DEUXIÈME PARTIE
J'appelle aveuglement cause du péché, quand l'homme ne pèche que parce qu'il est «ivengle, el que, dans la disposition où il se trouve, il ne pécherait pas s'il avait certaines vues qu'il n'a pas en effet, mais qu'il pourrait, et par conséquent qu'il devrait avoir. Car il est vrai de dire alors que son aveuglement ou que son ignorance est la cause de son désordre ; puisque son ignorance venant h cesser, son désordre cesserait de même. En fut-il jamais un exemple plus authentique el tout ensemble plus terrible que le crime des Juifs commis dans la personne du Sauveur du monde? Un Dieu livré à la cruauté des honunes, un Dieu moqué, oulragé, condamné, crucifié, voilà sans doute un péché dont la seule idée fait horreur, el cependant un péché dont l'ignorance a été le principe. Les pharisiens avaient entrepris de perdre Jésus-Christ, mais ils ne savaient pas que Jésus-Christ était le Messie et le Fils unique de Dieu. Oui, mes frères, leur dit saint Pierre, prêchant dans leur synagogue, je sais que vous avez agi en cela, aussi bien «lue vos magistrats, par ignorance : Sed el niinc ncio quia per if/norovtiam fecislis, siciil et principes vcslri{Act. 111). Vous avez opprimé le juste, vous avez donné la niortà l'autrur même de la vie, vous lui avez préféré un voleur public ; mais vous l'avez fait parce que vous étiez dans l'erreur. Jésus-Christ ne le lémoigna-t-il pas lui-même, lorsque, sur la croix, il dit à son Père : Pardonnez-leur, mon F'ère, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font : If/nosce illis,nesciunteyiimquid faciunl. Cependant ils commettaient le plus abominable de tous les crimes ; mais, encore une
fois, d'où procédait ce crime si abominable î de l'aveuglement où la passion et la haine les avait plongés.
Uien de plus commun dans le christianisa me, que ces ignorances qui font tomber les hommes dans le pé( hé, ou que ces péchés causés par l'ignorance des hommes. Combien d'injustices dans le commerce, combien d usures, de prêts où la conscience est blessée, faute de savoir ce que la loi de Dieu permet et ce qu'elle défend? Si j'en avais été iu>trui|, dit-on, je n'aurais eu gardede m'engager dans cette affaire: car, à Dieu ne plaise que, pour nul intérêt du monde, je risque jamais mon salut! Vous le pensez de la sorte, mon cher auditeur, et je le veux croire; mais cependant vous avez fait ce que le Seigneur condamne hautemenl dans l'Ecriture : du i argent qui devait être le secours des pauvres et la matière de votre charité, vous avez retiré un profit injuste; et cette usure déguisée, palliée tant qu'il vous plaira, a été la suite de votre ignorance. De même combien d'aversions,de haines secrètes, d'inimitiés même déclarées, qui n'ont point d'autre fondement que la prévention et l'erreur ? Voilà, disait 'rerlullicn, faisant l'apologie des premiers fiilèles, d'où viennent toutes les violences qu'excicent contre nous les pa'iens. Ce qui les porte à cesexlrcmités, c'estla haine qu'ils on! conçue pourla religion chrétienne. Haine fondée sur l'ignorance : car ils ne ha'issent les chrétiens que parce qu'ils ne les connaissent pas ; et, du moment qu'ils les connaissent, ils <ommencent à les aimer : Jlœc causa iniçnilatis illorum ercja christianos; ubidesinunl ignornre, cessant odisse [Tertull.]. Or, de chrétien à chrétien, c'est ce qui arrive encore tous les jours. Car, conibicn, par exemple, de péchés contre la charité, combien de discours injurieux et de médisances, combien même de calomnies donl l'ignorance est la source? si l'on s'était bien instruit de la vérité des choses, on aurait parlé sagement, équilablemenl, charitablement; et, rendant justice au prochain, on aurait parla conservé la paix. Mais parce qu'on s'estprévenu, parce qu'on ne s'est pas mis en peine de démêler le vrai d'avec le faux, parce que, sur un léger soupçon ou sur un rapport infidèle, on a cru ce qui n'était pas ; en un mot parce qu'on a ignoré la vérité, on a condamné l'innocence, on a blessé l'honneur et détruit la réputation de son frère; on s'est piqué, on s'est aigri, on s'est emporté, et de là tous les dé sordrcs que l'animositc et la vengeance ont coutume de produire. On vous l'a dit cent fois, femmes chrétiennes, el l'on ne peut trop vous le redire : en matière d'impureté, notre religion condamne mille libertés comme criminelles, qui, dans l'estime commune, passent pour de simples vanités el pour des légèretés dont on ne peut croire «lue Dieu se tienne si grièvement offensé. Si l'on était bien persuadé que ce sont des péchés, et souvent des péchés mortels, est-il croyable que tant de personnes élevées dans la piété fuS'senl néanmoins là-dessus si peu régulières, et iiu'ellfs voulussent exposer ain>i Icursar
CAREMF. SERMON XXII. SUR L'AVEUCLEMENr SPIRITUEL.
