‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 51 sur 132 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il y a, dil saint Jérôme , des vertus d'une nature si équivoque el si douteuse , que la première règle, pour les pratiquer sûrement, est de s'en défier : tel est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous en fait une vertu, et une vertu nécessaire, en mille rencontres; mais, parce que ce zèle est sujet à dégénérer et à se corrompre, Dieu veut qu'eu le pratiquant nous l'examinions, el que notre soin principal soit de le rectifier ; de le rectifier, dis-je, cl par rapport à notre r.iison , et par rapport à notre cœur: fiar rapparia notre raison, parce qu'il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science, ainsi que nous l'apprend saint Paul : /Eiimlationem Dei Itabent, scd non sccundum scicntiam {liom., X) ; par rapport à notre cœur, parce qu'il arrive souvent que ce n'est pas un zèle selon la charité. Or, par où le rectifieronsnous en l'une et en l'autre manière? Je dis que ce sera par le zèle de notre perfeclion propre ; et voilà, chrétiens, la seconde leçon (iiie je tire de celte parole de notre Evangile: Cura teipsum. Tâchons à en bien pénétrer le sens.

Nous avons du zèle pour les autres , el souvent il se trouve que ce zèle , bien loin d'être un zèle selon la science , par une malheureue contagion que lui communiquent les qualités de notre esprit , est un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné el limité ; ;uitaut de caraclères qui le falsilieiit et qui nous obligent par conséquent à en faire un sérieux examen, pour le bien connaître et pour ne nous y pas laisser surprendre. Permettez-moi d'en venir à un détail qui développera toute ma pensée. Combien d'hérétiques, dans la suite des siècles, mil entrepris de réformer l'Eglise el d'en lelrancher. soit pour le dogme, soit pour la diseipliue , des erreurs et des abus imaginaires? Peut-être <iiielqnes-uns agissaientlis avec une espèce de bonne foi ; peul-êlre se (laltaient-ils d'avoir reçu grâce pour cela, et peut-élre en effet y étaient- ils poussés par un certain mouvement de zèle; mais zèle erroné , qui , procédant de l'esprit de schisme, ne pouvait êtrcque pour la destruction et nullement pour l'édiiication. Si ceux que ce zèle animait avaient eu au même temps un autre zèle , je veux dire celui de

(ÎOl CAKEMID. SKIVMON XVI. SL'U l.t ZtLK. (Hii

Iriir propre snnclificalion ; si d'aboril ils fiinmc vorluciKO, iiiio dévoie cnlrlée : pour-

eussent f;iil un retour sur eus , pour réfor- ((iioi ? p.iiee que tout eela n'a pour prii)cipo

mer leur or;.';u('il , pour réformer leur |)ré- (ju^uii zèle mal cnlcnilu, et que le preiniei

soniplion, pour réformer leur sinf^uiarilé . agent qui doiiiie aux autres l'impression, ne

pour réformer leur entêtement et leur opi- s'est pas étuiiié d'abord à se réglersoi-rnème.

niàtrcté , sources funestes et ordinaires des Le remède serait donc de se précaulionner

hérésies, la raison leur eût dit, ou ils se contre soi-même : Cura leipsuiu, et de fair(>

seraient dit eux-mêmes : Il n'est pas juste les réllexions suivantes : Je passe pour sin-

quc mon sentiment particulier soil la déii- gulier, et je le suis en clTct; j'ai toujours des

sion et la règle des choses ; mais il est jusie, sentiments écartés et opposés aux senlimcnls

au contraire, que je la soumelle à l'auto- communs. Or, dans iaconduiledu |>rocliain,

rilé de celle (iiii a Jésus-Christ pour chef et dois-jc tant déférer à mes lumières , et la

le Sainl-F.sprii pour maître. En nialièrc de prudence ne veut-elle pas que je m'attacluî

re igion, le parti de l'obéissance cl de l'unité à ce (jui est généralement approuvé, et que

est le seul parti qu'il y ait à prendre; et je meiléparte de ce q\ie je vois i onlredit par

quand, hors de là , je ferais des miracles, une certaine raison universelle '? C'est ainsi

non-seulement C( s miracles me devraient que le zèle pourrait devenir discret et sage,

