ORATEURS SACRES. BOURDALOUE
notre foi, cl comme Iionimos, il nous jugera
par notre raison. Si donc dans le jnt^e mcnl qu'il fera île nous il use de sévérité , c'est nniciucment sur tes deux princiiies ((u'elle sera fondée. Comprenez , s'il vous (liait, mon dessein et le partage de ce discours. Sévérité du jugement de Dieu fondée sur la foi du chrélien , ce sera la première partie ; sé\crilé du jugement de Dieu fondée sur la raison de lliomnie criminel et libertin, ce sera la seconde partie. Deux points de religion cl de morale, que tnute l'éloquence des préd.cateurs de l'Evangile ne peut épuiser. N'en mesurez pas limporlancc par ce (juc je vous en dirai; mais par ce que je vous en dirai; veus pourrez toujours apprendre ce que vous en devez craindre. Voilà tout le sujet de voire allenlion.
PBKMlfcuE PARTIE.
TertuUien , admir<uit autrefois le'zèle que les païens faisaient paraître pour leur fausse religion , et le comparant avec la froideur et l'indifférence des chréliens dans le service cl le culte du vrai Dieu, a fait une remarque bien solide, et dont nous n'éprouverons que trop la vérilé au jugeaient dernier.' Voyez, (lisait ce grand homme , le caractère du démon. Il n'y a point de marque de divinité qu'il n'affecte; ou lui rend dans le monde les mêmes honneurs que l'on rend à Dieu, on lui fait des sacrifices comme à Dieu , il a ses martyrs aussi bien que Dieu , ses lois sont reçues et observées plus exactement que celles de Dieu; et il s'est mis en possession de tout cela pour nous confondre un jour devant Dieu, quand il nous opposera la conduite de ces malheureux qui , aveuglés des erreurs du monde, s'assujettissent à lui et lui obéissent connue au Dieu du siècle: Agnoscamus ingénia diabuli, idcirco quœdam de divinis alffctiinlis , ut nos de suorumftde' confandnt et judicct ( Tcrlnli., de Coron., in pne). C'est ainsi, mes chers auditeurs (et cette pensée a quelque chose de bien surprenant ) , c'est ainsi que la foi des païens doit entrer dans le jugement que Dieu fera des chrétiens, et que les vrais fidèles se verront ulors condamnés par l'infidélité même.
Mais si cela est de la sorte, et si la foi des païens , toute superstitieuse qu'elle est, doit être pour nous si redoutable au tribunal de la justice de Dieu, jugez ce que nous devons craindre de notre propre foi. Car c'est par notre propre foi que commencera le jugement de Dieu. Celle des païens et des idolâtres ne sera tout au plus qu'un surcroît de conviction JUC Dieu y ajoutera; mais la nôtre, c'est-à-dire celle que nous professons, en sera l'essentiel et le capital. Kt ce qui vous étonnera peut- être , mais que je vous prie de bien concevoir, comme le point important que j'ai à vous expliquer, c'est que Dieu nous jugera par notre religion, soit que nous l'ayons conservée, soit que dans le cœur nous l'ayons renoncée et abandonnée ; soit que nous ayons cru constamment et sincèrement les vérités qu'elle nous proposait, Foit que nous ayons cessé do les croire. Il Senibie qu'il v ait en ceci de la contradiction;
car, si nous ne croyons plus les vérités que la foi nous pro|)ose, conunent peut- on dire que c'est noire foi ? et si ce n'est plus notre foi, comment Dieu nous jugera-l-il parelleVGc sera à moi de répondre à celte difficulté; et je ré<lair(irai en tel!e sorte que , bien loin qu'elle affaiblisse la proposition que j'ai avancée , elle en sera une des plus solides preuves.
Prenons donc d'abord le parti le plus favorable et à voire iiiélé et à mon ministère. Nous faisons tous profession d'êlre chrétien*; et puisque nous portons celle qualilé , mon devoir même m'oblige à supposer {]ue nous avons d.ins le cœur la foi dont nous donnons extérieurement des témoignages et que nous confessons au dehors. Or, supposant que nous l'avons , je dis que Dieu se servira d'elle pour nous juger. Aurons - nous droit de refuser cette condition ? Mais comment Dieu y proiédera-t-il? c'est, mes chers auditeurs, ce qui demande une réflexion particulière. Dieu nous jugera par notre foi, parce que c'est noire foi qui nous accusera (levant lui; parce que c'est notre foi qui servira de témoin contre nous; parce que c'est notre foi , si jamais nous avons le malheur d'être réprouvés, qui dictera elle-même l'arrêt de notre réprobation. l'eul-on conlribuer en des manières plus différentes et plus dirccles à un jugement?
Oui, c'est notre foi qui nous accusera devant Dieu. Jésus - Christ la dit, et sa parole y est expresse : Nolile pnlnre . ijuin ego accusai unis suni vos (ipnd Palrrm; esl gui accusât vos Moïses [Joon., V). Ne pensez pas, disait-il aux Juifs, que ce soil moi qui doive vous accuser devant mon Père; vous avez un accusateur, qui est Moïse. Or, par Moïse, comme remarque saint Augustin, il n'entendait pas la personne de M(iïse , mais il entendait la loi de Moïse, les écritures qu ils avaient par tradition reloues de Moïse, eu un mot la religion qu'ils suivaient et qui leur avait été enseignée par Moïse. Connue s'il leur eût dit : c'est celte loi, c'est cette religion , ce sont ces écritures qui s'clèver(Hit C(Milre vous au jugement de Dieu. Mais ce (ju'il leur disait, chrétiens, doit être encore tout autrement vrai par rapport à nous. Car, outre ces livres de Moïse qui nous sont communs avec les Juifs, nous avons un Evangile qui nous est propre: et cet l'>angile , si nous y prenons garde , n'est rien autre chose qu'une (ontinuelle accusation de noire vie , en je ne sais combien de rhels, dont Moïse ni les prophètes n'ont point parlé. Nous devons donc nous attendre à soutenir devant Dieu des accusations bien plui pressantes et bien plus fortes que les Juifs ; |)our(iuoi? parce que notre religion, en ajoutant à celle des Juifs toutes les vérités évangéliques , se trouve bien plus ample, bien plus développée, plus sainte et plus parfaite (lue celle des Juifs, et qu'elle aura par conséquent bien plus de reproches à nous faire.
C'est ce que saint Paul a voulu nous exprimer dans cet admirable passage de l'épStro
PRI.MIER AVl.NT. Sl.UMON I!. SLHi l.t: JUGEMENT DKaMKR.
ce
aux Romains, nù, parlant du jugement dernier, el voulant nous en donner une idée, il dit(]u'il s'y fora comme un eontlil entre les pensées des hommes, et que les pensées des hommes s'y aeeu-eronl mutuellement et s'y défendront , tamlis que Dieu , scrutateur des cœurs, en révélera tous les secrds : hilcr se invicein cn{/ilalii)nihus accit.'innliba:', anldium (iefeiulenlihiis , in die, ckdi juilicahil Dcus ocrtildi homiitiiin {Rom., 11). Or, ces pensées qui s'entre-accuseronl, qui s'enlre-clioqucront, selon le terme el dans le sentiment même de lApôtrc, ce sonl celles qui partageront alors un réprouvé entre sa conscience et sa loi. Car sa loi lui dira : Tu as cru ceci ; et sa conscience lui dira : Tu as l'ait cela. Ces deux pensées, tu as cru ceci, el lu as l'ail cela, se trouvant opposées l'une à l'autre, l'ormeront contre lui la i)lus juridique de l<)Utes les accusations. La toi se déclaiera contre la conscience criminelle; el la conscience criminelle tâchera à se défendre contre la foi jusqu'à ce qu'enfin la foi lriom|ihaul des vains elTorls de la conscience , la convaiticra, la con>ternera, l'acciblera : Jntcr se cogiiationibits accus(mtibus,aul etiam defenilcnlibits. C'est la paraphraseque fait sainlChrysostome (le ces paroles de l'.Xpôlre.
