‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 53 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je l'ai dit, chrétjjens, el il faut qiie le monde malgré lui le reconnaisse, que sans la verlu de religion qui nous assujettit à Dieu el à son culte , il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. \uic\ les raisons sur quoi je fonde celte importante maxime. Premièrement, parce qu'il n'y a que la religion qui puisse cire une règle certaine, un principe universel el un fondement solide de tous les deioirs qui font ce earaclère de probité dont je [larle. Secondement , parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à ré|ircuve de certaines tentations délicates, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. Enfin , parce que quiconque a secoué le joug de la religion n'a plus de peine à s'émanciper de loulis les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à so défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine, et sans lesquels la [tobilé ne peut subsister. Je vais \ous faire entendre ces trois pensées.

Je dis que la religion esl le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être sûrement établis. C'est la doctrine du docteur angélique saint Thomas, dans sa Seconde seconde, question quatre-vingt-unième. Car la religion, dit-il, dans la propriété même du terme, n'est rien autre chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu comme au premier Etre. Or, dans Dieu , ajoute ce saint ilocleur, sont réunis comme dans Lur centre tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le cotiimerce d'une étroite société. H est donc impossible d'être lié à Dieu par un culte rie religion, sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité cl de justice qui font même, selon l'idée du monde, ce qui s'appelle Ihomme d'honneur. Ainsi, chréliens, quand Dieu nous commande de l'adorer cl de ne servir que lui seul : Dominum Deum

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tinim adorabis, et Uîi soli servies [Dent., VI), commcrcn, si les emplois et les clmrgcs s'y bien loin que celte rosiriclion, /(Il 5ei(/, exclue aJminisIraient selon la conduile toute pure «nufun des devoirs de l,i vie civile, elle les • et l'inspiralion de l'esprit chrétien , quel embrasse tous; bien loin qu'elle les affai- ordre n'y verroil-on pas, et quelle paix? blissc, elle les affermit tous ; bien loin qu'elle marque évidente, dit saint Au;;ustin, nonpréjuiiicie à r(- que les hommes sont en pos- seulement de la \érilé, mais de la nécessité sessiim d'exiger les uns des autres, elle le de notre religion. Et c'est encore par là maintient dans toute sa force, et elle l'auto- qu'entre les dilTérenles sectes de la religion rise dans toute son éleniliie. Car, en vertu do chrétienne, le parti cnlholiqne, qui c^l le la loi que j'ai reçue et que j- me suis faite de parti de la vérité, s'est d" tout temps disservir un Dieu , je remis à cli-icun , |!ar une tingiic du p.irli de l'erreur. Cir pourquoi, conséquence nécessaire, ce qui lui est dii, par exemjde, les hérésies onl-elles toujours l'honneur à qui appartient l'honneur, le fiil niîUe les désordres, et pour(iuoi ont-elles tribut à qui je dus le tribal; je suis fidèle à suscité, ilans lous 1rs lieux où elles se sont mon roi, obéissant à mes supérieurs, rcspec- c!e\ées, la révolte des sujets contre les puistueux envers les grands, modeste i-nvers mes sances légitimes , sinon , dit le savant PiC do égaux, charit ib'e à l'égard des pauvres ; j'ai la Miiandole, parce (ju'il est impossible de du zèle pour mes amis, de réi;uitc pour mes dégénérer de la vraie religion sans dégénérer ennemis, de la modération pour moi-même : de la vraie probité? Or, quel est le premier pourquoi? pirie que, dans Dieu seul, je devoir de la pro'.iic, si ce n'est de se soutrouve ce qui m'oblige à lout cela, mais d'une mettre à l'autorité ?