lut? Non : mais parce qiio lo moiido, ou, pour iiiiouxilirc, parce que le libcrlinafçcdu niomle s'est mis en possession de qualifier loul cela comme il lui pLill, sans consulter d'autre rè- };le, on se le pertnet sans scrupule, et ce sont les erreurs du monde (jui entretiennent dans lésâmes le rèijne de l'esprit impur. Laissons ce détail, qui serait infini, et venons au point imporlanl que j'ai prcscnteuicnl à développer.
On demande donc, et voici la grande règle d'où dépend dans la pratique et dans l'usage de la vie le jugement exact que chacun iloit faire de ses actions ; on demande si cet aveuglement qui est la cause du péché, peut toujours (levant Dieu, notre souverain juge, nous tenir lieu d'excuse et nous juslilier. Mais si cela était, répond saint Rernard, Dieu, dans l'ancienne loi, aurait-il ordonné des sacrifices pour l'expiation des ignorances (le son peuple? David, dans la ferveur de sa contrition, aurail-il dit à Dieu: Seigneur, oubliez mes ignorances passées : Dclictajuventulismeœ rt ignorantiasmens ne memineris {Ps. XXV)? N'aurait-il pas dii dire, au contraire: Souvenez-vous de mes ignorances, car puisqu'elles me sont favorables et qu'elles me doivent servir d'excuse auprès de vous, il est de mon intérêt que vous en conserviez la mémoire? Est-ce ainsi qu'il parle? Non, mais il dit à Dieu : Oubliez-les, ell iccz-ks de ce livre redoutable que vous proiluirez contre moi quand vous viendrez me juger. 11 n'est donc pas vrai que l'ignorance soit toujours une excuse légitime, lorsqu'il est ([uestion de péché.
Je vais encore jilus loin, car je prétends qu'elle ne l'est presque jamais pour la plupart des chrétiens. Ceci vous surprendra, mais je l'avance sans hésiter, et je dis hautement que, dans le siècle où nous vivons, une des excuses les moins soutenables est communément l'ignorance, pourquoi? parce que, dans le siècle où nous vivons, il y a trop de lumières pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte: Sinonrenissem,et non lorutus fitisscm, jicccalum non haberent [Jonn., XV) : Si je n'étais pas venu, disait le Fils de Dieu, et que je ne leur eusse point parlé, leur incrédulité serait excusable; mais maintenant (]ue je leur ai annoncé le royaume de Dieu, et que je ne leur ai rien caché des vérités éternelles, ils n'ont plus d'excuse dans leur péché : Nunc aulrm excusationem non liaient (le peccato sua {Ibid.). Appliquons-nous ce reproche que Jésus-Christ faisait aux Juifs. Si nous vivions au milieu de la barbarie, dans un siècle où la parole de Dieu fut aussi rare qu'elle l'était, selon l'Ecriture, du temps de Samuel; si l'on nous avait déguisé les vérités de l'Evangile , si l'on ne nous les avait proposées qu'en énigioes et en figures, si l'on n'avait pas eu soin de nous les représenter dans toute leur force, peut-être aurions-nous droit de faire fond sur notre ignorance, et nous serait-elle de queUiue usage devant le tribunal de Dieu. Mais dans un royaume aussi chrétien que celui où Dieu nous a fait naiire ; mais dans un temps vu
la parole de Dieu, ce pain d'entendement et de vie, selon l'expression du sage: Panem rilœ cl inIcUcclits ( Zi'cc/i. .XV) , se distribue si ample ment et si souvent; mais dans une cour où ceux qui écoutent cette parole se piquent de tant d'esprit et de pénétration, dire : Je n'avais pas assez de lumières et j'ai péché par ignorance, c'est un abus, chrétiens. Viw. telle excuse est vaine et n'a point d'autre effet que de nous rendre encore plu» criminels. C'cstce voile de malice dontsaint Pierre nous défend de nous couvrir, en rejetant sur Dieu ce que nous devons avec confusion nous imputer ,i nous-ioémes.