De là, chrétiens, j'ai dit que le premier téoioin qui parlera contre nous dans notre jugeuient , c'est r.otre foi ; et je l'ai dil après saint Augustin, qui, pour donner plus de jour à sa pensée, mel là-dessus une dilïerence tiien reniarquahie entre les pécheurs el les justes. Car la foi , dil cel incomparable docleur, rendra aux justes témoignage pour témoignage, el aux pécheurs, témoignage contre témoignage : appliquez-vous, s'il vous (liait. Il da que la foi rendra aux justes témoignage pour témoignage , parce qu'il est certain que les justes recevront devant Dieu un témoignage honorable de leur loi ; et ce sera la récoMipense de celui qu'ils auront eux-mêmes rendu à la foi devant les hommes. Comme ils auront glorifié leur foi devant les hommes par leur bonne vie el par leurs vertus, leur foi à son tour les glorifiera devant Dieu par la justification de leurs personnes el de leurs œuvres. Au contraire, poursuit siinl .\ugustin, cette même foi rendra aux pécheurs témoignage contre témoignage, parce (ju'au lieu que les pécheurs auront démenti leur foi par une vie déréglée et corrompue , leur foi se faisant malgré eux recoiinailre à eux, les confondra d'une manière sensible; el cela, comment? Tertullien l'explique dans l'excellent traité qu'il a composé du témoignage de l'âme, où il représente une àiiie réprouvée aux prises, si j'ose me servir de cette expression , avec Dieu el avec elle-même. Car, au même ti'iiips que Dieu, d'une p irl, pressera le réprouve, sa foi , comme un témoin incorruptible , lui dira de l'autre : Il est vrai , tu croyais un Dieu , mais tu ne t'es pas mis en peine de le chercher el de lui plaire; lu avais renoncé ou monde en qualité de chrétien , el lu n'as pas laissé d'en être esclave; tu délestais les idoles de la genlilité, qui n'étaient que des
idoles de bois el de pierre ; mais tu l'es fait dans le chrislianisnie des idoles de chair : Dcuin prwilicabns , et non re(/uireb(is ; dœniovia itbojnhiaburis, cl ilhi colebas [TvrlulL, do Teslimon. aniiii.). Voilà , dit ce l'ère , le témoignage ((ue la foi portera contre les pécheurs.
.Mais s en liendra-t-il là? Non , car, après avoir porté contre eux ce lémoiguage , elb; prononcera elle-même l'arrêt de leur réprobation, et en quels termes? ()b>ervez ceci : dans les mêmes termes i|u il est déjà conçu en tant d'endroits de l'I^angile. Eu effet, qu'y a-l-il dans l'Kvangile de plus souvent I ejielé que ces malédictions el ces anallièmes fulminés par Jésus-Christ contre les mauvais chrétiens? lîl (|u'est-ce que ces anallièmes, sinon autant d'arrêts de la réprobation future des pécheurs, dressés par avance et qu'il ne reste plus qu'à leur signifier? Ouand nous lisons dans saint Matthieu : Vœ miindo a sciinddlis; vw ro6(,«, liypociitœ; lœ vobisdiriltbus; (juio luibclis consoliitioyieni veslrnm. [Motlh., XVIll; ibid.,\\n\; Luc, VI.) .Malheur à vous, sensuels et voluptueux, ([ui ne rcs[)irez sur la terre que le plaisir; malheur à vous, riches superbes et insensibles aux misères des pauvres ; malheur à vous, hypocrites, c'c^l-à dire, polili(|ues du siècle, (lui n'avez (lu'nne vaine montre et une fausse apparence d • probité; malheur à vous (|iii, par vos scandales et vos |)erni(icux exemples, faites périr les âmes de vos frères. Quand Jésus-Cliiist nous jiarle de la sorte, ne recevoiis-iioiis pas tout cela comme autant d'oracles de notre leligion ? Or, je l'ai dit el je le redis, ces oracles île noire religion se changeront en autant d'arrêts , et d'arrêts défiiiilifs, dans le jii;;eiiient de Dieu. Le Fils de Dieu n'aura (ju'à les raiiiasser tous, et qu'à en faire l'application. Cette seule parole : Vœ vobis divitibus , malheur à vous, riches, aura pour damner un avare le même elïel que celte autre : Discedite tnaledicti {Mdtlli., XXV) : retirez-vous, maudits. C'est donc ainsi que toute la procédure t\u jugement des chrétiens se réduira à leur religion.
Et voilà, mes chers auditeurs , Téclaircissemenl et même le sens littéral de celle proposition de saint Jean, si étonnante et qui semble daboid si paradoxe , quand il dil : IJuc celui (jui croit ne sera pas jugé : Qui credil in cum , non judicatur (Jonn., 111). Car il ne prétend pas que celui qui croit ait une exemption et un privilège pour ne point comparaître au dernier jour devant le tribunal de Jésus-Christ; ce n'est point de cette manière qu'il l'entend : mais il dit que celui qui croit, en conséiiuence de ce qu'il aura cru, ne sera point jugé, parc' que dès là qu'il aura cru, il se jugera lui-même, sans qu'il soit nécessaire qu'un autre le juge ; car, ou il aura vécu conformément à sa créance et à sa religion, el alors sa religion seule le justifiera; ou sa vie n'aura eu nul rapport à sa foi , et alors sa foi seule le condamnera. Tellement que Jésus-Christ, s'il m'est permis de parler de la sorte, n'aura plus à le juger,
ORATKimS SACIUS. i:OMlinAL()i:K.
parce (|u'ii h' Iroiivcra déjà tout jugé, et quo toute la jiiriiliciion (m'il cxcrciMa coiiiiiio souverain juge sera (l(; coiifirnifr par une ralificalioii authentique le jiiiçcnient secret que notre foi aura faii de nous , et de le rendre, de particulier qu'il était coninuiu cl public. Voilà, mes rhers auditeurs,! i picniièrc pensée qui s'est présentée à moi sur le sujet (]ue je traite.
Pensée touchante , mais surtout pensée terrihie! C'est ma religion qui me jugera. Ah 1 chrétiens, la grande parole ! Comprenons-en toute retendue et tout^, la iorce. C/estma religi(Hi qui me jugera; ce^.te religion si sainte, si pure, si irrépréhensible; celte religion si ennemie de num amour-prypre; si contraire à mes inclinitions ; si opposée à l'esprit du monde, dont je suis rempli ; celte religion aussi exacte et aussi sé- >éredans ses maximes, que Dieu l'est dans ses jugements , ou plutôt dont les maximes ue sont rien autre chose que le jugement de Dieu même. C'est par elle que liieu décidera de mon sort éternel ; c'est sur elle que roulera tout l'examen de ma vie; et il ne sera point en mon pouvoir de la récuser; et je ii'aurai point droit de demander que mes «ncti'ins soient pesées dans une autre balance que la sienne; et je ne serai point reçu à me justifier sur d'autres principes que les siens. Ooelqne excuse que j'allègue à Dieu , il use ra()pelleia toujours à cette foi, et il m'obligeia à répondre sur autant d'arti('les quelle m'aura enseigné de vérités. Il n'y en aura pas une qui ne soit pour moi la matière d'une discussion rigoureuse; et parce que la crois, de Jesns-Christ aura été l'abrégé de toutes les vérités de la foi, cette croix, ce signe auguste et vénérable du Fih de l'homme, paraîtra tout éclatante de lumière, pour être la règle de mou jugement et de celui du nmnde entier, connue il conuuença à l'être quand il fut élevé sur le Calvaire : El lune parebil sirjn uni FiUi liontinix ( Maltli., X XI \ ) . Cette croix me sera présentée; et tout ce qui n'en portera pas dans moi le caractère et le sceau, sera ré|)ronvé de Dieu. Mil mon hieu 1 est-il donc vrai que > ons emploierez pour nui perte jusqu'à l'instrument de mon salut , et (lue ce qu'il y a en moi de plus saint, je veux dire ma religion, prendra parti contre moi-même?