manière qui ne peut être qu'en Dieu et qui II f;iul donc considérer la religion dans le ne se trouve point hors de Dieu. cœur <lc l'homme comme le pr<'mier n.obile Eu effet, je considère en Dieu lous ces dans l'univers. Prenez garde, s'il vous plaît, devoirs comoïc autant de dépendances du ciucliens : ce ciel, que nous appelons précuite su|)rênie dont je lui suis redevible , et n)ier uu)liiie a une vertu si puissante, qu'il par conséquent connue autant de points de fait rouler avec soi tous les autres cieux, conscience essentiels à mon salut. Or, celte qu'il répand ses influences jusque dans le vue de conscience et de salut est la grande sein de la terre, et (lu'il entrelient par son règle ((ui fait que je me soumets , que je me ac ion ( t par son mouvement toute lliarmocaptive, que j'U'-e, s'il est besoin, de sévérité nie du monde. Si ce premier mobile s'arrèet de rigueur contre moi-même pour me l.iit, disent les philosophes, toute la n;ilnre réduire à la pratique de toutes ces obliga- serait dans le trouldc et dans la confusion, lions. Va voil.'i, chrétiens, la sainte el diMue De même, quand le principe de la religion niora'e queïerSullien proposai! aux infidèles vient une fois à être détruit ou altéré dans un et aux païi'ns pour leur f.iiic comprendre la esprit, il n'y faut plus chercher de règle ni jiurelé de notie religion, el pour effacer les de conduile; plus d'honnêteté de mœurs, du fausses idées qu'ils en avaient. Il leur f lisait moins constante cl générale : remarquez voir ((uo, bien loin qu'ils eu du>sent former bien ces deux termes, constante et générale, aucun soupçon ni avoir aucun ombrage, ils qui compreunenl tout. Car sur quoi serait la devaient regarder comme une religion fondée celle honnélelé? sur les seules vues utile à la sûreté el au bien commun. Car de la raison? Ah! chrétiens, vous êtes trop c'est, leur remonlrail-il, cette religion qui éclairés et trop bien instruits du niérile des nous apprend à faire tous les jours des vœux choses, pour croire que la raison seule, dans à notre Dieu pour la prospérité de vos C.ésnrs, l'état où elle est réduite, c'est-à-dire corromlors même qu'ils nous iierscculent, el à oITi ir juic par le péché, arf.iiblie par les passions, ])0ur eux le sacrifice de m-s aulels, au même sujette comme elle esl à se prévenir <'l à s'alemps qu'ils sacrifient le sang de nos frères veugler, puisse maintenir Ihunouc d.ins luie à la rigueur de leurs édits. C'est cette reli- innocence entière et irréproch.ible. Vous giou qui nous apprend à servir dans vos ar- nvez trop de pénétration pour ne pas voir luées a\ec une fidélité sans exemple, puis(iue les scandales qui arriveraient, si les devoirs vous êtes obligés de reconnaître (jue vous de la société humaine dépendaient u!ii(]uen'avez point de meilleurs soldats que les ment de l'idée que chacun s'en forme; et chréUeMs. C'est celte religion qui nous ap- l'borrilile renversement qui s'ensuivrait, si preml à payer exarlcmeut et sans fraude les <hacun, selon son caprice el selon son sens, tributs et les impôls pub irs, jusiiuc-là que se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il les bureaux de vos recettes (c'est l'expression doit, de ce qui loi apparlient, de ce qui lui de Tertuliien) rendent grâces de ce (juil y a est permis, en sorte (jue sa raison lui tînt des chrétiens au monde, jiarce (]ue les chré- lieu d'iu» tribunal souverain au-dessus duliens s'acquillenl de ce devoir par principe de ([uel il n'eu rceounût point d'autre, el dont il conscience et de piêlé : Ilinc est qaod vecti- n'y eût aucun appi I. .le ne veux que vousqnlin vcstra fjrulifis christidnis iii/unt. ulpote mêmes pour en piger. (jCtte raison sans redebitiim ex fuie peudeniihiis {Trrlall.]. Ces ligion, combien d'injustices n'auloriscraitparoles sont admirables. El en effet, si dans elle pas? combien de trahisons el de fourbeun état, toutes choses se trailaienl selon les ries ne Irouverait-elle pas moyen de justifier? lois du chrisliauisme, si les |)cuples y obéis- à combien de crimes ne donnerait-elle pas le salent en chréliens, el si ceux ijui les gou- nom de vertu?

yerucut les gouvernaient en chrétiens ; si la C'esl pour cela, dit saint Chrysoslome, ceci

justice y était reudiu\ si l'on y exerçait le est remarquable, c'est jjour cela que, dans