être suspects , mais je les devrais regarder Mais, bien loin de se faire une si utile leçon,

comme des illusions. Ils auraient pensé, ils on se fait de ses bizarreries une espèce de

auraient parlé de la sorte , et le zèle de leur mérite ; et, parce (lu'on a l'esjirit tourné au-

réformation personnelle eût servi de correc- IremenI (;ue le resledcs honimcs, on se croit

lif au prétendu zèle d'une réfornialion gêné- au-dessus de tous les autres hommes, sans

raie qui les trompait. Mais , parce que celte considérer qu'il est l)ien plus probable qu'on

attention sur eux-mêmes leur manquait , est d'autant plus au-dessous qu'on pense

(lu'arrivait-il, chrétiens? ce que vous savez: moins y être.

en voulant retrancher des abus, ils rem- De là, zèle borné el limité : ce qu'on a ])lissaient le monde d'erreurs ; en ne s'appli- jugé bon et s; int, on veut <ju'il soit lion et quant janiais à guérir ces maladies internes saint [)our tout te monde ; et si tout le monde qui corrompaient peu à peu le fond de leur n'eu [lasse par là, un est déterminé à coureligion , ils se pervertissaient , ils se préci- damm r tout le monde cl à croire tout le pilaient en aveugles dans l'abîme de perdi- monde perdu. Hors du pljn de réforme qu'on lion, et ils y entraînaient les autres avec a conçu, tout paraît égarement, tout paraît eux : voilà ce que j'appelle un zèle erroné, désorili'e et relâchemenl. Mais Dieu, le sou- Zèle bizarre : suivez-moi toujours, être- verain maître, a-t-il donc traité avec vous connaissez aujourdlmi les égarements de pour ne distribuer ses dons et ses grâces que l'homme dans la recherche même du bien : selon vos projets"? n'a-t-il point, dans les trézèle bizarre, qui. sans avoir appris à se sors de sa sagesse, d'autres idées du bien gouverner par le bon sens, voudrait néan- «jue celle que vous priq)osez ? nous appellemoins être reçu à gouverner souveraine- l-il tous au même genre de peifecliou?iious menl le monde , cl qui , |ilein de ses idées conduit-il tous par le mênie cbcuiin ? cst-( c vaines cl quelquefois extravagantes, au à vous seul qu'il a ré^clé ses voies? csl-co lieu de travailler à les redressif, préicnd de vous seul qu'il veut se ser\ir pour l'acà son gré, el selon l'cxlravagance de ses com|>lissrmenl de ses desseins? et qui êtesidées , donner la loi partout , et réformer vous, enfin, pour cnlrej)! cadre, si je puis tout. Or, cocnbicn d'exemples dans le siè- ainsi parler, de raccourcir sa providence, et cle où nous vivons n'en avons-nous pas? pour vouloir lui prescrire lics bornes ? Il au- Laissi z agir des gens poussés el conduits rail fallu de bonne heure vous élever l'espar cet esprit , et vous verrez quels beaux prit : Cura tripsmn: il aurait fallu vous faire effets aura leur zèle. Il n'y aura point une plus grande âme, une âme capable de d Etats qu'ils ne renversent, point de de- tout bien, capable au moins d'estimer le voirs qu'ils ne confondent , point de so- bien p.irlout où il est, et de ([uelque part ciétés qu'ils ne divisent , point de maisons qu'il vienne. Il aurait fallu vous appliquer qu'ils ne troublent. Au lieu de proportion- ces paroles de l'ApAtrc aux Corinthiens :

ner leur zèle aux conditions des hommes, L'anulnn aulem h.abntir.i rcmunriationcm

ils mesureront les cou<litions des hommes diliilamini cl vos (II Cor. VI). Ayez, mes

par leur zèle. Au lieu de s'accommoder fières, les uns pour le^autres, un zèle moins

aux génies el aux talents, ils voudront étroit et moins rcsserié. Alors on ne vous

accommoder Ions les talents et tous 1rs gc- verrait plus tant fatiguer le inonde de vos

nies à leurs humeurs et à leurs vues; ils se- avis ; on ne vous cnteiulrail plus tant dé<la-

ront se\èresoù il faut être doux , et làehos mer contre ceux qui prennent d'auirc route

où il faudrait être sévères. lis conseilleront (jue les 'lôlres, el vous ne feriez [ilus tant

plus qu'on ne peut, el ne demanderonl pas d efforts [lour les amener, ou de gré, ou do

ce que l'on doit : ils porteront à des excès force, à votre point.