Oui, chrétiens, c'est ce que nous devons cr.iindre, et de quoi nous ne pouvo\is avec trop de soin nous préserver; c'est ce qui doit iioii faire frémir dans l'attente de ce jugement redoutable. Pendant cette vie, luius n'y [ ensons pas, ou nous n'en souunes qu'à demi luicliés. Couuue nous ne considérons les vérités de la foi que superficiellement, à peine en appréhendons-nous les consé(iuences. Ces maxim<'S évangéliques que l'on nous prêche, cette voie étroite du salut , cette nécessité de la pénitence, cette obligation indisiiensablc de mortifier sa chair et de la crucifier avec s s vices; tout cela sont termes spécieux que nous écoutons avec respect, que nous débit.iiis(iuelqucfois magnifiquement aux autres, ( t que nous u'eutendons plus dès qu'il est
question de les réduire à la pralique. Mais quand Jésus-Christ, avec tout l'écial de sa majesté et tout le poids de sa puissance, viendra nous imprimer une idée vive de ces grandes vérités, et qu'en les appliquante notre vie il luuis fera voir dans toute notre conduite une monstrueuse contradieliou de mœurs et de créance; quand il comparera tous ces principes de (iélachement de soimême, de renoncement à soi-même, avec nos injustices, a\ec nos vengeances, avec nos sensualités , avec nos délicatesses et ces rei herches continuelles de nous-mêmes : ah 1 c'est al.irs que nous apprendrons combien il est .ilïreux de tomber entre les mains de ce Dieu vivant ; do ^e Dieu, non plus seulement l'auteur ni le consouunateur, mais le defruseur, mais le vengeur de notre foi.
Mainlmant celte fd est comme languissante ou presque morte dans nus cœurs ; et qu.ind le Fils de I homme paraîtra à la fin des siècles, il doute, ce semble, s il en trouvera encore quebjues restes sur la terre. Oui, chré!iens, il en trouvera, et il eu trouvera du moins autant qu'il lui en faudra pour m. us juger et pour nous condamner. Car cette foi qui était presque morie, et conune ensevelie dans nous, ressusciteraavec nous; et un des miracles que doit opérer Jésus- Christ, lui qui est notre résunei t:(ui et notre vie, sera de faire revivre intérieurement Il foi dans nos àincs, au mên e temps qu'il fera revivre nos corps. Oi-, i eile fui, écoutez un beau sentiment de saint Augustin, cette foi ainsi ranimée, ainsi ressuscilée par la présence de Jésus-Christ, loi d. mandera juslice ; et contre qui ? non pas contre les tyrans (lui l'auront persécuiée ; elle se fera honneur de leurs persécutions : non pas contre les païens qui l'auront méconnue; leur infidélité les rendra en quelque sorte moins criminels: mais contre nous; et de quoi? de tous les outrages (]i:e nous lui aurons faits. Justice de l'avoir laissée languir dans l'inutilité et l'oisiveté d'une vie mondaine, sans la mettre en œuvre et sans jamais la faire agir pour Dieu. Justice de l'avoir retenue captive dans l'état du péclié, où noire endurcissement nous aura fait passer sans trouble des années entières. Justice de l'avoir déshonorée par des actions indignes du nom que nous portions, et du caractère dont nous étions revêtus. Justice île l'avoir décriée et scandalisée devant les hérétiques, ses mortels ennemis, qui n'auront pas manqué de s'en prévaloir contre elle et contre nous. ËnfiU justice de ce qu'élant capable par elle-même de nous faire des saints, elle n'aura pas été par noire faute assez puissante pour nous empêcher d être (Il s iiiinies et des réprou\ es. C'est do iiiioi elle demandera justice a Dieu, et c'est à nos dépens que cette justice lui sera accordée.
Mais après tout, si celle religion se trouvait entièrement détruite en nous , et s'il arrivait <iue, par le dérèglement de nos mœurs nous fussions tombés dans une irréligi.tm secrète état où le péché enfin coiuluil: si cela était, Dieu nous JMgera-l-il encore par la loi?
co
ria:\iii,rv wr.iST. si:tnio.N ii. si u i.k jugement OKiiNiEu.
Ne lu'iili'Z pis reri, ]p. vous prie : voici If iiiiMiil <!c la ililTifullc que je me suis iimimome proposée. Oui, mes ehors ;ui(iileurs, Dieu nous jugera encore p.ir noire foi ; cl l)ien loin (|ue cetlc irréli{;ion secrète adoucisse en aucune soi le noire jugement, c'est ce qui <u reiloulilera la rigueur.
Car il faiil, chrétiens, et celte pensée n'est pas de moi, mais de saint Jérôme , il faut l)ieu étnlilir dans nos csjirils une vérité à <lU(ii peut-èlre nous n'avons jamais fait toute la réliexion nécessaire, que dans le jugement de Dieu il y aura une différence inlinic en- Ire un païen qui n'aura pas connu la loi clirélienne, et un clirélien qui, l'ayant connue, y aura iiiléiienrenient renoncé; et que Dieu, suivant les oidrrs mêtnesde sa justice, traitera l'un lii; ii aulrcmiiit que l'aulri-. On .sait assez (pi'un païen à (jui la loi de Jésus- <;tirisl n'aura point été annoncée, ne sera pas jugé par cette loi ; et que Dieu, tout absolu (]u'il est, gardera avec lui cette équité nalurellc de ne le pas condamner par une loi qu'il ne lui aura pas fait connaîlre; et c'est ce que saint Paul enseigne en termes f.:r.'':els : QuicHinr/uc sine lege prccnvcrunt, fine legc peiibunt (Rovi., II). Mais je prétends qu'il n'en est pas de même d'un chrétien qui a professé la loi de Jésus-Christ, et ([ui, après l'avoir embrassée, en a dans la suite secoué le joug. Je prclends qu'ayant ]iéché après avoii' reçu cette loi, il doit péiir par cette loi, et (]ue sa désertion est justement le premier chef que Dieu produira contre lui. Car il ne lui était pas permis, dit saint Chrysoslome,de s'émanciper de l'obéissance due à celle loi, après s'être engagé à elle par lebapléme. U ne pouvait plus, sans apostasie, après avoir ralilié cet engagement par divers exercices du christianisme, y renoncer de ce renoncement même intérieur dont je parle. Qu'arrivera-t-il donc? Remarquez la fin malheureuse de l'impiété : celti; loi de Jésus-Christ abandonnée et rcnoncée poursuivra l'impie au jugement de Dieu, comme un déserteur. Et de même qu'un déserteur de la milice séculière est traité, s'il a le malheur d'être repris, scion les lois les plus rigoureuses de la milice qu'il a quittée; ce qui n'est point censé injuste, parce que tout homme, dil-ou, doit subir la sévérité des lois auxquelles il s'est lui-même obligé: ainsi, mais à bien plus forte raison, un libertin, présenté devant Dieu comme un déserteur de sa religion, doit être jugé suivant les maximes de cette religion mcu;e, sans qu'il puisse prétexter que ce n'êiail plus sa religion, et qu'il ne la connaissait plus ; puisque, bien loin de le justifier, c'est ce qui fera son crime de ne l'avoir plus connue. Pensée que saint Cyprien exprimait si noblemenl, quand il disait en parlant du baptême : Baptimus ornât Clirixli militcm, convincit deserloreni [Cypr.]. Car j'appelle toujours déserteur de la milice de Jésus-ChrisI, celui qui n'a plus le christianisme dans le cœur, quoiqu'il eu conserve encore les dehors.
