemple, qu'avec des profils et des appointements réglés, on fasse tout-à-coup des forlunes semblables à celles dont nous parlons; el que, ne prenant , selon le précepte de Jean-Rapti<le, que ce qui est dû, l'on arrive à une opuleiK c dont le faîle et le comble paraît presque aussitôt que les fondeu.ents. Il faut don.- que la mauvaise foi, pour ne pas dire la fourberie, soit venue au s< cours, et qu'elle ail donné des ailes à la cupidité pour lui fiire prendre un vol si prompt et si rapide.

Cela va, me direz-vous, à damner bien des gens d'honneur; et moi je réponds, premièrement, qu'il faudrait d'abord examiner <iui sont ces gens d'honneur, el en quel sens on les appelle gens d'honneur; secondement, qu'il ne m'appartient pas de damner personne, mais qu'il est du devoir de mon ministère de vous développer les sacrés oracles de la parole divine. Si ce que vous appelez gens d'honneur y trouvent leur condamnation, c'est à eux à y prendre garde; mais, quoi qu'il ( n soit, c'est une vérité incontestable : Qui fcstinat ditari, non erit innocrns ( Ibid. ) ; quand on s'empresse de s'enrichir, on n'est point sans crime au jugement même du monde; comment le serait-on à celui de Dieu '?

Cepend.inl, mes cliers auditeurs, lelle est l'obslin.ilion du siècle. Pour être riche en peu de lemps, on abandonne l'innocence, on renonce à la probité, on se dépouille même de Ihumanile, on dévore la substance du pauvre, on ruine la veu\e el l'oriihelin; et souvent après cela, par une grossière hyjjocrisic, on devient, ou plutôt on se fait dévot, comme si la dévotion et la réforme survenant à l'injuslice, sans la réparer, couvraient tout cl sanctifiaient loul. Faut-il s'étonner que le Fils de Dieu , envisageant tous ces désordres, ail réprouvé les richesses dans son Evangile, et qu'il ne les ait plus simplement appelées richesses, mais richesses d'iniquité: Mammona iniquilatis ( Luc. XVI ) ? Faul-il demander pourquoi le Sage, éclairé des lumières de l'esprit de Dieu, cherchait partout un homme juste, qui n'eût point couru après l'or et l'argent? pourquoi il le regardait comme un homme de miracles, voulant faire son éloge, et le canonisant dès ictlevie? Quis est hic, et laudablinus eum? fccit enim niirabilia in vita sua ( Eceli. , XXXI). Mais, reprend saint Augustin, s'il est rare de trouver un homme assez juste pour ne s'être jamais laissé prendre à l'éclat de l'or et de l'argent, combien plus doit-il être, je ne dis pas difficile, mais impossible qu'un homme se laisse prendre à i'ctlal de l'or el do l'argent, el qu'il se

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