PREMIÈRE PARTIE
Il ne faut pas s'étonner que la grâce, qui est le principe de notre conversion, ail pour premier caraclère la douceur, puisqu'elle procède immédiatement du cœur de Dieu, et que c'est le terme de son amour le plus pur pour nous. Mais il nous importe de bien savoir en quoi consiste celte douceur de U grâce, (luels en sont les traits les plus insinuants , ce qu'elle doit faire eu nous, do quelle manière Dieu veut que nous y répondions ; el c'est ce que le Saint-Esprit a visiblement entrepris de nous faire connaître dans la conversion de celle femme samaritaine dont il est aujourd'hui question de nous appliquer l'exemple. Car, que fait la grâce pour triom|ilier pleinement d'un cœur rebelle, et pour le soumettre à Dieu ? S;iinl Augustin, el les Ihéologicns après lui, l'appellent grâce vi< toiiense, cl elle l'esl en effet. Mais voici une conduite bien difféicnte de la coiuluile ordinaire des conquérants. Pour lriom|iher de nous , elle paraît en quelque sorte s'assuj(-llir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme qui ne déroge en rien, comme vons le verrez, ni à la dignité, ni même à l'efficace de la grâce, el qui, dans ma pensée, ne signifie rien autre cho.se que sa douceur. Elle, paraît, dis-je, s'assujettir à nous, comment? Le voici, car elle nous attend jusqu'à
nous supporler tlos années entières. Elle prcnil les temps favorables, et, par nne con- (levcendance que nous ne pouvons assez reciiniiaitre, elle ménaffe les occasions pour nous gapner. Quelque inléri't que nous avons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu'elle veut ohteiiir de nous, elle nous le demande, et au lieu de nous le demander avec cuip're , elle ne l'oblicnt que par voie de sollicitation et d'invitation. Elle ne nous deinanile, dit saint l'rosper, que pour avoir lieu de nous dnnner, et elle nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Elle s'accommode à nos iiidiualions, à nos talents, aux (lualités de notre esprit, cl souvent même, de la manière que je l'expliquerai, à nos imperfections et à nos faiblesses. Elle ne nous engage à rien dediflicile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, ma'gré nos répugnanc<'S, elle n'excile on nous le désir. Elle ne nous oblige à mépriser les biriis de la terre ([uà mesure qu'elle nous en f.iit voir le iié.ml. Elle ne nous f.iit entre[)rendrc de grandes i lioscs pour Dieu qu'eu nous imprimant une haute idée de ses peifeclions et des récompenses qu'il nous promet. Elle ne nous porte à nous renoncer nous-mêmes et à nous haïr nousniéiiirs, (]u'en nous faisant convenir, par la confession de nos pro|)res désordres, que ce renonccmeut est au moins juste, et cette haine bien l'ondée. Car telle est, chrétiens, la conduite de la grâce, iclle en est la douceur; et c'est aussi ce que nous voyons bien claircinenl dins les demarclici que fiit le Sauveur du monde pour convertir la S imarit.iine. Conversion que Jésus - Christ nous propose comme une image sensible de ce qui se passe encore tous les jours enire Dieu et nous, par b'S saintes opérations de sa grâce. Ecoutez-moi, et reprenons chaque article par ordre. Vous y trouverez abondamment de quoi vous instruire et de quoi vous édifier.
Je dis que souvent la grâce attend les pécheurs jusqu'à lasser la patience de Dieu. Voyez Jésus-Christ, la force et la vertu de Dieu même, fatigué néanmoins, épuisé, assis sur le bord dune fontaine. Qu'attend-il ? une âme inûdèle qu'il veut sauver, une pécheresse qu'il a choisie. Et de quoi est-il fatigué"? si nous nous l'u tenons à la lettre, c'est de la longueur du chemin qu'il a f.iil : Falignlus ex iliiine {Joan., IV;; mais comme cet homme-Dieu disait diiis le même évangile à ses apôtres, qu'il avait une viande à manger bien plus exquise que celle qu'ils lui présentaient, une viande mystérieuse et divine qu'ils ne connaissaient j>as : Ego cibum lutbeo manducnrc , quein vos 7tesciiis {llnd.) , aussi éprouvait-il alors une toute autre lassitude que celle qu'il faisait paraître, et cette lassitude lui venait sans doute d'avoir si longtemps supporté cette malheureuse dans le dérèglement de sa vie et dans l'habitude de son crime. Cir voilà, dit saint Augustin, ce qui devait, tout Dieu qu'il était, l'avoir fatigué, ce qni devait avoir presque