Je sais néanmoins, et il est bon d'aller au-
devant de lou', je sais c 'que linnilélilé pourrail opposer; je sais quejusquc dans la profession de noire foi. Dieu nous a faits libres; je sais que la religi(Mi est une vertu (]ui demande le cousenlemcnl de notre volonté, et que pour être chélien, il faut vouloir l'être. Mais Dieu par là n'entend pas (juenousayons droit de l'être, ou de ne le pas être, selon nos caprices ;el qu'après nous êlre une fois soumis à sou K\angile, il nou>i soil libre d'en laisser et d'en piendre ce qu'il nous plaira. Ce sera donc à nous, si nous avons été assez perdus, assez obstinés |)our êtoiilTer dans noire ccrur une foi si s liule, de lui en rendre raison, et de lui dire pourquoi. Or, quelle raison lui en rendrons-nous ? Dirons-nous que cette religion ne nous n pas paru assez bien fondée? U sera bien êlrange (jue ce qui a suffi pour convaincre un monde enlirr, no nous ait pas cMuaiicus i.oiis-n cnns ; (t qu'une religion à laquelle les p'us grands liomines de la lerre se sont rendus, contie
I iilueile un saint Augustin, avec tonte la f uce de son génie et toute la curiositéde sou esprit, n'a pu se défendre; (jui, par l'êvidi'iue de ses miracles, a triomphé de toutes les erreurs du paganisme ; et qui, dans ses preuves, dans ses principes, dans ses règles, dans sa morale, dans ses mystères, dans sou et iblissement, poilait toutes les m;ir(]U('s de 1.1 divinité : qu'une lelle religioe. n'ait p;is eudequoi noussatisfaire, c'est, dis-je. ce qui sera bien étonnant. M lis, sans (|tie Dieu en- Ire avec nous dans une pareille rci herche, il n'aura qu'à nous deiiiamler si c'esten elîet par raison (|ue nous nous serons départis de notre première soumission à la foi ; >i, pour nous engager dans un pas aussi dangereux et aussi hardi que celui-là, nous avons bien consulté, bien examiné, bien cherché à nous instruire; et supposé que nous l'ayons cherché, que nous ayons examiné, consulté, si nous l'avons fait avec humilité, si nous l'avons fait avec docilité, si nous l'avons fait sans préjugé, si nous l'avons fail par un désir sincère de découvrir la vérité, surtout si nous l'avons fait avec celte pureté de vie qui devait servir de disp'isilions aux lumières de
II grâce ; car, dans une affaire de cette conséquence, il ne fallait rien ouicttre ui rien négliger.
Or, dans tous ces chef-i. Dieu trouvera de quoi nous confondre et de quoi nous cond.imner; car il nous fera voir, in.iis évidemnienl, que tout ce désordre de notre infidélité n'aura point eu d'autre prinei|ie qu'une ignorance criminelle où nous aurons vécu, sans nous être jamais appliqués à une étude sérieuse de notre religion. Et certes, rieu pour l'ordinairede plu'i ignorant, en matière de religion, que ce qu'on apiielle les liber' lins du siècle. Il nous fera voir que, dans l'examen que nous aurons fail des vérités de la foi, nous aurons presque toujours apporté uu esprit d'orgueil, un esprit présomptueux et opiniâtre, un esprit plein de lui-même, ]deiu de sa propre suffisance, et abondant eu son sens. Il nous fera voir, cl il nous rppiocher;i, que, tandis que nous étions si re-
OUÀTEUHS SACrjS. liOl liDALOUE.
belles à sa p.iro'c, nous avons élo, sur millo articles, les |)!us dociles à la parole dis hommes. 11 nous fera voir que nous n'aurons coininuncincnt raisonné, ph losophé sur noire créance qu'avec, malignité, cUlans Icdessein d") trouver du faihlepour la contredire : prévention, seule capable d'éloigner Dieu de nous, quand d'ailleurs il aurait voulu se comnuiniquer à nous. Voilà sur quoi il nous confondra.
Mais ce qui mettra le comble à notre confusion, c'e>t lorsque, remontant à la s<)urce <t nous y faisant remonter avec lui, il nous forcera a reconnaître les deux vraies causes de notre infidélité, savoir, le libi rtinage de notre esprit, et le liberlin.ige de notre cœur. Lil)Ci'tin,ige de notre esprit, qui se sera fait juge de tout, pour ne s'assujcllir à rien ; qui se sera détaclié de la foi, non pas pour sui- \re un meilleur parti, mais pour ne savoir plus lui-même ni ce qu'il sui\ait, ni ce qu'il ne suivait pas ; pour abandonner toutes choses au hasard, pour se réduire à une malheureuse indiflerence en maiiérc de religion ; disons mieux, pour n'avoir plus absoliiiuenl de religion. Libertinage de notre cœur, qui , se Iroiivanl géué jiar la foi, nous aura i^euà peu sollicité*, et enfin dét rmincs à sortir de celte contrainte, et à nous alTranchir de la serviiude : ce que Dieu n'aura pas de peine à justifier, el ce qu'il ju^ti^lera parunecomp.iraison s nsible et convaincante, en nous niontianl que, lainiis que nos mœurs ont été réglées, notre foi a été saine; cl que notre foi n a commencé à se démentir que quand nos mœurs ont commencé à se corrompre.
Or, encore une fois, que répondrons-nous à tout cela? En appellerons-nous de notre fol à notre raison ; elcspérons-nous que cette raison qui, dans les principes de la théologie, csl un des fondemenls essentiels el nécessaires de noire foi, nous serve de défense c mire la bu même? Non, non, mes frères, dit s.iint Chrvsosiome, ne nous promettons rien de ce côté-là ; si notre foi nous condamne, ce sera du consentement el de l'aveu de notre raison. Car celte raison nous disait e!le-nién!e que nous ne devions pas trop déférer à nos vues naturelles el à ses connaissances; que, dans les choses deDieu, il f.ilbiil avoir recours à des lumières supérieures el moins trompeuses; et(|ue, quoique écl.iirée qu'elle pût élrc, la loi et l'autorité de Dieu devaient l'emporter sur elle. C'est ce que la raison nous dictait : de sorte que qu'ind nous lui avons permis de critiqiier el de censurer les poiiits de notre foi, nous lui avons donné non-seulement plus qu'elle ne demand lil, mais ce qu'elle ne demandait pas. Elle lions condamnera donc jusque dans la perte île notre lui. Cependant n'y trouverons-nous point d'ailleurs quelque apimi? Ah I chrétiens, le faible appui ([ue Celui de notre raison contre le jugement de Dieu 1 Quand un sujet veut entrer en rai>onneinent avec son prince, el disput^'r de ses droits avec son souverain, il faul qu'il se seule bien fort; et pour peu que sa cause .Suit douteuse, on ne peut [las l'excuser dune
exlréme folie, d'en vouloir sortir par raison. Que sera-ce d'une créature qui veut contesler avec son Créateur? Eh ! qui suis-je, Seigneur, pour me mesurer avec vous ? Ne saisje pas que, pour une raison que je pourrai peut-être alléguer en ma faveur, vous m'en opposerez cent autres, auxquelles je n'aurai rien à répliquer? Ainsi parlait le saint homme Job Quel doit donc être le sentiment d'un pécheur ? C'est là, néanmoins, la ressource de l'homme criminel et libertin : il veut traiter avec Dieu par voie de raison, et par conséquent il veut être jugé par la raison; et c'est l'iiulre tribunal oîi je le vais présenter dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
C'est une doctrine aussi pernicieuse qu'elle paraît religieuse dans son principe, de croire que, depuis le péché de notre premier père , tout est corrompu dans notre raison; et c'est rendre l'homme libertin , sous prétexte do riiumilier, de dire qu'au défaut de la foi , il n'a p'us d'autre règle de sa conduite que la p ission et l'erreur. Indépendamment de la toi, nous avons une raison qui nous gouverne, cl qui subsiste même après le péché; une raison qui nous fait connaître Dieu, qui nous prescrit des devoirs, qui nous in. pose des lois, qui nous assujettit à l'ordre. Or, ce (j'ii (lit tout cela dans nous ne peut pas être absolument ni entièrement dépravé. Je sais que cette raison seule, sans la grâce et sans la foi, ne suffit p is pour nous sauver; el en cela je renonce au pélagianisme. Mais , du reste, quoiqu'elle n'ait pas la vertu de nous sauver, je prétends qu'elle est plus que suffisante pour nous condamner ; el j'ai saint Paul pour garant et pour auteur môme de ma proposition. J'avoue que cette raison, surtout depuis la chute du |)remier homme, est souvent offusquée des nuages de nos passions ; mais je soutiens qu'elle a des lumières que toutes les passions ne peuvent éteindre, et qui nous éclairent parmi les plus épaisses ténèbres du péché. Soit donc que nous considérions cette raison dans sa pureté 1 1 dans son intégrité, c'csl-à-dire , dans l'état où nous l'avons reçue de Dieu en naissant , soit que nous la considérions dans sa corruption, c'est-à-dire, dans l'état où nousmêmes nous l'avons réduite par nos désorires , je dis, chrétiens, que Dieu s'en servira égaleiiieiit pour nous juger. Pourquoi ? Parce qu'il nous jugera non-seulement par les connaissances naturelles que nous aurons eues du bien et du mal, mais même par nos propres erreurs; et c'est ce que j'ai présenlenienl à développer.