Mais enfin, me direz-vous, malgré cette abondance de lumières , on igmtre encore cent choses essentielles au salut, surtout ,i l'égard de certains devoirs. Ah ! mes chers auditeurs, je l'avoue, mais c'est justement sur quoi je gémis, que, dans un aussi graïul jour (;ue ci'lui où nous sommes, il y ait encore tant de choses que nous ne voyons pas, et ([u'au milieu de tant de clartés qui nous environnent, notre aveuglement subsiste. Voilà ce qui me surprend et ce que je roudainne. Quand les pharisiens protcstèienl qu'ils ne connaissaient pas Jésus-Chrisi, et qu'ils ne savaient pas même d'où il était : llunc autem nefcimus unde sit {Joiin., IX), bien loin que cette raison fermât la bouche à l'aveugle-né. elle ne fit qu'allun)er son zèle: c'est ce qui parait bien étonnant, leur répliqua-l-il, (jue vous ne sachiez pas d'où il est, et qiu' ce soit pourtant lui qui m'ait ouvert les yeux : In hoc mirabile est, quia vos nescitis undc sil, et apcniit oculos meos [Jonn., IX). Comme leur disant (lu'après un miracle aussi visible que celui-là, ils ne devaient plus chercher d'excuse dans leur ignorance, parce que ce miracle que Jésus-Christ venait de faire, l'avait hautement et pleinement réfutée. Je dis le même de vous et de moi. Oui, mes frères, il est bien étonnant que, sans y penser et sans le savoir, nous péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu néanmoins ait si abondamment pourvu à noire instruction; qu'il s'explique à nous partantde voix, et qu'il nous parle par tant d'organes, qu'il ail établi t.Mit de ministres pour noui déclarer ses volontés, tanldedocteurs pour nous interpréter s^'9 commandements, tant de guides pour nous diriger et pour nous conduire : In hoc mirabile est [Ihid.) ; voilà le prodige, mais le prodige de notre iniquité, dont il serait bien indigne qu'on osât se prévaloir contre Dieu. C'était une erreur du mauvais riche dans l'enfer, de croire que ses frères, qui vivaient encore sur la lerrc et qui menaient une vie aussi corromiuie que la sienne, pussent s'excuser sur leur ignorance, jusqu'à ce que Lazare ou quelqu'un des morts leur eût été envoyé pour leur parler de la part de Dieu et pour les instruire du malheureux état où ils se trouvaient engagés. Non, non, leur répondit .\braham, il n'est pas besoin que Lazare P'iurcela sorte du lieu de son repos : ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoulent : s'ils ne les écoutent pas, il n'y a plus d'igiioranc»' qui les jiislifie.
ORATKURS SACRES. BOUHDALOCE.
Voilà, cinctiiiis, conimcr.l Diei: nous Irailo quanil notre ij^noranco noii< f 'it lonilnr dans le dî'sordrt', ei que iiolro inlidélilé picsom|itnri!S(' cl oii;iic'il!euse nous fail souhaidT d'ôire iii>,lrulls par des voies exlraordinaiies. Ildbint Moijscin cl Prophilas [Luc, XVI) : lis oui Moïse cl 1rs piO|ilièli'S : c'esl-à-diic ils oui ma loi d'un côlé, et ils ont de raulrcdcs paitrurs, des prédicateurs, des confesseurs, Iioiir leur en donner l'intelligence ; s'ils ne l'ace niidisSi nt pas , leur ignorance n'est plus piiur cu\ une raison : Nunc aulcm excusalianem non liabcnt de peccato suo [Juan., W). Kt en effet, quand après cela nous péc!io;.s par ignor.mce, nous sommes non-seu- Icniciil couj>al)les, mais inexcusaldes, pour- (luoi ? observez ceci, parce qu'alors nous agissons, ou contre nos propres lutn.ères, ou du moins contre nos doutes: contre nos propres lumières; car, au milieu des lénèlires (le notre ignorance, nous ne laissons pas d'avoir des iiiaiières confuses qui nous suffisent pour tniter le péché, si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Or, nous est-il pardonnable de faire si peu de rellexion à l'affaire capitale du salut ? s'il s'agissait d'une affaire temporelle, l'esprit ne nous manquerait pas, et nous saurions bien trouver des lumières pour en venir à bout ; mais, pour le salut, nous n'en trouvons point, et je dis qu'il n'y a pas d'apparence que Dieu se contente de cela ; contre nos doutes : car, quiinJ même nous n'aurions pas assez de lumières pour juger des choses, nous en avons souvent assez pour douter. Or, du moment que nous en avons assez pour douter, si nous passons outre, nous en avons assez pour pécher. Je doute si cette affaire est selon les règles de la conscience, et néanmoins jiMu'y enibariiue: je ne suis pas moins coupable que si je commettais le iiéelié avec une évidente enlière du péché. Je doute si ce bien m'est légitimement acquis, et toutefois, sans nulle recherche, je le reiiens et j'en dispose: c'est comme si je l'enlevais par une violente ouverte, pnurtinoi? parce qu'il ne nous est pas permis d'agir sur une conscience douteuse, et qu'un doute (jue je ne veux pas éclaircir, m'empêche d'être dans la bi)nne foi, sans laquelle il n'y a point d'ignorance qui me puisse disculper. Ainsi r. tisonnent les théologiens.
