‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 61 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

C'est une chose étonnante et qui sert même encore aujourd'hui de prétexte à rinOdélité, que les miracles du Sauveur du monde ayant été aussi éclatants et aussi publics que nous l'apprenons de l'Evangile, il se soit trouvé, non-seulement des hommes, mais des sages et des savants, tels qu'étaient les pharisiens, qui n'en aient pas été persuadés , et qui se soient aveuglés jusqu'à ce point, que de n'en vouloir pas reconnaître l'auteur, de lui disputer sa mission , et de s'opposer à sa prédication. Car, enfin, me direz-vous, dans une juste surprise, quel aveuglement, quelque alTeclé et quelque obstiné qu'on le suppose, pouvait résister à la conviction sensible de tant de prodiges que cet Homme-Dieu faisait dans la Judée à la vue d'un million de témoins? Mais, eiî un mot, chrétiens, j'ai ré- , pondu à cette difficulté par la proposition que j'ai avancée, quand j'ai dit que l'intérêt dont les pharisiens étaient préoccupés et (|ui fut leur passion dominante, avait été la source de ce désordre. Car, si la prévention de l'iii térêt propre peut bien aveugler les hommes dans les choses mêmes qui tombent sous les

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ORATEURS SACRES. BOUUDALOUE.

Ipiis, et qui n'excèdent pas la raison liiimainc, comme nous le voyons tous les jours, que ne peut-elle point dans celles qui sont du ressort de la foi, tel qu'estait en particulier le iliscernement du véritable Messie -.c'csl-à-dire dans celles où la raison ne suffisant pas, il faut que la grâce assisse; où le mystère de la prédestination s'accomplit; où, par un secret jugement , Dieu a droit de retirer ses lumières, et où le châtiment le plus commun dont il use , selon la doctrine des Pères , surtout de saint Augustin, est de répandre des ténèbres sur les cupidités injustes de noire cœur ? Spnrgens pœnales cœcitates super ilUcitas cupiditates [Aug.]. Voilà, chrétienne compagnie, ce qui a fait méconnaître aux pharisiens la lumière même, je veux dire, le Verbe envoyé de Dieu , et ce qui a produit en eux , à légard de Jésus-Christ , cet aveuglement terrible, mais volontaire, que nous avons peine à concevoir. C'étaient des esprits intéressés, pleins d'une malheureuse ambition qui les possédait, jaloux de l'autorité qu'ils s'étaient acquise , ou plutôt qu'ils avaient usurpée sur les feuples, et parce qu'ils en liraient, selon le monde, de grands avantages, déterminés à tout pour la maintenir. Dès que Jésus-Christ parut, ils le regardèrent comme un homme contraire à leurs desseins , comme l'ennemi de leur hypocrisie, comme le destructeur de leur secte; et de là vient qu'ils se firent un intérêt de le ruiner et de le perdre. Car c'est pour cela, dit riilvangéliste, qu'ils avaient conspiré et résolu que quicoïKiue le reconnaîtrait pour le Christ serait chassé de la synagogue : Jam enim c.onapiravcront , lU si quis eum confiteretiir esse Cliiistttm, extra synurjogam fierel [Joan., IX ). Cet intérêt qu'ils avjiient devant les jeax , cette politique à laquelle toute leur conduite se rapportait , cotte envie de dominer et de régner, voilà ce qui les aveugla, voilà l'origined'où procédèrent la malice el l'iniquiléde tous les jugements qu'ils formèrent, soit l'e la personne du Sauveur, soit de ses miracles. Commençons par sa personne, et, dans un exemple aussi authentique que celui-ci, apprenons combien il est dangereux de suivre en aveugle le mouvement d'une passion au préjudice de la vérité.