Dieu nous jugera parla droite raison qu'il nous a donnée. Rien de plus vrai, mes chers auditeurs, et voici l'ordre qu'il y gardera. Nous choquons ouvertcineul cette raison, et nous nous révoltons contre elle : il la suscitera contre nous. Nous ne voulons pas écouler celte raison quand elle nous parle : il nous la fera entendre malgré nous. Nous nous formons des prétextes pour engager celle raison dans le paiti de notre passion : il dissipera tous ces prétextes en nous dé-
73 PUEMIER AVENT. SKiniON 11.
couvrant à noiis-nu*nios ce qu'il y avait on nous de plus carlic, et rc quo nous ny voulions pas aporcovoir. Cos trois aiticlos , qui sont, suivant la ilorlrine de sainl lîciiiaid, los trois principaux degrés de l'orgui'il de riiomnie, fourniront à Dieu, conlre les réprouvés, une matière infinie et les plus justes titres de condamnation. Suivez ceci.
Nous péchons contre toutes les vues de notre raison ; et c'est par où Dieu d'abord nous jugera. Car enfin, pourra-t-il dire à tant de libertins et à tant d'impies , puisque voire raison était le plus fort reiraiicliement de votre libertinage, il fallait donc exactement vous attacher à elle ; et pour ne donner aucune prise à ma justice, plus vous vous êtes licenciés du côlé de la loi , plus de- \icz-vous être réguliers, sévères, irrépréliensibles du côté de la raison. CV, voyons si c'est ainsi que vous vous êtes coinporlés ; voyons si votre vie a été une vie raisonnable, une vie d'hommes. Kl c'est alors, chrétiens, que Dieu nous produira cette suite affreuse de péchés dont saint Paul fait aux Romains le dénombrement, et (|uil reprochait à ces philosophes qui par la raison avaient connu Dieu, mais ne l'avaient pas glorifié comme Dieu : des impudiiilés afioniinablrs. et dont la nature même a horreur; des artifices diaboliques à invent-r sans cesse de nouveaux moyens de contenter les plus sales désirs, et une scandalcusi' clïronlerie à en faire gloire ; des injustices criantes à l'égard du prochain, des violences, des usurpaltons ; des oppressions soutenues du crédit et de la force ; des perfidies noires et des trahisons, communément appelées intrigues du monde ; des jalousies enragées, (juil me soit permis d'user de ce terme, fomentées du levain d'une détestable ambition ; d s animosilés et des haines portées jusqu'à la fureur, des médisances jusqu'à la c.ilomnie la la plus atroce, des avarices jusqu'à la cruauté la plus impitoyable . des dépenses jusqu'à la prodigalité la plus insensée; des excès de table jusqu'à la ruine totale du corps ; des etnporlements de colère jusqu'au trouble de l'esprit. Mais, que dis-je"? où m'emporte mon zèle? tout cela se trouve-t-il donc dans la conduite d'un homme abandonné à sa raison et déserteur de sa foi '? Oui, mes frères, tout cela s'y trouve communément, et l'expérience le vérifie.
Je sais qu'en spéculatalion l'un n'est pas ' une conséquence nécessaire de l'autre ; mais il l'est en pratique, et l'a toujours été Soit que Dieu, par un juste châtiment, livrcalors ces âmes profanes à leurs brutales passions, (oinme l'a estimé l'Apôlre , soit que le naturel et le penchant, malgré les faibles vues de la raison, les entraîne là, quoi qu'il en soit, ces monstres de péchés se trouveront tous rassemblés dans les trésors de la colère de Dieu : Notine liœc cotidUa suiil apud mr, et siijnata in Ihesanris mets? ( Dent., XXXII ). Dieu les représentera tous à la fois à un reprouvé; cl par une espèce d'insulte, ne vous scandalisez pas de cette expression , c'e^t Dieu lui-même qui parle ainsi, cl <iui enfin
ÛKATianS SACIIKS. XIV.
SLIl l.i: Ji;CE.\ll.NT liEFtNiEU. 74
prétend, à re dernier jour, êlrc en droit d'in sulter à l'inqiie, ou du moins à son impiété : Erjo quoqiic riilrbo, el sulisannabn {Prov., I) ; Dieu, dis-je, jiar une espèce d'insulle, lui demandera si sa raison lui suggérait toutes ces abominations, si sa raison les approuvait, si sa raison était là-dessus d'inlelligcnce avec lui.
Ah! Seigneur, s'écriait saint Augustin, pressé des remords intérieurs qu'une vérité si terrible lui faisait sentir, je le confesse , voilà la ()eusécqui a consommé l'ouvrage d(ï ma conversion ; voilà le coup de mon salut cl ce qui m'a retiré du profond .ibîme de mon iniquiié; la crainte de votre jngen)ent, fondée sur le jugement de ma r.iison, c'est ce qui m'a rappelé à vous. Je lâchais. Seigneur, à nie défaire de vous et à vivre comme n'ay.int plus de Dieu; mais j'avais une raison dont je ne me pouvais déf.iire. el celte raison me suivait iiartout. Quelque secte que j'eusse embrassée cl dans quehiue opinion que je me fusse jeté, le péché où je \i\aisme paraissait toujours péché. Soit que je fusse manichéen, soit que je fusse catholique, soit que je ne fusse rien du tout , ma raison mo disait que je n'étais pas re que je devais être, et qu'il ne m'était pas permis d'être co que j'étais. Et quand me le disait-elle? Au milieu de mes plaisirs, parmi les divcrlissomenls et les joies du siècle, dans les moments les plus doux cl les plus agréables. C'est alors que celle raison venait me troubler, et je la trouvais en tous lieux cl en tout temps, comme un adversaire formidable qui s'opposait à moi. Or, de là. Seigneur, je concluais ce que je devais craindre de votre juslice; car si je ne puis pas, disais-je, évilcr la censure de ma raison, qui est une raison faible et imparfaite, comment pourrai-je éviter celle de mon Dieu, c'est-à-dire la rigueur (ie son jugement? Voilà, chréliens, ce qui se passait dans saint Augustin, et ce qui se passe tous les jours dans nous, quand nous commettons le péché avec la vue actuelle de la n:alice qu'il renferme. Or, ces combats de notre raison contre nous-mêmes, de noire raison contre nos passions, de notre raison contre noire libertinage, c'est déjà le conunencement ou comme une ébauche du jugement de Dieu.
Ce n'est pas assez :cn mille autres choses, où notre raison ne nous parle pas si for'cmcnt ni si clairement, quoiqu'elle nous parle toujours, nous fermons l'oreille, et parce que si nous la consultions, ou si nous nous rendions allcnlifs à ce qu'elle nous dit, elle traverserait souvent ims desseins et nos entreprises, et par là nous deviendrait importune, bien loin de nous appliquera l'entendre, nous étouffons sa voix ou nous l'affaiblissons ; de sorte qu'elle ne peut presque plus pénclrer jusqu'à noire coeur. C'est le second désordre qui règne aujourd'hui, mais désordre qui cessera dans le jugement de Dieu. Car il est certain, comme l'a fort bien remarqué saint Ambroise, que Dieu, eu nous jugeant, nous forcera malgré nous à écoul'r lîotic raison. El il lui sera bien aisé, (Trois.)