de perfection incompatibles avec les points Cepend.int, après avoir rcclifié le zèle par

d'obligation. L'un engagera à des retraites rapport à l'esprit, il reste à le régler el à l'c-

imprudcntes et hors de saison, l'autre à des purer par rapport au c(Tur; et c'est ici (]ue

éclats insoutenables et mémo scar.d ileiix : nolro amour-propre Iriomphe, el qu'il met

celui-ci, d'un homme du monde bien iiiten- en '.ruvrc tous ses artifices et toutes ses ru-,

lionne fera un visionnaire ; ceîui-là, d'une se-, ("ar d" croire iiue tout zèle pour la per-

603 OllATEURS SACRLS. BOIUDALOUE. 6*<é

fi'clion (lu prorlijiiii soil un zèle inspiré de je veux dire, pnr une niéilisaiirc airoce oa Dieu, abus, clircliens : si cela élait, il ne se- par un 6(lat scandaleux. Il ne s'altacheia rail ni si prompt ni si nature! ; il ne serait point opiniàlrémcnt, sous une apparence de pas si aisé de l'avoir ; il en coulerait davan- zélé, à rebuter crrlaines personnes qui ne tagc pour le soutenir, et l'on ne verrait pas lui plaisent pas, à les décrier et à les détruire les plus imparfaits, et souvent niérne les plus plulôl que d'autresqu'il aime et à qui il passe libertins, s'en l'aire honneur. Jlais l'illusion loul. Dès qu'il aura quelque sujet de crainest de confondre les choses, et de prendre dre que ses vues ne soient pasasse-t épurées, pour vrai zèle ce qui est passion et pure pas- qu'il n'3 eniri' de la passion, il prendra lu sion : je veux dire, de prendre pour zèle ce parti de l'humilité et du silenre, persuadé qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui qu'il vautmieux, après loul, risquer la perest inquiétude, de prendre pour zèle ce qui l'ection de son frère que la sienne propre, est intrigue, de prendre pour zèle ce qui est Ah! mon Dieu, qu'cst-( c que l'honiuie, et envie, de prendre pour zèle ce qui est anibi- combien est-il sujet à s'égarer, lors même lion cl intérêt : car tout cela, quoique infini- qu'il semble tenir les voies les plus droites et ment éloigné d'un zèle chrétien, ne laisse pratiquer les plus belles vertus '? Quoi qu'il pas de l'imiter et d'en avoir toutes les appa- en soit, chrétiens, il ne suffit pas d'autoriser renées. Ainsi l'envie scmble-t-elle déplorer notre zèle pour la perfection du prochain, et dans le prochain des défauts qu'elle se plaît de le régler , il faut encore l'adoucir ; el c'est à y renianiuir. .\insi l'ambition, sous pré- à quoi nous servira le zèle de noire perfec- Icxle de rétablir ou de maintenir l'ordre, lion particulière, comme je vais l'expliquer cherche-l-('l!e à dominer. Ainsi l'esprit d'in- daos la troisième partie, trigue trouve-t-il par l.à nn'lle occasions de tuoisième partie. se produire et de s'ingérer. i\insi la vivacité Si, dans la conduite de la vie, nous étions d'une àmc nulurftllemcnt inquiète la porte-t- toujours aussi disposés, ou à faire grâce aux elle à sortir hors d'elle-même pour s'attacher autres qu'à nous la faire à nous-mêmes, ou aux impi^rfoctions du prochain, et pour y à nous faire justice à nous-mêmes qu'à la trouver des sujets sur i|uoi s'exercer. Ainsi faire aux autres, il serait inutile, dit saint la mélancolie prend-elle le nom de zèle pour Chrysustome, de chercher dans la morale avoir droit de contester et de condamner, chrétienne de quoi tempérer la ferveur de Mais tout cela, ajoute saint Grégoire, pape, notre zèle à l'égard du prochain, puisqu'il n'est point