Ah 1 chrétiens, souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Souvenons-nous qu'un péché ne pcul jamais servir d'excuse à un autre péché, et, par conséquent, qu'il est inutile de vouloir jusliOer nos omissions et nos transgressions par nos ignorances, qui sont elles-mêmes de véritables péchés. Souvenons-nous qu'on esl souvent plus criminel ''fvanl Dieu, ou aussi criminel, de dire: Je r î l'ai pas su, (;ue de dire: Je ne l'ai pas fait. C'est sur ce principe, mes chers auditeurs, que nous devons aujourd'hui nous examiner. Il ne suffit pas de nous l'appliquer personnellement à nous-mêmes, il faut qu'il s'étende sur tous ceux dont Dieu nous a chargés et dont il nous demandera
compte. Car voici le déso;dre: perniet^ezmoi de vous le rcproi lier. Vous avez des enfants à élever, et vous les élevez tous les jours dans uneignorancegro^-sière des points les plus essentiels au salut. Vous leur appri nez tout le reste, hors à connaître Dieu cl à le servir. Vous leur donnez des maîtres pour les former selon le monde, et vous ne leur pardonnez pas là-dessus les moindres négligences ; mais s'ils sont bien instruits de leur religion, mais s'ils ont la crainte de Dieu, mais s'ils s'acquittent exactement des exercices ordinaires du christianisme, c'est à quoi vous pensez très-peu, et peut-être à quoi vous ne pensez jamais. Vous, mesdames, vous avez de jeunes filles qui vous doivent la naissance et à qui vous devez l'éducation: qu'elles pèchent par ignorance contre les règles d'une civilité monJaine, vous les reprenez avec aigreur; mais qu'elles pè^ client par ignorance contie la loi dt; Dieu, c'e-t ce que vous leur passez aisément. Vous avez des domestiques: ils sont chrétiens, et à peine savent-ils ce que c'est que d'être chrétien; ils viennent au Iriliuiia! de la pénitence, et à peine savent-ils ce «[ue c'est que pénitence ; ils se présentent à nos s >,erements, et ils y commetlt nt des sacrilèges. Leur ignorance les escusc-t-elle'? non, elle vous excuse encore moins qu'eux ; car, s'ils sont obligés de s'instruire, vous êtes obligés do pourvoir à ce qu'ils le soient, et c'est en partie pour cela que Dieu veut qu'ils dépendent de vous. Vous me demandez à iiui vous les a dressi'iez pou rien renseigner le= éléments du salut'? Ne vous offensez pas de ce que je vais vous répondre. A qui, dites-vous, les adresser ? mais moi, je vous dis: Pourquoi sera-ce à d'autres qu'à vous-mêmes, jiuis- (jue Dieu vous les a confiés? Croiriez-vous donc vous déshonorer, en faisant auprès d'eu x l'ofllcc même desapôties? ;\Iais encore, à qui aurez-vous recours, si vous n'en voulez pas prendre le soin'? à tant de ministres zélés, qui se tiendront heureux de s'employer à un si saint ministère. Oserai-je le dire? à moi-même. Oui, à moi, qui me ferai une gloire de cultiver ces âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. D'autres s'appliqueront à vous conduire vous-nièmes, et vous en trouverez assez. Mais pour ces pauvres, aussi chers à Dieu que tout ce qu'il y a de grand dans le inonde, je les r( cevrai. Je serai leur prédicateur, comme je suis maintenant le vôtre. Je vous laisserai le pouvoir de leur commander , et je me réserverai la charge ou plutôt l'honneur de leur faire entendre les ordres du souverain maître à qui nous devons tous oliéir, et de leur expliquer sa loi. Je les tirerai de celte ignorance qui, bien loin d'être, et pour vous et pour eux, un litre de justification, vous expose encore à tomber dans un troisième aveuglement, qui est l'effet du péché et le sujet de la dernière partie.