Le crédit du Fils de Dieu était incommode aux pharisiens et se trouvait opposé à leurs intérêts. Il n'en fallait pas davantage pour le décrier dans leur estime et pour leur faire croire de lui tout ce que l'aversion la plus violente et la haine la plus envenimée fut capable de leur suggérer. En effet, Jésus-

■ Chnsl passait pour un prophète, pour un homme de Dieu, et ils étaient convaincus que c'él.iit un pécheur : Nos scimus quia hic homo peccalor est {Ibid.) : Nous le savons, disaientiis , que cet homme est un méchant et un hypocrite, et l'assurance que nous en avons nous oblige à rendre ce témoignage contre lui. Mais cet homme, leur répliquait-on, eol exaucé do Dieu; mais cet homme fait des miracles; mais cet homme est irrépréhensible dans ses mœurs : il n'importe, c'est un pécheur, et

■ nous le savons : Nos scimus. Mais pourquoi

le savaient-ils? parce qu'ils voulaient que cela fût et qu'il était de leur intérêt qu'on hî crût de la sorte. Or, en ceci, leur intérêt ét;iii la règle de leur jugement, et ce qu'ils voulaicn' était uniquement ce qui les persuadait. Si le Sauveur du monde se fût déclaré pour eux , s'il eût été de leur parti , s'il se fût conformé à leurs maximes, il eût eu leur approbation et, sans être ni plus juste ni plus saint qu'il l'était, ils l'auraient canonisé. Mais parce qu'il condamnait leurs erreurs; mais parce qu'il révélait le mystère de leur fausse piété; mais parce qu'il désabusait le peuple séduit par l'apparence de leur religion et par leur pernicieuse doctrine; quoi qu'il fît, c'était un pécheur el un homme de mauvaise vie : Nos scimus quia hic homo peccalor est.

Excellente idée, chrétiens, de la malignité de l'esprit du monde. Qu'est ce qui nous aveugle pour l'ordinaire dans nos opinions el dans nos préjugés contre le prochain? Je vous l'ai dit, l'intérêt qui nous dominfc. Nous jugeons des hommes, non point par le mérite qui est en eux , mais par l'intérêt qui est en nous ; non point sur le pied de ce qu'ils sont, mais de ce qu'ils nous sont; non point pour les qualités bonnes ou mauvaises qui leur conviennent, mais par le bien ou le mal qui nous en revient. Car de là naissent les injustices énormes que nous commettons à l'égard de leurs personnes. De là les entêtements en faveur des uns, de là les déchaînements bizarres contre les autres, de là les censures odieuses des plus dignes sujets, de là les louanges outrées des sujets les pins médiocres, de là les préférences unique; de ceux-ci, et les exclusions de ceux-là, de là ces abus presque infinis que déplorait David, et qui lui faisaient conclure que les enfants des hommes n'étaient que vanité ; que leurs balances , c'est-à-dire celles de leur estime ou de leur blâme, étaient des balances trompeuses , cl qu'eux-mêmes, par leurs désirs et leurs prétentions intéressées, ils travaillaient sans cesse à s'aveugler et à se tromper: Verumiamenvani filiihominum, mendaces filii hominum in staleris, ttt decipiant ipsi de vanilale in idipsum [Ps. LXI).

Rien de plus vrai, chrétiens, et c'esl ce que notre expérience propre nous découvre tous les jours. Qu'un homme soit dans nos intérêts, ou que nous ayons intérêt à le faire valoir, dès là nous nousfiguronsqu'il vautbeaucoup; sans autre litre que celui-là , il est , dans l'étendue de notre idée, propre à tout et capable de tout : au contraire, que l'intérêt nous aliène de lui, si nous nous en croyons, il n'est plus rien et ne peut p!us rien; cette passion d'intérêt nous le dépeint tel que nous le voulons, nous le contrefait, nous le déguise, nous cache les défauts qu'il a, ou nous fait voir ceux qu'il n'a pas, nous diminue ses perfections ou nous les augmente , nous les représente sous autant de caractères différents qu'il y a de différentes faces dans l'inlérêl qui nous fait agir. Pourquoi un père toii>bc-t-i' dans l'aveuglement le plus grossier sur ie sujet de ses enfants? parce que son grand et essentiel intérêt est dans ses enfants; pour-

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