ce zèle de Dieu qu'avait saint est constant qu'elle n'excéderait jamais les l'aul. quand il disait aux Corinthiens : /Emu- termes d'une juste modération. Mais, parce lor enim vos Dci œnuilalione (M Cor., XI): que l'iniquité île l'homire lui donne un penc'esl lezèlederhoinmeel deriiomme passion- chant tout contraire, et que son naturel le né, de l'hommeaveuglect corrompu. Or, sans porte, quand il le laisse agir, à n'être indulle zèle de Dieu, celui de l'homme n'est qu'un gent que pour soi, et à réserver pour les auf inlôuie, et, pour parler avec l'Iùrilure, 1res toute sa sévérilé, le zèle le plus sincère Une idole dezéle : 7t/o/i(m :c/i; c'esi rexjircs- cl le plus pur a besoin d'un tempérament sion du prophète Ezcchiil [Ezrch., \\\\] ; et qui, sans alTaiblir sa vertu, rende son action vous savez ce que dit i'apôlre saini JacijUi'S, plus supportable, et (jui en corrige les excès (jue la (lassion de riiomitie, c'cst-à-direle zèle sans en altérer le princifie. .\insi, le S lurle l'hoMinie, n'accomplil jarnais la justicede veiir du monde réprima-t-il le zèle de deux Dieu. disciples qui s'intéressèrent pour son hon- Mais qu'un homme de bonne heure se soit neur, et qui, imlignésde l'oulrage qu'il avait étudié lui-même pour connaître les plusse- reçu, lui demandaient qu'il fit descendre le crets mouvements de son cœur, que, [lar de fi'U du ciel sur les Samaritains. Zèle apostosainles violences, il se soit rendu maître de li(iue, reprend saint Ambroise, mais dont la ses Inclinations et de ses antipathies, de ses rigueur devait être adoucie par l'onclion de désirs et de ses aversions : qu'il ail appris à cette admirable parole : I\'escilts ciij'us spii iréprimer sa cupidité, àbornerson ambition, tus cslis (Lur., IX), Vous ne savi z pas sous à étouffer ses ressentiments, à modérer ses (luelle loi vous vi\cz, ni quel en est l'esprit, colères, à calmer ses inquiétudes : alors il .\insi, dans la doctrine de saint l'aul, le zèle sera en étal de distinguer quel esprit l'anime iiême de la conversion des pécheurs, qui dedans son zèle, et de le réduire aux termes île vrait êire, ce semble, le plus ardent et le la raison et de réquilè. Sans autre pierre de plus libre, veut-il néanmoins des ménagelouche que ses propres réllexions, il démê- menls sages el si nécessaires, que sans cela, lora, au travers des plus belles couleurs dont ti.ul divin qu'il est, il deviendrait nnn-seulese pare le faux zèle, la malignité de l'envie, tuent iiiellicace, mais intolérable et odieux, l'aigreur de l'animosité et de la haine, les .Vinsi, de tout temps, les hommes aposloliemporU-ments de la vengeance, les artifices (jucs. dans la poursuite des plus saintes cnde l'intrigue, les prétentions de l'inlérêl, les lrc|)rises, ont-ils cru, si j'ose parler ainsi, saillies et les impétuosités du naturel. Il devoir humaniser leur zèle pour lui donner saura quand il faudra fiarler et (jiiand il cet attrait el cette grâce dont ils étaient perf.iudra se taire. Il necherchera point à guérir suadés <iuc dépendait sa force. Il est donc un mal, peut-être assez léger, [lar un autre (jucslion de trouver le correctif, mais le cornial beaucoup plus grand ; et à corriger un leclif infaillible el sûr de tous les mouvedéMirdre, peut-être assez peu sensible, par menls trop >ils et trop impétueux du ?èli'. un aulrc désordre beauroiij) plus rrimin.-^l, uuoique véritable, dont ou se sent anJîîie