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les aflaircs du monde les plus iniporlanles, ils? Car enfin, s'il n'y avail point de religion, dans les traités d'alliance cl de paix, dans les et que je n'eusse plus devant les yeux ce premières charges d'un Etat, dans l'adiiiinis- premier être qui me régit et qui me goutration même de la jusiicc ordinaire, on exige verne, je me regarderais indi-méme comme des serments qui sont des protestations pu- ma fin ; et, par un dérèglement de raison (]ui bliqucs et sidcnnelles de religidu. Pourquoi? deviendrait né.inmoins alors comme raisonparce (juc, sans le sceau de la religion, on ne nable, je rapporterais tout à moi ; mon inlécroit [las pouvoir s'assurer de la raison des réi, mon plaisir, ma satisfaction, ma gloire hommes, et parce que les hommes mêmes seraient mes divinités, et je prétendrais avoir qui connaissent foil bii'n le faible de leur droit de leur sacrifier tontes choses. Pourraison, se défient toujours les uns des au- quoi? parce que je ne verrais plus rien au très, à moins que cette raison qu'ils ont pour dessus de moi ni hors de moi, de meilleur suspecte n'ait pour ainsi dire une caution (]ue moi. El n'est-ce pas ainsi que vivent les supérieure cl un garant, qui est la religion, alliées, qui n'ont plus nulle créance de la di- Car qu'est-(c en effet (lue le serment et le vinité, se substituant en quelque sorte à la jurement dans la doctrine des théologiens, pi ice de Dieu et n'agis'^anl (|ue pmir euxsinon une espèce de caution que nous four- méincs, parce qu'ils n'ont point d'autre Dieu nit la religion même pour pouvoir répondre qu'eux-mêmes? Or, dites-moi s'il peut y aux autres de noire raison? Or, cela s'est avoir avec cela quelque probité? le moyen pratiqué généralement dans toules les na- qu'un houune préoccupé de celle maxime lions el dans tous les siècles. Autre preuve, eûi de la charité pour le prochain? le moyen dit saint Chrysoslome, pour confondre le qu'il pût se faire une vertu il'obéir el île déliberlinage et pour détiuire celte prétendue pendre, et (ju'il se soumît autrement que par suffisance de la raison dont l'impiélé se glo- coniraiiite el par bassesse de ccrur? rifie. Aus^i, chréliens, consultez votre pro- Kl c'est ici, cliréliens, que je dois vous pre expérience; y a-t-il personne de vous faire remarijuer, non pas l'im[)iélé, m;iis qui voulût que sa vie et sa fortune fussent l'extravagance de cette politique malheuentre les mains d'un homme sans religion? rcuse dont un faux sage de ces derniers siè- Quebiiu'S lumières qu'il ait, quelque raison c!es s'est glorifié d'êtri» l'auteur; pohliquo qu'il fasse paraître, dès là que je sais (ju'il qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il eu n'a point de Dieu, ne m'estimerais-je pas mal- faut pour bien faire son personnage selon le heureux qu'il fût le maître de mes intérêts, monde, et (jui n'en relient que l'apparence et n'éviterai-je pas toujours, autant qu'il est et la ligure pour garder précisément les bienen moi, d'avoir aucun engagement avec lui? séances de son état. Car, sans entreprendre Au contraire, si je sois convaincu que celui de réfuter une maxime si détestable, s:ins avec qui je traite a de la foi cl de la con- m'arrêter à la pensée de Guillaume de Paris, science, je ne crains rien, et un athée, tout qu'une religion feinte el hypocrite est dans athée qu'il est, se confiera plulôt à un hom- iin sens jiire que l'irréligion même, sans nie qui croit un Dieu qu'à un libertin et un dire qu'elle est plus dangereuse que ne seimpic comme lui. Providence adorable I c'esl rail un athéisme déclaré, parce qu'on se défie ainsi que vous éclatez jusque dans rim|iiélé, moins d'elle et qu'elle peut ser\ir à cacher et que malgré nous, nous concevons deilior- toutes sortes de crimes ; sans vous faire obreur pour l'irréligion, qui non-seulement se server que c'est parmi les peu; les où cette contredit cl se condamne, mais s'abhorre doctrine s'est répandue que le^ plus noires elle-même. perfidies ont clé plus communes, et Dieu Vous me direz qu'indé; endammenl de veuille que bientêil il n'en soit pas ainsi de loule religion il y a un certain amour de la nous; sans parler des désordres qui s'ensuijuslice que la nature nous a inspiré el qui vraient, si les peuples n'avaicnl de religion suflil, au moins pour former un caraclère (]u'aulant (iiio leurs intérêis le demaïub-nt, d'honnête homme selon le monde. Je sais, (iésordres qui nionlrenl bien jusqu'où va l'échiéliens, que cela se dit, el que c'est le pré- garemenl des hommes quand ils se dêtaclicnt texte spécieux dont le libertinage le plus raf- une fois de Dieu, et combien ce que dit saint fine se sert pour conserver encore quelque Paul est vrai, que Dieu les livre à un sens reste d'estime el de bonne opinion parmi les réprouvé; sans, dis-je, insister là-dessus, il hommes. Mais c'est un prétexte qui n'a ja- me suffit, chrétiens, que cette damnab'e pomais trompé que les simples et dont il est lilique, eu raisonnant contre Dieu, se dcaisé d'apercevoir l'illusion , car sans exa- truise par elle même ( t par son |iropre rainiiner quel serait cet amour de la justice sonnement ; car tout impie (|u'clle est, elle abandonné à la discrétion de la bonne ou rcconnaîtau moins la nécessité d'une religion mauvaise foi de chaque particulier, je vous apparente pour conlenir les peuples dans le demande, chréliens, où l'on trouverait dans devoir, et par là même elle convient que la le monde des hommes qui se piquassent d'un raison seule n'est pas capable d'entretenir grand zèle pour la justice, s'ils ét;iienl une dans le monde celle probilé qui le doit régler: fois persuadés qu'il n y a ni Dieu ni religion? d'où je conclus, moi, la nécessité d'une vraie Yen aurait-il beaucoup? un ambitieux, un religion. Pourquoi ? parce que la vraie prosensuel, un avare serait-il beaucoup tou- bité ne peut pas être fondée sur le menché de cette idée de justice séparée de la songe. Si donc il faut une religion, et s'ils connaissance de Dieu? el ces honnéles gens s<mt cux-niémcs forcés de l'avouer, ils en prélcnilus du monde, comnicnl en useraient- doivent conséquemuient admellrc une vraie,