75 OUATi:ijRS SACRES. COURDALOUE. 76
cil ce saintdoclrur, ou ].]ulôl l'élal iiièino où véritable zèle. Là, c'vA iino vongcanco mi-i
iKKis si-Tons réduits ne nous y t'oreeia (lue vous déduisiez sous un faux deliors de jus -
lio|). Ce qui nous em: t'ciic maintenant d'en- tice. Vous étiez officieux et cliarilabie, niaia
tendre la rais'in qui uiius parle, c'esl, au de- vous ne l'étiez que pour mieux parvenir à
dans de nous, le tumulte de nos passions ; ec vos fui«. Vos .iclions élaienl édiliaiiti-s, maij
sont, au dehors , les objets que nous font en édifiant le proehain, vous vous (lienliit'Z
roir'uos sens, je veux dire le mensonge et vous-même et ne cliercbirz que xousnie-
l'imposlurc, l'iidulalion et la llalterie, qui me. Ahl ihréticns. que d'Iiypoeriles à qui
nous séduisent, la confusion, le bruit, le Dieu tout à coup lèvera lernasque ! Que de
!;ra!ul air du monde, qui nou< dissipent. Or, vertus chimériques et plàliéos, dont nous re-
quand Dieu viendra nous juger tout cela cevrons plus de confusion (|U(! de nos vices
jie sera plus. H n'y aura plus de monde mômes, re<oiinus de bonne foi et confisses 1
pour nous, parce que la figure de ce monde Que de mérites piétendus qui auront eu
sera passer , comme dit 1 Apôtre : Pnvterit dans ce monde toute leur récompense, (l
eniiit lii/ura hujus mundi (I Cor., Vi!). Il n'y qui ne seront pajés dans l'au'.re que d'une
aura plus de passions dans nous, parce que éternelle réprobation 1
la mort les aura éteintes. 11 n'y aura plus Mais, après tout, si notre raison a été en
de 11, iileurs auprès de nous, parce (juil n'y eU'et dans i'ti reur, el qu' ce soit les erreurs
aura iilus personne qui ait inléiét à nous de notre raison (jui nous aient fait pécinr,
plaire. Abandonnés de toutes les créatures, comment Dieu nous condamnera-t-il par elle?
nous resterons seuls avec nous-mêmes, et C'est à quoi je vais répondre, el je ne veux
c'est alors que notre raison parlera el qu'elle pas qu'il vous reste rien à désirer sur une si
parlera hautement. C'est alors qu'au lieu de importante matière. Je dis donc qU' Dieu
ces mensonges agréables et avantageux qui alors même aura toujours droit de nous ju-
iious auront liât es , et dont nous n'aurons ger par notre raison; non pas, si vous le
pas vou'u nous désabuser, elle nous dira des voulez, non pas préiisément par noire rai-
vér^tés fâcheuses et humiliantes que nous son Iromjiée, mais par notre raison trompé(!
n aurons jamais sues, parce que nous aurons sur certains articles, tandis qu'elle aura é!é
alV<'elé de ne les pas savoir. C'est alors si éclairée sur d'autres, mais par notre rai-
qu'elii' nouslera remarquer des défauts réels, son trompée à certains temps de la vie après
(les déf.iuis grossiers, là où notre esprit se avoir été si éclairée en d'autres temps. Dis-
li'Mirait des perfections imaginair( s. El quelle linguez ces deux choses et sentez-en bien
sna noire surprise de m us voir peut-être toute la force.
condamnés par les choses mêmes dont on Raison si éclairée sur d'autres affaires, et
nous aura tant félicités et lant applaudis, raison si éclairée en d'autres temps sur l'ai'-
iùiiin, p rce qu'en certains points où les faire même du salul. C ir, sur mille points où
(lé";iisei!ient3 et les arlific.'S, pour ne pas il ne s'agit ni de votre inlérét, ni de volro
tliix' ie-. hypocrisies de l'amour-propre, sont ambition, ni de votre plaisir, quelle est
si ordinaires, nous aurons cherché des rai- la pénétralion de vos lumières? quelle c^l
sous pour engager notre raison même dans la droiture de vos jugements ? Vous voyez
les iiiléiêlsde noire passion, que fera Dieu? d'abord ce qui con\icnt(t ce qui ne con-
îui qui, d ins la pensée de saint Paul, est le vient pas; ce qui est raisonnable et ce
plus subtil et le plus pénétrant anatomisle qui ne l'est pas ; ce qu'il faut prendre
(le notre cœur ; lui qui en sait si bien faire et ce qu'il faut rejeter, ce qu'il faut ap-
les dissections, el qui entre jus(iue dans tou- prouver et ce qu'il faut condamner ; vou-;
tes les jointures, c'est-à-dire, dans les plis donnez là-dessus d( s conseils si sages, vous
el replis de l'âiae, pour en discerner les prenez des mesures si justes, et c'esl cela
mouvements les plus cachés ; car c'esl l'i- même aussi que Dieu vous opposera. La
■jnagc sous laquelle l'Apôlre nous le repré- belle excuse pour vous justifier auprès de
sente : Pertinijens nsque ad divisivnem ani- lui ! J'étais dans l'erreur. Mais vous y étiez
mœ, Kompaijiim, quoque ac medullarum, et parce que vous le vouliez, et vous le vouliez
iliscretor eofjitationum cordis [llcbr., IV). parce que votre intérêt vous le faisait vou-
II débrouillera tout ce mélange de passion loir; vous le vouliez, parce que voire ambi-
cl de raison, il séparera l'une d'a\ec l'autre, lion vous le faisait vouloir; vous le vouliez ,
il mettra dune part la raison el d'anire part parce que votre plaisir vous le faisait vou-
la passion, il disliuijuera les intenlions el loir. Partout (;ù 1 intérêt, je dis votre inlérét
les prétextes, les apparences el les eiïels,ril- |)ropre , n'avait p<iint de part, vous étiez si
hision et la vérilé, et de ce discernement, il clairvoyant pour démêler la vérité de l'arli-
nous fera conclure à nous-mêmes, à nous, lice et du mensonge. Vous vous piquiez de
désormais malgré nous raisonnables, (ju'il tant d'habileté, et vous en aviez tant pour
n'y a eu dans nous que malice el qiiiuiquilé. découvrir le fi)nd de chaque chose et pour
'Voyez, nous dira-t-il en nous applicju lut un eu connaître l'éiiuité ou l'iiijuslice. Partout
rayon de sa lumière, et, selon ladoitiine des où rmnbiiion ne prétendait rien el n'avait
théologiens, il nous l'appliquera i>ar les re- rien à prétendre, vous saviez si bien dislin-
incuds de notre propre raison, voyez el con- guer le bon droit, et une probité naturelle
baissez le motifqui vous a fait agir en telle vous doanaiî même tant d'iiorreur de cer-
ct en telle affaire, en telle el en telle ocea- laines priitiqu s et de certaines menées se-
siou. Ici, c'esl une maligne envie à laquelle cicles,où tous les principes, je ne dis p.iS
TOUS saliez donner toute la couleur d'un seulement i'e la religion, mais de la société ,
PREMIEU AVENT SERMON 11. SL!l LE JUGEMENT DER.NIElî.
mais de riiuiiianilc, otaionl renversés. Dès »iut' la passion lu^ iiarl.iil plus, qu'il ne s"a- }^i>sail jilus lio vos plaisirs iniàint-s, \oiis ilii'z, contre' le trime, si sc\ère dans vos décisions cl si rigide dans vos arrcls. Or, cette divcrsilc, cette contrariété de scnlinients, d'où est-elle venue'.' Ce «[ue vous pensiez en telle et lelle conjoncture, pourqu m en telle aulre ne le pensiez-vous plus '? ce (lue vous étiez à tel et tel temps, pourquoi à tel autre ne l'étiez-vous plus "?