CAUF,ME. SLr.MON XVI. SIU LK ZELE.

cm

piitir les .luiri-s ; cl jo dis encore quet"e4 le zèle qu'on doit avoir pour koi-mèine : en voici la raison, (jui conipriiid (Idiis un s^iil polul les plus cscellinles inslruclions.

r.'cbt que tout homme zélé poursoi-niomc, quilque bien qu'il se propose cl (ju'il envisaa;e hors de soi, a toujours en vue celle grlinde maxime, de ne risquer jamais la ch;irilé, cl d'abandonner plutôt tout le reste que d'exposer celle vertu, qu'il regarde comme le fondement et la base de tout ce qu'il prélei.d édifier. 11 dit surtout et partout a\ec l'Apôlre : Quand je parlerais le langage des ang( s, qu;:nd je ferais des miracles dans le mondi',sije n'ai la charité, je ne suis rien. Oc, la charité a toutes les qualités (pii d )i\enl faire dans une âme cet admirable tempérament que nous cherchons ; et il est i.iipossible que le zélé dégénère dans aucune des exlré.nilcs à quoi il est sujet, tandis ([ue la charilè le dirige ; car, prenez garde, ( hrélicns : le zèle dont on se sent èniii à 1 ég.ird du prochain, quand il abonde, est naturellement impalienl, précipité, aigre, im()éiieux, déGunt, incrédule, facile à s'offenser cl à se piquer : voilà ses défauts ou, pour mieux dire, ses excès. Mais, par des caraclères bien opposés et bien remarquables, la charité, selon saint Paul, est patiente, humble, simple, sans fard, sans aigreur, ne s'cniporlant jamais, ne s'élcvant jamais, se réjouissant du bi •n,eroyanl peu le mal, en sorte quenous y trouvons ious les adoucissem»nls (lui doivent perfectionner notre zèle. Eludions tous ces traits, mes chers auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi essentielles et aussi imporlante^ que celles-là.

Le zèle, je dis le zèle de la perfection d'au- Irui, est naturellement impalienl; car on en voudrait voir d'abord le succès : on voudrait qu'au moment qu'on a parlé , la face du monde changeât; qu'il n'y eût plus d'abus, plus de désordres, dès qu'on les a condamnés; cl parce qu'on n'y voit pas les choses si tôt disposées, non-seulement on se rebute, mais on en conçoit de la peine contre les personnes, mais on en témoigne du dépit, mais on éclate el on s'emporte; pourquoi? parce qu'on ne sait pas conserver la charité, celte charité paliente, et qu'on ne l'appelle pas à son conseil. Or, voulez-vous, mon itère, disait saint Augustin, être plus modéré el plus patient dans votre zèle? considérez l'éternité de Dieu : Vis esse longanimù? ride œternilaîem Dei [Aug.]. Car, à le bien prendre, votre zèle n'est inquiet et empressé que parce que votre vie est courte , cl celte impatience (lue vous faites paraître, (lu.iiid on ne se corrige pas au^si prompleuienl (jue vous le voulez, est même une m.irque du sentiment que vous avez de la brièveté de vos jours. M;\is Dieu , donl la durée est éternelle , a un zèle paisible et tranquille : comme tous les temps sont à lui, ce qu'il ne fail pas dans un temps, il le fait dans l'autre; ce qu'il n'obtient pas aujourd'hui , il so réserve à l'obtenir demain , et sa patience à supporter le mal, bien loin d'être ua faible qui l'humilie, est un allribut donl