OnATtURS SACI'.ES. lîOURDALOUK.

à moins qu'ils ne voiiillcnt f.iiro de l'univers ce que Jé-'US -Clirisl riprochiii ;iux Juifs, qu'ils avaient fait du Irmule ilc Dieu, c'tslà-ilire une caverne île voleurs.

Allons encore plus avant. J'ai dit, chrétiens, qu'il n'y avait que le motif de la religion qui fût a l'épreuve de certaines tentations délicates auxiiuolles le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. Je m'explique, et suivez-moi. J'appelle tentations délicates celles qui attaquent le cœur par ce qu'il a de plus sensible, qui opposent un intérêt puissant à l'intégrité d'une conscience faible et qui mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate, par exemple lorsqu'il ne dépend, pour avoir l'approbation et l'esliine du monde, que d'embrasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant ferme pour la vérité, on s'attire le mépris et la liuine. Tentation délicate quand , pour agir en homme do bien, il faut résister à l'autorité et au crédit, et risqucrméme sa fortuneet toutes ses espérances. Tentation délicate, quand on voit entre ses mains un profit considérable . mais injuste , et qu'en donnant à telle affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la peut faire réussir à son avantage. Tentation délicate, lorsqu'aux dépens d'un misérable ou d'un inconnu, on jjcut servir un ami , ou que, pour perdre un ennemi, on n'a qu'à s'écouter un peu plus et qu'à suivre les sentiments de son cœur. Tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de celte r.iison sé\ ère et scrupuleuse qui nous arrête, on se met en état détre tout et de parvenir à tout. En un mot, tentation délicate, lorsqu'on se trouve on pouvoir de faire le mal sans en craindre les conséquences, ou parce que l'on est audessus des jugements du monde et de la censure, ou parce que la corruption étant si générale, on se promet d'avoir des approbateurs et des flatteurs jusque dans le crime. N'est-ce pas là et en mille autres conjonctures que nous voyons la raison la plus droite, à ce qu'il paraît, succomber néanmoins à la tentation, si elle n'est soutenue par la religion? Car il est aisé, comme remarque saint Ambroise, de trouver dans le monde des hommes religieux sur leur devoir, (juand leur devoir n'est combattu par un inlércl contrairo. C'est alor.s (pi'on parle hautement, qu'on prononce des oracles, qu'on scdéclar(' pour la vertu et la probité; et je conçois bien que cette probité peut être un fruit de la raison humaine , mais de voir des hommes d'une probité et d'une vertu qui se soutiennent sans exception contre tout intérêt, des honmies d'honneur (|uand il en doit (ont coûter pour l'être; des hommes équitables contre eux-mêmes, cl aussi déterminés à faire aux autres justice d'eux-mêmes qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres, ah 1 chrétiens, c'est une es()éce de miracle où la religion doit venir au secours de la raison, et, sans ce miracle, point de probité.