Car enlin, chrétiens, malgré le pro.'.igieus cliangeaient qui s'e^t fait en nous et dans toutes les pui>sances de notre ànie, il y a eu un teni|)s, un heureux temps, où l'innocence du baptême nous rcnd;;it conuue desenf.iiils raisonnables, c'est-à-dire, purs et exenspls des faux préjugés du monde ; point de déguisements alors, point de préventions et de ina\imes corrompues : Siciit modo (jcinti in— failles, raliunabilci, sine dvlo (I l'vtr.. II). Ce qui était \ertu nous paraissait vertu, et ce ijui était injustice nou^ i>araissait injustice. Seniiiiieuls , dit Tertulii n , d'autant plus épurés et plus divins, qu'ils étaient plus .'■impies et plus n.ilurels. Or, venez, dira Dieu, venez, ânie chrétienne : Consiste in v>eilio, anima [Tcrlull., de Teslim. anim., cl). l'ro luisez-vous dans la simirlicité de votre être : te siinpliccm compcllo. Je ne veux que >ous-mémc dénuée de tous les dons de grâce dont vous avez été revêtue. Je n'ai c,ue taire de \otre foi , votre raison me sullit. Oii cslelle, cette raison que je vous avais d'abord donnée ? Que vous dictait-elle, quelles routes vous montrait - elle avant que la passion l'eût aveuglée? Qu'elle sorlj des ténèbres où vous l'avez ensevelie, et puisqu'elle ne vous a pas servi de guide lorsiiue vous deviez la suivie, qu'elle serve maintenant contre vous de témoin cl di? juge : Consiste in mcdio, anima: le sinipUccm cumpcUo.
\\)\\à. mes (liers audilcuis, rc qui m'a paru plus terrible dans le jugement de Dieu, cl plus digne de vous étic représenté. Tous ces signe-i qui le précéderont et dont nous parle l'évangile de ce jour, ne l'ont pas sur moi une si grande impression. M.iis un Dieu qui me juge par ma raison même et par ma religion , c'est ce qui cause toutes mes frayeurs. Sur quoi je n'ai plus rien à vous dire que ce que disait saint Bernard écrivant à un pape, et lui faisant des remontrances que son zèle l'engageait à lui laire; car voici comment il lui parlait : S'il y avait un juge dans le monde qui lût au-dessus de vous, je pourrais recourir à lui contre vous. Je sais qu'il y a un triluiial pour vous cl pour a)oi, (jui est celui de Jé^us■ Chi ist ; mais à Dieu ne plaise que je vous y appelle jamais, moi qui n'y voudrais paraître que pour Aotrc défense! Que me reste-t-il donc? sinon que j'en appelle à vous-iiiémo cl que je vous fasse vous-même juge de votre propre cause. C'est ce que je vous dis aujourd liui, chrétiens. Si je suivais l'ardeur de ce zèle dont je me sens animé pour les intérêts de Dieu, comme son ministre, je vous citerais devant cetribuual reJoulable, où, quelque grands
que vous sojez , toute votre grandeur ser.i anéantie ; mais que le ciel pour jamais m<î préserve d'y devenir v olre accusateur, moi qui dois joindre au zèle de la gloire de Dieu le zèle de votre salut! Ce n'esT donc poinl à Dieu (juc j'en appelle, mais à vous-mêmes, à vo're religion, à votre raison. Faites-vous justice do vous-mêmes à vous-mêmes, ou failes-là plutôt à Dieu. C'est par où il faut que vous comir.cnciez. Quand vous vous serez jugés vous-uiêaies, je pourrai vous dire; que tout n'est pas encore décidé, et «[Uelque avantageux (jue vous puisse cire le jugement que vous aurez l'ait d' vous-mêmes, il faut toujours craindre celui de Dieu, puisque saint l'aul, tout grand a[)Olrc (]u'il était, clquoi(iue sa conscience ne lui reprochât rien, ne se croyait pas pour cela justilié. Mais aujoard liui je ne vais pas jus<iue-là. Assurez-vous de vous-niêmes , répondezvous de vous-mêmes, cl il ne m'en faut pas davantage. Or, je dis, chrétiens, (jue vous n'aurez jamais celle assurance de votre l'arl, tandis que vous vivrez dans le désordre du péché, cl je n'en veux point d'.iutre témoin (juc vous-mêmes cl votre conscience. A'ous vous cacli. z à vous-mêmes piair(]uelque temps cl vo.is cherchez à vous y cacher, mais la mort v iendra et le jugement de Dieu, où il faudra soutenir malgré vous celte vue de vous-mêmes. Car c'e>l cette vue de vousmêmes qui vous tourmentera à la mort et après la mort. La vue d'un Dieu courrouié aura quelque chose de bien terrible, mais l'objet qui vous fera plus d'horreur, c'est vous-mêmes. V.i voilà pourquoi Dieu l'ail ce! le menace au p-éiheur dans llieriture, de le présenter et de l'opposer lui-même à luimême : Argunm te. et statuam contra fiicicm tuam[Psal. XLIX).
Dès maintenant cela n'csl-il pas ainsi, et celle vue de vous-mêmes n'csl-elle pas la chose du monde que vous fuyez le plus"? Vous parler de rentrer dans vous-mêmes, c'est un langage qui vous impoilune; et s'il m'arrivait (le vous faire ui un portrait de vousmêmes un peu trop fidèle, vous vous tourneriez contre moi : marque évidente que vous ne pouvez déjà sup|)ortcr la vue de vous-mênu'S. Et puisque vous ne pouvez vous soulïrir vous-mêmes, vous n'êtes donc pas dans l'ordre, et il y a quelque chose do dérégié cl de corronqiu dans vous qui vous fait peine. Mais c'est pour cela, dit saint Augustin , qu'il f-ut aimer celte vue de nous-mêmes, parce qu'elle nous chociue et qu'elle nous déplail. Car |)our plaire à Dieu, ajoute ce Père, il faut ncus déplaire à nousmêmes ; et pour nous déplaire à nous-mêmes, il faut nous voir. Si nous nous voyions continue ce saint docteur, nous nous haïrions, et Dieu commencerait à nous aimer. Parce que nous ne imus voyons pas, nous nousaimons,el nous sommes insufiportables à Dieu. Mais dans le jugement dernier nous nous verrons ; avcccclte triste circonstance, que nous nous v errons trop tard, et ((ue nous serons tout à la fois un objet de haine, et pour nous-mêmes, et pour Dieu . cl peur
ORATKL'RS SACRES. UOL'RDALODE.
nous-inéincs , qui ikhis verrons tel» que nous sommos; cl pour Dii'u, qui nous l'rnppcra (l'un éternel anailiènie.
Voilà ce qui a fait trembler les saints, et des saints qui n'avaient assur6inenl pas moins de force d'esprit que nous, ni des lumières moins p6n6lranles que les nôtres. Voilà ce (]ui a persuadé saint Jérôme de quitter le monde, et d'emhrasserles rij;ucurs de la pénitence. Si nous n'eu sommes pas touchés, niallieur à nous et à noire endurcissement! mais quelque insensibles que nous sojons, voilà ce que nous craindrons un jour, et ce que nous regretterons peut- »-lre élerneilenieul de n'avoir pas craint plutôt. Craignons-le donc dés mainlenanl, mes chers auditeurs ; et, pour nous rendre celle crainte utile, jugeons-nous avant que Uieu nous juge. Soumettons-nous à noire foi, afin «jucilc ne s'élève pas contre nous. Accordons-nous avec noire raison, écoutons-la, cl laissons-nous y conduire, alin que cet adversaire domestique, avec qui nous sommes encore dans le chemin, ne nous livre pas aux ministres de celle justice rigoureuse dont il n'y aura plus de grâce à espérer. Prévenons celte vue forcée que nous aurons de nous-mêmes, par une Mie libre et volontaire. Ah! Seigneur, permetlez-inoi de vous faire ici une prière, qui peut paraître téméraire et présomptueuse, mais qui ne procèdi- que des connaissances que vous mo donnez du reiloutabie mystère de votre jugement. Toute la grâce que je vous demande à ce grand jour, c'est <iue vous nie défendiiz de moi-même. Car pour vous, mon Dieu, j'ose dire qus je ne vous cr.iins que parce que je me crains moi-niêuie. Dans vous je ne Vois que des sujets de couliinee, parce que je ne vois ilaiis vous (jne l)onlé et (((sc miséricord.'. .Mais comme celle bonté est essentielleiiiciil opposée au péclié, et que, sans dianger de nature, toute bonté qu'elle est, elle est justice, e'Ie est colère, elle est vengeance à lég ird du péché , vo)anl le péché dans moi, il faut ()ue je craigne jusqu'à votre l)onlé, jusqu'à voire miséricorde même. Peut-être, mou Dieu, y a-t-il ici des âmes sur qui ces grandes vérités n'ont encore fait nulle impression; mais vous êtes le maître des cœurs, puisque c'est vous qui les nvez formés; et vous avez des grâces pour les réveiller de leur assou[>isscment , pour les troubler, pour les convertir par ce trouble salutaire, et les r.iuicner dans la voie de l'élernité bienheureuse, où nous conduise, etc. SKRMON m.