il se fait honneur. Entrez dune dans la pensée de cette sainte élernile , si vous voulez (|ue votre zèle ait le calme de celte divine tranquillité : Vis cssc loniianiinis? vide œlernitatcm Dn. C'était le r.ii?onnement de ce saint docteur ; mais, sans remonter jiis(]u'à réternilé de Dieu , j'ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moi-nièmc , et de me dire : A quoi bon ces inciuiéludes cl ces empressements? est-ce ainsi (]u'agil la cli.irilé, ou cslce ainsi que le Dieu de la ch.irile en use à mon égard? Si son zèle pour moi s'était las>é en t.int de rencontres et sur lant de sujets, où en serais-je? poui(]uoi mon zèle pour les auhcs aurait-il moins de constance? Dieu m'a attendu des années entières, cl li; moindre retardement me pousse à bout. J'ai résisté au zèle de Dieu, el je ne jiuis snulTrir iiu'on résiste au mien; csl-il rien de plus injuste? cl voilà, chieliens, sur quoi saiiil l'.iul fondait ce point de morale, si paradoxt; dans la spéculation, el si vrai dans la pratique, quand il disait ((u'encore ijue le zèle soil prompt el ardent, la charilè est patiente, et que c'est à la patience de la charité d'arrêter la promptitude et l'ardeur du zèle : Charitas paliens est (I Cor., XIII).

Comme nortre zèle est impatient, par une suite nécessaire, il devient ( hagrin, fâcheux, morlifiiint , plein d'amertume, toujours sur le Ion de l'invective et du reproche; en sorte (ju'il semble qu'on se fasse un plaisir d'alliistcr le prochain en le reformant, au lieu de le consoler en lui inspirant de la confiance cl en l'encouiageant ; car voussavez combien ce caractère de zèle est ordinaire , cl quelle peine les âmes, souvent les mieux intentionnées el les plus droites, ont à s'en défendre. De diie, chrétiens, que le zèle du Sauveur des hommes n'a point élé de celte nature ; qu'au contraire, c'est par un zèle de douceur qu'il a fail profession de lOs gagner, et qu'il les a en effet gagnés; queciuelquo ardeur qu'eût cet Homme-Dieu pour les inlérèls de Sun Père, quelque horreur i]u'il eût des scandales qui se commeUaieiil dans le monde, quehiuc austérité de mœurs el de vie qu'il prétendil établir (trois choses infiniment capables d'exciter le feu divin qui le brûlait, et de l'enflammer), licn néanmoins (le tout cela n'a aigri son zèle , mais (|ue de là même il a tiré des raisons pour l'ailoiicir, sachant fort bien qu'une loi aussi sévère ([ue son Evangile ne réformerai! jamais le monde, qu'autant que la douceur de sa conduite la rendrait aimable ; que l'horreur (ju'il avait des scandales, séparée de celle douceur, irait à exterminer les scandaleux el non pas les scandales mêmes, el que l'ardeur dont il était animé pour les inlerêls de son Père céleste, sérail un feu dévorant (|ui consumerait et qui ne purifierait pas ; de dire encore que c'est par celte douceur que s"ii zèle a élé tout-puissant, qu'il a tléchi les (■(Burs de bronze, qu'il a attiré les publi- (ains, qu'il a sanelifié les pécheresses , qu'il a opéré les plus grands miracles de conversion ; qu'au reste , il n'est pas croyable «luo notre zèle doive léussir par d'autres voies

^■07 UU\ir.rA5 SAv.liLS. liOi iiuALtiL'F

(|iio le si(>n , ni qiip noisc sévérilù soil plus oflic.ice ou plus iiourcuso : de pnrler, dis-je,