De là vient que dans le siùde où nous u-

vons, pardonnez-moi cette rén.'xion que je fais, non par un esprit de criti(]ue, rriais par un sentiment de zèle, de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auraient longi les pa'iens mêtncs. De là vient que presque tous les états sont aujourd'hui décriés, et qu'on ne s'étonne plus de voir des juges gouvernés par celuici ou gagnés par celle-là. De là vient (|u'un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics et ()ui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige. Le dirai-je? de là vient qu'une femme vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans le monde, que , dans les conditions les plus honorables, il y a laiit de prati(]ues et de menées, tant d'artifices et de détours, à qui je n'oserais, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix ou, si vous voulez, que l'indignation publique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout s]iirituel et tout saint qu'il est, est souvent profané par des commerces et des négoces, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides môme selon l'opinion conunune ; enfin, que le vrai caractère de l'honneur est presque effacé partout. Pourquoi cela? Je vous l'ai dit: parce que, dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a [)eu de religion. Car, encore une f>is, comment voulez-vous que cette femme, que ce juge, que cet homme d'affaires, en telles rencontres où je puis me les figurer, ne soient pas emportés par la passion qui les domine, si chacun d'eux n'a quelque chose qui l'élève au-dessus de ce milieu si juste et si précis de la raison? Or, c'est ce que fait la religion qui, dans la vue de Dieu, non-seulement nous empêche d'attenter sur le bien d'autrui, mais nous fait même abandonner le nôtre; qui nonseulement triomphe de l'ambition, mais nous porte encore à l'abaissement et à l'humiliation; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie; c'est-à-dire qui, faisant faire à l'homme audelà de ce que la raison lui conmiande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer.

Et voilà, chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus-Christ. Le démou, lui montrant tons les royaumes de la terre, lui promit de l'en rendre maître s'il voulait se prosterner seulement une fois devant lui. C'était une tentation bien forte, mais que Ht le Sauveur? Il se servit de la religion contre une allaiiuc si dangereuse , et sans autre défense que celle-ci : Scriiitum est: Dominum Denm tuum (ulurahis (Matlh., IV) , il est écrit : V(ms adorerez le Seigneur votre Dieu , il confondit son ennemi. Il ne lui dit point tout ce que la philosophie et le monde auraient pu répondre à la proposition que lui faisaitcctcsprittentaleur ;car deiiuel secours peut être l.i morale et la philosophie, quand il s'agit d'un royaume cl même da

C:.3 CAnF.MK. SF.nMON XYIII. Sin I>.\ HRLîr.lON F,T LA PUOlîITE. 634

plusieurs'' m.iis pnrre qiio le royniime du trouver; la rclif^ion, jusque dans noire (lé- Fils di' Dieu nY'Iail pas de ce nuirido, il ché, nous parlera, nous rappellera, nnus l'arrèla par ces paroles : Dominitm Deum tracera le chemin et nous ramènera. Mais luum ddorahi!' , vl parla il trioniplia de lui : si nous laissons éteindre celle lumière, où Tune reliquil cum dutbulus {Ibid.). Ayons de sera noire ressource? iMarcliaut dans les léla religion, chrélirus, il n'y a point d'inlé- nèl)res,et dans les plus profondes ténèhres, rèt, point de lenlatlou que nous ne puis- quelles chutes ne ferons-nous pas ? en quels sions aisément surnionier ; n'en ayons pas, abîmes ne nous préeipilerons-nous pas? sous il n'y a point de tenlalion, point d'intérêt uiu' vaine njontrc de probité, à quelle corqui ne nous surmonte. Or, si celle maxime ruplioii de mœurs et à quels excès ne nous est absolument et généralement vraie de porterons-nous pas? Point de probité sans tout homme qui n'a point de religion, beau- religion, mais aussi point de religion sans coup plus l'esl-elle d'un déserteur de la fi)i, probile; c'est la seconde partie, lequel, après avoir eu autrefois de la reli- seconde paktie. gion n'en a plus maintenant, mais a secoué Comme il y a une espèce d'hypocrisie dont le joiig et d.ins sa révolte a dit, aussi bien l'effel est de tromper les autres, aussi y en aque l'inlidèle Jérusalem : Non servimn. Car l-il une bien plus subtile cl plus déliée, qui que ne peul-ou pas craindre d'un homme consiste à se tromper soi-même en matière <|ui s'est défait de la crainte de son Dieu, el de religion, et, quoique la première semble de quoi n'est-il pas capable, puis(]u'il a élé avoir plus de malignité, puisqu'elle abuse de capable même de s'élever contre le Tout- ce qu'il y a de plus saint, qui est le culte de Puissant ? Si le respect dû à ce premier litre Dieu, pour nous faire paraître aux yeux des n'a pu le retenir, qui l'arrêtera ? (Juc ne mé- houunes ce que nous ne sommes pas, il faut prisera-l-il |)as, après avoir méprisé ce que néanmoins reconnaître (jue la seconde est Ions les auires révèrent? El (luelle cou- plus dangereuse dans un sms, puisqu'elle science ne se formcra-l-il pas après avoir pu ruiiu^ le principe fondamental de toute la s'en fornuT une qui semble l'arirancbir du coiuluile dc^ l'honune , qui est la juste conplus inviolable de tous les devoirs, qui est le naissance des choses, eu nous donnant une culte de son créateur? fausse idée de la religion, et une idée sou- De là, et c'est la troisième raison (juej'ai venl plus difficile à corriger que l'irréligion ajoutée, de là plus de lois si sacrées qu'il ne même. C'eslcelte seconde espèce d'hypocrisie fi)ule aux pieds, plus d'engagements si élioits que j'attaque présentement, el que je réduis à quoi il ne renoiue. Kngagements de dé- à un certain genre de chrétiens dont ma peiulance, il se soulèvera, si l'occasion le seule proposition vous marque le caractère, permet, contre les puissances les plus légi- cl qui, sans un dessein prémédité d'en imliincs; engagements de justice, il ne respec- poser au public, sont rux-mémes dans l'erlera ni l'innocence ni le bon droit, et, s'il reur, se llatlanl qu'ils ont de la religion, est nécessaire, il saiiiiiera le l'aiMe et le el cependant n'ayant pas ce fonil de probité, >auvre; engagemenls de tiiléiité, il ira sans d'intégrité, de siméiilé que le momie même