POUR LE ^ECO^D DIMANCHU de I.'.4VLNT.
Sur le scandale.
Rpspondens Jésus, .-lii illis: Euntos lonniiiialo .Io;iniii, qii:e audislis el vi(lisii<. Cseci videnl, clMiili anilml.iiil,' Siinli aiidiiint, iiioruii r surgunl, el beauis est c]ni iiûiî f'.iorii scand.ilizalus in me.
Jésiis-Clirist leur réponilH : Alla dire à Jean ce que tdus (irez VII el eiilenilu. Les lavuqles roieul. les bviieiix tiiiireluiU, les sourda eiilciiileiit, les maris rissuseile il ; et kriireii.T celui nui ne serii point scandalisé de moi (S. Miiltliirn, cli'iji. -XI).
Après des miracles si éclatants, le Sauveur
du monde avait droit de se pr(»mellre, nonseulement que les hommes ne se scandaliseraient point de son Evangile, mais qu'ils feraient gloire de l'embrasser el de le suivre. Tant de malades guéris, sourds, muets, aveugles, boiteux, des morts ressuscites, mille autres prodiges qui marquaient si visiblement la force cl la vertu d'un Dieu, devaient sans doute lui attirer le respect el la vénérilion;que dis-je? l'adoralion même elle culte de toule la terre. Cependant , 6 profondeur et abîme des conseils de Dieu! Malgré crs miracles, Jésus-Christ est un sujet de scandale pour le monde; et ce scandale est devenu sj général, que lui même, dans l'Evangile , déclare bienheureux quiconque saura s'en préserver : Et beaCus qui non fuerit scandai) zalus in me.
En effet, de quoi le momie, je dis le monde profane cl impie, ne s'esl-il pas scandalisé dans ce Dieu-Homme? Il s'est scandalisé de sa personne , il s'est scandalisé de sa doctrine, il s'est scandalisé de sa loi, il s'est scandalisé de ses souffrances, il s'est scandalisé de sa morl, jusque-là que saint Paul, lorsqu'il parlait aux fidèles du mystère de la croix, ne l'appelait plus le mystère de la croix, mais le scandale de la croix : Erç/o evacuatum esl scandaliim criicis [Galat., V). Et quoi donc, mes frères, écrivait-il aux Calâtes, le scandale de la croix esl-il anéanti ? Ce que les fidèles entendaient, el co qui leur faisait comprendreque la croix, qui devait être pour les prédestinés un mystère de rédemption, serait pour les réprouvés un signe de contradiction; et que le grand scandale (les hommes serait le Dieu même qui s'était fait homme pour les sauver.
Tel était alors le lang-ige des apôtres ; mais rendons aujourd liui gloire à Dii'u, ce scandale enfin a cessé. Jésus-Christ a Iriomplié du monde, sa doctrine a été reçue, sa religion a prévalu, sa croix, comme dit saint Augustin, esl sur le front des souverains el des monar(iues. Mais à ce scandale , dont Jésus-Christ était l'objet, il en a succédé ui» autre, dont nous sonunis les auteurs; un autre non moins funeste, el peut-être encore plus criminel. Je m'explique. Jésus- Chiist n'esl plus pour nous un sujet de scandale, mais nous sommes des sujets de scandale pour Jésus-Christ. Nous ne sommes plus scandalisés de lui, mais nous le scandalisons lui-même dans la personne de nos frères, comme il est écrit que saint Paul le persécutait en persécutant l'Eglise : SaiiU, Saule, (/nid me perser/ueris (.4c/., XXIJ; Saul, Saul, disait le Sauveur du monde, pour- ([uoi me persécutez \ous'.' N'esl ce [las ainsi (|u'il pourrait nous dire : Pourquoi me scandalisez-vous en scandalisant ceux qui m'a|)parlienneni, et qui sont les membres de mou corps mystique? Or, c'est de ce scandale c.iu^é au prochain ([ue j'ai aujourd'hui à vous entretenir, après que nous aurons demandé le secours du ciel |)ar l'intercession de Marie : Ave, Maria.
J'entre d'abord dans mon sujet, et m'arrêlanl à la pensée du Fils de Dieu , sur la-
hi
riŒMlER AVEM. Sl.IlMON III. Ui: hi.AM» M.i:.
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quelle rouk toute la inor;ile de noire (évangile, et qui doit servir à notre instruction : au lieu que le Sauveur du inonde déclare heureux quiconque ne sera point scandalisé (le lui : Et beatus (jid nun fiieril siciiiulalizalus in me: par une conséquence tout (i[)posée, je tondus que malheureux est celui ([ui scandalise Jésus-Christ niènie, en scandalisant le prochain. Voilà le point iinporlant (jne j'entreprends d'étahlir. Péché de scandale (jnc Dieu déleste et qu'il condamne si hautement en mille endroits de l'Ecriture; péché qii il reprochait si forlemcnt à une ànie infidèle par ces paroles du psaume : Adrersus filiitm tnatris ttiœ ponebii» scandolwn [Ps. \LW)\ vous dressiez un piège à votre frère, pour le faire tomber; cl insensible à la douleur (]ue rHglisc, votre commune mère , ressentirait de sa perte, vous ne craigniez point d'être pour lui une occasion de scandale. Péché, dit Tertullien, qui forme les ùines au crime, comme le bon exemple les forme à la vertu: Scandalum ejcmjilum rci inalœ, œdificcins ud delictum (TcrliilL). Jo veux aujourd'hui , chrétiens, vous donner l'idée cl la juste notion de ce péché; je veux vous en inspirer I horreur; je veux, avec le secours de la parole de Dieu, vous apprendre à le craindre et .1 l'cviler.
Or, pour (cla, j'avance deux propositions: écoutez-les, parce qu'elles vont faire le partage de ce discours. Malheureux celui i\u\ cause le scandale; c'est la première; mais doublement malheureux celui qui le cause, quand il est spécialement obligé à donner l'exemple ; c'est la seconde. Malheureux celui qui cause le scandale : voilà le genre du péché (lue je combals; et qui, regardé absolument, ne se trouve que trop répandu dans toutes les conditions. Mais doublement malheureux celui qui cause le scandale, quand il est spécialement obligé ù donner l'exemple : voilà l'espèce particulière de ce péché, (|ui, pour être bornée à certains éiats, n'est encore néanmoins , comme vous le verrez, que d'une trop grande étendue. Malheureux l'homme, quel ([u'il soil,qui devient à ses frères un sujet de scandale et de chuie : la seule qualité de clirélien doit faire sa coiidainnalion. Mais plus malheureux rhouinie qui scandalise ses frères, lorsque, outre la (jualilé commune de chrétien, il a encore un litre propre cl personnel qui l'engage à les édifier. Dans la première partie, je vous donnerai sur celle iiopoitante matière des règles cl des maximes générales qui conviendront à tous : dans la seconde, je tirerai de la différence de vos coiulilions des motifs particuliers, mais motifs pressants, pour vous inspirer à chacun sur ce même sujet, et selon votre étal , tout le zèle et toute la vigilance nécessaires. L'un cl l'autre comprend tout non dessein. Commen(;ons.