ma

lie la sorle, ol de vous proposer ce modèle , «•c scrail une espèce de <lènions(ratlon doiil il n'y a personne qui ne dût être lou<hè. iMnis, laissant toulc antre preine, j'.iiine mieux en revenir toujours au (nème principe, qui, dans sa siniplicilé , a qiiel(]iie eliose et de plus sensible et de plus pénétrant; car enfin , mon frère, piiis-jc dire à 'oui homme zélé pour les aiili-cs jusqu'à l'esrès : consultez-vous vous-même, el soyez vous-même voire Juge. Dans quelque riisposilion (|ue vous soj( z à profiler du zèle des autres pour votre avancement et pour votre perfcclion, vous voulez qu'on vous mènnsie, vous pré:ondez qu'on ait pour vous des condcscen. lances et des égards; vous ne vous accommodez pas de crlto exactiludn rignureuse et pli irisaïque , qui ne garde aucune mesure, vous ne pouvez supporter qu'on vous Iraile avec hauteur; s'il s'agit de vous faire une remontrance et de vous donner un avis, vous croyez avoir droit d'exig;r (ju'on pr<nne votre tcjups , (|u'on entre dans voire esprit, qu'on cludie voire humeur ; .'•i l'on e?i use d'une autre manière, bien loin de ^ous ramener à l'ordre , on vous révolte. iN'esl-il donc pas jiisie que vous vous imposiez la même loi'? Vous demandez que l'on ■ ompatisse à vos faiblesses , pouvez-vous donc vous dispenser de compatir aux faiblesses de votre prochain'? Nonn- eryo opurlitit rt le mifcnri ronserri tid ( Mallli. , W'ill'i , concluait noire i\:\in maître, après nous avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut pas rcmelire une délie qu'on lui avait remise? Kst-il raisonnable «lue, pour guérir les plaies de vos frères, vous n'employiez que le \in, tout pur el tout aigre qu'il pèul être, et que voire délicatesse aille an mêine temps à vouloir, pour voire guérison, qu'on ne verse que de l'bnile sur vos blessures'? Ne fiut-il pas que voire douceur, selon la belle règle du grand é\êque de Genève, soil le premier appareil des plaies dont vous entreprenez la cure? Or, si celle règle convient pirlout et à l'égard de toute sorte de sujets, beaucoup plus, dit saint Orégoire, pape, convient-elle à l'égard de ceux (]ui, dominés par de longues liabiludes, et après avoir vécudins de grands désoidres, forment enfin la généreuse résolution de quitler leurs premiers engagemenis et de retourner à Dieu. Comme ils sonl plus faibles, ils ont plus besoin d'élre aidés, d'être soutenus, d'être enrour.igés. Non pas i|u'il faille man(iui'r de fermeté, mais il y a une fermelé .>^age, une fermelé qui sait s'insinuer, qui sait se faire aimer et faire aim.^'r, à ceux même que l'on corrige, la sa'ulaire correction •lu'ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle durci impitoyable, vous leur doniicnz horreur du remède, vous les éloignerez du sacremenl , ils se replongeront dans le même abime, dans les mêmes désordres; ils aban- "lonneronl tout. Ah ! combien de pécheurs, touchés de Dieu , auraient consonmié l'ouvrage de leur conversion, s'ils claicnt tombés

entre les mains d'un minisire |)liis palieni i ( plus compatissant ? Mais p.irce i\uc celui qu'i-Is ont rencontré les a coniristés, les a chagrinés, les a tlési'S()ércs. plus de pénitence pour eux pendant la vie, el peut-être plus de pénitence, même à la mort.

Je sais que celle cbarilé qu'inspire le vrai zèle et qui lui est si propre demande bien des ménagements et bien des réflexions. Jn sais que, pour ne se pas échapper quelquefois il faut bien s'éludier soi-même el élre bien maître de soi-même. Mais , mon cher audileur, de (luoi s'agil-il? il s'agit de gagner voire frère à Dieu : Lncralus cris frntrein iHum {Mdttli., XVIII). Il s'agit de le retirer de la voie de perdition et de le ramener dans les voies de Dieu. Le Iaisserez->ous périr piur ne vouloir pas vous faire à vousmême quelque violence après qu'il en a coulé à .lésus-Christ tout son sang pour le sauver? Allumez, Seigneur, allumez dans nos cœurs ce (eu divin, ce saint zèle donl brûlait votre prophète, que dis-je? donl vous avez brûlé vous-niême sur la terre. I!endez-nous sensibles aux intéréls de votre gloire, sensibles aux intérêts du prochain, sensibles à nos propres intérêts, el nous n'épargnerons rien pour des âmes qui vous doivent élernel- Icment glorifier, pour des âmes avec qui nous devons être éternellement unis dans le ciel, pour des âmes donl la sanctification et le salut, après avoir été le sujet de nos soins, deviendra le gage de noire félicilo éternelle où nous conduise, etc.

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