hé.siter à la lace du magi^trat et devant les exige de ceux qui veulent vivre selon ses lois aulels, démentir sa parole et se parjurer; el avec honncLir; car il n'y en a (lUe trop engagements du sang el de la nature, il »en- dans cette illusion, el ce sont là ceux à qui dra s'il le faut amis, parents, frères et je parle. Je prétends qu'une religion sans père même. Belle leçon pour vous, rois de probité, je dis sans probité dans le sens que de la terre, qui vous apprend que rieu le libertinage même et le paganisme l'cnn'esl plus pernicieux dans la cour d'un tendent, c'est-à-dire sans une conduite irréprince, que ces hommes sans religion; belle prochable devant les hommes, cl sans une leçon, grands du monde, qui vous apprend à exacte régularité à remplir tous les devoirs éloigner de vous l'impiété et l'impie; belle de la vie civile, n'est qu'un fantôme de reli- Icçon, maîtres du siècle, qui vous appreud à gion et qu'un scandale de religion ; ()u'uu ne souffrir point auprès de vous des dômes- fantôme de religion, parce «jne le fond de la tiques libertins; belle leçon pour vous, mes vraie religion lui maiu|ue; qu'un sraiul.ilo chers auditeurs, et pour nous tous, qui nous de religion, parce qu'elle ne sert qu'à désa|ipreud à n'avoir jamais de liaison avec des honorer la vraie religion. Deux >érilés tergens suspects en matière de créance, el à ne ribles pour tant de faux chrétiens : j'expose compter pas plus sur eux que sur leur foi. l'une et l'autre en peu de iiaroles. Si le libertin ose paraître devant nous, s il Non, mes ehers auditeurs, ce n'est qu'un Ose eu notre présence, tenir des discours fantôme de religion qu'une rel'giou sans scandaleux, ne le ménageons eu rien , uiais [irobilé; ainsi l'Ecriture le déel irc-t-el!e dans soyons aussi courageux à lui résister, à le un point particulier, mais dont la décision décréditer, à déleiiilre le Dieu que nous ado- juste el solide, quoique d'abord elle semble rous, qu'il est haidi et insolent à l'allaiiuer; outrée, peut s'étendre à tous les autres. Le honorons noire religion, honorons-la par- voici : Si quh putal se religiosum esse, non tout cl en tout, dans ses mystères, dans sou refrwnans linyunm stiam. sed seducens cor sacrifice, dans ses sacrements, dans ses ce- sninn, Itujns vunn est relù/io {Jacob., 1). Ce réraonies , dans ses observances. Tandis sont les paroles de saint Jacques dans son qu'elle subsistera dans nous, Dieu sera avec épîlie canonique : .Mes frères, disait ce grand nous; ou, si le péché nous le lait perdre, apôtre, si quebiu'un de vous croit avoir de nous aurons toujours une voie pour le re- la religion, et que néanmoins il ne réprime

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